ERNST LUBITSCH - NINOTCHKA (1939)

 

Les éclats de rire avant les éclats d'obus ...

Les nazis n’aimaient pas Lubitsch, ils l’avaient déchu de la nationalité allemande. Ça tombait bien, il les aimait pas non plus. Je pense que les Russes devaient pas trop l’aimer non plus, à Lubitsch, si tant est que Staline, occupé à affamer les Ukrainiens et envisageant de se partager l’Europe avec l’Adolph, ait eu le temps de mater les films de Lubitsch. Et quand on regarde « Ninotchka » (peut-être la masterpiece de Lubitsch, mais la lutte est serrée avec « To be or not to be »), on se rend compte que l’Ernst, il aimait pas les Soviets.

Garbo & Lubitsch

Et plutôt que la critique politique ou idéologique frontale, il choisit de s’attaquer au communisme par le rire. Et pour ça, il va chercher la glaciale star Garbo, maîtresse incontesté du tragique (sa mort dans « Le roman de Marguerite Gautier », adaptation de « La Dame aux camélias » est une des plus belles morts du cinéma). Garbo dans une comédie, c’est pas chose courante. La star du muet, puis du parlant, avait peu donné dans la légèreté, d’où la célébrissime accroche du film « Garbo rit » (sous-entendant que c’était une première à l’écran, ce qui était factuellement faux).

Ceci étant, difficile de ne pas avoir à rire quand on tourne pour Lubitsch. Et surtout quand on a au scénario une écriture ciselée par Billy Wilder et Charles Brackett (ces deux-là se retrouveront pour le quelque peu caricatural « Le poison » et le chef-d’œuvre « Boulevard du Crépuscule »). Quiconque désirant entreprendre une carrière de scénariste devrait connaître par cœur les répliques ravageuses de « Ninotchka ». C’est d’un anticommunisme primaire, mais tellement juste …

Garbo & Douglas

« Ninotchka » commence par les tribulations parisiennes d’un trio d’émissaires soviétiques venus vendre les bijoux de l’aristocratie russe confisqués lors de la Révolution et dont l’argent sera fort utile à un régime qui en manque cruellement. La rigidité politique des trois apparatchiks ne résistera pas longtemps aux charmes de la vie parisienne, et leurs scrupules idéologiques se dilueront bien vite dans une way of life très bourgeoise. Bien aidés en cela par un aigrefin, le très aristocratique comte Léon d’Algout (excellente interprétation de Melvyn Douglas), amant occasionnel de l’exilée duchesse Swana (Ina Claire), ancienne propriétaire des bijoux, que le duo compte bien récupérer en grugeant les trois Russes. Le Politburo surveille l’affaire, et sentant les choses mal engagées, envoie la psychorigide Ninotchka Yacouchova (Garbo), remettre de l’ordre.

Tout d’abord insensible aux charmes de la vie parisienne et d’Algout, elle finira par goûter aux deux, dans une suite de scènes où se succèdent malentendus, quiproquos et comique de situation. Avant que la rouée Swana récupère ses breloques, et les échange contre le retour de Ninotchka et ses hommes en Russie, afin de pouvoir renouer avec son amant d’Algout, qui est tombé éperdument amoureux de Ninotchka.

Garbo & Lugosi

Après la vie parisienne, retour à la vie soviétique, nettement moins glamour. Avec les joies de la colocation dans les luxueuses demeures aristocratiques partagées d’office entre camarades (dont les mouchards de service) et qui sont devenues des taudis où manger une omelette est un luxe (à condition que chaque invité amène son œuf). Le tout surveillé par l’intransigeant Commissaire Politique (Bela Lugosi qui quitte ses habituels cercueils pour un austère bureau à l’atmosphère glaçante).  Pendant ce temps d’Algout essaye de retrouver Ninotchka, lui écrivant (fabuleuse lette caviardée où ne subsistent que la date et un « Yours » final), ou tentant d’obtenir un visa à l’ambassade soviétique de Paris (extraordinaire réplique du planton qui suggère à une personne qui demande des nouvelles d’un proche disparu depuis quelques temps de se renseigner auprès de sa veuve).

Finalement c’est à Constantinople que Ninotchka (encore une fois chargée de remettre dans le droit chemin les trois émissaires qui ont tendance à déraper idéologiquement) retrouvera son amoureux, et les quatre Russes finiront par sombrer définitivement dans le capitalisme, les trois compères montent un restaurant, le plus crétin du lot finissant homme-sandwich devant l’entrée, dernier plan du film …

« Ninotchka » mélange romance et comédie. La partie romantique de l’histoire se traîne un peu en comparaison du rythme effréné de la satire, feu d’artifice de répliques d’anthologie. Les Soviets, qu’ils soient Rouges ou Blancs (Swana) sont moqués à chaque plan, les frivoles parisiens aussi. Les nazis, qui seront au centre de l’intrigue de « To be or not to be » sont aussi évoqués sur une scène, quand les trois compères sont venus accueillir l’émissaire russe sur le quai de la gare, s’avancent vers un type austère encombré de bagages, lequel les ignore pour faire un salut bras levé à sa dulciné qui l’attend sur le même quai.

Garbo rit...

La mise en scène est précise, et offre quelques vrais plans de Paris. Les acteurs sont bons, y compris les personnages secondaires, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque. Garbo nous fait un beau numéro, passant de la rigidité glaciale (l’arrivée) à l’exubérance amoureuse (la cuite au champagne), puis à la tristesse mélancolique (le retour au pays). Ce sera son avant-dernier film, elle quittera le métier en pleine gloire deux ans plus tard, ce qui renforcera son aura et entretiendra les rumeurs les plus délirantes. Etrangement, Ina Claire aura la même trajectoire, abandonnant aussi les plateaux de cinéma peu d’années plus tard, des décennies avant sa mort …

La charge frontale ou en filigrane du régime soviétique, c’est pas ça qui manque dans le cinéma, surtout une fois le maccarthysme posant sa chape de plomb sur les studios hollywoodiens. Peu de films l’aborderont de façon aussi légère et subtile que Lubitsch dans ce « Ninotchka », qui est quasi unique dans son genre (et pitié ne me sortez pas le tragique « Don Camillo en Russie »).

Film cousin recommandé (avec la romance en moins) : le djihadisme détruit par le rire dans l’extraordinaire « We are four lions ».