JEAN-PIERRE & LUC DARDENNE - LE GAMIN AU VELO (2011)

 

En roue libre ?

Les Dardenne, on le sait, en plus d’être belges, ont une résidence secondaire à Cannes, du côté du Palais des Festivals. On ne compte plus leurs films sélectionnés, ni leurs récompenses sur la Croisette, deux Palmes d’Or (pour « Rosetta » et « L’enfant »), et une palanquée de récompenses, dont un Grand Prix du festival pour « Le gamin au vélo ».

Dardenne, Doret, de France & Dardenne Cannes 2011

Ce minot et sa bécane, on s’en doute, n’est pas une comédie ou un thriller haletant. Les Dardenne font du Dardenne, comme si t’avais refilé une caméra à Mimile Zola, ou comme une version wallonne de Ken Loach. Du cinéma social pour faire simple. Avec des constantes, des petits budgets, des tournages en extérieurs, un personnage principal de toutes les scènes, une histoire qu’on prend en route, une fin « ouverte », …

« Le gamin au vélo » présente deux particularités. Le personnage principal, Cyril, est un gosse d’une douzaine d’années joué par un débutant (Thomas Doret, qui deviendra un acteur récurent des frangins). L’autre personnage principal, Samantha, est joué par la « star » féminine du Plat Pays, Cécile de France. Pour la première fois de leur déjà longue litanie de films, les Dardenne Bros font appel à quelqu’un de connu et de reconnu, « bankable ». Pour le reste, on change pas trop le casting gagnant des films précédents (Fabrizio Rongione, Jérémie Rénier, Olivier Gourmet), même si ces trois-là sont assez incompréhensiblement sous-employés (une apparition fugace de Gourmet en patron de bar, trois scènes pour Rénier et Rongione).

La bonne rencontre ...

Bon, je suis plutôt preneur du cinéma des frangins. Mais « Le gamin … », il m’a toujours laissé une impression mitigée, bien que beaucoup le considèrent comme la masterpiece des Dardenne. Ce gamin, on a envie de le gaver de torgnoles tout du long du film, parce que c’est une sacrée tête à claques. Et par réaction, on comprend pas pourquoi la Samantha s’en entiche, alors qu’il lui balance des beignes, fout sa vie de couple en l’air, la plante avec des ciseaux, lui coûte cher parce qu’il faut payer pour les conneries qu’il fait …

Dès le départ, on voit que le Cyril, c’est pas un gosse facile. Il est dans un centre spécialisé, limite carcéral pour cas « difficiles ». Son idée fixe, c’est d’en partir pour retrouver son père et surtout le vélo (de cross ou tout-terrain, j’y connais rien en bécanes et entend bien continuer ainsi) que ce dernier lui a offert. Comme son père répond jamais au téléphone, les tentatives « d’évasion » se multiplient. On voit que le gamin est pas du genre commode, taciturne et replié sur lui, mais capable de monter très vite et très haut dans les tours … jusqu’au jour où il réussit à se faire la belle de sa taule éducative, s’en va dans une cité pas folichonne de Seraing, sinistre patelin déjà mis à l’honneur (?) dans « Rosetta », à l’appart de son paternel, mais le vieux est plus là, et le vélo non plus. Les éducateurs qui le traquent sont sur ses traces pour le ramener au centre éducatif, Cyril rentre dans un cabinet médical et s’agrippe à une nana dans la salle d’attente pour pas suivre les éducs. Peine perdue, ils l’embarquent, sauf que cette séquence va s’avérer déterminante.

La mauvaise rencontre ...

La femme à laquelle il s’est accroché, c’est of course Samantha – Cécile de France, coiffeuse à son compte de son état dans ce quartier plus ou moins difficile. Elle va lui racheter son vélo, devenir sa famille d’accueil le weekend, l’aider à retrouver son paternel, et le sortir de toutes les situations glauques où il s’enferme. Sans rien recevoir en retour, hormis insultes, beignes, coup de ciseaux façon couteau, et emmerdes à tous les étages car le Cyril il dérape. Souvent. Et finira même, sous l’influence néfaste du dealer du coin, par braquer à coups de batte de baseball un libraire et son gosse …

Moi, c’est là que ça coince … Le gamin caractériel et pas reconnaissant, je veux bien … mais la Samantha qui envers et contre tout (et tous) s’obstine à aider et pardonner à ce sale morveux, désolé, je comprends pas … J’ai bien saisi que les Dardenne ne voulaient rien dire sur elle, mais le personnage n’est pas crédible (une femme en manque d’enfant, une mère refoulée, le souvenir d’un parent, d’un ami, d’une connaissance, que sais-je …). Plus le gamin lui pourrit la vie (son mec qu’elle voyait occasionnellement, elle finit par le larguer, parce qu’il en a plein les bottes du gamin), plus la situation semble sans issue (le paternel, joué par Jérémie Renier, qu’elle finit par retrouver est cuistot d’un petit restau, ne veut pas assumer sa paternité pour plein de raisons qu’il croit bonnes, et ne veut plus revoir son fils), plus la Samantha tente de multiplier les signes d’affection au chenapan qui n’en a rien à secouer … Et quand le Cyril semble sur la voie de la rédemption et du « droit chemin », ce sont les conneries qu’il a faites auparavant qui le rattrapent …

A la recherche du père...

Pour moi, avec « Le gamin au vélo », les Dardenne ont poussé trop loin tous les curseurs qui définissent leurs films. On est en terrain connu. Il y a un style Dardenne Bros … Ils nous montrent le parcours d’un « déclassé », on est dans le milieu « populaire », il y a cette fascination pour le bitume (on marche beaucoup sur les trottoirs, on traverse beaucoup les routes ou les rues), il y a cette mise en scène caractéristique (les gros plans, les petits espaces, ces scènes très répétées en tout petit comité parce qu’il faut pas gâcher de la pellicule et mobiliser toute l’équipe technique, on ne place la caméra que quand on est sûr du coup, cinéma à « petit budget » oblige …). Sauf que l’on sent trop que ce gamin d’une douzaine d’années, il joue un truc écrit pour lui par deux types qui ont cinq fois son âge … je suis peut-être passé à côté, mais j’ai l’impression que l’empathie va aller beaucoup plus sur Samantha que sur Cyril, ce qui me semble à l’opposé du but recherché …

Bon, le film est pas ignoble, parce que les Dardenne, ils montrent des choses, et posent en filigrane les bonnes questions, beaucoup mieux qu’une litanie de discours prétendus sociaux ou résolument populistes, ils nous mettent face à la dark side du monde merveilleux dans lequel on est censé vivre.

Et puis, un film qui pastiche à une paire de reprises « Le voleur de bicyclette » (parce que dans ces quartiers-là, si tu surveilles pas ta bécane comme le lait sur le feu, tu te la fais piquer et t’es obligé de courser celui qui te la chourave) ne peut pas être foncièrement mauvais. Même si les frangins ont à mon sens fait mieux …


Des mêmes sur ce blog :

Rosetta


STEPHEN FREARS - THE QUEEN (2006)

 

Lizzy face à son destin ...

« The Queen » est centré sur la semaine du Dimanche 31 Août 1997 au Samedi 6 Septembre de la même année. C’est-à-dire entre l’accident parisien qui lui a coûté la vie et l’enterrement de Diana Spencer, plus connue comme Lady Di.

Ceci étant dit, j’ai jamais été abonné ni même lu les torchons sur les people et les têtes couronnées genre « Gala », « Point de vue » et assimilés, et la saga et les frasques de la famille royale britannique, je m’en tape complètement. « The Queen », heureusement est un film qui fait intervenir les people, mais n’est pas un film sur les people royaux. C’est un film que je qualifierai de politique. Dont les premières scènes montrent l’arrivée au pouvoir de Tony Blair (une paire de mois avant que la Merco aille s’encastrer sur un poteau du souterrain du Pont de l’Alma), et les dernières une rencontre protocolaire entre le Prime Minister et la Queen Mom deux mois après les funérailles de Lady Di.

Mirren & Frears

C’est pour moi cette entrée en matière et le final du film qui sont les plus importants. Le reste, la semaine évoquée plus haut, a été tellement commenté et documenté, que mis à part des immersions (réussies) au 10 Downing Street, au domaine privé écossais de Balmoral et à Buckingham Palace, lieux de résidence de la famille royale, ça n’apporte pas grand-chose à l’histoire, celle qu’on écrit dans les livres. « The Queen » n’est pas une version « alternative » de l’Histoire comme peuvent l’être le « JFK » d’Oliver Stone ou le « Farenheit 11/9 » de Michael Moore. « The Queen » nous montre en continu, de façon chronologique (la date est précisée chaque fois que l’on change de journée), ces jours qui ont failli faire vaciller la monarchie britannique, et ses siècles de pouvoirs héréditaires.

Derrière la caméra, Stephen Frears, évidemment Sujet de Sa Très Gracieuse Majesté. Quasiment une quarantaine d’années derrière la caméra en 2006, parsemées de quelques aimables succès critiques et populaires (« My beautiful Laundrette », « Les liaisons dangereuses », « High fidelity », …), sans pour autant être reconnu comme un cador des plateaux de tournage. Il signe avec « The Queen » ce qui est certainement son meilleur film. Et pas qu’un peu aidé par une prestation époustouflante d’Helen Mirren, qui prouve enfin, à plus de soixante balais, qu’elle peut tenir un grand rôle dans un grand film, cantonnée qu’elle a été dans des séries B plus ou moins navrantes (je vais pas faire la liste, y’a Wikipedia qui le fait très bien). Un Oscar (mérité) viendra couronner (c’est bien le mot) sa performance en Reine d’Angleterre face à une crise morale, sociale, politique et institutionnelle.

Evidemment, et c’est précisé à la fin du générique, « The Queen » est une fiction basée sur des faits réels. Les seules versions de l’histoire ne venant que du camp de Tony Blair, campé dans le film par Michael Sheen, choisi pour une vague ressemblance. C’est lui le maillon faible du casting, alors que sa femme Cherie (Helen McCrory), ou les membres de la famille royale (eux aussi castés pour des similitudes physiques) s’en sortent mieux (le futur King Charles, son père Philip, la mère d’Elisabeth).

Tony Blair prête serment

« The Queen » mélange scènes d’archives télé et pour l’essentiel des reconstitutions, avec parfois les acteurs superposés aux images d’actualités. Inutile de préciser que rien n’a été tourné aux abords du Ritz, au Château de Balmoral, à Buckingham Palace, ou dans la cathédrale de Westminster. Mais comme vous et moi et pas grand-monde n’a jamais foutu les pieds dans ces endroits prestigieux, le subterfuge était facile (pour la cathédrale de Westminster, images d’archives et plans serrés sur les acteurs suffisent à entretenir l’illusion du réel).

« The Queen » a ceci d’efficace, qu’il nous montre deux choses. Le chaos dans lequel s’est enfoncé des jours durant la Reine et sa famille, et un Tony Blair qui très vite va finir beaucoup plus mal que ce qu’il avait commencé. Est-ce en filigrane un règlement de comptes de Frears avec celui qui a quand même bien trahi ses idéaux (et ses électeurs), il se pourrait bien.

Dans quasiment tout le film, c’est pourtant Blair qui a la main et « sauve » la Reine. Sauf que … On débute par une Elisabeth majestueuse qui pose en tenue de grand apparat pour un portrait en pied (enfin, assise) pour le peintre (officiel ?) du régime. La scène a lieu le jour des élections qui vont voir la victoire du Labour de Blair. Dans la discussion (très protocolaire) le peintre glisse que thanks God, il n’a pas voté travailliste. Plus fine, la Reine lui fait remarquer qu’elle n’a pas le droit de vote, mais on sent bien que ... vous m’avez compris … Et déjà, on voit que « The Queen » ne sera pas un pensum historique pesant. La finesse, l’ironie, le second degré, le tongue-in-cheek sont souvent de la partie. Grand numéro d’équilibriste de Frears et de son scénariste Peter Morgan, d’autant plus que les faits évoqués ne sont pas vraiment légers et ont traumatisé toute une nation. Quelques jours après les élections, entrevue officielle et en privé de Blair et Elisabeth pour l’investiture du premier Ministre. Blair, d’apparence joviale, décontractée et souriante, est intérieurement tétanisé par la solennité du moment. Beaucoup plus que sa femme, qui le rejoint dans la foulée (dans la famille Blair, et pas seulement dans le film, c’est elle qui était à gauche). On voit déjà l’instinct politique de la Reine qui a auparavant demandé à son chef du protocole de venir l’appeler au bout d’un quart d’heure pour ne pas éterniser la rencontre avec les prolos Blair, à qui elle n’a pas manqué de rappeler que son premier Premier Ministre fut un certain Winston Churchill …

Débordée par l'actualité ...

Ces décennies de pratique et de finesse politique vont se fracasser deux mois plus tard lors de l’accident de Diana. Lorsque le décès est confirmé, les certitudes et les siècles de tradition volent en éclats. Charles, bien qu’ex-mari cocu (la réciproque est aussi vraie) sent que toute la famille royale doit rendre hommage à celle qui fut femme de l’héritier du trône, d’autant plus qu’elle est adorée par le pays. Il va trouver en face lui la Reine, son époux et sa grand-mère (en gros « c’est pas une Windsor, c’est plus ta femme, que sa famille – les Spencer – se démerdent »). Toute la famille royale est au moment du décès en villégiature dans sa propriété privée de Balmoral en Ecosse et il n’est pas question de retourner à Londres, de faire quelque discours ou intervention que ce soit et d’organiser des funérailles d’apparat. Le futur King Charles (étrangement, Frears ne fait jamais apparaître ni ne cite la Camilla) doit s’appuyer sur Blair pour faire rapatrier le corps avec un minimum de solennité en Angleterre.

Blair et son équipe sentent bien que la pression populaire est en train de monter contre la Reine et les coups de téléphone se multiplient entre Downing Street et Balmoral où toute la famille Windsor continue ses activités champêtres et bucoliques (la pêche, la chasse, les grillades, les ballades en Land Rover) comme si de rien n’était. Ces face à face par British Telecom interposés sont passionnants, entre un Blair qui s’affirme de plus en plus et une Queen qui s’agace de son attitude mais commence à douter. C’est la pression populaire, cumulée à des sondages (secrets) calamiteux pour la monarchie attaquée par toute la presse sans exception, qui conduira à son retour à Londres, ses déambulations devant les tonnes de fleurs entassées devant les grilles de Buckingham Palace, son message de deuil à la Nation, les obsèques nationales avec Elton venu entonner un « Candle in the wind » (on l’entend pas mais on le voit entrer dans la cathédrale), enfin tout ce que les télés du monde entier (passage de temps en temps de vrais extraits de JT d’un peu partout) ont montré non stop et en direct pendant toute la semaine.

Blair calling : Allo, non mais allo quoi ...

La monarchie a tremblé, la popularité de la Reine s’est effondrée, Blair triomphe (sa fameuse expression de « Princesse du peuple » lors d’un discours d’hommage à Diana). Mais le film s’appelle « The Queen » et pas « Tony ». Quelques semaines plus tard, lors des rencontres hebdomadaires avec son Premier Ministre (2500 à ce moment-là, comme le lui rappelle Blair), on voit celle à qui il est interdit de faire de la politique avoir repris les choses en main, et humilier (toute en sourires et formules malicieuses) un Tony Blair qui lui est déjà sur la pente descendante …

Helen Mirren est époustouflante dans son rôle, et pas pour seulement pour son apparence similaire (l’allure, les fringues terriblement désuètes, paraît-il sa façon de s’exprimer, mais là je peux pas dire, j’ai pas de Cds de la Queen Elisabeth). Elle rend magnifiquement le désarroi d’une femme devant laquelle tout le monde s’est toujours courbé, et qui se retrouve face à une situation qui fait voler toutes ses certitudes en éclats. Mention particulière également à James Cromwell excellent dans le rôle de son mari, qui présente la facette la plus conservatrice de la famille, à grand renfort de réparties cinglantes (et donc ridicules).

Deux anecdotes pour finir.

Aussi méticuleux qu’ait voulu être Frears, il a laissé passer un pain au montage. A un moment, on voit la Reine partir se balader en 4X4 et elle fait monter deux clébards noirs (des labradors ?) dans la voiture. A la scène suivante, lorsqu’elle rouvre la portière, il en descend trois. L’autre énigme du film, ce sont les deux face à face de la Reine avec un cerf gigantesque, le premier alors qu’elle en panne avec sa vieille Land Rover, et le second alors qu’il a été abattu par des chasseurs d’un domaine voisin. Les spéculations les plus étranges se sont multipliées sur la symbolique sous-entendue. Frears affirme que ça fait partie des scènes sans aucune signification, juste là pour leur rendu visuel, et donner une durée « décente » au film (une heure quarante) …


BLUE ÖYSTER CULT - AGENTS OF FORTUNE (1976)

 

Contre mauvaise fortune bon cœur ?

Oh misère ! … Comment le Cult en est arrivé là, à sortir un machin calamiteux comme ce « Agents … » ?

What, qu’est-ce tu racontes, calamiteux, une rondelle qui contient « (Don’t fear) the reaper » ? Yes, affirmatif.

Bloom, Roeser, Lanier, Bouchard & Bouchard

Bon, on reprend au début … Je vous fais grâce du néolithique supérieur du groupe (les premières traces des protagonistes, jusqu’au Stalk-Forrest Group), tout se met en place sous le nom de Blue Öyster Cult en 1971, avec ce qu’il convient d’appeler la formation « royale », Roeser, Lanier, Bloom et les frangins Bouchard. Là, toutes les bonnes fées new-yorkaises branchées de la rock-critique (Sandy Pearlman), de la littérature (Richard Meltzer), du milieu arty (Patti Smith), … s’entichent de ce groupe sombre, au parfum sulfureux (leurs textes, leur logo que certains ont cru dérivé de la croix celtique chère aux fachos), aux disques brûlants comme du métal glacé …

Certes, le BÖC se traînera pendant la première partie des 70’s une réputation de groupe élitiste, moins facile d’accès que Status Quo ou Kiss, mais leurs trois premiers disques (« Blue Öyster Cult », « Tyranny and mutation », « Secret treaties », chefs-d’œuvre indispensables) feront froncer bien des sourcils (le rock et le second degré ne vont pas bien ensemble, voir le cas d’école Queen), certains poussant même le bouchon jusqu’à accuser le groupe de faire l’apologie des totalitarismes de tout poil … Comme de bien entendu, un live point trop mauvais (« On your feet or on your knees »), viendra clôturer en 1975 une première partie de carrière irréprochable.

« Agents of fortune » va suivre. Déjà, la pochette pique les yeux … ‘tain, c’est quoi cette horreur ? Pour le coup, les coupeurs de cheveux en douze n’ont rien trouvé à y redire, mauvais signe … Même si un disque, ça se regarde pas, ça s’écoute, pareil visuel, surtout comparé aux quatre précédents, ça donne pas envie. Visuellement, on est donc en dérapage incontrôlé, et musicalement, c’est encore pire. Alors que le BÖC était volontiers rangé dans la catégorie hard-rock – heavy metal – machin truc, ils entreprennent avec ce « Agents … » un virage marqué vers la pop et le funky. En en utilisant les plus grosses ficelles sans en retenir l’essence. Je m’explique. Une bonne mélodie ou une rythmique groovy n’ont jamais fait de mal à une chanson, sauf qu’ici ça fait plutôt parti pris délibéré de coller à un air du temps, d’adoucir, d’édulcorer une approche sonore, plutôt que choix artistique assumé.


Le BÖC savait envoyer des gros riffs qui tâchent, et ils ont encore la recette (l’inaugural « This ain’t the summer of love », « E.T.I. »), mais très vite les claviers omniprésents de Lanier (ou Roeser) viennent systématiquement « alléger » le propos pour donner des choses frayant avec le pire du rock FM à venir (dans « E.T.I. » arrive comme un cheveu sur la soupe un pitoyable refrain, suivi d’un solo de guitare imbécile, brouillon et démonstratif à la fois). Le BÖC se hasarde même à une sorte de power pop (l’ultime « Debbie Denise », peut-être le plus gros naufrage musical de la rondelle, mais la concurrence est rude), après s’être vautré dans le ridicule du funky de supermarché (« Sinful love »), ou pire le grotesque jazz-rock de contrebande (« Tenderloin »), et avoir marché sur les plates-bandes de Tatie Elton (« True confessions », tout piano en avant, comme une mauvaise chute de « Goodbye yellow brick road »).

Il faut signaler que c’est la première fois dans sa discographie que le groupe est livré quasiment à lui-même, Meltzer a disparu du générique, Pearlman se concentre sur la production et n’intervient que sur la co-écriture d’un titre. Reste le cas Patti Smith. Ayant fréquenté de près le groupe (Lanier, mais pas que), elle vient parler sur l’intro et faire quelques chœurs sur « The revenge of Vera Gemini » (qu’elle a coécrit, tout comme « Debbie Denise »). Un signe qui ne trompe pas sur l’égarement du BÖC, l’apparition sur les crédits des frangins Brecker, remarquables cuivres de sessions, complices attitrés de Steely Dan, c’est dire si on est assez loin du Cult des débuts …

Chacun sa guitare à tous les rappels de concert

Qu’est-ce qu’il reste t-il donc à sauver sur « Agents … » ? Ben, pas grand-chose. Un peu « This ain’t the summer of love », son bon gros riff malgré son refrain de corps de garde ; à peu près même verdict pour « E.T.I. » (pour « Extra Terrestrial Intelligence », cosmos et mondes parallèles, une des thématiques favorites du Cult), ; « Morning final » rappelle au début « Last days of May », mais le titre est vite gâché par une mélodie funky pop du plus mauvais effet. Reste le cas « (Don’t fear) the reaper ». Thématique morbide sur fond enjoué, dûe à Buck Dharma (le pseudo de scène de Donald Roeser, aux débuts du groupe, ils en avaient tous un, c’est le seul à l’avoir conservé), une intro aussi facilement identifiable aux premières mesures que celle du « Layla » de Clapton. Très gros hit du Cult, tirant beaucoup plus sur la power pop que sur le métal froid des débuts, et titre incontournable du groupe.

Une réédition Cd du début du siècle rajoute quatre titres. La version originale de « Fire of unknown origin », sorte de pop blues symphonique, qui donnera plus tard son titre à un album très dispensable, la maquette déjà aboutie de « (Don’t fear) the reaper » par Roeser en solo, un « Sally » vaguement swinguant, dispensable mais meilleur que beaucoup de titres de « Agents … », et un « Dance the night away » (rien à voir avec le titre de Van Halen) pleurnichard avec piano en avant …

« Agents of fortune » est en rupture totale avec ce que le groupe avait produit jusque là. Perso, c’est sans moi … La suite poursuivra dans cette veine. L’autre gros hit du groupe, « Godzilla » suivra bientôt, ainsi qu’une litanie de disques aux pochettes repoussantes et au contenu idoine. Le groupe existe toujours, cachetonne (chèrement) en tête d’affiche de festivals, avec pour rescapés de la formation originale Roeser et Bloom, et n’est plus que l’ombre du groupe majeur qu’il fut à ses débuts …


BRIAN ENO - AMBIENT1 MUSIC FOR AIRPORTS (1978)

 

A écouter ou à entendre ?

Brian Eno, c’est pas un blaireau (joke cycliste des années 80, désolé mais c’était trop facile). C’est tout le contraire, le gars a du sang bleu dans les veines, son vrai blaze étant Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno, ça claque davantage sur une carte de visite que Robert Smith ou Duran Duran …

Moebius, Eno, Rodelius & Plank 1977

Le Brian a commencé à se faire connaître par ses extravagances sonores et vestimentaires dans les deux premiers Roxy Music, avant de faire son Clapton et de quitter la bande à Bryan Ferry une fois le succès arrivé. Suivront une poignée d’albums solo hautement recommandables (concepts plutôt cérébraux, mais musique sous forme de chansons très accessibles). Parallèlement à sa carrière solo, Eno collaborera avec quelques extravagants de son acabit genre John Cale ou Robert Fripp, avant de devenir producteur – éminence grise sonore de Bowie dans sa trilogie dite berlinoise. Ce qui renforcera notablement sinon sa célébrité, du moins sa notoriété.

Eno a dès le départ souvent crié sur tous les toits son admiration entre autres pours ceux qu’on a parfois qualifiés comme faisant partie de l’école minimaliste américaine (Terry Riley, John Cage, Steve Reich, Philip Glass, …). Parallèlement, Eno a bossé avec deux types de Cluster (prog électronique) aux noms sortis des BD d’Astérix (Moebius et Rodelius), ainsi que leur producteur, Conny Plank. Ajoutez les plages instrumentales des albums de Bowie (elles aussi sous influences krautrock), et vous avez en gestation un cocktail sonore capable de faire fuir tout fan de Status Quo normalement constitué. Le déclic pour « Ambient 1 Music for airports » viendra lorsque Eno flippera sa race dans un terminal d’aéroport à cause de retards de vols et de l’atmosphère anxiogène qui s’ensuivra (mes correspondances, mes rendez-vous, …) parmi les passagers. Il imaginera donc une musique anti-stress qui conviendrait parfaitement à ce genre de situation dans les aéroports.

Musique pour salon de thé ? Eno 78

Bon, moi la musique d’aéroport, ça m’évoque la première scène du « Lauréat », où la caméra suit un Dustin Hoffman impassible sur un tapis-roulant électrique. Et le fond sonore c’est « The sound of silence » de Simon & Garfunkel. Je suis pas un fan acharné du nain et du grand bêta rouquin, mais autant être clair, je préfère leur gentil folk baba au disque d’Eno. Qui n’est pas mauvais-mauvais, mais bon, vous m’avez compris …

Et si vous avez pas compris, je m’explique (brièvement, je vais pas passer cent ans à écrire sur cette rondelle). « Music for airports », comme indiqué dans l’autre partie du titre, c’est de l’ambient, c’est-à-dire un truc mélodiquement linéaire, pas de structure rythmique, très peu d’instruments, très peu ou pas du tout de paroles, et des claviers, de préférence électroniques … Eh, oh, il reste encore quelqu’un ? …

Au cas où, continuons vaillamment comme si de rien n’était la description de l’objet. Quatre morceaux (pas de titres, numérotés dans l’ordre des pistes vinyles d’origine, à savoir « 1-1 », « 1-2 », « 2-1 », « 2-2 ») entre huit et seize minutes, pour un total de trois-quarts d’heure. Et comme y’a davantage de place sur le cd, 30 secondes de silence après chaque titre (même après le dernier) celui-ci étant rallongé de trois minutes sur la rondelle argentée par rapport à la parution originale.

« Ambient 1 … » deviendra la référence absolue du genre auquel il donnera son nom, et générera des multitudes de disques s’en inspirant (en gros tout ce qu’on peu regrouper sous le terme de muzak électronique, musique d’ascenseur, chill-out music, …). Sauf que tous ces papiers-peints sonores, ils sont là pour décorer, on les entend mais on les écoute pas. On peut faire pareil avec le disque d’Eno (mais alors, à quoi ça sert de jouer un disque qu’on écoute pas ? bonne question, gamin, t’as gagné l’intégrale de Motörhead), sauf que les quatre titres sont différents.

J'en ai une longue comme çà ... Vantard, Brian Eno ?

« 1-1 », le plus long, reçoit le renfort de notamment l’auto-défenestré Robert Wyatt, sorte de Coluche pataphysique et communiste, entre autres fondateur de Soft Machine et responsable du seul titre écoutable (« Moon in June ») de leur bouillasse « Third ». Il joue ici du piano (rappelons qu’il est batteur) façon Pascal Comelade par-dessus les synthés d’Eno, et c’est beau (et chiant) comme du Keith Jarrett période « Koln Concert ». Sur « 1-2 », seulement des nappes de synthés planants, sur lesquels se superposent des vocaux (râles liturgiques genre gospel ou chant grégorien par un trio de trisomiques). Troisième titre (« 2-1 ») et nouvelle juxtaposition, cette fois de ces chœurs avec les synthés d’Eno sonnant comme des pianos robotiques. Le dernier titre viendra clore les possibilités du mélange acoustique/électronique, vocal/instrumental, à savoir des accords plaqués sur des synthés qui pour le coup donnent l’impression (mais juste l’impression, ça ressemble pas à du Slayer) d’être violents.

Bon, pour moi, le meilleur des quatre c’est le premier, et les autres (effet de répétition, lassitude, mais tout ça est peut-être le but, « oublier » d’écouter pour juste percevoir le fond sonore), au fur et à mesure qu’ils défilent, ils me gavent quand même un peu beaucoup … bon, j’ai jamais écouté (ou entendu) ce disque dans un aéroport, mais il paraît qu’il est parfois diffusé dans des salles de réveil de bloc opératoire …

A noter que « Ambient 1 … » est paru (et réédité) sur le label E.G. Records, label roi du prog (celui de King Crimson, ELP, de quelques rondelles de Genesis) autant de gens très exigeants en matière de son. Ben, même en version Cd remastérisée, y’a un souffle de mammouth sur « Ambient 1 … », et j’ose pas imaginer ce que ça peut donner sur un vinyle d’origine …

Ah, et puis, Eno il en sortira d’autres des ambient (au moins trois de plus il me semble) avant de devenir un producteur très successful dans les années 80.

Conclusion, c’est (quasiment par définition) pas franchement insupportable, mais, bon, suivant …


Du même sur ce blog : 

Before And After Science


PETER GREENAWAY - LE CUISINIER, LE VOLEUR, SA FEMME ET SON AMANT (1989)

 

La grande malbouffe ?

Bon, par où commencer ? Tiens, par la conclusion … J’aime pas ce film. Pour plein de raisons. Peut-être pas bonnes, mais je m’en fous, j’envisage pas de devenir pigiste à Télérama ou aux Cahiers du Cinéma …

« Le cuisinier … », je le mets dans le même sac que « Salo ou les 120 journées de Sodome » de Pasolini ou « La grande bouffe » de Ferreri, un film pour voyeurs malsains à tendance SM. De la première scène (une humiliation à base de tartinage de face avec de la merde de chien lavée en suite à la pisse) à la dernière (une mise en scène théâtrale et opératique de cannibalisme), cœurs sensibles s’abstenir. Pourtant, c’est pas le genre d’images qui va m’empêcher de dormir la nuit, les grosses ficelles scato ou révulsives, j’assimile, et je comprends parfaitement que ça se justifie dans un film. A condition que ça serve à quelque chose, et d’abord au film …

Greenaway & Bohringer

Mais là, sorry, ça sert à quoi ? Parce qu’entre les deux « sommets » du début et de la fin, ce qu’il y a entre est loin d’être soft (violence physique, verbale, scènes d’humiliation, de tabassage, de meurtre, du full naked, une petite pipe par ci par là, et j’en passe …). D’ailleurs les Ricains, éternellement traumatisés par le code Hayes, envisageaient le fameux Rated X pour le film, reléguant ainsi sa diffusion aux salles dédiées au porno. Finalement, « Le cuisinier … » s’en sortira avec une interdiction au moins de 16 ou 17 ans partout dans le monde (si tant est qu’il ait eu une distribution mondiale, je suppose que Greenaway et son équipe sont pas allés assurer la promo à Ryad, Manille, Islamabad ou Pékin).

Greenaway, il est responsable du scénario et de la mise en scène. C’est un British vrai de vrai, né dans un quartier populaire de Londres (le même que celui de Ian Dury, celui qui chantait en 77 « Sex & drugs & rock’n’roll », d’ailleurs les deux se connaissent, sont potes, et Ian Dury a un petit second rôle dans le film), et qui est venu au cinéma après plusieurs années passées dans une école d’art où il a appris la peinture dans l’intention d’en faire son métier. Ce qui ne se révèle pas totalement inutile quand ensuite on fait du cinéma, on sait jouer avec les couleurs. Et là, c’est un des points positifs du film (il y en a quand même quelques-uns), cette utilisation de la gamme des couleurs. « Le cuisinier… » a été entièrement tourné en studio. Chaque endroit dans lequel évoluent les personnages a sa couleur, poussée aux limites de la saturation : le bleu pour la rue extérieure, le vert pour la cuisine, le rouge pour la salle de restau, le blanc pour les toilettes, le jaune orangé pour les espaces moins utilisés (l’hôpital, la bibliothèque). L’essentiel des costumes est de la même couleur que le décor, et quand les personnages changent de lieu, la couleur de leurs habits change aussi (raccords compliqués à faire, y’avait pas le numérique à l’époque). Tous ces costumes sont signés d’un type qui commence à avoir une grosse réputation, Jean-Paul Gaultier. Pour l’anecdote, Madonna en rachètera un porté dans le film par Helen Mirren. Qui devait pas être trop usé, parce que la belle Helen passe plus de temps à poil que vêtue … Et tant qu’on est dans le rayon couleurs et peintures, dans la salle de restau trône un immense tableau, et comme j’y connais rien en taches de gouaches, je croyais que c’était un pastiche de « La ronde de nuit » de Rembrandt, en fait c’est une vraie œuvre originale d’un type dont j’ai la flemme de chercher le nom sous forte inspiration Rembrandt. Et les convives principaux sont habillés comme les miliciens du tableau.

La salle de restaurant

La base du script du film tient en trois lignes : dans un restau huppé, vient tous les soirs faire ripaille une bande de malfrats incultes et vulgaires. La femme du chef de bande quitte régulièrement ces lourdauds pour aller tirer un p’tit coup en cuisine avec un intello bcbg, jusqu’à ce que son mec en soit informé et que tout, si tant est que ce soit encore plus possible, parte en vrille … voilà, trois lignes j’avais dit … Était-ce nécessaire pour cela que chaque scène soit construite uniquement pour être choquante, dérangeante, montrer la bêtise, la cruauté, la veulerie des personnages, that is the question. Greenaway y répond dans une discussion sur son film, et de façon pas toujours convaincante. « Le cuisinier … » serait un film pour dénoncer le thatchérisme, et sa politique ultralibérale dans laquelle le fric est roi, et permet toutes les ignominies à ceux qui en ont. Soit … Le film serait un hommage aux dernières pièces de Shakespeare, paraît-il les plus sombres de son œuvre, montrant plein cadre les abominations qui au théâtre se passent hors scène. Re-soit. « Le cuisinier … » ferait implicitement référence au nazisme et à l’Holocauste (notamment quand la femme et son amant rentrent nus dans un camion frigo rempli de viande avariée lorsque le mari-voleur les recherche, les portes du camion-frigo qui sont refermées par le cuisinier assurant le parallèle avec les chambres à gaz), c’est pour cela que l’on doit montrer la nature humaine dans toute la noirceur absolue qu’elle peut atteindre. Re-re-soit … Tout ça pour finir par une dernière longue scène, figurant une sorte de Jugement dernier dans un décor évidemment rougeoyant, où l’expiation se fait sous les yeux des victimes … Que celui qui a décelé tout ça au premier visionnage me fasse signe, j’ai des équations à multiples inconnues et variables à résoudre …

Les toilettes

Pour faire un film, il faut aussi des acteurs. Selon Greenaway, celui autour duquel tout le casting a été construit, c’est Richard Bohringer. Choisi pour la démesure épique qu’il donnait à ses personnages. Bizarrement, à part un face-à-face tendu avec le chef mafieux, il est tout en retenue, passant le film à arrondir les angles lorsque les situations dégénèrent, et à favoriser les ébats puis la fuite des deux amoureux. Les amoureux, ce sont Helen Mirren, la femme du truand et l’intello placide pour qui elle a eu le coup de foudre. L’amant, inconnu depuis disparu des radars, n’a de toutes façons qu’un rôle secondaire. Helen Mirren, la quarantaine gironde, est comme souvent excellente dans les mauvais films, avant qu’on se décide à reconnaître son talent et lui en faire tourner des bons. Celui qui crève l’écran, c’est le truand. Interprété par Michael Gambon, physique à la Pavarotti, et jeu à la Falstaff, en encore plus lubrique, obscène, violent et truculent que le personnage d’opéra (opéras qui constituent l’essentiel de la bande-son). Autour de Gambon, une petite troupe de séides et de traînées, tous plus bêtes et méchants les uns que les autres. Parmi ces petits seconds rôles, le quasi-débutant et futur grand pote de Tarantino, Tim Roth (qui finira par cachetonner dans les Hulk de chez Marvel, tout comme Gambon le fera dans la série des Harry Potter) …. A noter que pour la véracité de certaines scènes en cuisine, ce sont les vrais employés du prestigieux Hotel Savoy de Londres qui sont aux fourneaux …

La cuisine

En conclusion-bis, je dirai que ce film au titre de fable de La Fontaine et sans réellement de morale (si, si, j’ai vu et à peu près compris la fin, mais je vais pas spoiler) est plutôt indigeste. Comme à peu près tous ceux de Greenaway que j’ai visionnés … Pénible et complaisant un jour, pénible et complaisant toujours ?

Conclusion-ter, une citation de Peter Greenaway : « il y a des choses particulièrement horribles dans ce film que j’ai du mal à regarder moi-même ». Pas mieux …