Revolution rap...
En 1986, le rap est un tout jeune genre musical.
Même si les Last Poets, le dub jamaïcain, Sugarhill Gang, que les musicologues
pinailleurs (pléonasme) désignent comme ses prototypes ont débuté dans les
seventies, le premier hit international du genre est de 82 (« The
message » de Grandmaster Flash, pour ceux qui malencontreusement avaient
pris jazz sur Parcoursup). Dès lors, les
groupes et les disques vont se multiplier comme charges de keufs à Bastille,
République ou Nation …
Run-DMC
Surtout à New York, berceau originel. Parmi
d’autres, Run-DMC. Un premier disque éponyme, porté par un titre bien diffusé
(« It’s like that ») les fait connaître et reconnaître. Leur second
marquera un peu moins les esprits et l’affaire aurait pu stagner.
Sauf que les types ont bien retenu la leçon des
bluesmen de Chicago, spoliés par leur maison de disques en général et les
frangins Chess en particulier. Run-DMC, c’est au départ l’affaire de deux
frères, Joseph et Russell Simmons, originaires des bas-fonds du Queens. Pendant
que Joseph (Run) bidouille sur ses machines et s’acoquine avec Darry McDaniels
(DMC) et un Dj (Jam Master Jay), Russell co-fonde un label, Def Jam qui signe
Run-DMC et d’autres groupes de rap.
Dès leurs débuts, Run-DMC définissent leur look : galure, jeans noirs, haut de survet et baskets délacés. Ces deux derniers attributs vestimentaires signés Adidas. Dès les premiers succès, le chausseur teuton leur propose un partenariat, pour un montant d’au moins un million de dollars selon les sources. C’est à ce moment que va sortir de l’ombre l’autre co-fondateur de Def Jam, un jeune blanc fan ultime de punk et de heavy metal, qui s’était essayé sans lendemain dans des groupes de jeunesse, avant de s’intéresser au travail en studio. Son nom : Rick Rubin.
Tous les paramètres de l’équation sont en place, la
maison de disques, le sponsoring, la bonne réputation du groupe et Rick Rubin
qui va passer aux manettes en studio, en compagnie de Run.
« Raising hell » sera le disque qui
sortira de ces séances. Déflagration mondiale (enfin, essentiellement aux
States, le rap n’a pas encore traversé les océans). Un titre, « Walk this
way » (lui carton international) résume à lui seul l’affaire. Collaboration
entre les totalement tricards Aerosmith, ensablés dans le coke et l’héro et qui
n’intéressent plus personne, et Run-DMC. Joe Perry vient rejouer toutes ses
parties de guitare autour d’un des riffs les plus explosifs de tous les temps,
Steven Tyler gueule dans le micro aux côtés de Run-DMC. Evidemment, Rick Rubin
est derrière ce titre, cette association a priori contre nature entre deux
musiques, l’une exclusivement destinée au public Blanc et l’autre au public
Noir. A noter que si Run-DMC feront bien tinter le tiroir-caisse, l’affaire
sera encore plus juteuse pour Aerosmith qui sortira dans la foulée trois
disques qui se vendront comme des petits pains, culminant avec les vingt
millions de copies de « Get a grip » en 93. Tant qu’on est dans les
comptes d’épicier, « Raising hell » se vendra la première année à
plus de trois millions de copies, effet de blast sur l’industrie musicale,
jamais un disque de rap n’avait auparavant dépassé le million.
Rick Rubin
Au vu de ce qui suivra, c’est bien Rick Rubin qui
est l’architecte sonore de ce « Raising hell ». Ici, on ne cherche
plus systématiquement les rythmiques inspirées (ou samplées) par Jaaaames Brown,
on va chercher la mise en place sonore que l’on retrouve dans les groupes de
hard rock. Et même s’il n’y a pas de vraies batteries ou de vraies guitares. Quoique.
« Raising hell » le titre est le petit frère de « Walk this way ».
Il y a un vrai bassiste et Rubin lui-même empoigne une guitare saturée,
tronçonne de gros riffs qui tachent, s’aventure même dans un solo (il aurait
pas dû, il a pas vraiment le niveau). Beaucoup d’autres titres (mais avec only
des machines) sont construits sur ce modèle. « It’s tricky » évidemment
qui sample ad nauseam le riff des « My Sharona » des one hit wonders
The Knack, mais aussi des titres comme « Is it live », « Perfection »,
ou l’ultime « Proud to be black », certes référence brownienne évidente
par son titre, mais sur une rythmique bien rock avec ses virgules de synthé qui
reproduisent des riffs de guitare.
Par rapport à ce qu’ils avaient produit, « Raising hell » est une prise de risque. « Walk this way » n’est pas l’arbre qui cache la forêt, c’est la matrice du disque, et le « vieux » rap ne domine pas. Il en subsiste quelques titres, le très cliché « Peter Piper » qui multiplie les pénibles gimmicks du rap de l’époque au niveau sonore, le règlement de compte macho et gratos bien prévisible de « Dumb girl » qui dézingue une ex du lycée, le titre très pro business « My Adidas » manière de la faire de la pub au mécène pas vraiment désintéressé.
Deux titres sont un peu à part. « Hit and run »,
avec son phrasé revendicatif et son ambiance de terrorisme sonore annonce les
grandes heures de Public Enemy, et « You be illin’ » (autre single à
succès du disque), diversion rhythm’n’blues avec (faux) cuivres et un gimmick à
la « Pink Panther » de Mancini. Ces deux titres se retrouveront sur
le même 45T …
Pour Run-DMC, les disques suivants ne seront pas
aussi marquants, bien que le groupe reste pendant quelques années une valeur
sûre du rap business. Pour Rubin par contre, l’aventure ne faisait que
commencer. Quelques mois plus tard, il produira un disque jalon du trash-speed
metal, le « Reign in blood » de Slayer et l’autre encore plus énorme
déflagration de l’année, le « Licensed to ill » des Beastie Boys,
trois blancs-becs déjantés qui rappent sur des riffs zeppeliniens. La carrière
d’un des plus grands (le plus grand ?) producteurs de son temps était désormais
lancée …



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