En 2026, on ne présente plus Christopher Nolan. Le
gars sort des films dont on parle beaucoup. Et le moins qu’on puisse dire,
c’est que Nolan ne recherche pas la facilité. De la virtuosité technique
(« Dunkerque », « Inception », « Tenet »), des
mythes revisités (sa trilogie très dark de Batman, en attendant sa relecture de
« L’Odyssée »), des scénarios très prise de tête pour ne pas dire
incompréhensibles (« Inception », « Tenet », « Memento »).
Finalement, c’est quand il est le plus « classique » (et le moins
intéressant ?) qu’il cartonne le plus au box office (« Le
prestige », « Interstellar »).
Nolan & Pierce
« Memento » est une œuvre de jeunesse,
Nolan n’a que trente ans, c’est son second film, il a un petit budget, très
loin des productions pharaoniques qui finiront par suivre, un casting qui
n’affiche pas de stars intergalactiques, et un scénario fait maison (écrit par
son frangin Jonathan). Ce scénario est tout banal (un revenge movie, un type
veut retrouver et buter le violeur assassin de sa femme). Oui mais voilà, il
est magnifié par deux idées de génie.
La première, c’est de montrer l’histoire en marche
arrière (un Gaspar Noé avec « Irréversible » deux ans plus tard saura
s’en inspirer et le reconnaître) et d’insérer au milieu de ce découpage à
rebours (et en couleurs) une histoire-flashback annexe (chronologique et en
noir et blanc).
Ça donne quoi ? Un truc époustouflant,
hors-norme, où on ne comprend pas grand-chose (rassurez-vous, même après
plusieurs visionnages, y’a plein de choses qui restent mystérieuses), mais on
est pris dans cette spirale spatio-temporelle. Un peu comme le héros, Leonard
Shelby (interprété par l’acteur australien Guy Pierce, révélé dans le queer
road-movie « Priscilla folle du désert ») qui souffre d’une maladie
peu commune, l’amnésie antérograde. En gros le cerveau a sauvegardé le passé,
mais on se retrouve avec la mémoire vive d’un poisson rouge, on perd tout
souvenir de ce qu’on a fait la minute précédente. Avec deux scènes géniales. La
torgnole balancée à sa copine Natalie, qui sort de la maison, s’assied dans sa
bagnole et revient aussi sec en accusant un dealer de l’avoir tabassée. Et la
course poursuite à pied dans un parking avec un dealer armé, où Shelby ne sait
plus s’il est poursuivi ou si c’est lui qui poursuit, c’est quand les balles
siffleront à ses oreilles qu’il comprend que c’est lui le fuyard.
Shelby souffre de cette maladie depuis qu’il a pris
un coup sur la tête en essayant de sauver sa femme. Solution pour pas perdre le
fil et les pédales : prendre des photos (de sa piaule, de sa voiture, des
gens qu’il rencontre) et les annoter (un tel est un menteur, telle autre
pourrait l’aider par pitié, …). Quand aux éléments les plus importants, il se
les fait tatouer sur le corps pour être sûr de ne rien oublier. Et pour pas se
mélanger les crayons, tatouage primordial, le nom de Sammy Jankis sur le poignet.
Moss & Pierce
C’est ce Sammy Jankis (interprété par Stephen
Tobolowski, un habitué des seconds rôles) qui lui sert de fil conducteur. Dans
sa vie antérieure, Shelby était enquêteur pour une compagnie d’assurances,
chargé de démasquer les fraudeurs. Jankis avait perdu sa mémoire immédiate, et
malgré le soutien total de son aimante bonne femme, après entretiens et
enquêtes par Shelby, a été reconnu simulateur par ce dernier, et privé
d’indemnités de soins. C’est cette histoire en noir et blanc (qui finira mal
pour Jankins et plus encore pour sa femme) qui vient s’intercaler dans la
traque actuelle de Shelby.
Les deux personnages qui aident (ou pas, no spoil)
Shelby dans sa quête sont Natalie (une serveuse de bar), et Teddy (un pote, un
flic, un dealer, l’assassin ? no spoil bis), joués par Carrie-Anne Moss et
Joe Pantolanio, à l’affiche ensemble l’année précédente sur le blockbuster des
encore frères Wachowski « Matrix ». Le montage de Nolan est serré,
oppressant et anxiogène (on est comme Shelby, sous pression permanente, en
train d’essayer de comprendre ce qu’on voit et de démêler le vrai du faux).
Sans oublier quelques sourires sarcastiques (Shelby se sent obligé d’informer
tous ses interlocuteurs de quelle maladie il souffre) quand le réceptionniste
du motel lui loue chaque fois qu’il arrive une nouvelle chambre, alors qu’il
l’a fait payer d’avance, ou quand Natalie et les clients de son bar crachent
dans la bière qu’il va boire quelques secondes plus tard.
Pantoliano & Pierce
Pearce est excellent, look Bowie période
« Let’s dance », mâtiné de G.I., il se bastonne et dégomme une paire
de types de sang froid. C’est d’ailleurs par cet aspect que l’histoire de Nolan
coince un peu, cette transformation de l’employé d’assurance en une sorte de
machine à tuer genre Van Damme-Schwarzie-Stallone … Mais comme on a les
neurones en surchauffe pour essayer de tout piger, ça passe finalement crème.
Comme Noé avec « Irréversible », Nolan a
remonté son film « à l’endroit ». Pas vu cette version et pas
vraiment envie de la voir (après avoir vu les deux de Noé, c’est évidemment
l’originale la meilleure, et de loin), on doit y perdre tout le
« charme » de ce maelstrom à rebrousse-poil.
« Memento » a placé Nolan parmi les
espoirs caméra en main à suivre. Il n’a pas déçu ceux qui avaient misé sur lui,
sur la base de ce petit film indé bouclé en quatre semaines …
Ça commence par un générique
qui défile sur fond de gyrophare et de sirène de police. Puis on voit à
l’intérieur de la voiture de police un type hirsute, dépenaillé, avec le visage
en sang. Arrivée à l’hôpital, les brancardiers et les soignants s’affairent, le
type est mal en point. Des flics que l’on suppose haut placés dans la
hiérarchie arrivent à donf à l’hosto pour prendre des nouvelles du blessé. Le
blessé, c’est un enquêteur de police, il s’appelle Franck Serpico. Les quelque
deux heures qui suivent vont constituer un long flashback (plus quelques
minutes en guise de conclusion à l’histoire) pour retracer sa vie et sa
carrière et nous faire comprendre comment il a fini avec une balle dans la tête
et pourquoi autant d’émoi chez les chefs à plumes de la police de New York.
Lumet & Pacino
Derrière la caméra, un pur
newyorkais (il me semble bien que tous ses films se passent dans la Big Apple),
Sydney Lumet. Le type qui aime bien gratter le vernis de l’Amérique là où ça
pique. Une carrière de réalisateur commencée en 1957 par « Douze hommes en
colère » un huis-clos oppressant sur la délibération d’un jury d’assises.
Coup d’essai et coup de maître. Lumet tourne à une bonne cadence (peu ou prou
un film par an) mais passera une décennie et demie à présenter des films qui
rencontreront peu de succès, qu’il soit critique ou commercial. Mais là, avec
« Serpico », il fait fort, c’est un classique éternel du film
policier et un jalon incontournable du cinéma des seventies. Et en plus, c’est
un biopic.
Franck Serpico a réellement
existé, et Lumet a voulu coller au plus près de la réalité du bonhomme,
s’efforçant de montrer ce flic hors des sentiers battus, ne se contentant pas
d’une hagiographie ripolinée, mais explorant aussi certains côtés obscurs du
personnage. Faut dire que Lumet a de la matière. L’« affaire » Serpico a
été un pavé lancé dans la mare du NYPD et a trouvé son épilogue devant des
commissions d’enquête où la presse se bousculait pour en rendre compte. De
plus, Serpico avait un biographe officiel, le journaliste Peter Maas, qui a
publié un livre après de longs entretiens avec le Frankie.
Période Easy Rider
Parce que « Serpico »
ne remonte pas le temps. Quand paraît le film, il y a moins de trois ans que
Serpico a pris une balle dans la tête. Question temporalité, difficile de mieux
coller à l’époque.
Pour tourner
« Serpico », c’est Dino de Laurentiis qui aligne la monnaie, et qui
très vite, vire le réalisateur depuis peu engagé, l’à peu près inconnu George
Avildsen (qui rebondira avec quelques Rocky, dont l’iconique premier de la
série, et quelques Karaté Kid, mais qui se fera aussi virer du tournage de
« Saturday Night fever »). Lumet est contacté et doit composer avec
un De Laurentiis guère avenant, et faire avec un casting déjà choisi. En
majorité des seconds couteaux. Quant au rôle principal, c’est Al Pacino, un
Italo-américain (comme Serpico, hasard ou pas ?) qui a été retenu, avec
juste une paire de films connus à son actif (le rôle principal dans le film de
junkies « Panique à Needle Park » et un second rôle dans « Le
Parrain » où il joue le film de Don Corleone – Brando). C’est ce jeunot de
Pacino qui va tirer le film vers le haut, en flic plus ou moins baba-hippie,
mais totalement incorruptible. Il y gagnera l’Oscar de meilleur acteur et
« Serpico » sera la première de ses prestations légendaires (avec
« Dog Day afternoon », les suites du « Parrain », et
« Scarface » entre autres …). Et par opposition à ce qui deviendra sa
trademark (le type qui tient pas en place, avec pétages de plombs XXL), Pacino
dans « Serpico » est impressionnant de justesse, de sobriété et
d’économie dans son jeu (faut dire que quand on vient de donner la réplique à
un Brando bigger than life dans « Le Parrain », ça incite à
l’humilité). Pour des raisons contractuelles liées aux engagements suivants des
uns et des autres, « Serpico » sera tourné « à l’envers »,
c’est-à-dire en commençant par les dernières scènes, et en terminant par un
Pacino avec sa coupe bien dégagée derrière les oreilles qui vient d’être nommé
policier à Brooklyn.
Serpico est donc un
Italo-américain (sa mère ne parle pas ou très peu anglais, on doit lui
traduire) mais qui a envie de se rendre utile à son pays en faisant un métier
dont il a toujours rêvé. C’est une joie pour lui et une fête familiale
lorsqu’il reçoit son insigne et il entend être un policier exemplaire. La
réalité du métier le rattrapera vite (les repas peu ragoûtants offerts par le
patron d’un restau minable du coin le laissent perplexe). Sa première
interpellation (il fonce à voiture vers le lieu où on lui signale un viol, se
démène pour interpeller un type alors que son binôme y met le moins
d’empressement possible). La victime était Noire, le type que Serpico a serré
aussi et il va être témoin d’un interrogatoire très musclé au poste (un bon
passage à tabac en fait). Lorsque le gars sera relâché faute d’éléments
probants avec son visage tuméfié, il l’attendra à la sortie du poste, lui
paiera un café, lui dira qu’il peut porter plainte et surtout l’aider à arrêter
ceux qui ont été les plus impliqués dans l’agression.
Second choc pour lui, quand un
collègue lui remettra une enveloppe avec trois cents dollars, sa part des
pots-de-vin qui arrosent les flics du coin pour qu’il ferment les yeux sur les
petits trafics de leur secteur. Cette enveloppe lui brûle les doigts et il
finit par la remettre au chef de poste, qui n’a pas l’air vraiment surpris et
lui assure qu’il va transmettre à la hiérarchie qui ne manquera de mener son
enquête et remettra de l’ordre dans la maison poulaga. Rien ne passe, hors le
temps, qui voit un Serpico promu enquêteur s’imprégner de l’air des 60’s, se
fringuer comme un marginal, et fréquenter une bombe blonde adepte de soirées où
joints et LSD circulent en grandes proportions. L’ambiance corrompue de sa
brigade dans l’indifférence de la hiérarchie fera de Serpico un type
perpétuellement à cran. Sa copine le quittera, il se consolera avec une
infirmière, sa voisine d’appart à Greenwich Village, cœur de la contre-culture
new yorkaise où il s’est installé.
Parce qu’il le demande et qu’il
est perçu comme un mouton noir par ses collègues (le type au look de hippie
babacool qui refuse les pots-de-vin), il va être muté de Brooklyn dans une
brigade du Bronx où il n’y a pas une once de corruption. Tu parles, Charles,
son coéquipier lors de leur première sortie, lui explique qu’il est un des
« collecteurs » qui recouvre les enveloppes de liquide et les
redistribue aux collègues. Et joignant le geste à la parole, il course en
marche arrière un type qui a du retard sur ses paiements, avec un Serpico
abasourdi et effrayé sur le siège passager de la voiture de police. Encore une
fois, l’incorruptible Serpico refuse les enveloppes, et décide avec un de ses
potes de l’école de police qui bosse au service du Maire, de porter l’affaire
au plus niveau qu’ils peuvent, au plus haut gradé de la police pour Serpico et
dircab du Maire pour l’autre. Des jours, des semaines, des mois passent, sans
aucun retour et au mieux des explications embarrassées et alambiquées de ceux
qui étaient censés rendre la police de New York propre. Evidemment,
l’atmosphère se tend de plus en plus entre Serpico et ses collègues, et aussi
au sein de son couple, sa copine finira par le larguer.
Muté dans Manhattan, Serpico se
rend compte que c’est pire qu’à Brooklyn et il reçoit d’entrée les
intimidations de ses nouveaux collègues qui savent qu’il est un
« traître ». C’est cependant à Manhattan qu’il trouvera une aide
précieuse de la part de son supérieur hiérarchique, qui acceptera de faire
équipe avec lui, et toujours avec son pote à la Mairie, puisque la hiérarchie
policière reste sourde aux preuves de la corruption qu’ils amènent, d’alerter
la presse qui en fera ses unes et obligera Serpico à témoigner à visage
découvert, mais sans guère de résultats pour résoudre le problème. C’est lors
d’une énième mutation que ses « collègues » le laisseront lors d’une
tentative de flagrant délit dans une histoire de stups, se faire coincer dans une
embrasure de porte et se ramasser une balle dans la joue à bout portant. Et
donc retour à la scène du début du film avant l’épilogue judiciaire et
administratif de l’histoire.
Il faut dire que cette histoire
est compliquée, c’est parfois confus, on a du mal à suivre, les seconds rôles
foisonnent et changent à chaque mutation professionnelle de Serpico, et que ce
soit au niveau de la base ou des hiérarchies, on a de vraies crapules ou des
types qui laissent courir, se contentant de leur enveloppe hebdomadaire et peu
envieux de laver du linge sale, quand bien même serait-ce en famille.
Le fil rouge du film, c’est
bien sûr Serpico, de plus en plus obsédé par l’intégrité disparue de la police
newyorkaise, et qui prend tous les risques pour mener à bien ce qu’il considère
comme sa mission entre déconvenues et mises au placard (quelques années passées
dans les bureaux de l’identification judiciaire pour l’éloigner du terrain),
devenant de plus en plus irascible et à cran (ciao à l’infirmière qui en a sa
claque de ce type qui monte dans les tours à la première réflexion et rend leur
vie de couple insupportable). C’est un Serpico-Pacino de plus en plus
dépenaillé, parano et obsessionnel, qui rend le film lumineux dans l’évocation
de cette histoire vraie.
Le vrai Serpico devant une commission d'enquête
Enfin, vraie … Faut le dire
vite. Vu le personnage dans le film, le vrai Franck Serpico, dont la rigueur et
la parano ne sont pas exagérées, n’est pas avare de remarques fielleuses sur le
boulot de Lumet. Il enrage par exemple de voir que lorsque Serpico en parka et
bob informe, coince un type derrière un container et se fait tirer dessus par
des flics en uniforme qui ne savent pas qu’il ont affaire à un des leurs, le
vrai Serpico hurle au scandale et raciste et hollywoodien parce que dans la
réalité le type était un Blanc et pas un Noir comme dans le film. Serpico
accuse aussi Lumet de pudibonderie sous prétexte qu’il a zappé dans son film
les quelques mois passés dans la brigade des mœurs où il travaillait fidèle à
ses habitudes, infiltré discrètement dans le milieu des prostituées.
Bon, d’accord, mais il faut
aussi reconnaitre à ce newyorkais pur jus de Lumet cette peinture sans
concession de sa ville, où contrairement aux visions de carte postale, tout est
gris, sale, pluvieux, gluant, tout sauf glamour, rempli de petits ou grands
délinquants vivant en parfaite harmonie avec une police corrompue jusqu’au plus
haut niveau …
Lumet et Pacino sont pour moi
indissociables du succès du film. Une association gagnante qui sera reconduite
deux ans plus tard pour une autre masterpiece, « Un après-midi de
chien ».
A la fin de la bande-annonce
d’époque, on pouvait entendre en voix off : « Paul Newman et Robert
Redford de nouveau ensemble, cette fois ils s’en sortiront … peut-être. ».
Ce qui est quand même faire peu de cas de George Roy Hill, qui a porté le projet
« The sting » (le titre en V.O.) à bout de bras avant de commencer le
tournage.
Newman, Hill & Redford
A l’origine, le scénariste
David Ward qui a peaufiné une histoire inspirée de vrais arnaqueurs de années
30, dont notamment les frères Gondorff (donc le nom du personnage joué par Paul
Newman est tout sauf fortuit). Lorsque Hill lit le scénario, tourner un film
qui en découle devient une idée fixe. Rôle principal envisagé Jack Nicholson,
qui décline. Hill demande alors conseil pour le casting, à celui qui est devenu
son pote après le succès de « Butch Cassidy & the Sundance Kid »,
Robert Redford. Qui lui dit en substance que c’est pas la peine de chercher
ailleurs, il veut le rôle principal de ce projet.
Parce qu’il y a dans
« L’arnaque » un rôle principal et un grand rôle secondaire. Pour
celui-ci Redford suggère Paul Newman, qui, euphémisme, ne vient pas d’enchaîner
que des succès. Hill est dubitatif, un second rôle pour Newman, il va pas accepter.
Le scénario lui est envoyé, et très rapidement il donne son accord (moyennant
un pourcentage sur recettes, ce qui n’était pas une mauvaise idée, vu le succès
du film). Se trouve dès lors reconstitué le trio de « Butch Cassidy
… ». Même si quelques choses ont changé, c’est maintenant Redford le
principal personnage, et le port de la moustache sera cette fois-ci pour
Newman.
Paul Newman
L’action du film se situe en
1936, dans une Amérique qui se remet tant bien que mal de la Grande Dépression.
Tous les moyens sont bons pour faire bouillir la marmite, y compris les peu ou
pas légaux du tout. Dans Joliet, petite ville de la grande banlieue de Chicago,
un trio de petits arnaqueurs réussit le gros coup, piquer grâce à une belle
mise en scène, la recette d’un tripot clandestin qu’un homme de main va
transmettre au « banquier » du patelin. Protagoniste principal de
cette arnaque, Johnny Hooker (Robert Redford), assisté par son
« professeur » Luther et un minot. Parenthèse : certaines
rumeurs invérifiées affirment que le nom de Johnny Hooker (Jeannot Crocheteur
en français) serait un hommage à John Lee Hooker et au blues made in Chicago,
où l’histoire se poursuivra.
Très vite, les ennuis vont
commencer pour les Pieds Nickelés de Joliet. Le pognon subtilisé devait
remonter jusqu’au Parrain chicagoan Doyle Lonnegan (Robert Shaw) qui envoie ses
tueurs à Joliet. Coleman se fait buter mais a le temps de transmettre à Hooker
une recommandation pour Henry Gondorff (un génie de la manipulation basé à
Chicago). Un petit voyage qui tombe bien pour Hooker, qui en plus des hommes de
main de Lonnegan, doit mettre de la distance avec Snyder, un flic ripou local
qui veut le racketter. Parce que Hooker est une grande gueule, tombeur et
flambeur (il a perdu sa part du butin en misant tout à la roulette – truquée of
course – dans un tripot).
Redford & Shaw
Avant que Newman entre en
scène, on a déjà pu vérifier plusieurs choses. « L’arnaque » est
visuellement superbe, avec un soin maniaque apporté à la reconstitution de
l’époque où évoluent les personnages (les fringues, les accessoires, les bagnoles).
Le tout recréé en studio (le maire de Chicago, soucieux de la réputation de sa
ville, la bonne blague, a mis son veto au tournage dans sa riante cité, seules
quelques scènes y seront filmées). Il y a un rythme effréné, et un ton léger,
alors que les situations et les personnages n’ont rien de badin. On a droit à
des intertitres (le coup monté, l’appât, l’arnaque, …) sous forme de planche de
bande dessinée qui accompagne tous les développements de l’histoire. Et puis il
y a une bande-son (Marvin Hamlisch), déclinant des thèmes à succès de Scott
Joplin, grand maître du ragtime. Et même si cette musique est totalement
anachronique (le ragtime c’était dans les années 1910), elle est un marqueur
incontournable du film (avec pour la première fois dans un film dixit Hill, une
musique qui ne se superpose jamais aux dialogues).
Quand Hooker rencontre
Gandorff, il est plutôt déçu. Le génie de l’arnaque est salement bourré de la
veille, retiré des « affaires », il se contente de gérer avec sa
compagne Billie (Eileen Brennan) un petit bordel « couvert » par un
manège de fête foraine. Mais Gondorff est un homme d’honneur, et va venger son
pote Coleman en s’en prenant à Lonnegan, ou plutôt à son portefeuille, et
recruter de vieux amis à lui pour monter une arnaque majuscule. Il faut dire que
Paul Newman écrase toute la distribution de son talent. La partie de poker dans
un train donne lieu à un enchaînement de scènes extraordinaires.
On va de rebondissements en
rebondissements parce que l’on suit l’intrigue à travers le personnage de
Hooker. Qui accumule emmerdes et mésaventures sans en parler à Gandorff (le
flic ripou a retrouvé sa trace et le course à Chicago, Lonnegan a embauché un
tueur à gages aussi mystérieux qu’efficace pour lui régler son compte). Et
parallèlement au montage de l’arnaque (des paris truqués sur des courses de
chevaux), on suit la relation pas vraiment franche entre Gandorff et Hooker.
Parce que tout se joue sur le
fil du rasoir, il n’y a d’enfants de chœur nulle part, tout le monde se méfie
de tout le monde, et tente de manipuler tout le monde. Bon, faut être honnête,
aussi chiadé que soit le scénario, une pareille arnaque ne tient pas la route,
même si plus c’est gros, plus ça marche, on voit mal un caïd de la pègre se
faire embobiner de la sorte, un cercle de paris clandestins qu’il ne
connaîtrait pas dans sa ville, et dans lequel il se rue tête baissée ?
Enfin, se ruer c’est vite dit. Lonnegan boîte bas (Shaw s’est bousillé une
cheville au début du tournage, et à cause de cette grosse entorse voulait
renoncer au rôle, mais Hill a tenu à le conserver, sa boîterie réelle étant
finalement devenue un gimmick une fois sa cheville guérie).
« L’arnaque » a été
présentée en avant-première le jour de Noel 1973. Le film recevra de belles
critiques et connaîtra un immense succès populaire, glanant sept Oscars (Hill
pour la réalisation, des Oscars « techniques », mais aucun pour les
acteurs, seul Redford avait été nominé).
Deux anecdotes pour finir.
Charles Durning qui joue le ripou Snyder avait la cinquantaine et était comme
dirait Obélix « un peu » enveloppé. Au début du film, il poursuit
Redford. Il pensait que la scène serait « arrangée ». C’était méconnaître
la maniaquerie de Hill, qui a exigé qu’il sprinte pour attraper Redford. Ce
qu’il a été obligé de faire et de son aveu, même ado, il n’avait jamais couru
aussi vite. Paul Newman est fabuleux quand il simule le type bourré lors de la
partie de poker (ou plus tard dans « Le verdict » de Lumet). A
l’époque on ne le savait pas, mais il a avoué sur le tard qu’il picolait grave.
Pas sûr qu’il n’aurait pas été capable d’enchaîner les prises sans avoir à
couper son gin avec de l’eau …
Malgré son intrigue
labyrinthique, « L’arnaque » est une merveille de fluidité, et un
film dont on ne se lasse pas … Deux heures de comédie et de grand spectacle.
« The constant gardener » aurait pu être
un documentaire, un pamphlet, un film romantique, et dans tous les cas, il
n’aurait pas été réussi. C’est parce qu’il dose savamment ces trois genres
qu’il reste un grand film marquant.
Fernando Meirelles
Adapté plutôt fidèlement d’un roman de John Le Carré
(qui a publiquement reconnu qu’il s’agissait d’une des meilleures
transpositions de ses bouquins à l’écran), il raconte le combat d’un couple
(lui est diplomate, elle bosse dans une ONG) contre un puissant lobby
pharmaceutique qui teste de nouveaux produits au Kenya en pleine crise
sanitaire liée (entre autres) au SIDA.
Evacuons d’abord la thèse antivax-complotiste. Tous
les Bob Kennedy du monde pourront voir dans « The constant
gardener », sorti en salles deux décennies avant le Covid, les preuves de
tout l’obscurantisme qu’ils défendent. Sauf que le but du film n’est pas de
s’attaquer à la science, mais de montrer la cupidité mortelle des grandes
multinationales, à travers ici l’exemple d’un labo pharmaceutique. On est
beaucoup plus proche avec « The constant gardener » d’un film comme
« La firme » de Pollack que des vidéos sur YouTube de Prof Raoult …
Rachel Weisz & Ralph Fiennes
Derrière la caméra, le Brésilien Fernando Meirelles.
Révélé par un premier film au réalisme froid tourné dans les favelas de Rio
(« La cité de Dieu »), il refuse les appels du pied d’Hollywood, et
étudie la proposition d’un producteur indépendant (Simon Chinning-Williams)
d’adapter le bouquin de Le Carré. Meirelles, en réalisateur engagé (à l’époque,
il serait moins regardant depuis qu’il est en perte de vitesse artistique et
commerciale), est séduit par l’idée d’aller tourner en Afrique une histoire qui
se passe dans un pays où la vie est encore plus dure que dans les bidonvilles
brésiliens. Quelques repérages sont faits au Kenya (l’histoire s’y déroule
majoritairement), manière d’avoir des images « locales », et le film
sera tourné en Afrique du Sud, où les conditions matérielles seront meilleures
pour tous. Sauf que Meirelles et son producteur tombent sous le charme des
paysages et de la population kenyane et décident que le film y sera tourné pour
sa partie africaine. Les autres lieux seront Londres, Berlin (et Winnipeg, pour
des scènes coupées au montage, une première mouture durait trois heures, la
durée du film en salles sera raccourcie d’une heure).
Première scène. Un type accompagne sa femme à un
aéroport. Elle se dirige vers un petit avion de tourisme en compagnie d’un Noir
dont elle semble proche. Seconde scène, des militaires extraient dans un sac un
cadavre à côté d’un 4X4 renversé au bord d’un lac. Troisième scène. Au Haut
Commissariat britannique (équivalent de nos Consulats) de Nairobi, notre homme
cultive, bouture, arrose des plantes (d’où le titre du film). Un collègue lui
demande de l’accompagner à la morgue de Nairobi, pour identifier un cadavre qui
pourrait être celui de sa femme. Ce qui est le cas.
Un début de film auquel on ne comprend pas
grand-chose. En fait, ces scènes sont au milieu chronologique de l’histoire.
Une série de flashbacks vont nous montrer comment on est arrivé là. L’homme
(Ralph Fiennes) est un fonctionnaire de seconde zone. Alors qu’il remplace au
pied levé un supérieur devant la presse à Londres, il est pris à partie
verbalement à la fin de son intervention par une femme du public (Rachel
Weisz), au discours fermement altermondialiste. Ce qui a pour effet de vider la
salle de sa maigre assistance et de les laisser tous les deux face-à-face. Et
de fil en aiguille, bientôt dans le même lit. Lorsque Justin Quayle, le petit
fonctionnaire épris de botanique est nommé à Nairobi, sa maintenant femme Tessa
fait le forcing pour l’accompagner. On les retrouve quelques temps plus tard au
Kenya, lui boulotant au Haut Commissariat, elle parcourant enceinte jusqu’aux
yeux (sans avoir recours aux trucages, elle attend un gosse de son mari d’alors
Darren Aronofsky) la banlieue-ghetto-favela de Kibera (700 000 habitants)
en compagnie d’un toubib local, s’intéressant de près à l’aide médicale censée
être humanitaire qui y travaille. Toujours aussi grande gueule, elle apostrophe
au cours d’un pince-fesses le ministre de la Santé du Kenya ainsi que quelques
représentants d’une grosse firme pharmaceutique qui l’accompagnent, sous l’œil
effaré de son mari et de ses supérieurs hiérarchiques.
Théâtre dans le ghetto de Kibera
Dès lors, toutes les pièces du puzzle sont là. Le
mari effacé, sa femme militante, la diplomatie, les barbouzes du Foreign
Office, les assos humanitaires, les gros labos, … ça commence par les ragots
allusifs (dis-donc, ta femme elle se taperait pas le toubib local), les
pressions « amicales » sur les uns et les autres, les accointances
mystérieuses des uns et des autres, … Une fois Tessa morte, Justin va essayer
de comprendre, de remonter les pistes. Et à mesure qu’il dénoue l’écheveau et
que les vérités se font jour au Kenya, à Londres, à Berlin, les menaces se font
de plus en plus réelles. L’épilogue de l’histoire aura lieu au bord du lac où
Tessa est morte …
Ce genre de pitch, le pot de terre contre le pot de
fer, c’est un des thèmes les plus rebattus du cinéma. Le talent de Meirelles
(et de ses acteurs, Ralph Fiennes est comme toujours économe et juste, et
Rachel Weisz comme toujours sublime) c’est je l’ai dit quelque part plus haut
de faire trois films dans un.
« The constant gardener », c’est un film
romantique. Le coup de foudre entre le diplomate effacé et l’activiste, la dure
vie de couple quand chacun fait des efforts pour que ses occupations ne soient
pas préjudiciables à l’autre, un enfant conçu, et puis le drame. Dès lors il va
épouser la cause de sa femme, continuer son enquête et ses combats, juste par
amour pour elle, son image, ses souvenirs (de nombreux flashbacks sur les
moments, surtout les bons, passés ensemble). On se retrouve face à une version
humanitaire et engagée de Tristan et Iseut.
« The constant gardener », c’est un
documentaire. Au milieu du ghetto de Kibera, dans des missions humanitaires
perdues dans le désert, il n’y a pas de figurants. Ce sont les locaux qui
jouent. Et bizarrement, ces gens qui vivent dans le dénuement complet (pas
d’eau, d’électricité, des conditions sanitaires dantesques)
« participent » au film (on voit pas les gosses s’agglutiner devant
les caméras, ou tout le monde fixer l’objectif). Meirelles reconnaît qu’il a
été beaucoup plus facile de tourner au Kenya qu’au Brésil, où la misère est
beaucoup plus violente. On a droit à quelques scènes immersives dans la vie des
locaux, avec notamment une stupéfiante représentation théâtrale didactique par
une troupe locale pour informer sur le SIDA, où tous les personnages sont
triplés, tenues, gestes similaires, et dialogues en chœur.
« The constant gardener », c’est une
charge violente contre Big Pharma sous forme de thriller. Le tout dans un
gigantesque jeu de dupes (qui décide, qui ordonne, qui fait quoi, qui soutient
qui, …), où se mêlent labos de recherche, entreprises pharmaceutiques,
politiques locaux, associations humanitaires, personnel diplomatique, services
secrets, ONG, activistes, avocats, avec partout des électrons libres, des
traîtres, de vrais candides et de faux désabusés. Le tout sur fond d’essais
grandeur nature d’un nouveau médicament sur une population soit mourante
d’autre chose, soit trop asservie pour comprendre qu’elle sert de cobayes … Et
la conjonction de tous ces intérêts fait qu’on n’en est pas à quelques cadavres
près, qu’il s’agisse de locaux ou pas …
Meirelles réussit à imbriquer toutes ces histoires
entre elles. Et même à s’amuser avec le spectateur. Le double twist qui suit
l’accouchement de Tessa est magistral, et un hommage revendiqué est rendu à
Kubrick et « Orange mécanique » (le tabassage de Quayle à Berlin à
coups de pieds, où un couple hyper-ringard de chanteurs allemands remplace « Singing
in the rain » en fond sonore).
Seul reproche à faire au film, une grosse densité
d’informations et de personnages secondaires dans quasiment toutes les scènes,
qui rendent difficile la totale compréhension au premier visionnage. Peut-être
moins coup de poing dans la face et nihiliste que « La cité de
Dieu », mais tout aussi mordant sur le monde « merveilleux » de
la recherche médicale …
Il y a une anecdote fameuse sur
le film qui résume bien le résultat final. Brainstorming entre Hawks et les
scénaristes (dont William Faulkner, futur Prix Nobel de littérature, ce qui
prouve qu’il savait écrire, et on peut supposer qu’il savait aussi lire) sur un
personnage secondaire. Que devient-il dans l’histoire, il a disparu du
scénario ? Est-il mort (et si oui qui l’a tué), s’est-il suicidé (et si
oui pourquoi). Toute la bande sèche et en désespoir de cause, décide de
téléphoner à Raymond Chandler, l’auteur du roman éponyme adapté. Qui après
moultes hésitations et réponses invraisemblables, finit par avouer qu’il en
sait foutre rien de ce qu’est devenu ce type, il l’a « oublié » dans
le roman, au profit d’autres développements et intrigues …
Bacall, Bogard, ?, & Hawks
Autrement dit, si vous avez
tout compris à « Mulholland Drive » ou si le « Le faucon
maltais » (avec Bogart dans le rôle principal) n’a aucun secret pour vous,
tentez de suivre les intrigues de « The big sleep » (« Le grand
sommeil » en V.O.). Bon courage …
La première demi-heure, ça va,
on y arrive. Le quart d’heure suivant, on se gratte l’occiput en se demandant
mais ‘tain qui sont ces gens, qu’est-ce qu’ils foutent, et quel est le rapport avec
l’histoire initiale ? Au bout de trois-quarts d’heure (peu ou prou à la
moitié du film), on lâche l’affaire, on compte les morts, les clopes fumées par
Bogart, les pelles roulées à Bacall, en attendant que « The end »
s’affiche à l’écran …
Il n’empêche, « Le grand
sommeil » est un film qu’on peut voir et revoir. Parce qu’il y a un rythme
effréné, un feu d’artifices de répliques, plein de vamps qui allument Bogart,
et plein de petits et de grands truands qui veulent l’occire. Parce qu’il
réunit le couple à la ville Bogart-Bacall, et parce qu’il y a Howard Hawks à la
mise en scène.
Hawks, c’est le man next door,
le type à qui tu foutrais pas un coup de pompe quand tu le vois et l’entends et
qui a signé des chefs-d’œuvre d’un éclectisme qui laisse pantois (des polars,
des comédies avec Cary Grant un de ses acteurs fétiches, des films noirs, des
westerns, …).
Parenthèse : il y a une
édition Dvd du « Grand sommeil » dite collector, avec un Dvd de bonus
comprenant quasiment une heure d’interview de Hawks en 1973 où il revient sur
ses films, les acteurs qui l’ont accompagné, sa méthode de travail. Et une
biographie d’une heure et demie de Bogart par Lauren Bacall (et quelques autres
qui l’ont bien connu) tout à fait passionnante. Et comme personne a rien compris
au film et se débarrasse du Dvd, cette édition est facile à trouver pour le
prix d’une bière pression, et vaut largement l’acquisition …
Hawks, c’est la théorie du
remplissage maximum. Pas de temps morts, toujours du mouvement, de l’action,
des dialogues à vitesse supersonique, de l’humour, de la romance, et la
recherche perpétuelle de l’attitude ou de la réplique qui vont marquer la scène.
Et plus que tout, c’est lui qui le dit, l’indépendance (il n’a jamais été sous
contrat avec une major, il n’en a toujours fait qu’à sa tête, ce qui explique
son éclectisme, mais aussi le fait que « Le grand sommeil » ait été
amputé de plusieurs scènes et personnages, un couple homo, une histoire de
photos porno, le tout semble t-il disparu à jamais, autant d’éléments supprimés
qui faciliteraient – ou pas – la compréhension de l’ensemble ).
Pour « Le grand
sommeil », il a son histoire (le bouquin de Chandler, l’adaptation de son
pote Faulkner (et de deux autres co-scénaristes), et sa star, Humphrey Bogart.
Qui n’était pas son premier choix, mais surtout pas un mauvais choix. Bogey est
le détective Philip Marlowe, chargé d’une affaire par un vieux général
invalide, qui veut faire cesser un chantage sur sa fille cadette, une allumeuse
décérébrée. Marlowe s’occupera de cette affaire, mais aussi d’autres qui
concernent la sœur aînée, jouée par Lauren Bacall.
Bogart – Bacall, c’est un des
couples (à la ville et à la scène, ils se marieront trois ans plus tard) les
plus mythiques du cinéma. Lui, costaud, le regard noir, clope au bec et verre à
la main, qui s’éternise pas en discussions, balance une mandale ou sort un
flingue. Elle, vingt cinq ans de moins, longiligne au regard de velours et aux
répliques cinglantes. Cherchez une image de Bacall sur le web, vous obtiendrez
tout en haut de la liste celle où elle est avec son ensemble pied-de-poule noir
et blanc, tirée du « Grand sommeil ». En fait, si ce couple est
devenu mythique, c’est pas parce qu’ils ont beaucoup tourné ensemble (seulement
quatre films, « Le port de l’angoisse », « Le grand
sommeil », « Key Largo » et l’oubliable « Les passagers de
la nuit »), c’est plutôt à cause de l’alchimie qui se mettait en place
devant la caméra, surtout comme ici où ils jouent des personnages totalement
dissemblables. C’est cette opposition contrastée qui donne toute sa saveur au
film, et Bogart, souvent monolithique dans ses rôles, n’est vraiment excellent
que dans ces situations (comme avec Ingrid Bergmann dans
« Casablanca » ou Katherine Hepburn dans « African
Queen »).
Devinez qui va mourir à la fin de la scène et pourquoi ...
Hawks, en gentleman, ne dit pas
s’il connaissait leur liaison préalable, mais a surtout choisi Bacall parce
qu’elle était sous contrat exclusif avec lui (s’il ne voulait signer avec
personne, il ne rechignait pas à proposer des contrats que l’on peut supposer
léonins aux jeunes acteurs et actrices qu’il repérait). Le reste du casting
importe peu, et on voit dans le jeu des seconds rôles toutes les lacunes d’un
scénario auquel ils n’ont rien compris (celui qui est au centre de la scène y
va à fond, c’est son moment de gloire, les autres ont l’impression de se
demander ce qu’ils foutent là).
« Le grand sommeil »
(personne ayant participé à cette aventure n’est capable de dire ce que
signifie le titre par rapport à ce que l’on voit à l’écran) tout
incompréhensible qu’il soit, accumule tous les éléments (le détective, la femme
fatale, le fric, les truands, les affaires familiales, les intrigues
compliquées, les rebondissements, …) qui définissent le film noir.
C’est pour cela qu’il a une
belle réputation. Justifiée par la mise en scène de Hawks, et le beau numéro d’acteurs
de Bogart et Bacall. Pour le reste, l’intrigue palpitante qu’on se plaît à
suivre, vaut mieux aller voir ailleurs …
« L’homme de la
plaine » (« The man from Laramie » en V.O.), c’est le cinquième
et dernier film de la collaboration Anthony Mann / James Stewart. Qui ensemble
ou séparément, n’ont plus rien à prouver. Et qui « pèsent »
suffisamment pour ne pas avoir à faire la moindre compromission. C’est
peut-être le cœur du problème. Mann et Stewart sont devenus de vrais potes, une
amitié que leurs succès communs semblaient avoir cimentée.
Stewart & Mann
Mais pour ce film, leurs
« visions » vont sinon s’affronter, du moins être parfois
contradictoires. Mann veut en foutre plein les mirettes du spectateur. La
Columbia lui assure Technicolor et Cinémascope. Visuellement, parce que Mann
sait tenir une caméra, le résultat sera grandiose. Une bonne moitié du film est
tournée en extérieurs, et les paysages du Nouveau Mexique offriront un décor
magnifique. Mann, comme tous les « amuseurs » du cinéma, a envie de
« sérieux ». L’intrigue fournie par le scénariste Philip Yordan
(est-elle de lui, rien n’est moins sûr, on est en plein Maccarthysme et Yordan
a la réputation de faire siens des scénarios écrits par des blacklistés, un
genre de gagnant-gagnant - surtout pour lui) fait entrevoir à Mann qu’on peut en
faire une version western du « Roi Lear », classique du drame
shakespearien. Cette vision shakespearienne est basée sur les dissensions qui
vont aller crescendo dans la famille Waggoman sur fond de succession du
patriarche, famille qui fait la pluie et le beau temps dans une petite bourgade
(Coronado, imaginaire, alors que Laramie, existe bel et bien, au Sud du
Wyoming) paumée aux limites du territoire apache.
Les chariots de feu ?
Face à Mann et ses envies de
« grande » tragédie en Scope, Stewart. Qui examine méticuleusement
tout ce qui le concerne dans le film. Il ne veut pas faire et dire n’importe
quoi. Il affirme de plus en plus ses penchants républicains, et ne veut pas que
les valeurs des personnages qu’il interprète soient contraires aux siennes. Et
ce d’autant plus que dans le film, son personnage, Will Lockhart, est un
capitaine de l’armée (on ne le saura qu’à la fin, et de manière fugace, au
hasard d’une réplique plutôt anodine). Or Stewart a servi dans l’armée pendant
la Seconde Guerre Mondiale. Ses valeurs morales d’ancien militaire et de
Républicain entraîneront des ratiocinations interminables avec Mann pendant le
tournage et ils finiront sinon par se brouiller, du moins par distendre les
liens d’amitié qui les unissaient.
« L’homme de la
plaine » est un western, considéré comme majeur, de cette période (le
milieu des années 50), où ce genre typiquement américain est à son apogée (les
studios en sortent une dizaine par an, la moitié des films qui paraissent sont des
westerns. « L’homme de la plaine » est aussi un polar. Lockhart s’est
« défroqué », se faisant passer pour un patron convoyeur, afin de
trouver et les causes et les responsables du massacre aux environs de Coronado
d’une patrouille de soldats, dont on apprendra au cours du film que son jeune
frère faisait partie.
Baston en vue ...
Un western, un polar, une
revisitation du Roi Lear, quelques caprices de diva de sa star, un gros budget
permettant au casting quelques personnages secondaires auxquels on ne comprend
rien (voir plus bas), c’était peut-être un chantier trop compliqué à gérer et à
mener à terme en à peine plus d’une heure et demie.
L’aspect visuel irréprochable
du film n’arrive pas à cacher les lacunes et carences d’un scénario mal foutu.
Incohérences et points d’interrogation se multiplient. Qui est le vieux
compagnon de Lockhart, qui reste dans le coin quand ça commence à mal tourner,
qui réapparaît quasi miraculeusement porteur de précieuses infos, et disparaît
totalement dans la seconde partie du film ? Quel est l’intérêt dans
l’histoire de l’épicière nièce du patriarche Waggoman, de cette romance qui
semble s’installer entre elle et Lockhart, flirt qui s’estompe pour disparaitre
sans qu’on sache pourquoi ? A quoi sert le commis indien de l’épicerie,
ses regards suspicieux sur Lockhart, sa présence lors de la tentative
d’assassinat, et que devient-il ? Idem pour le poivrot qui croise souvent
la route de Lockhart avant d’essayer de le tuer, et d’être retrouvé mort, sans
qu’on sache vraiment qui avait commandité l’assassinat (le fils, le
régisseur ?) et qui l’a dessoudé …
L’histoire est labyrinthique. On
sait, je dirais presque par définition, que le gentil c’est Lockhart. Même si
ses motivations restent floues. Veut-il juste savoir pourquoi son jeune frère
est mort et à cause de qui ou de quoi, ou vient-il pour se venger ? On pourrait
pencher pour la seconde version, sauf que « L’homme de la plaine »
est le seul film avec Mann où Stewart ne tue personne. Des gentils, on en
trouve une paire d’autres. La nièce épicière Waggoman, même si son personnage
apporte très peu au scénario. Et la vieille rivale et ex-fiancée du patriarche
dont la contribution sera de soigner les éclopés du scénario.
Crisp & Stewart
Côté méchants, on en a trois de
principaux (faut zapper l’Indien et le poivrot qui veut poignarder Lockhart,
dont les personnages sont deux points d’interrogation, voir plus haut). Le
patriarche Alec Waggoman (belle prestation du vétéran Donald Crisp, des
dizaines de seconds rôles à son actif), son fils, brutasse dégénérée au point
qu’il laisse perplexe son paternel sur la façon d’organiser la succession, et
le régisseur du domaine, qui voyant ce foutoir familial, espère tirer profit de
la situation et les marrons du feu. Le seul intérêt de l’intrigue étant de révéler
que le plus terrible des trois n’est pas celui que l’on croit au départ.
Et si Stewart ne tue finalement
personne (« il n’est pas acteur des meurtres, il en est le catalyseur »
dixit Bertrand Tavernier), « L’homme de la plaine » est le film le
plus violent de sa collaboration avec Mann. Même si elle n’est pas toujours
montrée plein cadre, la violence, à la limite du sadisme, est partout présente.
La première rencontre entre Lockhart et le fils brutal Waggoman verra ce
dernier foutre le feu aux chariots de Lockhart, le traîner attaché à un cheval,
et dézinguer les mules du convoi … pas mal pour une première approche. Après
une bagarre homérique et bestiale en ville (ça finit en corps en corps au milieu
des chevaux), la troisième rencontre verra Lockhart maintenu par les hommes de
Waggoman se faire tirer une balle dans la main à bout portant (hors champ, ce
qui nécessite du jeu d’acteur, plutôt qu’un effet spécial sanguinolent, et
comptez sur Stewart pour rendre à l’écran la douleur).
En résumé, l’immense James
Stewart peut-il à lui seul sauver une histoire bancale ? Le Scope en
technicolor de Mann peut-il faire oublier un scénario mal ficelé ? La
réponse est oui dans les deux cas (« L’homme de la plaine » est
considéré comme un grand classique de la grande époque du western).
Mais perso, je préfère nettement
« Winchester 73 » et « L’appât » (je dirai rien sur « Les
affameurs » que je crois bien ne jamais avoir vu, ni sur « Je suis un
aventurier » pas vu non plus et qui n’a pas bonne presse), même si beaucoup
auraient bouffé les varices de leur grand-mère pour être au casting d’un film de
Mann avec Stewart …
Ou film
culte, comme on veut … Ou les deux … Ou pourrait aussi dire film de
blaxploitation, sauf que le héros n’est pas Black et qu’il gagne pas à la fin.
En tout cas « The King of New York » est avec son successeur « Bad
Lieutenant » ce que Ferrara a fait de mieux.
Abel Ferrara 1990
Ferrara est
un cas social hors du commun. Très marqué, pour pas dire traumatisé par
l’éducation religieuse (comme Almodovar ou Scorsese), il va s’en éloigner le
plus possible dans ses films (le premier sous pseudo est un porno), sans pour
autant en renier les fondamentaux symboliques (péché-expiation-rédemption,
cette sorte de choses). Les films de Ferrara sont là pour faire flipper le catho
de base. Dans « The King of New York » le héros est un ex-taulard,
dealer de coke qui assassine de sang-froid concurrents et flics dans une
surenchère cataclysmique.
Les histoires
de truands qui construisent un empire et finissent par crever de leur orgueil,
c’est pas ça qui manque, du « Little Caesar » de Mervyn LeRoy, au
« Scarface » de De Palma. Sauf que c’est pas ce genre de films que
cite Ferrara pour son inspiration. Il a « vu » son film en sortant
d’une projection de … « Terminator ». Même si c’est dit en termes
diplomatiques, il pense que si pareille couillonade cartonne (l’obsession
d’atteindre son but en dégommant tout ce qui s’y oppose), il peut faire aussi
bien, voire mieux. Sauf qu’avec son pote depuis le lycée, le scénariste
Nicholas St-John, il sont pas vraiment dans le trip post-apocalyptique de
Cameron (ou de George Miller). Leur monde, c’est le New York contemporain. Pas
le New York de Broadway et de Wall Street, le New York des quartiers glauques
(le Bronx), des trafiquants en tout genres, et avec son ascendance italienne,
celui du « milieu ».
Christopher Walken
Le Terminator
de Ferrara sera Blanc (à double titre, il s’appelle Jack White, inutile de
faire une disgression pour la symbolique catho liée au blanc), vient de
s’endurcir en zonzon, et entend dès sa sortie devenir le roi de la dope sur la
ville. Jack White, c’est Christopher Walken, qui deviendra après ce film un des
acteurs fétiches de Ferrara. Plus ou moins dans le trip Brando quand Ferrara le
rencontre (empâté, manteaux de fourrure, et jamais loin d’une quille de vin
rouge), Walken va perdre vingt kilos avant le tournage pour jouer cette brute
émaciée au regard fou et glaçant. Si Ferrara a son premier rôle, il a pas le
fric pour tourner, les circuits de financement « classiques »
américains lui ayant tous répondu quand il les a sollicités par un niet aussi
poli que ferme et définitif. Ce sont ses connexions italo-américaines qui le
mettront en relation avec des Italiens qui aligneront les lires pour que le
film se fasse.
Et donc une
fois considéré que Walken sera la star du générique, faut compléter avec des
seconds couteaux. Et force est de reconnaître que l’Abel a eu le nez plutôt
creux. Des seconds rôles seront notamment tenus par Wesley Snipes, Laurence
Fishburne, et ont droit à quelques scènes Steve Buscemi ou Harold Perrineau. Bon
y’a aussi eu des ratés, qui se souvient et a vu ailleurs Janet Julian (Jennifer,
l’avocate et maîtresse de White), répondez pas tous en même temps.
Weley Snipes
Le scénario
est ultra basique, ascension et chute d’un caïd de la drogue. Et Ferrara a beau
jeu de dire que rien n’est crédible dans son film, les choses ne se passent pas
comme ça dans la réalité (les « parrains » ne règlent pas leurs
comptes eux-mêmes, ne participent pas aux gunfights punitifs, et un réseau
mafieux ne s’écroule pas et ne se contrôle pas avec trois rafales de pistolet
mitrailleur).
Ce qui compte
pour Ferrara, c’est montrer « sa » ville, New York. Sous son prisme à
lui. Walken est à peu près en roue libre, esquisse même quelques pas de danse
(sa marotte dès qu’il peut glisser quelques entrechats dans ses films, il
aurait préféré être danseur professionnel plutôt qu’acteur), tout le monde en
fait des tonnes. N’empêche qu’il y a bel et bien dans « The King … »
une « patte » Ferrara. L’art de susciter la tension avant les montées
de violence froide (la scène aves Snipes et Buscemi venus conclure un deal avec
les Hispanos, le règlement de comptes chez les mafieux ritals, …). L’envie de
donner du spectacle (la baston lors de la party-partouze chez White, la course
poursuite à la « Bullit » dans les grandes artères newyorkaises, …).
La mise en scène d’une esthétique froide (tout ce bleu métallique qui domine dans
la gamme chromatique), mais avec des partis-pris visuels forts (les très gros
plans sur les visages lors des discussions). Et pourtant Ferrara n’a quasiment
pas touché à la caméra. Il « visualisait » les scènes, donnait les
ordres aux acteurs et à son caméraman, et partait surveiller tout ça dans le
studio vidéo. D’où il ne s’extirpait pas souvent, montant, assemblant,
sonorisant quasiment à la volée. D’où une séquence qui a marqué les
participants au film, lors de la fête organisée le dernier jour de tournage,
des écrans télé diffusaient quasiment dans sa version définitive « The
King of New York » dont les dernières prises avaient eu lieu quelques
heures auparavant.
Laurence Fishburne
Ferrara n’oublie
pas de développer son postulat Bien / Mal. White est totalement amoral, sans
aucune pitié ni scrupule (l’assassinat du flic lors de l’enterrement), veut
devenir le King d’un monde où règnent luxure et dope. Et en même temps il patronne
une soirée de bienfaisance pour récolter des fonds en vue de construire un hôpital
pour les enfants. Séquence qui donne l’occasion d’une chanson par le second
couteau soul Freddie Jackson. Alors que la bande-son est quasiment
exclusivement composée de titres rap ou hip hop (Ferrara est très pote avec le
rappeur Schooly D, omniprésent sur la B.O. et dont les connexions avec les
bandes des quartiers mal famés où a été tourné le film ont permis à toute l’équipe
d’évoluer sans encombre). De ce point de vue, Ferrara innove. Premier Blanc à
donner une telle place au rap dans la bande-son, « The King of New York »
est sorti moins d’un an après « Do the right thing » (Spike Lee /
Public Enemy) et un an avant « Boyz in the hood » (John Singleton / Ice
Cube).
Alors il faut voir « The King
of New York ». Au moins parce que les dernières scènes (un Walken blessé
à mort marchant tel un zombie dans les rues de « sa » ville avant d’aller
agoniser à l’arrière d’un taxi cerné par les gyrophares des voitures de police
et les flics qui le traquent), doivent rassembler toutes les chapelles de
cinéphiles …