Transition ...
« Diamond dogs » est le disque d’un Bowie qui se cherche. Ce type qui cent fois sur le métier a remis son ouvrage, est à la fin d’un cycle. La doublette « Ziggy Stardust / Aladdin Sane » l’a révélé et en a fait une superstar, « Pinups » son disque 100% reprises version glam a certes inventé le concept de disque-hommage, mais n’était pas convaincant sur la longueur. Faut dire que Bowie est quand même bien pressuré par son bandit de manager (pléonasme) Tony Defries, qui non content de lui piquer beaucoup de fric, lui impose des cadences infernales tant en matière de parution de disques que de tournées. Depuis qu’il a signé avec lui, Bowie sort deux 33T par an, plus des singles, plus des chansons qu’il écrit pour d’autres (« All the young dudes » pour Mott The Hoople), plus des disques qu’il produit (« Transformer » pour Lou Reed, « Raw Power » pour les Stooges). La fréquentation du Lou et d’Iggy n’ayant pas arrangé les choses, Bowie pour supporter ces cadences infernales, a plongé à plein naseaux dans la coke (il finira par vivre quasi exclusivement à Los Angeles, pour être au plus près de ses dealers). Une substance qui accroît (du moins au début), la créativité, mais au détriment de la rationalité.
De plus, au fil des jours, Bowie a perdu en route
quelques complices essentiels. Mick Ronson tout d’abord quand il a
« suicidé » les Spiders from Mars, Ken Scott, le producteur de
« Ziggy Stardust » qui avait commencé aux studios Abbey Road derrière
George Martin (et donc les Beatles), ce qui donne une certaine compétence
derrière une console d’enregistrement, Tony Visconti, son autre producteur
important, n’est plus présent qu’au mixage de quelques titres sur
« Diamond dogs ». Disque sur lequel Bowie se sent capable de combler
à lui tout seul tous ces vides. Il produit et joue seul de la guitare, ce qui
fait beaucoup (trop) pour lui, aussi doué soit-il. De plus, le pianiste
avant-gardiste de jazz Mike Garson, ô combien présent sur « Aladdin
Sane », s’il est sur tous les titres, est beaucoup plus effacé sur
« Diamond dogs ».
Qui se voulait au départ au départ un disque-concept, un opéra-rock, une adaptation musicale du bouquin « 1984 » de George Orwell. Bowie, qui ne doutait de rien, avait commencé d’écrire l’album avant de penser qu’il serait peut-être utile de demander une quelconque autorisation aux héritiers de l’écrivain. Qui lorsqu’on leur a suggéré le projet, ont opposé une fin catégorique de non-recevoir. Ne subsisteront que deux titres « 1984 » et « Big Brother », qui en dehors de leur intitulé, n’ont que peu à voir avec le bouquin. Faut dire que Bowie a décidé de baser toute son écriture sur une technique qu’il avait déjà commencé à appliquer, celle des cut-ups inventée par Brion Gysin et théorisée par William Burroughs (en gros on tape un texte à la machine, on imprime, on découpe aux ciseaux, on mélange et on recolle les morceaux de façon aléatoire pour donner le texte définitif) et donc les paroles de « Diamond dogs » sont pour le moins assez incompréhensibles.
Pour remplacer l’adaptation de « 1984 »,
Bowie sort de son chapeau un nouvel avatar-double, Halloween Jack, sorte de
dictateur d’une cité post apocalyptique, un concept qui occupera tout le début
de « Diamond dogs ». Le look d’Halloween Jack, paraît-il inspiré par
sa copine de l’époque Amanda Lear, se traduira par une coupe mulet orange, un
bandeau de pirate sur l’œil droit, et tout l’attirail vestimentaire qui
pourrait aller à un boucanier futuriste ... Et c’est ce personnage dictatorial
qui rendra suspect pour quelques années Bowie de fascisme, totalitarisme,
nationalisme et autres anathèmes du même tonneau, accusations tout autant
approximatives qu’infondées, raccourcis faciles tendant à fusionner un acteur
avec le personnage qu’il interprète … Le personnage d’Halloween Jack durera ce
que durent les tocades, Bowie reviendra à un style vestimentaire plus sobre
lors de la tournée de promotion de « Diamond dogs ».
En fait ce qui causera vraiment le scandale à l’époque, c’est la pochette du disque, signée d’un graphiste belge polyvalent (BD, pubs, affiches, …) Guy Peellaert. On y voit au recto un Bowie torse nu stylisé, en arrière-plan deux créatures féminines enveloppées, têtes humaines et pattes de chien, évoquant le « Freaks » de Todd Browning. C’est le verso de la pochette en continuité du recto (format gatefold) qui va générer la tempête. Parce que le corps de Bowie devient celui d’un chien, avec entre ses pattes, un sexe bien apparent. Les « bien pensants » de tout poil vont pousser des cris d’orfraie, et cette chose qu’ils ne voulaient pas voir sera rapidement effacée des pochettes (pour réapparaître plus tard sur les rééditions). Toujours est-il que le « scandale » ne nuira pas aux ventes du disque et boostera la partie rock et cinéma de la carrière de Peellaert (pochette pour « It’s only rock’n’roll » des Stones, affiches pour « Taxi driver » de Scorsese, « Paris, Texas » de Wim Wenders entre beaucoup d’autres, et son bouquin de peintures « Rock dreams » paru l’année précédente deviendra une référence culte de la culture rock).
Un texte parlé de présentation se termine par des
cris de foule, aussitôt recouverts par les riffs reptiliens de « Diamond
dogs » le titre. Avec sa rythmique plus up tempo, ce son de guitare
richardsien, et les saxos qui se mêlent à la fête, on est dans quelque chose
qui évoque fortement les Rolling Stones. Ce qui n’a rien de surprenant, Jagger
et Bowie étant à l’époque très potes. Parenthèse Closer. Potes et même plus que
ça si l’on en croit Angie Bowie, femme par l’état-civil du David du même nom,
qui a affirmé avoir surpris le Stone et le Ziggy dans le même lit. D’autres,
prétendument bien informés (ou pas) ont repris la rumeur. Prétendument
amplifiée par les Stones avec leur titre « Angie » (portrait d’une
super-garce), l’affaire trouvant son épilogue dans le clip de « Dancing in
the streets », duo Jagger-Bowie du début des 80’s, dans lequel les tenants
du complot y verront une preuve irréfutable de leur homosexualité, et pas un
second degré qui semble évident, les deux à cette époque-là étant pères de
famille plus ou moins nombreuse, surtout Jagger. Fin de la parenthèse Closer.
« Diamond dogs », le disque, commence bien. Les trois titres suivants (« Sweet thing » / « Candidate » / « Sweet thing (reprise) ») sont enchaînés. Certains, peu nombreux il faut avouer, y voient un des sommets de la carrière de Bowie. Ouais, après tout, les goûts et les couleurs … Bon, de quoi s’agit-il en réalité ? D’un enchaînement baroque de plusieurs choses ayant peu à voir entre elles. « Sweet thing » nous permet de profiter du registre vocal de Bowie, titre débuté avec une grosse voix grave (à la Scott Walker, sa référence dans le domaine), qui vire ensuite dans les aigus typiques du chant de « Ziggy Stardust », « Candidate » est une sorte de jazz rock truffé de sonorités expérimentales à la construction mélodique qui va crescendo, « Sweet thing (reprise) » met en avant Bowie au sax, puis son chant emphatique des mauvais jours et mauvais disques, avant un final qui repose sur un riff de guitare saturée qui va s’accélérant. Au total presque neuf minutes qui pour moi en paraissent le double.
Avec « Diamond dogs » le morceau et cette
suite, on est déjà parti dans deux directions différentes. Le patchwork sonore
va se poursuivre avec « Rebel rebel », qui sonne comme un adieu de
Bowie au glam-rock qui a fait un peu sa fortune et beaucoup sa gloire.
« Rebel rebel », c’est un des plus grands classiques de Bowie, enjoué
et festif, emmené par un riff évident (ou simplet, c’est selon) qui tourne en
boucle sur tout le titre. Pas folle la guêpe, il sera évidement sorti comme
single.
« Rock’n’roll with me » est une ballade soul, lointaine cousine de « Rock’n’roll suicide » qui permet de mettre en avant le magnifique registre de caméléon vocal de Bowie. Titre correct mais sans plus. « We are the dead » développe une des thématiques favorites de Bowie, la mort (il reprenait « My death », adaptation de Brel, durant ses concerts de la période Ziggy). Bon, c’est logiquement bien moins entraînant que « Rebel rebel », et ça a un petit côté Kurt Weill (une de ses marottes musicales à venir).
Et pour finir, on a droit à trois titres en rapport
avec son projet d’adaptation du « 1984 » d’Orwell. Passons sur l’ultime
et quasi instrumental « Chant of the ever … » qui est un peu le
contrepoint sans intérêt du monologue placé en ouverture du disque. Reste « 1984 »,
qui comme Bowie le fait souvent, jette une éventuelle passerelle vers des choses à
venir. Ce titre est une ébauche du son (soul blanche, disco-funk toutes
guitares wahwah en avant, phrasé, …) de ce qu’on retrouvera sur le disque suivant
« Young Americans ». « Big Brother » qui suit part un peu dans
tous les sens, avec un passage où voix distanciée et musique « froide »,
annoncent des choses qui seront développées dans « Station to station ».
A mon sens, après une poignée de disques plus que
bien foutus, « Diamond dogs » souligne un coup de moins bien de
Bowie. A la lutte avec « Lodger » et « Pinups » pour être
le moins bon de la douzaine de disques studio qu’allait sortir Bowie dans les
seventies …





