Et vogue le navire ...
Comme le chantait Ringo Starr, collectionneur de
bagues, grand amateur de cocktails alcoolisés et de top models, accessoirement
batteur de … comment s’appelait-il déjà son groupe, ça me reviendra peut-être,
donc comme il le chantait, nous vivons tous dans un sous-marin jaune …
En regardant « Le bateau », on vit tous
pendant 200 minutes (ouais, trois heures vingt) dans un sous-marin vert-de-gris
de la Kriegsmarime nazie, de fin 1941 à quelque part l’année suivante.
« Le bateau » (« Das boot » en V.O.) est un film allemand
de Wolfgang Petersen. Ce film sera son fait d’armes principal (il sera aussi
responsable et souvent coupable par la suite de choses comme « L’histoire
sans fin », « Dans la ligne de mire », « Troie », …).
« Le bateau » a connu un succès considérable chez nos teutons
voisins, a été nominé six fois aux Oscars (ce qui en d’autres termes veut dire
qu’il n’en a gagné aucun). Et tous les gens impliqués de près ou de loin dans
le projet, même des décennies plus tard, y vont de tous les superlatifs de leur
vocabulaire pour encenser le film.
Wofgang Petersen
Et la citation péremptoire qui revient le plus
souvent est que « Le bateau » est le plus grand film allemand de tous
les temps. Ben voyons, comme dirait l’autre. Et « L’aurore »,
« L’ange Bleu », « Le dernier des hommes », « Le
cabinet du Docteur Caligari », « M le maudit »,
« Metropolis » et quelques autres de la même antédiluvienne époque,
vous les oubliez ? Et les deux détraqués des années 70, Herzog et
Fassbinder, ils ont pas derrière eux une œuvre, une forme d’expression, qui
certes ne les a pas conduits au haut du box office, mais qui les place quand
même très nettement au-dessus de Petersen et de son rafiot ?
Bon, je suis méchant là, parce que « Le
bateau » est un vrai bon et grand film. Plus gros budget jamais réuni pour
une production locale (l’équivalent de près de vingt cinq millions de dollars),
tourné en Allemagne (aux studios Bavaria, dans un lac de Bavière et au large
des îles d’Heligoland pour les scènes en extérieur), avec une équipe technique
allemande et un casting allemand (à l’exception de Rita Cadillac – cocorico –
pour une scène au début), et dans la langue de Beckenbauer.
Jürgen Prochnow
Il existe à peu près autant de versions de ce film
que de versions de « Apocalypse now » (version pour l’Allemagne, pour
le reste du monde, director’s cut, etc …). Avec en plus une version de six
heures (!) pour la télévision (allemande of course) diffusée une première
fois en 1985. Le tournage a duré un an, souvent dans des conditions dantesques.
Quatre maquettes de sous-marin ont été utilisées (une d’un mètre, une de trois
mètres, une de onze mètres, une grandeur nature), plus des parties du
sous-marin à l’identique (la salle des machines, le « mess », les
« cabines-dortoirs », …) pour les besoins de certaines scènes. Et
tout fait main (pas de numérique et de rideau vert au début des années 80).
Le casting (Allemagne oblige) est constitué d’inconnus
du point de vue international. Le moins inconnu est le rôle principal, celui du
capitaine du sous-marin, échu à Jürgen Prochnow. Quant aux autres, d’après
Petersen, ils vont devenir d’immenses stars (en Allemagne). Et Petersen insiste
beaucoup sur Herbert Grönemeyer, second rôle majeur dans le film (celui du correspondant
de guerre), qui a vite abandonné le cinéma pour la musique, et est devenu,
toujours selon Petersen, le Springsteen allemand. Ach, la légendaire
délicatesse allemande. Faudra leur expliquer, à ces gens-là, que plus américain
que Springsteen tu peux pas, et que toute transposition ou comparaison avec un non-américain
est forcément nulle et non avenue. Bon, passons ...
Avant l'embarquement
Au film, puisque c’est le but de cette notule. Il raconte,
de façon à peu près exacte, hormis la scène finale, les faits d’armes du U-96, U
pour Unterseeboot et 96 pour le numéro de série. Un carton au début du film
nous situe le contexte, celui de la guerre totale entre les forces de l’Axe (le
Reich et ses alliés) et à peu près tout le reste de la planète. En 1941, les
Gaulois irréductibles qui résistent encore et toujours à l’envahisseur sont les
Anglais. Copieusement bombardés nuit et jour, mais ravitaillés par une noria de
bateaux américains (les USA sont officiellement neutres, plus pour longtemps).
Pour détruire ces convois protégés par des bateaux de guerre, le Reich décide
la construction d’une multitude de sous-marins chargés de les attaquer.
Quarante mille sous-mariniers allemands participeront à cette guerre invisible,
trente mille ne reviendront jamais au port.
Les premières scènes nous montrent le capitaine
accompagné du correspondant de guerre qui lui a été attribué se rendre dans un
bar-club-bordel de La Rochelle pour une dernière nuit de fiesta avant un départ
le lendemain matin. On constate que les Allemands sont de sacrés soiffards,
bourrés jusqu’au coma éthylique, et que la plupart sont très jeunes. Ces premières
scènes, « à l’air libre » sont visuellement réussies, avec à moment
donné un super plan-séquence lors d’une chanson de l’entraîneuse en chef de l’établissement
(Rita Cadillac).
Les trois heures suivantes (hormis une scène lors d’une
escale de ravitaillement à Vigo) vont se passer à l’intérieur du sous-marin.
Claustrophobes s’abstenir, les acteurs évoluent dans un milieu exigu, où la
promiscuité est la norme (fameuse scène de recherche de morpions par l’infirmier
de bord). Rigueur militaire oblige, malgré les jours, les semaines et les mois passés
en vase clos, on s’en réfère à l’incontestable hiérarchie. Le capitaine et le
chef machiniste sont à peu près les seuls à avoir une expérience maritime, et
on leur obéit sans moufter, malgré des décisions parfois pour le moins
hasardeuses et osées.
Les mêmes, quelques mois plus tard
Le but de la mission est de trouver et détruire le
maximum de bateaux qui viennent en convoi ravitailler les Anglais. Avec des
communications réduites au très strict minimum avec la hiérarchie militaire
(tout juste peut-on voir dans les quelques mètres carrés qui servent de mess
pour les gradés un portrait d’un dignitaire nazi (Donitz, chef de la Marine de Guerre ?),
symboliquement parcouru en permanence par une mouche à ver. On est dans le sous-marin
très loin de l’idéologie du régime, on essaye de faire le taf et de survivre. Tout
juste y a-t-il un officier nazi vrai de vrai, au début rasé de près avec son
uniforme rutilant mais qui finit très vite hirsute, comme tout le reste de l’équipage.
Le film a été tourné chronologiquement, tout le casting achève barbu (pour la
toilette et l’hygiène, il n’y a qu’une chiotte de quelques décimètres carrés). Et
ils ont ramassé de la flotte sur la frimousse en quantités industrielles. La technologie
sous-marine de l’époque faisait que le sous-marin passait la majeure partie de
son temps en surface, avec des types scrutant l’horizon sous les paquets de mer
à la recherche d’un bateau à torpiller. Les acteurs sont unanimes à dire que « Le
Bateau » n’était pas un film aux moyens hollywoodiens et que l’eau qu’ils
recevaient sur le museau provenait de lances à incendie et était dans le meilleur
des cas froide, voire glacée.
Comme l’Atlantique Nord est plutôt vaste, il se passe pas grand-chose pendant une heure, hormis la quête vaine d’une cible à torpiller. Seul objet flottant croisé, un autre sous-marin allemand (scène historiquement véridique). Et puis quand un convoi est visuellement détecté, y’a un gros souci qui s’appelle destroyer d’escorte. Les Américains étant technologiquement mieux dotés, ils ont de sonars qui permettent de détecter les sous-marins (qui ne peuvent guère dépasser les deux cents mètres de profondeur, sous peine d’être désintégrés par la pression) et sont dotés d’énormes grenades sous-marines, capables de couler les U Boot s’ils les touchent et à minima de les secouer très fortement si elles explosent à proximité. Les maquettes étaient montées sur vérins et les acteurs à l’intérieur ont eu droit à quelques séquences très agitées.
Dans cette épopée, quelques scènes sont marquantes. Un
take no prisoners lorsque le sous-marin coule un pétrolier et que les marins
qui se sont jetés à l’eau sont abandonnés (pas de place et de nourriture pour
des prisonniers) et un échouage à deux cent cinquante mètres de fond suite à un
bombardement par un avion alors que le sous-marin tentait de traverser le Détroit
de Gibraltar en restant en surface. Craquements de la structure, manque d’oxygène,
avaries à la pelle, et manœuvres désespérées du capitaine et du machiniste en
chef pour pas crever au fond de l’eau …
« Le Bateau » n’est pas un film de guerre
au sens strict du terme, les types sont là pour essayer de s’en sortir vivants,
la guerre n’est là que comme un environnement avec lequel on doit composer,
aucune allusion n’est d’ailleurs faite à ce qui se passe ailleurs dans le monde.
« Le Bateau » tient plutôt du film d’aventures qui se déroulerait dans
quelques mètres carrés, et les types qui filment, au plus près, forcément au
plus près des acteurs, accomplissent des prouesses pour les suivre, surtout
lors des montées d’adrénaline et des scènes de combat. Les relations entre les
protagonistes ne sont pas esquivées, même si la psychologie de la plupart des
acteurs n’est pas le but du film, on nous montre quand même leur relation avec
le monde extérieur réduite à la portion congrue (les photos de la famille, les
lettres écrites à la fiancée).
Même si dans sa version « courte », « Le Bateau » a parfois quelques longueurs, il se hisse sans problème sur le podium du sous-genre des films de sous-marins et côtoie les réussites dans ce domaine que sont « USS Alabama » ou « A la poursuite d’Octobre Rouge » …

