Quand les Athéniens nous atteignirent ...
Parce que les B-52’s furent les premiers à mettre
Athens, Géorgie, sur la carte du rock, devançant de quelques années R.E.M. Et
vous, dont la science encyclopédique n’a échappé à personne, vous demandez
comment deux groupes majeurs du rock U.S. et même d’ailleurs ont pu voir le
jour dans un bled de même pas cinquante mille âmes. Fastoche, parce que Athens
est une des villes universitaires de Georgie, et les facs ont toujours été aux
States un lieu propice à la création de groupes de rock.
Schneider, C. Wilson, Strickland, R. Wilson & Pierson
A l’origine, un apprenti chanteur, Fred Schneider et
ses deux potes, le guitariste Ricky Wilson et le batteur Keith Strickland. Un
trio rejoint par Cindy, la sœur de Ricky, et une routarde excentrique d’une
dizaine d’années leur aînée, Kate Pierson. Un groupe presque paritaire, c’était
peu commun à l’époque. Mais très tôt, les B-52’s allaient se faire remarquer
grâce à la coiffure des deux filles (une idée de Pierson semble t-il), mix
improbable entre les pompadours de l’Ancien Régime et les pièces montées capillaires
des Merveilleuses lors du Directoire. Aretha Franklin avait ébauché le genre
(pochette de « Lady Soul »), et Amy Winehouse en donnera une version
débraillée et titubante. Cette éphémère mode capillaire sur le campus d’Athens
(sauf pour Pierson et Wilson, qui en feront leur look définitif) deviendra dans
l’argot des étudiant(e)s un B-52’s (à cause du fuselage avant du bombardier
lourd américain). Et rapidement le nom du groupe …
Se faire remarquer par des excentricités capillaires (et des tenues flashy et/ou fluo qui seront vite le quotidien des cinq) c’est un début, ça attire les yeux, mais quand on fait de la zique, faut aussi attirer les oreilles. La Géorgie, c’est le fief des foutus frangins Allman et de tout le catéchisme du rock sudiste qui va avec, de la technique velue et des solos d’un quart d’heure. Pas dans les possibilités ni même les envies des B-52’s. Les cinq vont donc faire autre chose, le contraire en fait, des trucs rigolos, loufoques et festifs.
Si le groupe ne compte aucun virtuose, tous jouent
approximativement de plusieurs instruments, et au moins trois (Schneider et les
deux filles) savent chanter correctement. Musicalement, ils regarderont en
arrière (le rock des origines, et surtout son sous-genre, le surf
instrumental), et feront une petite fixette sur la sci-fi vintage qui vécut son
âge d’or cinématographique à la même époque.
« Play loud » (ou « The B-52’s », car
« Play loud » n’est écrit nulle part sur la pochette originale) sera
leur première parution. Peu inspiré par l’air punk du temps (juste une
accélération du tempo, autant que leur technique le leur permet), mais remarqué
(surtout aux States, mais pas que) pour son côté enjoué et chatoyant.
« Planet Claire » ouvre le bal. Une intro surf sur fond de légers bidouillages électroniques (genre « Telstar » pour ceux qui ont la réf) qui par sa durée (deux minutes trente) aurait pu faire un single, jusqu’à ce que de gros riffs de guitare soutenus par la voix menaçante de Schneider l’envoient dans une dimension baroque. Sur ce titre, on n’entend pas les deux filles. Qui vont se rattraper sur le titre suivant, « 52 girls », emmené par la voix suraiguë de Kate Pierson (c’est une vraie grande chanteuse, à l’aise sur plusieurs octaves et plusieurs registres, voir la kyrielle de chansons d’autres artistes sur lesquelles elle a participé). Musicalement, on reste dans le rockab-surf.
« Dance this mess around » n’a rien à voir avec
le « Mess around » de la figure tutélaire musicale de la Géorgie, le
sieur Ray Charles (à la limite, une joke-hommage). Pierson y chante lead,
toujours dans les aigus (mais moins perce-oreilles que dans « 52
girls »), sur un mid tempo minimaliste genre « Fever » (d’Angele
et Dua Lippa ou d’Elvis, je sais plus …).
Masterpiece du disque, « Rock lobster »
est mené par un énorme riff de basse, une guitare orientalisante, et des
arrangements sautillants genre tex-mex. Titre totalement hors de toutes les
normes connues et de tous les sentiers battus, qui passe en revue un bestiaire
sous-marin et réussit à capter l’attention pendant sept minutes, avec les trois
préposés au chant qui alternent au micro.
Les B-52’s, qu’on pourrait supposer en party permanente sans se poser trop de questions, n’en conservent pas moins leurs lignes directrices, des riffs « old school », du fun, et cette fascination un peu crétine pour l’univers sci-fi 50’s. Quoi de mieux pour l’illustrer que « There’s a moon in the sky (called the Moon) », qui par son intitulé pourrait passer pour une blague de carabin. Ben non, c’est un titre construit, sérieux, qui n’oublie pas les fondamentaux du rock, qui se cache derrière des lyrics totalement loufoques. S’il fallait une preuve que musicalement les B-52’s ne font pas n’importe quoi, « Hero worship » est un titre très rentre-dedans, porté par un immense riff que n’aurait pas renié un Keith Richards. « 60608-842 » n’est pas un numéro d’écrou (le coup avait déjà été fait par Toots & The Maytals pour un absolute reggae classic). C’est le numéro d’une sex-line (fictive) où après avoir fait patienter le client (en surtaxé of course), il est déconnecté avant que Tina, la star du réseau, prenne son appel … Tout çà avec gros riff rockab en avant et vocaux démultipliés par les trois au micro …
La vraie surprise arrive avec le dernier titre. Et
ma foi, c’est pas une bonne surprise. Changement radical de tempo, très ralenti
ici, minimalisme instrumental austère. Tout ici est à l’opposé de ce qu’on a
entendu depuis le début. Et pourtant, il y avait matière à poursuivre sur la
même lancée fun, car le matériau de base s’y prêtait, rien de moins que le
« Downtown » un des plus gros hits de l’éternelle Petula Clark (je
croyais qu’elle était claquée, ben non elle continue toujours de pousser la
chansonnette à bien plus de quatre vingt dix balais). La reprise « déconstruite »
et ralentie de ce gros succès des 60’s est à mon sens un naufrage total.
Dommage car jusque là, « Planet Claire » était irréprochable.
« Planet Claire » sera un gros succès qui
traversera les océans, car en plus d’être rigolos et plein de bonne humeur sur
disque, les B-52’s donneront des concerts festifs et spectaculaires (le look
des filles n’y sera pas pour rien), tout en restant fidèles à un son très rock
50’s. Une paire de disques suivront, dans la même veine mais moins marquants.
Le décès de Ricky Wilson (SIDA) en 1985 remettra en cause la survie du groupe
(il n’était pas seulement le frère de la chanteuse, il était l’âme des B52’s). Qui
deviendra plus expérimental (donc plus chiant), s’accordant de longues
parenthèses sous les radars …le temps de l’insouciance était bel et bien fini.
A leurs débuts, les B-52’s ont marqué leur temps. A
ses débuts, Cyndi Lauper en sera une descendante évidente …



