En roue libre ?
« Place au rythme » (« Babes in arms » en V.O.) est sorti en Septembre 1939. Septembre 1939, c’est en Europe le début de la World War 2, comme l’appellent les Ricains. Qui eux voyaient les effets du New Deal de Roosevelt sortir le pays de la Grande Dépression. Mais surtout Septembre 39, c’est un mois après la sortie aux States d’un film événement, « Le magicien d’Oz » qui allait faire de sa jeune actrice principale, Judy Garland, une star planétaire.
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| Busby Berkeley |
La Judy, c’était pas exactement
une inconnue. Archétype de ces enfants-stars dont raffolait le grand public
américain. Et déjà à l’affiche deux fois avec son pendant masculin, Mickey
Rooney. Rooney et Garland, âgés en 1939 respectivement de 19 et 17 ans. Mais
comme ce sont deux petits gabarits qui culminent à environ un mètre soixante,
ils peuvent jouer des personnages de pré-ados. Dans « Place au
rythme », Rooney (Michael Z. Moran) a treize ans, et Garland (Patsy
Barton) à peu près autant. Ils sont les têtes d’affiche de la distribution, et
la réalisation est confiée au grand Busby Berkeley. Berkeley, c’est un
chorégraphe de génie, dont les numéros de danse et/ou aquatiques, ont produit
des merveilles visuelles (« 42nd Street », « Chercheuses d’or
1933 », « Footlight Parade »). Passé à la réalisation avec des
hauts (le mirifique « Prologues » avec l’extraordinaire James Cagney
qui quitte ses rôles de gangster pour chanter, danser et jouer la comédie) et
beaucoup plus de bas (à peu près tout le reste), Berkeley fait ce qu’il sait
faire, de la comédie musicale avec de grandes chorégraphies.
Sauf que dans « Place au rythme », hormis un tableau final de cinq minutes, assez loin de ses chorégraphies insensées, pas grand-chose du Berkeley qu’on pouvait attendre.
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| Rooney & Garland |
La vedette du film, celui qui est le plus souvent à l’image, c’est Mickey Rooney. Dont les dons, voire le talent sont indéniables, mais qui en fait toujours des caisses avec cette façon de surjouer finalement assez crispante. Dans le film, il est le fils aîné d’un couple d’acteurs acclamés de music-hall, les Moran. Le music-hall qui triomphe et remplit les théâtres en 1926, lorsqu’il vient au monde. Même si un avisé manager pense que le cinéma peut être un concurrent redoutable. Ce qui fait bien rire la petite troupe qui gravite autour des Moran. Las, l’année suivante et l’arrivée du cinéma parlant, la tendance va s’inverser et tous ces acteurs vieillissant de « vaudeville », vont voir leur côte s’effondrer et se retrouver sans travail. Ce point de départ du scénario, c’est à peu près le même que celui de « Singin’ in the rain », dont on voit un court extrait de la version de la chanson lors de sa création dans un film oublié des débuts du parlant. Le jeune Michael, qui a accompagné ses parents sur scène dès son plus jeune âge, se lance dans l’écriture de chansons, et encaisse même son premier chèque de cent dollars avec « Good morning » chantée par sa copine Patsy, qu’ils sont allés présenter à un producteur. Sur le chemin du retour, les deux minots échangent leur premier baiser et font de grands rêves de spectacles communs. Pendant que leurs parents et toutes les vieilles stars déchues du music-hall montent une tournée censée les remettre au haut de l’affiche. Les gosses et leurs copains comptent bien en être, mais niet catégorique des ancêtres. De dépit, ils vont essayer de monter leur propre revue, sous la menace d’une mégère qui veut les faire mettre en pension.
Pour monter un spectacle, il
faut du fric. Qui sera amené par une autre enfant-star, riche mais sur la
pente savonneuse du déclin (Baby Rosalie), danseuse contorsionniste, encore
plus petite que Rooney et Garland. Ce qui ne l’empêchera pas de vamper le
Michael promu metteur en scène, et faire exploser son flirt avec Patsy. La
tournée des parents est un fiasco monumental, et le spectacle des enfants
essuie un ouragan lors de sa première, mais rassurez-vous, tout finira bien
pour les minots …
Des films musicaux avec ce genre de scénario (la réussite malgré l’adversité), il en sortait à la pelle dans les années 30. Les têtes d’affiche (Rooney - Garland), Berkeley à la mise en scène, ça aurait pu faire quelque chose de bien. Sauf qu’ici, tout le monde semble en roue libre, assurant un service minimum. Judy Garland me semble la seule à s’en sortir correctement. Elle a encore un physique agréable de petite fiancée idéale de collégien boutonneux, avant de virer anorexique bourrée et défoncée, chante, danse et joue la comédie sans trop en faire. Contrairement à Rooney, le plus souvent dans l’outrance visuelle et gestuelle. Malgré des imitations plutôt réussies de Clark Gable et Lionel Barrymore (le grand-oncle de la Drew du même nom). D’autres jeunes au casting font un peu cheveu sur la soupe (une future vraie chanteuse d’opéra joue la sœur de Rooney, et en fait des tonnes vocalement, un auteur-compositeur qui place une des chansons dans le film est très mauvais, sans parler le l’exubérance forcée de la Baby Rosalie). Les « vieux » (des habitués de seconds rôles) sont tout juste passables …
Mais la plus grosse déception
vient de Berkeley. Pas grand-chose à sauver dans la mise en scène de ce
chorégraphe qui fut génial au début de la décennie. Un court numéro de
minstrels, ces Blancs maquillés au cirage qui imitaient les Noirs (voir Al
Jolson dans « Le chanteur de jazz »), et la parade finale assez
convenue, pas très bien filmée et pas vraiment spectaculaire, c’est tout ce
qu’il daigne nous offrir.
Aujourd’hui, « Place au
rythme » est quelque peu oublié. D’ailleurs on le trouve même pas en
version française (doublée ou sous-titrée). Faut dire que sortir un mois après
« Le magicien d’Oz » et deux mois avant « Autant en emporte le
vent » lui laissait peu de place pour faire un succès populaire conséquent
…




