CHRISTOPHER NOLAN - MEMENTO (2000)

 

La mémoire dans la peau ...

En 2026, on ne présente plus Christopher Nolan. Le gars sort des films dont on parle beaucoup. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Nolan ne recherche pas la facilité. De la virtuosité technique (« Dunkerque », « Inception », « Tenet »), des mythes revisités (sa trilogie très dark de Batman, en attendant sa relecture de « L’Odyssée »), des scénarios très prise de tête pour ne pas dire incompréhensibles (« Inception », « Tenet », « Memento »). Finalement, c’est quand il est le plus « classique » (et le moins intéressant ?) qu’il cartonne le plus au box office (« Le prestige », « Interstellar »).

Nolan & Pierce

« Memento » est une œuvre de jeunesse, Nolan n’a que trente ans, c’est son second film, il a un petit budget, très loin des productions pharaoniques qui finiront par suivre, un casting qui n’affiche pas de stars intergalactiques, et un scénario fait maison (écrit par son frangin Jonathan). Ce scénario est tout banal (un revenge movie, un type veut retrouver et buter le violeur assassin de sa femme). Oui mais voilà, il est magnifié par deux idées de génie.

La première, c’est de montrer l’histoire en marche arrière (un Gaspar Noé avec « Irréversible » deux ans plus tard saura s’en inspirer et le reconnaître) et d’insérer au milieu de ce découpage à rebours (et en couleurs) une histoire-flashback annexe (chronologique et en noir et blanc).


Ça donne quoi ? Un truc époustouflant, hors-norme, où on ne comprend pas grand-chose (rassurez-vous, même après plusieurs visionnages, y’a plein de choses qui restent mystérieuses), mais on est pris dans cette spirale spatio-temporelle. Un peu comme le héros, Leonard Shelby (interprété par l’acteur australien Guy Pierce, révélé dans le queer road-movie « Priscilla folle du désert ») qui souffre d’une maladie peu commune, l’amnésie antérograde. En gros le cerveau a sauvegardé le passé, mais on se retrouve avec la mémoire vive d’un poisson rouge, on perd tout souvenir de ce qu’on a fait la minute précédente. Avec deux scènes géniales. La torgnole balancée à sa copine Natalie, qui sort de la maison, s’assied dans sa bagnole et revient aussi sec en accusant un dealer de l’avoir tabassée. Et la course poursuite à pied dans un parking avec un dealer armé, où Shelby ne sait plus s’il est poursuivi ou si c’est lui qui poursuit, c’est quand les balles siffleront à ses oreilles qu’il comprend que c’est lui le fuyard.

Shelby souffre de cette maladie depuis qu’il a pris un coup sur la tête en essayant de sauver sa femme. Solution pour pas perdre le fil et les pédales : prendre des photos (de sa piaule, de sa voiture, des gens qu’il rencontre) et les annoter (un tel est un menteur, telle autre pourrait l’aider par pitié, …). Quand aux éléments les plus importants, il se les fait tatouer sur le corps pour être sûr de ne rien oublier. Et pour pas se mélanger les crayons, tatouage primordial, le nom de Sammy Jankis sur le poignet.

Moss & Pierce

C’est ce Sammy Jankis (interprété par Stephen Tobolowski, un habitué des seconds rôles) qui lui sert de fil conducteur. Dans sa vie antérieure, Shelby était enquêteur pour une compagnie d’assurances, chargé de démasquer les fraudeurs. Jankis avait perdu sa mémoire immédiate, et malgré le soutien total de son aimante bonne femme, après entretiens et enquêtes par Shelby, a été reconnu simulateur par ce dernier, et privé d’indemnités de soins. C’est cette histoire en noir et blanc (qui finira mal pour Jankins et plus encore pour sa femme) qui vient s’intercaler dans la traque actuelle de Shelby.

Les deux personnages qui aident (ou pas, no spoil) Shelby dans sa quête sont Natalie (une serveuse de bar), et Teddy (un pote, un flic, un dealer, l’assassin ? no spoil bis), joués par Carrie-Anne Moss et Joe Pantolanio, à l’affiche ensemble l’année précédente sur le blockbuster des encore frères Wachowski « Matrix ». Le montage de Nolan est serré, oppressant et anxiogène (on est comme Shelby, sous pression permanente, en train d’essayer de comprendre ce qu’on voit et de démêler le vrai du faux). Sans oublier quelques sourires sarcastiques (Shelby se sent obligé d’informer tous ses interlocuteurs de quelle maladie il souffre) quand le réceptionniste du motel lui loue chaque fois qu’il arrive une nouvelle chambre, alors qu’il l’a fait payer d’avance, ou quand Natalie et les clients de son bar crachent dans la bière qu’il va boire quelques secondes plus tard.

Pantoliano & Pierce

Pearce est excellent, look Bowie période « Let’s dance », mâtiné de G.I., il se bastonne et dégomme une paire de types de sang froid. C’est d’ailleurs par cet aspect que l’histoire de Nolan coince un peu, cette transformation de l’employé d’assurance en une sorte de machine à tuer genre Van Damme-Schwarzie-Stallone … Mais comme on a les neurones en surchauffe pour essayer de tout piger, ça passe finalement crème.

Comme Noé avec « Irréversible », Nolan a remonté son film « à l’endroit ». Pas vu cette version et pas vraiment envie de la voir (après avoir vu les deux de Noé, c’est évidemment l’originale la meilleure, et de loin), on doit y perdre tout le « charme » de ce maelstrom à rebrousse-poil.

« Memento » a placé Nolan parmi les espoirs caméra en main à suivre. Il n’a pas déçu ceux qui avaient misé sur lui, sur la base de ce petit film indé bouclé en quatre semaines …