Aux armes etc ...
Parce que ce « Live » il faut le défendre.
Pas parce que c’est un bon disque en public, assez loin de là, mais parce que
c’est le dernier témoignage discographique acceptable d’un artiste hors normes,
auteur (paroles et musiques) de coups de génie comme personne avant lui et
certainement plus personne après. Et qu’on vienne pas chouiner avec la Sainte Trinité
des anars près de leurs sous (Brassens, Ferré, Brel), certes capables de
fulgurances d’écriture mais dont les musiques étaient comment dire … vous
m’avez compris.
Ecce Homo ...
Dans les années 80, Gainsbourg était devenu ce qu’il
avait toujours rêvé d’être. Une star. Davantage par un comportement social
erratique (quelques mois avant la sortie de ce « Live », il avait
scandalisé le monde libre en déclarant à la télé en direct vouloir fucker
l’encore nunuche (elle finira boulimique et complètement accro à la dope)
Whitney Houston), dernier dérapage incontrôlé à date d’apparitions publiques
douteuses. Ces provocations sous l’emprise des double pastis, c’est à peu près
la seule façon qu’avait trouvé ce timide complexé d’entrer le monde futile du
paraître. Lui qui avait commencé comme pianiste jazzy de bar, avant de se
lancer dans l’écriture à double sens (France Gall a mis des années à comprendre
de quoi parlait « Les sucettes »), dans l’anticonformisme (les
scandaleuses chansons de la fin des années 60 avec Bardot à son bras),
entretenait une fascination pour les stars anglo-saxonnes du rock.
Gainsbourg pouvait sortir des chansons sublimes
(pour lui ou pour d’autres, en général des femmes), deux grands disques dans
les seventies (l’ultra célébré « Melody Nelson » et surtout selon moi
le bien meilleur « L’homme à tête de chou »), ce grand public dont il
aurait aimé plus que tout avoir la reconnaissance ne remarquait que ses
frasques et provocs avinées. L’auteur Gainsbourg tombait (sombrait ?) dans
la facilité, le pochetron Gainsbarre faisait le buzz ... Le reggae, en
filigrane dans « L’homme à la tête de chou », était devenu la base
des piètres disques suivants (« Aux armes etc », « Mauvaises
nouvelles des étoiles ») dans lesquels il marmonnait des textes loin de
ses fulgurances d’écriture passées. En 1984, il venait de se découvrir une
nouvelle tocade musicale, le disco-funk (la fréquentation forcenée des
nightclubs parisiens). Et embauché dans la foulée des musiciens de studio
américains pour l’enregistrement de son nouveau disque, sous la conduite de
Billy Rush, guitariste et compositeur du sous-Springsteen Southside Johnny
(lesquels Southside et Billy Rush n’avaient d’ailleurs rien de disco ni de
funky). Le résultat de ces sessions sera « Love on the beat » (une
enfilade de titres sans intérêt, dont deux seulement étaient à sauver, surtout « Sorry
angel » et accessoirement « Lemon incest » avec fifille
Charlotte).
Gainsbourg & Billy Rush
Allez savoir pourquoi, ce disque sera son premier
vrai succès commercial. Avec logiquement une tournée organisée dans la foulée.
Gainsbourg, qui goûte peu le fait de se produire en public, prend cette fois-ci
la chose à cœur. A la surprise de ses connaissances il se met au vert, prend
des cours de chant pour pouvoir offrir un vrai spectacle, plutôt que la vision
d’un poivrot chantant faux et bredouillant dans sa barbe de trois jours des
textes incompréhensibles. Soyons clair. Arrêter les 102, et pousser quelques
vocalises n’a pas transformé Gainsbourg en Pavarotti. La diction est souvent
saccadée, et le souffle manque quand il faut tenir la note. Mais reste quand
même un répertoire mythique dans lequel il peut piocher.
Ce « Live » provient d’un mix de trois enregistrements consécutifs (comme « Made in Japan » de Procol Harum ou Deep Purple, je sais plus …) au Casino de Paris en Octobre 1985. Gainsbourg est entouré d’un groupe de musiciens américains, Billy Rush aux guitares, un certain John K. bassiste cherchant un peu trop la lumière, le méga-requin Stan Harrison qui a soufflé dans son sax derrière la Terre entière, le jeunot Gary Georgett aux synthés, les frangins Simms déjà repérés chez Madonna ou Bowie aux chœurs, et Tony « Thunder » Smith, enclumeur sans génie aux fûts. Parenthèse, c’est ce batteur venu du jazz qui est le plus problématique du lot, abusant de la grosse caisse quand on s’en passerait bien, et à la ramasse sur le reggae « Lola Rastaquouère ». C’est pas que tous ces ricains soient mauvais, c’est qu’ils sont totalement inadaptés au répertoire gainsbourgien, dont nombre de titres sont inspirés (voire plus) de pièces de la musique classique européenne. Les chansons ont souvent été réarrangées pour permettre à cet aréopage incongru de s’exprimer, et Billy Rush a supervisé la production du disque, en compagnie de Philippe Lerichomme. A voir ce qui sort des enceintes, on peut se douter que le producteur historique de Gainsbourg n’a pas eu le dernier mot au mixage.
« Live » se veut « dynamique »,
dans l’air du temps, avec prédominance pour un fonds sonore funky, ce qui
convient autant à Gainsbourg et son répertoire que la lecture d’Aleister Crowley
dans les écoles cathos tradi … Beaucoup de titres ont un rendu problématique surtout
ceux qui à l’origine reposaient sur une instrumentation minimaliste (« Dépression
au-dessus d’un jardin », « Marilou sous la neige », « L’eau
à la bouche », dans une moindre mesure « La javanaise »), d’autres
« bénéficient » d’arrangements de mauvais goût (« Lola Rastaquouère »
trop funky, « Nazi rock » trop rockabilly). Les titres issus de l’album
« Love on the beat » diarrhée funky aux textes d’une vulgarité crasse
sont atroces en version live (« Love on the beat », dix minutes en
intro, l’insignifiant « I’m a boy » et son solo de basse, le quasi
hard rock « Harley David son of a
bitch »). Seul rescapé de ce mauvais vinyle, la belle « Sorry angel »
tire son épingle du jeu.
Restent quelques immarcescibles classiques qui arrivent à surnager. « Initials BB » grâce (miracle !) à des arrangements revisités et réussis, une version accélérée de « Harley Davidson » où Gainsbourg est à la peine vocalement et qui de toutes façons ne pouvait pas remplacer le phrasé sexy, hautain et nonchalant de Bardot. La même remarque vaut pour l’intéressante version de « Bonnie and Clyde ». La reprise de l’antique scie « You rascal you » (« Vieille canaille ») est meilleure que la version studio et servira de base au duo à succès avec Eddy Mitchell.
Trois titres pourraient à eux seuls justifier l’achat
du disque. « Ballade de Johnny-Jane » que Gainsbourg chante
étonnamment bien, faisant oublier la délicatesse timide de Jane Birkin sur l’originale,
et avec pour une fois un arrangement musical sobre et de bon goût. Et ensuite
enchaînées (ici, mais pas sur les versions expended du disque qui reprennent le
tracklisting du concert) « My lady Héroïne » (Gainsbourg parfait vocalement
et un accompagnement classieux comme il dirait) et « Je suis venu te dire que
je m’en vais » (la plus belle de son répertoire ?) que les gros coups
de caisse claire de Smith ne parviennent pas à gâcher.
A l’écoute de ce disque, seuls les fans ultimes ont
pleuré de joie. Tous les autres ont noté, alors qu’ils s’attendaient au pire
vocalement, que ce sont les pros américains qui ont finalement saboté ce « Live »
…
Qui sera le testament artistique de Gainsbourg. La suite
(l’atroce « You’re under arrest ») sera l’œuvre de Gainsbarre …


