ROBERT REDFORD - DES GENS COMME LES AUTRES (1980)

 

Un film ordinaire ?

En 1980, Robert Redford n’est pas rien. Le beau gosse à succès du cinéma américain (depuis « Butch Cassidy & the Sundance Kid » qui l’a révélé jusqu’à son dernier en date, le carcéral « Brubaker », et entre les deux une litanie de classiques), le gendre idéal d’une Amérique qui s’émancipe, bouscule et casse les codes …

Hutton & Redford

Pour son premier film derrière la caméra, Redford va mettre en images le premier bouquin de la romancière Judith Guest, « Ordinary people » (également titre du film en V.O.), via une adaptation par le scénariste Alvin Sargent. Le film de Redford fera passer le bouquin de joli succès de librairie à best seller majeur et une des références de la littérature américaine de la seconde moitié du XXème siècle.

Je sais pas si Redford ruminait depuis longtemps son envie d’être réalisateur, ni si son public l’attendait dans cet exercice. Toujours est-il que le succès critique et dans les salles de « Ordinary people », et les Oscars glanés l’année suivante (production, scénario, réalisation et meilleur second rôle masculin pour le débutant Timothy Hutton) ne risquaient pas de lui faire regretter son choix.

« Ordinary people », c’est un drame. Psychologique. Et un drame psychologique vrai de vrai. Zéro aparté ou disgression qui pourraient faire esquisser un sourire. On est dans le noir c’est noir pendant deux heures. Et je vais vous faire un aveu, j’ai fini par trouver le temps long. C’est bien filmé (d’une façon très académique, mais bien filmé quand même), et les acteurs sont bons (de toute façon quand on prend Donald Sutherland pour jouer un père la tête dans le sac et qu’il nous fait sa mine de chien battu des grands jours, on y croit à son personnage et à son histoire).

Le scénario est assez simple, même si le point de départ ne nous est servi que par bribes tout au long du film. Deux ados, Buck et Conrad Jarrett, font de la voile par gros temps. Buck tombe à l’eau et qui est-ce qu’il reste ? Colin. Hanté par le souvenir de ce frangin qu’il n’a pas pu sauver. Dépression, tentative de suicide, « traitement » en HP avec électrochocs, et retour à la vie normale de lycéen. C’est à ce moment que nous prenons l’histoire en route.

Moore & Hutton

Et on va suivre pendant à peu près une année les pérégrinations de Conrad. Pas exactement « guéri », qui doit faire face à son environnement lycéen, sa difficulté à communiquer avec les autres (notamment les filles, et surtout ses parents). Et qui dans sa tête va alterner les périodes de pas vraiment bien et de au fond du trou.

Le film se déroule dans une petite ville résidentielle de la banlieue de Chicago. La famille Jarrett vit dans une grande baraque cossue. Le père (Donald Sutherland donc) est haut placé dans une boîte financière, la mère (Mary Tyler Moore) on sait pas trop mais elle a un emploi du temps très chargé, ce sont deux bourgeois bien propres sur eux, plus ou moins progressistes mais qui après une vingtaine d’années de mariage n’utilisent plus le lit conjugal que pour dormir, fréquentent des amis aussi bourges qu’eux, comme Trump jouent au golf le weekend et rêvent de voyages de vacances à l’étranger.

Conrad (Timothy Hutton pour son premier rôle) est le boy next door, lycéen besogneux et nageur quelconque dans l’équipe de natation scolaire. Il va pas fort, se réveille en nage et en sursaut, a des moments d’absence, évite ou fuit ceux de son âge, dans ses bons moments est présent physiquement mais a la tête ailleurs chez ses vieux, et le plus souvent s’isole dans sa chambre. Il va finir par faire ce à quoi il s’était refusé jusqu’alors, consulter un psy (Judd Hirsch), dont l’adresse lui avait été fournie à sa sortie de l’hôpital psy. Sur le qui-vive et la défensive, ces séances ne se passeront pas très bien, il abandonnera entraînements et compets de natation. Tout cela sans en dire un mot à ses parents, avec lesquels les rares dialogues deviennent de plus en plus tendus. Une éclaircie apparaît lorsqu’il retrouve une ancienne « collègue » de l’hôpital psy qui lui affirme s’en être sortie de tous ses problèmes. Conrad finira par draguer sans conviction une sainte-nitouche du lycée qui chante avec lui dans une chorale étudiante jusqu’à ce qu’une (très) mauvaise nouvelle (no spoil) le remette au fond du trou mental et émotionnel.

Hutton & Sutherland

Conrad sera aussi l’élément perturbateur de la belle union apparente de ses parents. Là aussi, les fissures commencent à apparaître, et le cercle familial ne tourne plus très rond. La conclusion de l’histoire, bien que prévisible, est plutôt mal amenée, pour un final où toutes les ficelles du tire-larmes sont quand même bien grosses.

Alors oui, c’est assez finement écrit et bien interprété (réserve faite pour Judd Hirsch qui en fait des caisses, genre Robin Williams dans « Will Hunting »), le bleubite Hutton s’en sort bien (c’est lui le personnage principal), bien aidé d’après ses dires par les conseils de Redford et les consignes données aux autres acteurs (soyez froid et distant avec lui, parlez-lui le moins possible, afin qu’il se sente en permanence mal à l’aise).

« Ordinary people » est sobre, limite austère. Et sur la durée, on aurait tendance à faire comme Sutherland lors d’un spectacle théâtral au début du film : cligner des yeux et commencer à s’assoupir … Avec à peu près la même histoire (les parents, deux enfants dont l’un se noie), Nani Moretti a fait un chef-d’œuvre (« La chambre du fils »). Redford lui n’a fait qu’un film … ordinaire …