PAUL McCARTNEY & WINGS - BAND ON THE RUN (1973)

 

Wings over Africa ...

Juillet 1973. Paul McCartney renoue après une longue période (à son aune s’entend) de vaches maigres avec le haut des charts, grâce à la bande-son d’un James Bond, « Live and let die ». Enfin, pas vraiment McCartney, mais son groupe, les Wings. Ou son backing band, selon comment on envisage les choses, tant les Wings sont aux ordres de Macca. Ce qui redonne un coup de boost au brave Paulo, qui de Beatle essentiel, évoluait lentement vers le statut de ringard.

Lennon avait mis le monde à ses genoux avec la doublette « Plastic Ono Band – Imagine », et se permettait même, par chansons interposées, de se gausser de son ancien meilleur pote (« How do you sleep »). Le Beatle tranquille Harrison s’était fendu (with a little help from his friends) d’une triple rondelle vinyle, qui comme tous les triple était bien trop longue, mais contenait des trucs brillants. Et Ringo, me direz-vous ? euh il était sûrement au bar en train de siroter des cocktails, compter ses bagouzes et faire de l’œil à toutes les jolies filles qui passaient par là …


Donc McCartney va vouloir frapper un grand coup avec ses Wings, et sortir un disque qui va marquer son temps. Il veut ce qui se fait de mieux sur le plan sonore pour enregistrer, se fait refiler une liste exhaustive des meilleurs studios du monde, et choisit sur la foi de rumeurs aussi dithyrambiques qu’invérifiables, celui de Lagos au Nigéria.

Un périple exotique qui ne ravit guère le guitariste et le batteur qui rendent leur tablier avant le départ, laissant les Wings sous la forme de trio (Paul et son inamovible Linda, plus Denny Laine, l’ancien co-fondateur des Moody Blues).

Las, le périple au Nigéria tournera court, le studio est plus proche de la cabane à Sam Philips que des adresses high-techs occidentales. De plus, le Nigéria est un pays où alternent guerres civiles et dictatures, et les trois Anglais en goguette ne tardent pas à se faire braquer rudement en plein jour. Enfin, dernière cerise sur le clafoutis, un musicien local un peu beaucoup mégalo, un certain Fela, accuse McCartney de traîner au Nigéria juste pour piquer la musique des Noirs, antienne classique des périodes de tension raciales.

Wings au Nigéria : welcome to the jungle

Direction l’aéroport, pour Macca et ce qu’il lui reste de groupe, pour finir l’enregistrement dans les plus cossus et moins dangereux studios Air de Londres. Logiquement, on devrait s’attendre au pire artistiquement après pareilles débandades. Ben non, brothers and sisters « Band on the run », est une des meilleures (si ce n’est la meilleure) galette de McCartney hors Beatles. C’est bien simple, « Band on the run » me fait penser à la fin de « Abbey Road », sauf qu’au lieu d’aligner des vignettes de trente secondes, ici ça dure cinq minutes, tout en passant du coq à l’âne (parfois sur le même morceau) mais sans jamais donner l’impression d’un gloubi-boulga indigeste.

Le morceau-titre ouvre le disque. Une intro à la Stevie Wonder, une ballade avec la voix toute miel de Paulo, et puis, au bout d’une minute, place aux synthés (datés) en avant, et une minute plus tard, on rebat les cartes, on change tout … et là, on pense forcément au chef-d’œuvre de Brian Wilson (et des Beach Boys) « Good Vibrations ». La partie la plus mélodique de « Band on the run » et son refrain sont ultra-connus, et l’ensemble permet de s’apercevoir, pour ceux qui en doutaient, que McCartney est un compositeur hors norme doublé d’un exceptionnel chanteur. En cinq minutes, il vient de montrer que plus que n’importe quel autre sur cette planète, il peut être les Beatles à lui tout seul.

Tiens puisque le nom magique est lâché, vous vous souvenez (et ‘tain si vous vous en souvenez pas, retournez écouter Jul et Aya Nakamachin) de la pochette de « Sgt Pepper’s … », où l’on voyait grâce à un photo-montage tout un tas de célébrités, contemporaines ou pas, entourer les quatre garçons dans le vent ? Celle de « Band on the run » n’est pas un montage. On y voit les trois Wings entourés de quelques peoples de l’époque (qui ont oublié de passer à la grosse postérité) mais surtout, au dernier rang et au centre Christopher Lee (pour quelle raison le Prince des Ténèbres – oubliez le piteux Ozzy Osbourne - aux mille vies et encore plus de morts est-il là, mystère et boule d’opium) et James Coburn (de passage à Londres pour un tournage). Même pour ces stars confirmées du grand écran, on refuse pas de prendre la pose à côté de(s) McCartney. Il aurait pu y avoir aussi Dustin Hofmann, qui est l’instigateur d’un titre (on en recausera plus bas de cette folle histoire …).


J’ai parlé un peu plus haut (ouais, faut suivre) de « Live and let die » (le couplet tout miel et le riff qui arrache tout pour introduire le refrain, toute la carrière de Queen est dans ce titre). « Band on the run » va nous présenter le petit frère de « Live and let die ». Il s’appelle « Jet », c’est du glam-rock à la McCartney, moins pécore que Slade, moins sauvage que Bowie, mais ça valide (ou ça suit diront les mesquins) le courant musical qui met l’Angleterre et le monde à genoux à ce moment-là …

« Bluebird », c’est le titre que détesteront ceux qui détestent Macca, parce qu’il coche toutes les cases qu’aiment mettre en avant ses détracteurs (mièvre, puéril, planplan, neuneu, … ouais, mais qui a écrit plus violent que « Helter skelter », répondez pas tous en même temps …). « Bluebird » est la ballade mélancolique, héritière des « Yesterday » et « Michelle » d’antan. Et permet de s’apercevoir que dorénavant Linda est capable d’assumer des chœurs corrects.

Cette triplette inaugurale est très bonne. Elle est suivie par le premier des deux titres qui montrent tout le génie du Paulo. « Mrs Vandebilt » il s’appelle. Le texte vise pas le Nobel de littérature (des vignettes sibyllines sur une femme libre et sur les contraintes qu’elle rejette), mais le titre possède en guise de refrain un gimmick qui tue en forme d’onomatopée chantée, le fameux « Ho, hey, ho » (à rapprocher du « Na na hey hey », rengaine égarée dans le répertoire heavy des hardeux teutons de Jeronimo). On trouve aussi dans « Mrs Vandebilt » un solo de sax dont le one hit wonder Gerry Rafferty saura se souvenir pour son « Baker street ».

Ensuite, comme Paulo est un gentil garçon, il va pas répondre aux insinuations perfides de Lennon le concernant par un texte au vitriol destiné au binoclard, il va plutôt l’attaquer sur son propre terrain. La réponse est juste musicale, elle s’appelle « Let me roll it » et c’est un blues rustique, près de l’os (cf « Yer blues » et un paquet de titres de « Plastic Ono Band »), pour prouver que s’il veut, McCartney peut tout faire. Il y a quand même une vacherie au énième degré, le Paulo double sa voix (très rare chez lui, surtout parce qu’il est un tel chanteur qu’il n’a pas besoin de subterfuges de studio), comme le fait systématiquement Lennon.

« Mamunia », c’est du McCartney que quelques-uns attendent, une ballade qui coule tellement de source, à se demander pourquoi personne l’avait écrite avant. Ce que j’ai dit sur « Bluebird » peut-être mis en copier-coller pour la définir.

Déboule ensuite « Picasso’s last words ». L’anecdote sur la création du titre est célèbre mais vaut quand même la peine d’être rappelée. Printemps 1973. Les McCartney sont en vacances en Jamaïque et y rencontrent Dustin Hofmann qui y tourne « Papillon ». Dîner en commun dans un hôtel et une discussion à bâtons rompus entre la poire et le fromage qui dérive sur l’art et la création. La mécanique qui amène la construction d’une chanson demeure une énigme pour Hofmann, qui ne se considère que comme interprète (d’un scénario, d’un texte, d’une vision du réalisateur) et se demande comment on peut « inventer » dans le domaine artistique, par exemple écrire une chanson. McCartney lui dit que c’est facile, on prend un thème, une idée, un bout de phrase et l’inspiration vient. Défi de Hofmann, qui prend un magazine qui traîne et qui fait ses gros titres de la mort toute récente de Pablo Picasso, dont les derniers mots prononcés, à la fin d’un dîner entre amis qu’il a quittés pour aller se reposer, se sentant fatigué ont été « Drink to me, drink to my health » (Picasso est mort pendant son sommeil d’une embolie pulmonaire). McCartney se lève, va au piano de l’hôtel, et en quelques secondes trouve une mélodie (qui deviendra le refrain) reprenant les derniers mots de Picasso. Voilà, voilà, c’est facile d’écrire une chanson … A noter pour que l’histoire soit complète que « Picasso’s last words » cite des plans entiers de « Jet » et « Mrs Vandebilt », à moins que ce ne soit l’inverse, ce qui rendrait la prouesse moindre …


« No words » qui suit est le titre le plus faible de la rondelle. Parce qu’il cite de façon un peu trop évidente le son de l’intro de « Strawberry fields forever » (de Lennon, ça c’est limite vachard), avant de partir dans tous les sens, parfois en dépit du bon (sens). Heureusement, il a la bonne idée de ne durer que deux minutes et demie.

« Nineteen hundred and eighty five », c’est un peu « Lady Madonna » revisité (même rythme, mélodie cousine, et même voix trafiquée qui donne l’impression d’écouter un acétate des années 20 …). Et comme toute cette fin de disque, parfois en roue libre, retour à la case départ et autocitation avec au final du titre quelques mesures de « Band on the run » …

Sur l’édition de Cd 2013, on trouve en plus en bonus le single paru en éclaireur « Helen wheels », petit boogie somme toute anecdotique et « Country dreamer », machin country-rock un peu neuneu qui montre que McCartney est vraiment capable de chanter n’importe quoi (dans tous les sens du terme).

Depuis la parution de « Band on the run » en décembre 73, on tente à intervalles réguliers de nous faire croire que la dernière galette du Paulo est la meilleure depuis les Beatles. Fake news comme dirait Donald …


Du même sur ce blog :

McCartney
Egypt Station







THE FEELIES - CRAZY RHYTHMS (1980)

 

Batucada new wave ?

Ce « Crazy rhythms », quand les grands connaisseurs du binaire sortent des listes des meilleures rondelles des septante dernières années, il y est souvent. Pourtant, il s’en est vendu des nèfles, et ses successeurs, encore moins. Enfin, successeurs, on parle avec les Feelies d’un groupe qui en plus de quarante ans d’existence a sorti six disques avec des « absences » de parfois vingt ans. Et dont deux des quatre membres présents sur l’enregistrement ont jeté l’éponge après ce premier « Crazy rhythms ». Et j’ai beau fouiller les tréfonds de mes neurones valides, j’ai pas le souvenir de gens qui se réclament la filiation du groupe ou de ce disque (hormis Peter Buck de R.E.M., ce qui ne vaut rien, le gars est fan – et sincèrement - de millions de gens dont il connaît les disques, Buck est un érudit du genre de feu John Peel).


Donc « Crazy rhythms » est étrange, forcément étrange. C’est le bébé de deux newyorkais, Bill Million et Glenn Mercer, dont les deux influences principales seraient les Beatles et le Velvet Underground, deux groupes aux antipodes l’un de l’autre, que ce soit en termes de popularité ou de musique produite. Soyons clair, les Feelies ne font pas un invraisemblable mix des deux, c’est soit l’un soit l’autre dans leurs titres. Et le plus souvent autre chose … En fait, le groupe auquel ils me font penser est celui des azimutés de Devo, on en reparlera plus bas.

« Crazy rhythms » est sorti en 1980. Temporellement, il se rattache au post-punk et à la new wave, sauf que ces deux termes sont le plus souvent accolés à des groupes anglais. En fait, ce disque est une capsule sonore sans trop d’équivalents, surtout dans les deux genres ci-dessus évoqués.

Les Feelies n’ont rien de glamour ou de sexy. Quatre boys next door dont deux binoclards (comme Blur ou R.E.M.), fringués Prisu décontracté, le buste retouché Photoshop (ou un de ses ancêtres logiciels) sur fond bleu, dans un cadrage 1/3 – 2/3 que John Ford aurait apprécié s’il eût encore été de ce monde. A noter que cette pochette sera dupliquée-plagiée par les autres boys next door de Weezer sur un de leurs disques (sur leur premier, l’évidemment surnommé « blue album », le groupe de Rivers Cuomo ayant souvent l’habitude de ne pas donner de titre à leurs rondelles).

Un peu tartes (aux pommes) les Feelies ?

Vous allez me dire mais pourquoi diable ces quatre quelconques ont suscité l’intérêt. Parce qu’ils ont trouvé un gimmick sonore dont ils usent et abusent, ils rajoutent des percussions partout sur leur base classique, deux guitares, basse, batterie. C’est pas forcément original, l’oublié Michael Viner avec son Incredible Bongo Band avait fait à peu près la même chose au début de la décennie avec « Bongo rock », maltraitant au passage quelques standards (« Apache », « In-A-Gadda-Da-Vida », « Satisfaction », « Pipeline » …). Les Feelies forcent un peu moins sur le côté percu à tout-va, elles ne sont pas au premier plan, viennent juste entretenir un roulement continu au fond du mix. Autre particularité sonore des Feelies, parfois de longs blancs entre les titres, des intros qui peuvent atteindre les trois minutes, qui commencent par un tout juste perceptible murmure sonore, avant que les décibels n’arrivent crescendo.

Bon, tout ça c’est bien joli (quoi que …), mais au final ça ressemble à quoi ? Surtout à Devo, je vous l’ai déjà dit, faut suivre …Flagrant sur des titres comme sur « The boy with the perpétuel nervousness » qui ouvre l’album avec ses accords de guitare saccadés. Et encore plus sur « Everybody’s got something to hide (except me and my monkey) » reprise des comment s’appelaient-ils déjà ces quatre garçons dans le vent de Liverpool, traitée à peu près de la même façon (déstructurée si on veut être gentil, portnawak si on veut être lucide) que les Devo reprenant « Satisfaction » sur leur premier disque. Et tant qu’on évoque les Stones, a été très tôt rajouté aux rééditions de « Crazy rhythms », une cover de « Paint it black », avec mélodie (accélérée) assez fidèle à l’originale et sur laquelle les tapis de percus donnent une petite couleur « Sympathy for the devil ». On le voit, les nerds des Feelies connaissaient leurs classiques.

Autre source d’inspiration (voir plus haut) des newyorkais, le Velvet. Evident sur « Forces at work » et ses plus de sept minutes, qui fait penser au crissant « Sister ray », avec sa simpliste batterie métronomique et ses guitares grinçantes, comme l’était le violon alto de John Cale. Et peut-être encore plus marquant sur « Loveless love », un des musts de la rondelle, avec son intro floydienne, le phrasé grave à la Lou Reed, le tout sur la trademark sonore des Feelies, les percus superposées au rythme saccadé.


« Crazy rhythms » est porté par ce gimmick des percus démultipliées qui lui confère une certaine cohérence, unité sonore clairement identifiable. Et ce même si les titres peuvent partir dans des directions musicales différentes. « Fa Cé-la » ( ? ) paru en éclaireur en 45T , guitares stridentes, rythme tachycardique et phrasé punk, envoyé en deux minutes chrono, évoquerait plutôt les pastilles surréalistes des premiers B-52’s, alors que « Moscow nights » avec son intro tempête de blizzard est très new wave anglaise genre Cure de la même époque, et que « Original love » renvoie plutôt à le new wave hiératique de Joy Division (la voix forcée dans les graves), même si la mélodie est plus enlevée et enjouée que celles que gravait la bande à Ian Curtis.

Pour ceux qui aiment le rock basique, il faut se contenter de « Raised eyebrows », mené par son riff accrocheur de guitare. Et puis laisser de côté le titre éponyme, assez long pensum qui commence bien (du rythme, de la mélodie), avant qu’une pénible partie centrale (une sorte de solo de batterie soutenu par les percus) ne vienne tout gâcher.

« Crazy rhythms » n’est pas un bébé à jeter avec l’eau du bain. Quelques titres bien foutus le rendent même plutôt sympathique. De là à en faire un disque majeur et crucial, y’a quand même un monde …


ALAN J PAKULA - LES HOMMES DU PRESIDENT (1976)

 

9 Août 1974 ...

C’est la date de la démission de Richard Nixon, 37éme Président (Républicain) des Etats-Unis. Démission au terme d’une succession de révélations et de scandales sur les magouilles financières de son parti, d’espionnage des adversaires démocrates, dans lequel tout le haut de l’organigramme du parti et du gouvernement (jusqu’à Nixon lui-même) étaient impliqués. Cette démission est la conclusion historique de l’affaire dite du Watergate, le plus gros scandale politico-financier ayant touché un président des USA (en attendant possiblement que le truand affairiste et queutard Trump prenne quelques centaines d’années de taule …).

Hoffman, Redford & Pakula

L’affaire du Watergate et sa conclusion furent un traumatisme profond et sidérant pour la société américaine, qui voyait le chef d’Etat lui-même remettre en cause les fondements démocratiques du pays.

Et à peine plus d’un an après la chute de Nixon, le cinéma allait porter cette affaire à l’écran. Oh, ça s’est pas bousculé dans le tout-Hollywood pour participer au projet. Derrière lequel il y a un homme, Robert Redford, une des stars les plus en vue et ardent militant démocrate. C’est lui qui produit le film, ce qui finit par attirer Warner Bros pour le distribuer. Pour tenir la caméra, le choix de Redford se porte sur Alan J Pakula, peu connu, mais réalisateur du polar anxiogène « Klute » et de « A cause d’un assassinat » qui traite de celui de JF Kennedy, et lui vaudra la réputation de cinéaste « engagé ».

« Les hommes du Président » ne couvre pas toute l’affaire, le film se termine en 1973 alors que l’issue politique est improbable et que le Parti républicain fait tout pour protéger ses chefs à plumes (dont Nixon) et étouffer le scandale. La suite (que tous les Américains connaissaient) est montrée avant le générique sous forme de dates précisant celles des procès et procédures ayant entraîné la chute et la démission de Nixon.


« Les hommes du Président » s’en tient à l’enquête menée par deux journalistes du Washington Post qui se sont intéressés et ont investigué les premiers après le pseudo-cambriolage dans l’immeuble Watergate. Ces deux journalistes, Bob Woodward et Carl Bernstein, ont écrit aussi ensemble le livre-résumé de leur enquête, dont le titre sera également celui du film, auquel ils ont été associés avec l’écrivain et scénariste William Goldman. Redford a affirmé du bout des lèvres qu’il voulait se contenter de mettre des billets et ne voulait pas être du casting. Il n’y a cependant pas trop eu à le supplier pour qu’il prenne le rôle du plumitif débutant Bob Woodward. Pour Bernstein, la légende (et Redford) prétendent que lui et Hoffman se sont rencontrés par hasard à un match de basket (des Knicks de New York dont ils étaient tous deux supporters) et que le Dustin (lui aussi démocrate, tendance écolo), a accepté le rôle de Bernstein. Si la légende est plus belle que la vérité, etc …

Le film commence par le braquage des bureaux du Parti Démocrate dans l’immeuble Watergate. Cinq hommes bien sapés s’y introduisent de nuit munis de talkies-walkies, guidés-protégés par un complice dans un immeuble voisin. Un veilleur de nuit trouve une porte fracturée, appelle les flics et les cambrioleurs se font serrer par une patrouille de flics en civil, menés par un moustachu à cheveux longs et coiffé d’un bob informe (hommage subliminal à Serpico ?). Woodward, journaliste débutant au Washington Post, à peu près cantonné à la rubrique des chiens écrasés se rend au tribunal (le Watergate est à Washington), où les cinq braqueurs sont jugés en comparution immédiate. Il ne comprend pas très bien ce que ces types bien sapés, dont la plupart se prétendent cubains venant de Miami cherchaient, et est troublé par la présence dans le public de l’audience pour cette affaire très mineure, de l’avocat particulier du principal conseiller de Nixon, qu’il ne connaissait évidemment pas.

Redford, Balsam, Hoffman & Robards

Tout seul dans son coin au journal, il se rencarde auprès de collègues, finit par découvrir que les prétendus Cubains sont en réalité des militants Républicains et que l’un d’entre eux est haut placé dans l’organigramme de l’équipe chargée de recruter les fonds du parti pour les campagnes électorales. Il rédige un papier, espérant être publié que récupère et amende son chevronné collègue Carl Bernstein . Les deux décident de bosser ensemble sur l’affaire, commencent à dévider quelques fils de l’écheveau politico-financier mais malgré le soutien de leur chef de service (joué par Jack Wardens) se heurtent au rédacteur en chef Ben Bradlee (Jason Robards) qui sent le sujet explosif et veut du concret certifié et pas des allégations sans preuves formelles.

Le film va suivre l’enquête des deux journalistes, aidés épisodiquement par un indicateur très haut placé dans on ne sait quel service d’Etat, mais qui sait beaucoup de choses et ne peut se mouiller personnellement. Cet informateur que Redford rencontre de nuit dans l’obscurité d’un parking, est surnommé « Gorge profonde » et est joué (malgré la pénombre, on reconnaît son faciès émacié en quart de lune) par Hal Holbrook.

Gorge Profonde, Deep Throat, Hal Holbrook

Autant le dire, à moins de connaître parfaitement l’affaire, on saisit pas toujours les tenants et aboutissants de l’histoire, noyés que l’on est par un name dropping de pontes le la Maison Blanche et/ou du Parti Républicain liés de près ou de loin à ce qui petit à petit deviendra le scandale du Watergate (espionnage en règle du Parti Démocrate et constitution d’une colossale caisse noire au Parti Républicain). On suit un peu paumé les innombrables coups de fil des deux journalistes (bizarrement, à l’époque du téléphone à cadran, le propriétaire du numéro est toujours à coté de son bigophone pour répondre à la première sonnerie), leurs visites au domicile de personnes dont les noms arrivent au fur et à mesure de leurs investigations, de la pression qu’ils finissent par avoir de leur hiérarchie journalistique, …

En clair, « Les hommes du Président » est un film incompréhensible pour les non initiés, non contemporains et non américains, ce qui fait quand même beaucoup de monde, surtout aujourd’hui.

Mais il y a du rythme, comme les poussées d’adrénaline des deux compères journalistes, quand la lumière jaillit, ou que la pression devient forte. Redford et Hoffman sont parfaits, ils font quand même partie de la poignée des acteurs confirmés et starisés de l’époque, et sont « politiquement » impliqués dans le film. Pakula fait du Pakula (mais en accéléré si on se réfère à son précédent « Klute », « Les hommes du Président » est un film au montage et au jeu des acteurs nerveux, tonique), travaille beaucoup dans l’obscurité anxiogène qui est sa marque de fabrique (les rencontres dans le parking, les visites nocturnes chez les protagonistes de l’affaire, …) qui contraste avec la salle de rédaction du Washington Post, toute en néons riches en lumens et ambiance de ruche (reconstituée à l’identique dans les studios de la Warner à Burbank).

Le tout dans une ambiance col blanc macho très seventies (les hommes sont forts, manipulent et tirent les ficelles, les femmes sont faibles, tourmentées et finissent par balancer). A titre d’exemple, le film qui se veut retranscrire scrupuleusement l’enquête vécue par les deux journalistes, zappe totalement (ça a été remarqué et parfois critiqué) l’importance de la propriétaire du Washington Post, Katharine Graham. C’est elle, qui au moment où l’affaire du Watergate devenait scandale d’Etat et les pressions/menaces des Républicains maximales, qui a soutenu Woodward et Bernstein, les enjoignant de continuer à publier et enquêter, et pas son rédacteur en chef Bradlee. Etrangement son personnage est totalement absent du générique. Et pour la petite histoire, Gorge Profonde, était d’après ses dires au moment de sa mort en 2008, Mark Felt, ancien adjoint de l’éternel Hoover au FBI.

Les vrais Bernstein & Woodward

Et malgré tout, « Les hommes du Président » est un film à voir et à revoir. C’est un film sur la presse qui nous montre ce qu’est le métier de journaliste d’investigation. Du flair, de l’obstination, de l’information, des faits qu’on est allé chercher et vérifier, et surtout de la rigueur. Ne jamais abandonner même quand les difficultés sont désespérantes et les pressions (de la hiérarchie, de la flicaille, des politiques, …) multiples. Une démarche à mettre en parallèle avec les zozos qui ont des cartes de presse aujourd’hui (faut surtout pas les appeler des journalistes), aux ordres d’un quelconque Bolloré qui les paye, et prêts à toutes les compromissions (éthiques, financières, …) pour servir façon complotiste la soupe extrêmedroitarde de leur maître. Peut-être certains de ces pantins rêvent de prix Pulitzer. Woodward et Bernstein eux, l’ont eu.



Du même sur ce blog :

Klute