DARREN ARONOFSKY - THE FOUNTAIN (2006)

 

The tree of life ?

« The tree of life », chacun le sait (?), est le premier film à peu près totalement foiré de Terrence Malick, quand il s’est mis à tourner à un rythme pour lui effréné, et qu’il a voulu barbouiller son pensum d’un mysticisme et d’un ésotérisme de pacotille.

Weisz & Aronofsky

Du mysticisme et de l’ésotérisme à deux balles, y’en a aussi dans le troisième film d’Aronofsky. Et aussi un arbre de vie. « The fountain » est plutôt déroutant d’entrée, et le devient de plus en plus. D’abord, il commence par une incrustation à l’écran d’une citation de la Genèse, qui peut laisser augurer du pire à tout infidèle qui se respecte. Ensuite, on voit un conquistador et une paire de ses soldats qui ont trouvé ce qu’ils cherchaient : un temple maya à la silhouette menaçante gardé par une forêt de crânes empalés sur des piques … comme dans n’importe quel Indiana Jones. Et comme t’as déjà vu les Indiana Jones, tu te dis, putain n’y allez pas, c’est plein de pièges … Et dans « The fountain » comme chez Spielberg, y’a évidemment des pièges et des sauvages plus que menaçants. Les deux fantassins font pas long feu, le héros (ou le type supposé tel) affronte bravement la meute, se fait mettre à terre, et là, les Mayas le portent pas vraiment en triomphe, mais ça y ressemble, au pied des marches du temple, qu’ils l’obligent à gravir. Sauf qu’en haut, y’a une sorte de chef emplumé avec une épée enflammée qui l’attend, qui lui enfonce un poignard dans le bide pendant leur baston et s’apprête à l’achever … Fin de la première séquence …

Deuxième séquence : dans une bulle transparente qui semble dériver au fin fond des galaxies, une sorte de moine bouddhiste est en lévitation à côté d’un arbre vénérable et gigantesque, mais pas très en forme, il semble sec, qui remplit quasiment toute la sphère. Le type arrête sa lévitation, va près de l’arbre (on voit qu’il est vivant, l’arbre, il a les poils qui se dressent, non, je déconne pas …) et bouffe un morceau d’écorce …

Conquistador Jackman

Troisième séquence. Dans un laboratoire, un groupe de chercheurs fait des expériences sur des chimpanzés atteints de tumeurs au cerveau. Un nouveau protocole est tenté, on va rajouter aux substances chimiques habituelles un extrait d’écorce d’un arbre provenant des forêts du Guatemala …

Soit trois séquences qui se déroulent à cinq siècles d’écart (le conquistador en 1500, le chercheur en 2000 et le bonze dans l’espace en 2500). Point commun, les trois sont joués par le même acteur, Hugh Jackman. Dont on a dit beaucoup de mal parce qu’il avait fait fortune dans les films Marvel. Ouais, d’accord, mais qui à part Daniel Day-Lewis et quelques rares autres n’est pas allé cachetonner chez Marvel ? Vous voulez la liste, de tous ceux affublés de fringues ridicules près du corps qui se sont agités devant des écrans verts ?

De toutes façons, on s’en fout de Jackman (même s’il est très correct dans « The fountain »), on n’a bientôt plus d’yeux que pour l’actrice principale, Rachel Weisz (à l’époque compagne d’Aronofsky), tellement belle que même un macho comme James Bond en tomberait vraiment amoureux (ceux qui n’ont pas compris gagnent un abonnement à Gala). Et comme Jackman, Weisz intervient dans les trois époques. Elle est la Reine d’Espagne qui veut sortir son pays du joug des inquisiteurs et envoie le brave conquistador à la recherche de l’Arbre de Vie, et s’il le trouve, elle lui donnera son amour, ils auront la vie éternelle, et libèreront leur pays. Elle est la femme du chercheur, et elle souffre d’une tumeur au cerveau comme le premier chimpanzé de laboratoire venu, et elle est soit Reine d’Espagne soit femme de chercheur sous forme d’apparitions dans la bulle dans l’espace). D’ailleurs c’est pas une bulle, c’est un vaisseau spatial, finit-on par apprendre, en route vers une planète en train de s’éteindre et qui serait la matrice de la vie dans l’Univers, selon une légende maya, retranscrite par la femme du chercheur dans un bouquin qu’elle est en train d’écrire, et qui s’appelle « The fountain ». Comme quoi tout est dans tout, et inversement … vous suivez ?

Weisz et Jackman , années 2000

Et comme les trois histoires se chevauchent à l’écran, et qu’à l’intérieur de ces trois époques la chronologie n’est pas respectée, tu finis par te sentir gagné par un tenace mal de crâne. « The fountain », c’est un peu un brouillon des films à Nolan, la première fois tu regardes les images, les fois suivantes, t’essaye de comprendre quelque chose …

Pour moi, après deux premiers films peu conventionnels mais très réussis (« p » et « Requiem for a dream »), « The fountain » est le premier (et pas le dernier, voir « The wrestler » et surtout « Noé ») faux pas d’Aronofsky.

Alors on peut lui trouver des excuses, voire des circonstances atténuantes. « The fountain » devait être un film à gros budget. Aronofsky, avant même que les acteurs soient recrutés, avait fait construire des décors gigantesques en Australie et des scènes devaient être tournées un peu partout dans le monde. Coup de ciseau de la major qui in fine lui retire le budget, décors en Australie bradés à qui en voulait, et une petite coproduction americano-canadienne low cost pour finir.

Les mêmes dans le futur ...

Le film  a été entièrement tourné à Montréal, et Aronofsky, qui est quand même un mec doué qui sait s’entourer, a fait un film qui en fout plein les yeux (surtout dans sa partie futuriste). Alors je sais pas quel était son projet de départ, mais là, en une heure et demie générique compris, tout est fini. Même si une heure supplémentaire n’aurait pas été forcément nécessaire (on finit par saisir tous les tenants et aboutissants, toute la symbolique lourdingue du truc sur la vie qui renaît de la mort, la chimère de l’immortalité, et autres balivernes mystiques …).

« The fountain » est à mon sens sauvé du naufrage par de belles prestations de Jackman et Weisz qui portent le film sur leurs épaules. A cause de son budget riquiqui, peu de personnage secondaires (tout juste quelques répliques d’Ellen Burstyn), le pognon étant englouti par le cachet des deux vedettes, quelques raccourcis et twists narratifs assez saugrenus, et une myriade d’effets spéciaux plutôt psychédéliques mais assez réussis.

Prévoir tout de même une boîte de dolipranes pour le premier visionnage …


Du même sur ce blog :

Mother! 



KID CREOLE AND THE COCONUTS - TROPICAL GANGSTERS (1982)

 

Wonderful thing (and babies) ...

La rumeur bruissait depuis quelques mois (depuis 1980). Il y avait à New York une attraction scénique majeure, comme on n’en avait pas vue et entendue depuis … comme on n’en avait jamais vue et entendue en fait. Kid Creole et les Coconuts, avant toute autre chose, c’est un show, un spectacle. Autre chose que les types en tee-shirt et baskets à la ville comme sur scène, autre chose que les shows sanguinolents d’Alice Cooper, les tenues Kiri le Clown revisitées Marvel de Kiss, les godes gonflables des Stones et les murs construits live par le Floyd …


Kid Creole remettait à l’honneur les tenues de scène à base de costards rutilants, comme à la grande époque des revues Stax ou des JB’s de Jaaaaames Brown dans les sixties, avec un show apparemment loufoque mais réglé au millimètre. Une dizaine de types sur scène (batteur, percus, basse, guitares, claviers, section de cuivres), plus August Darnell (alias Kid Creole) à la guitare et au chant, le vibraphoniste contorsionniste Andy Hernandez (alias Coati Mundi), Adriana Kaegi (claviers, chant et bomba latina ou plutôt suisse), et les trois Coconuts (chœurs court vêtus).

Des rythmes endiablés à base de funk, de soul, de disco, de musiques latinos ou caraïbes assuraient déjà une chaude ambiance que les quatre girls portaient à l’incandescence. Et alors que Kid Creole est typiquement et strictement new-yorkais, c’est en Europe que le groupe aura du succès … Ce qui peut s’expliquer par l’appartenance au label ZE Records. Label new-yorkais fondé par deux européens expatriés, l’Anglais Michael Zilkha et – cocorico – le Français Michel Esteban, spécialisé dans la new wave de la new wave en quelque sorte, on trouve à son catalogue des choses réputées difficiles d’accès comme Suicide, Lydia Lunch, James Chance, John Cale, Lizzy Mercier Descloux, … Kid Creole est la signature la plus « facile » du label. Même si Darnell a quasiment une décennie d’activités, entamée avec Dr Buzzard’s Original Savannah Band (où diable va-t-il chercher des noms de groupe pareils ?), brouillon de Kid Creole (là on sait d’où vient le nom, d’un film de Presley). Qui se mettra en place et sera formé avec celle qui fut un temps sa compagne, Adriana Kaegi, et Andy Hernandez.


Le concept du groupe est novateur, alors qu’il s’appuie sur des vieilleries : les big bands de jazz « festifs » genre Cab Calloway ou Count Basie, les fringues de maquereaux des années 40, et la musique « exotique » (on parlait pas encore de world music). Deux disques (« Off the coast of me », « Fresh fruit in foreign places ») serviront de galop d’entraînement pour la « revue », avant l’aboutissement « Tropical gangster ».

Qui se veut un concept album, genre Robinson Crusoé revisité par Bugs Bunny (des naufragés sur une île déserte). Evidemment un prétexte à mettre en scène et en musique des rythmes chaloupés et tropicaux. « Tropical gangsters » est la masterpiece du Kid et de sa raya. Ses tubes les plus connus sont là (avec trois singles qui passeront en radio, par ordre d’apparition « I’m a wonderful thing (baby) », « Stool pigeon » et « Annie (I’m not your daddy) ». Les titres du Lp sont en version « longue » (entre cinq et six minutes) par rapport au versions singles.

C’est la formation « royale » de Kid Creole qui est à l’œuvre sur « Tropical gangsters ». Andy Hernandez quittera bientôt le groupe, Adriana Kaegi aussi (pour le moment elle s’évente appuyée nonchalamment sur l’épaule de Darnell sur la pochette du disque) … Et les Coconuts si elles seront toujours là, une heavy rotation sera de mise chez les filles, les nouvelles arrivantes étant à chaque fois un peu moins classieuses que celles qu’elles remplacent. Du temps de la tournée de « Tropical gangsters », il y a Cheryl Poirier, Lori Eatside (assise) et Taryn Haegy (debout à côté du Kid). Pour l’anecdote, ce sont ces trois là que l’on retrouvera aux chœurs sur quelques titres de « War » le disque qui imposera U2 au monde. Si au dire des membres du groupe les plus « dévergondés » (en fait le seul Adam Clayton), l’atmosphère est devenue grâce au filles torride en studio, ça s’est pas vraiment matérialisé sur disque …

Musicalement, ce qui caractérise « Tropical gangsters », c’est la rigueur. A tous les niveaux. Tout est en place, minutieusement écrit, interprété et arrangé, à l’opposé des prestations scéniques exubérantes qui faisaient passer le fun avant tout le reste. Ecoutez par exemple « Annie … » : rythme latino soutenu par une trompette, longue intro, calypso endiablé aux arrangements brillants, et importance accrue des girls au fil du titre … « I’m a wonderful thing (baby) », c’est une base disco, mais pas du disco bas de gamme de boîte provinciale, du vrai disco classe, venu en droite ligne de Chic …


Kid Creole sait rendre hommage à la grande black music des 60’s. « Imitation » est un rhythm’n’blues comme plus personne n’en osait dans les années 80, à part les Blues Brothers … Obnubilé par les vieilleries certes, mais les oreilles grandes ouvertes sur les nouveaux sons. Témoin la phrasé rap (entre autres choses, le morceau est le plus sophistiqué du disque) sur « Stool pigeon ».

33 T (à l’origine) « classique » (un peu plus de 40 minutes) de hit titres. Le maillon faible est « Loving you made a fool out of me », pourtant pas bâclé, et le plus connu dans ces débuts de Mitterandie fut ici l’irrésistible « Annie », qui figura honnêtement dans nos charts.

La suite aurait pu être radieuse pour Darnell et sa bande. Officiellement à cause de problèmes d’egos mal gérés (l’August aurait pris un sacré melon), ce qui suivit fut une assez spectaculaire chute libre (avec départs à une cadence effrénée des membres importants comme Hernandez, Kaegi, les plus mignonnes Coconuts), tant artistiquement que commercialement. Jusqu’à une « résurrection » du plus mauvais goût (Darnell quasi seul sous l’intitulé Kid Creole & The Coconuts) avec le pitoyable « Pepito », guère mieux qu’un fond de tiroir de la Compagnie Creole …


DAVID ZUCKER - Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE ? (1988)


 ZAZ ...

Les ZAZ (soit les initiales des frangins Zucker - David et Jerry - et de Jim Abrahams) sont une institution de la comédie filmée made in USA et le gros (gras) rire américain des années 80 porte leur empreinte indélébile. Ils ont commencé avec leur meilleur film, « Airplane ! » (« Y a-t-il un pilote dans l’avion ? » par ici), enchaîné séries télé et films avec un succès public jamais démenti mais qui a eu tendance à s’étioler la fin de la décennie venue.

Leslie Nielsen & David Zucker

Leurs films n’en sont pas vraiment (au sens Ingmar Bergman du terme s’entend, même si je ne pense pas que leurs spectateurs aient la moindre idée de qui peut être Ingmar Bergman), c’est une succession quasi ininterrompue de gags. Quelques uns géniaux, d’autres réussis, mais aussi une longue litanie de vannes plus ou moins lourdingues.

« Y a-t-il un flic pour sauver la Reine ? » (The Naked Gun » en V.O.) n’échappe pas à la règle. Ça démarre sur les chapeaux de roues avec une scène introductive (sans aucun lien avec le reste du film), pastiche délirant des opening acts de James Bond dans laquelle l’inspecteur Debrin (Leslie Nielsen) fait avorter une réunion de chefs d’états terroristes à Beyrouth (en fait, juste une vue aérienne de la ville, tout a été tourné à Los Angeles). On y voit Debrin boxer Gorbatchev (et lui essuyer la tache en forme de Vietnam sur le front), l’ayatollah Khomeini (qui sous son turban est coiffé d’une iroquois orange), Kadhafi (avec un énorme pin’s faisant la pub d’un régime minceur), Idi Amin Dada, Yasser Arafat. Ce genre de scène est visuellement drôle, mais c’est pas le problème. J’aimerais savoir qui dans le public américain était capable de mettre un nom sur tous les visages (quand on sait l’ignorance et le mépris des ricains pour tout ce qui est « politique étrangère ») et surtout l’amalgame un peu trop facile des ZAZ pour réduire tout le monde non yankee à des « terroristes » (Gorbatchev et dans une moindre mesure Arafat « terroristes », z’êtes sûrs les gars ?) …


Enfin, tout ça n’est qu’un hors d’œuvre pour Debrin qui de retour à LA va se retrouver confronté à une tentative d’assassinat de la Reine d’Angleterre en visite officielle. Evidemment, la Queen Mom (ou plutôt son sosie cinématographique officiel, l’Anglaise Jeannette Charles) s’en sortira saine et sauve et le méchant comploteur en chef finira laminé sous un rouleau compresseur (je spoile pas, tout le monde a vu le film, même les fans de Bergman). Et entretemps Debrin aura trouvé l’amour de sa vie, une femme à tout-faire du comploteur, sous les traits de la veuve du King herself, Priscilla Presley …

Simpson, Nielsen & Kennedy

Bon, faut pas demander aux ZAZ de mettre en scène un gag par minute et d’avoir la minutie du cadrage d’Ingmar Bergman (‘tain, tu vas nous lâcher avec Bergman). D’ailleurs ils l’avouent eux-mêmes dans les bonus du Dvd (ton très potache, là aussi une joke plus ou moins réussie par minute, ça finit par lasser), les raccords approximatifs et les gags pourris, c’est pas ça qui les empêche de dormir … Je veux bien, mais ça se voit très bien lors du dernier tiers du film dans le match de baseball. Y’a qu’une poignée de figurants dans le stade, les vues d’ensemble des gradins bondés proviennent d’autres stades. Par contre, il paraît que ce sont deux vraies équipes pros de baseball et que le « tueur » est une star de ce jeu. Ce qui montre les limites du machin hors des States. Qui hormis le redneck de base entrave quelque chose à ce foutu jeu de balle … pas tous en même temps pour un résumé succinct des règles, hein …

Priscilla Presley

Le film est donc réalisé avec les pieds par David Zucker et il a écrit le scénar avec son frangin, Abrahams et un certain Pat Proft. Il paraît que c’est un démarquage d’une série (« Police Academy ») qu’ils ont créé au début de la décennie et dans laquelle Nielsen tient un des rôles principaux. Lequel Nielsen en couillon imprévisible, est aussi crédible en flic que Christian Clavier, les grimaces defunésiennes en moins. Le supérieur dans le film de Nielsen est par contre un acteur reconnu (George Kennedy), oscarisé pour un second rôle dans « Luke la Main Froide ». Il y en a aussi un qui a un second rôle (O.J. Simpson) et qui deviendra une star (mais des vrais tribunaux avec ses procès à rallonge hyper médiatisés). Quant à la Priscilla, elle a ma foi la quarantaine gironde et un look copié-collé de celui de Kim Basinger dans « Boire et déboires » sorti l’année d’avant …

Ah, et oui, le coup de la belle fourrure quand Nielsen mate sous sa jupe alors qu’elle est montée sur une échelle, est moins pire que ce à quoi on pourrait logiquement s’attendre …


PETER WEIR - MASTER AND COMMANDER DE L'AUTRE COTE DU MONDE (2003)

 

Il était un petit navire ...

… qui avait beau beau beaucoup navigué … Et qui s’appelait le HMS Surprise, et qui comme son nom l’indique (Her Majesty Service) portait fièrement les couleurs de l’Union Jack pour défendre sur mer les intérêts de la Couronne contre les coques de noix affrétées directement ou en sous-main par l’infâme Napoléon Bonaparte à qui l’on prêtait l’intention en ces années-là (tout début du XIXème siècle) d’envahir grâce à sa marine la toujours perfide Albion …

Weir & Crowe

Le HMS Surprise, deux douzaines de canons et quasiment 200 hommes à bord (militaires, marins, hommes d’équipage, personnel d’entretien, …) se trouve en avril 1805 au large des côtes brésiliennes lorsque commence le film. Il ne va pas tarder à rencontrer si l’on peut dire son âme-sœur (en deux fois plus balèze) le navire corsaire français l’Achéron (pour bien montrer que c’est un esquif méchant, on l’a baptisé du nom d’un fleuve des enfers dans la mythologie grecque). Les infâmes froggies profitent du brouillard pour s’approcher, attaquer et mettre à mal le bateau des rosbifs. Sans l’expérience et la rouerie de son capitaine Jack Aubrey, dit Jack la Chance (qui rentre dans le banc de brouillard pour éviter d’être coulé), le film n’aurait pas duré longtemps …

Dès lors, le capitaine Aubrey n’aura de cesse de traquer l’Achéron autour de l’Amérique du Sud. La seconde rencontre sera aussi synonyme de branlée pour les Anglais, et la troisième confrontation sera (on le voit venir depuis le début) la bonne …

Le scénario de base est digne d’un téléfilm de France 3 Limousin (l’obstination du « bon » contre le « méchant » qui finit par triompher), j’aime pas la mer, encore moins les bateaux, et pas trop les Anglais dont on dirait qu’ils sont juste là pour nous faire la guerre et nous battre au rugby (même si sur ces deux aspects ils sont en train de s’améliorer, ils prennent des roustes au rugby) … donc tout ça pour dire que « Master and Commander …», il se pointait pas chez moi sous les meilleurs auspices …

Bettany & Crowe

Passées les deux heures et quart du film, j’aime toujours pas la mer, les bateaux et les Anglais, mais j’aime plutôt bien « Master and Commander … ». Qui en plus de ses a priori défavorables déjà évoqués, affiche en tête de générique le nom immensément bankable pour le capitaine Aubrey de Russell Crowe (le seul à figurer sur la jaquette) qui en trois ans, vient d’être nominé trois fois aux Oscars dans la catégorie meilleur acteur (et gagnant pour « Gladiator »). Bon, tant qu’on est dans les amabilités, Crowe pour moi, c’est Bronson en blond, juste capable de faire son regard noir annonciateur de mauvais temps pour ses interlocuteurs, le castagneur bien bourrin … or ici, il a un personnage un peu moins taillé à la hache, et un interlocuteur-contradicteur campé par Paul Bettany (Maturin dans le film), scientifique homme à tout faire (et surtout réparer les estropiés), et doublé d’une humaniste. Cette opposition entre les deux amis dans le film fait déborder « Master and Commander … » du strict cadre du film d’action. Entre deux joutes verbales où s’opposent deux définitions du Bien et du Mal, le devoir et l’obstination face à la raison et la science, les deux compères se retrouvent dans la cabine du capitaine pour jouer des airs classiques, Crowe au violon et Bettany au violoncelle. A noter que les deux ont réellement suivi un entraînement intensif pour ces instruments, ce sont eux qui jouent vraiment (même s’ils sont doublés par de vrais pros sur la bande-son, il n’y avait paraît-il pas trop de pains à l’origine).

Derrière la caméra, Peter Weir (plein de succès au box office, d’abord en Australie, puis plus tard dans le reste du monde supposé libre). Qui voulait absolument Crowe pour le premier rôle (par solidarité antipodique, les deux étant australiens ?). Bonne pioche, Crowe n’est pas pour rien dans le succès du film. Revers de la médaille, les relations, ont été sinon tempétueuses, du moins fortement houleuses entre les deux …

Le scénario est tiré d’un bouquin d’une interminable saga nautique d’un certain Patrick O’Brian (évidemment un Anglais, malgré son pseudo irlandais), adapté par Weir (pour être sûr de ne fâcher personne aux Etats-Unis, le bateau « ennemi » à l’origine américain est devenu français, et rien que sur ce sujet, y’en aurait des choses à dire …). Weir est un type sérieux, pour pas dire austère. Il sait qu’il va pas falloir se contenter de deux maquettes dans une bassine et trois effets spéciaux pour faire un film d’action crédible. D’autant qu’en matière de bateaux, un certain James Cameron vient de placer la barre plutôt haut … « Titanic » n’est jamais évoqué dans les bonus du Blu-ray même si, comment ne pas penser sur un plan qui nous montre Crowe et Bettany en haut d’un mât à Di Caprio et Winslet à la proue du Titanic … Manque juste la Dion en train de brailler une de ses insanités habituelles (dans « Master … », c’est de la musique classique, qui n’est pas forcément moins pompière d’ailleurs, merci Mozart, Bach et consorts …).


« Master … » ne sentait pas le film fauché au départ. Avant même d’avoir finalisé son scénario et complété son casting, Weir (ou plutôt la Fox), avait acheté un vrai voilier d’époque. Ce sera le HMS Surprise, il sera réellement en mer, et certaines scènes y seront tournées (par temps calme, faut pas non plus demander à des acteurs et une équipe technique de manœuvrer ce bestiau par gros temps). Parallèlement, une copie grandeur nature sera réalisée par l’équipe du film, montée sur vérins, immergée dans un gigantesque bassin dans les studios de Baja (propriété de la Fox), au Mexique. C’est cette réplique qui donnera certaines scènes de combat et de gros temps. Deux morceaux de navire (un pour le HMS Surprise et un pour l’Achéron) serviront pour l’abordage final. Plus évidemment les maquettes qui serviront de base aux trucages numériques. On voit que d’entrée, « Master … » était tout sauf un film à petit budget.


Rajoutez les tenues d’époque, une vraie escale dans les Iles Galapagos (parfois retouchées numériquement, mais la plupart des bestioles rencontrées par Maturin et ses deux accompagnateurs font réellement partie de la vraie faune locale. Rajoutez aussi un travail colossal sur le son (tous ces bruits boisés dans le bateau, de vrais essais dans un champ de tir de l’armée américaine de vrais canons d’époque pour savoir où et comment placer les micros pour reproduire leur vrai son). Rajoutez un parti pris de beaucoup de pans larges y compris lors des scènes de bataille (nécessitant donc la participation de dizaines de figurants ou cascadeurs), des préparations minutieuses pour des séquences « one shot » (avec destruction de fausses parties du navire) filmées sous plusieurs angles par quatre caméras, pour que si un truc déconne dans un coin, on ait d’autres angles de prise de vue pour exploiter la scène sans avoir à la refaire … Cerise sur la gâteau maniaque du réalisme, lors de la tempête au passage du Cap Horn, ce sont de vrais vagues du Cap Horn (tirées d’un documentaire maritime) qui, ramenées à grands coups d’ordinateur à l’échelle de la maquette du bateau, servent de décor à une des scènes épiques du film (démâtage, marin tombé à l’eau sacrifié, …). Tout se veut réaliste dans « Master … », ce qui nous vaut aussi beaucoup de sang lors des bastons et quelques scènes crispantes (l’amputation du tout jeune aspirant, la trépanation d’un vieux marin, l’auto-opération de Maturin lorsqu’il s’est accidentellement ramassé une balle dans le buffet, …)

Tout ça coûte forcément une blinde. Le point faible du film, c’est donc qu’il repose beaucoup sur Crowe (et un peu sur Bettany). Le reste du casting (composé de « gueules » venues essentiellement du théâtre anglais), c’est à peu près des figurants muets, les seconds rôles parlants sont peu nombreux et les histoires dans l’histoire qu’ils peuvent générer guère captivantes (le sous-off accusé d’être le chat noir de l’équipage et qui finit par se balancer à la flotte lesté d’un boulet de canon, …).

« Master and commander … » est un film à grand spectacle qui est … spectaculaire. Mission accomplie …



Du même sur ce blog :

BILL DERAIME - BILL DERAIME (1979)

 

Pionnier ?

C’est avec ce genre de disques qu’on apprécie encore mieux (enfin, façon de parler) l’ironique sentence de Lennon : « le rock français, c’est comme le vin anglais ». A peu près tristement exact, et encore il parlait d’un genre (le rock) qui vaille que vaille était joué et apprécié en France. Même si je suis pas très fan de Lennon, force est de reconnaître qu’il avait le sens de la punchline, comme on dit aujourd’hui dans les salles de réunion des chaînes info … Par contre, j’aimerais bien savoir à quoi il aurait comparé le blues français …


Réponse, il aurait eu du mal à le comparer à quoi que soit, parce que le blues français, avant que le binoclard du Dakota Building se fasse dégommer (1980), ça n’existait pas, ou si peu … Pourtant le genre, né dans les années 20, avait largement ses trimestres pour une bonne retraite, réformée par Micron ou pas … Musicalement, la France a toujours été … franchouillarde. Et rétrograde. Les seules vieilles traces de blues en français c’étaient les sinistres pastiches signés du couple de tocards prétentieux venus du jazz le plus intégriste, Vian et Salvador (genre « La blouse du dentiste »). Par souci d’économie et sur recommandation de mon docteur, je vais pas me fâcher sur ces deux pantins (surtout Salvador, Vian a écrit quelques jolis textes), mais y’en aurait des choses à dire …

Bon, le blues est pas le genre musical le plus flashy du monde, on est d’accord … les frenchies ils avaient suivi (à la sauce française) tous les genres musicaux anglo-saxons, des adaptations de Dylan par Aufray au rock stonien pour ados de Téléphone, en passant par l’inamovible Johnny, mais sans jamais se frotter vraiment à l’idiome rustique du Mississippi … et que les docteurs es musiques tristes viennent pas me bassiner avec Alan Jack (Civilization ou pas), il vendait quatre disques et jouait devant quinze types dans les MJC dans les seventies …

Il faudra attendre la toute fin des années septante pour voir arriver un tas de types étiquetés blues. Ils s’appellent Benoît Blue Boy, Patrick Verbeke, Paul Personne (le meilleur de tous, début 80’s) et … Bill Deraime, on y arrive …


Alain Deraime (son vrai nom) sort ce disque éponyme, son premier, en 1979. Avec le fort soutien de la figure tutélaire du blues français, l’harmoniciste-arrangeur-producteur Jean-Jacques Milteau. Le tout sur un minuscule label indépendant, Argile, distribué sans conviction par RCA. Et preuve que le blues tout le monde s’en tape dans ce pays, les trois premiers disques du Bill n’ont jamais été réédités en Cd. Tout juste compilés en une dizaine de titres sur galette argentée (« Mister Blues »), et pourtant ses deux plus gros succès (si, si, ils passaient souvent à la radio, je les ai de mes oreilles entendus) sont sur les disques suivant ce « Bill Deraime » (« Faut que j’me tire ailleurs » et « Babylone tu déconnes »). N’allez pas croire que je vous cause là d’un collector, un objet mirifique qu’il faudrait acquérir à tout prix (ça se trouve facilement sur les sites spécialisés à moins de vingt balles port compris en état quasi mint). Parce que le Bill, il a d’entrée réussi à imprimer, comme on dit dans les cadres de Renaissance. Look total baba, béret ou bonnet rouge à la Commandant Cousteau, barbe ou barbichette, inamovibles pendant son demi-siècle de carrière (il a paraît-il pendu définitivement sa gratte au râtelier en 2016). Et donc il a vendu un peu de disque, et on continue d’en trouver dans les greniers …

Mais je digresse, je digresse … c’est juste pour meubler, pour me faire croire que je suis payé à la ligne. Parce qu’en fait, sur cette rondelle, j’ai pas grand-chose à dire. Bill Deraime, c’est pas Bob Johnson, Muddy Waters ou John Lee Hooker, autant le préciser d’entrée. C’est sympathique, sans plus … avec un goût suranné et vieillot … Pour résumer (et tout dire ?) ce « Bill Deraime » me fait souvent penser à ce que sortait Eddy Mitchell à peu près à la même époque (« Sur la route de Memphis », « La dernière séance », ce genre …). Et on peut pas dire que le sieur Moine transpire le blues par tous ses pores…


« Bill Deraime », ça ressemble beaucoup plus à du boogie (woogie ou pas) (« Mean old blues », « Baba boogie », du rhythm’n’blues (« Rumeurs »), parfois des touches de rockabilly (« Le train roule ») ou de psychédélisme (« Sur ma chaîne bon marché »). On essaye de se raccrocher à la locomotive Higelin qui vient de virer rock (« Lundi soir », limite plagiat), on tente un risible titre funky (« Musique de fête », le plus mauvais de la galette, on croirait entendre Fugain et son fuckin’ Big Bazar). Il n’y a qu’une paire de titres acoustiques (« C’est dur » et « Impasse du Crépuscule » avec son joli texte hommage à Wilder et au cinéma noir américain) pour le côté roots de l’affaire. Toutes les compos sont originales, les textes sont tous en français, certes travaillés mais ne vaudront pas à Deraime un strapontin à l’Académie Française (c’était cependant pas le but), ça cause fumette, crise d’identité, conflits générationnels, affirmation de la personnalité, ça fait quand même un peu ado attardé (Deraime a trente balais).

Musicalement, ça casse pas des briques, même si beaucoup aimeraient avoir pour un premier enregistrement autant de monde en studio. En plus du Milteau déjà cité, on note la présence des guitaristes reconnus des 70’s Pierre Fanen (ex Zoo et Triangle, genres de Blood Sweat & Tears français) et Christian Lancry, Paganotti à la basse ... Une section de cuivres américaine (les requins de studio Muscle Shoals Horns) participent à quelques titres. Et même si ça confère à l’ensemble une sympathique patine « vite fait bien fait », on sent dans la prod et le mixage un budget qui est loin d’être no limit …

Rajoutez à tout ça la voix quelconque et limitée de Deraime, et on comprend que personne se soit hasardé à une formule du genre « j’ai vu le futur du blues, il s’appelle Bill Deraime ».

La démarche et le bonhomme sont plutôt sympas, son disque est sincère (sortir ce genre de rondelles ne risque pas de voir accoler à son nom l’épithète d’opportuniste), mais bon, pas de quoi se relever la nuit …