MARTIN McDONAGH - LES BANSHEES D'INISHERIN (2022)

 

J'avais un ami ...

… mais il est parti (« Au cœur de la nuit », Téléphone 1980). En fait, il est pas parti, l’ami. Mais il veut plus être ami …

Martin McDonagh

« Les banshees d’Inisherin », c’est l’histoire d’une amitié de toujours qui part en vrille. Les deux ex-amis, ce sont Pàdraic Súilleabháin (retenez bien le nom, c’est tellement compliqué que c’est la dernière fois que je l’écris) et Colm Doherty. L’histoire se déroule dans une petite île (fictive) au Nord-Ouest de l’Irlande en 1923, alors que la guerre civile (entre Irlandais du Nord qui souhaitent être rattachés à la Couronne, et les indépendantistes de l’IRA) va prendre fin. Le contexte historique sert juste à situer l’époque, les quelques dizaines de gens qui sont sur cette petite île, ne vivent la guerre que par le bruit des canonnades sur l’île voisine plus grande, ou lorsque l’unique flic de la petite île annonce qu’il va y aller pour renforcer les pelotons d’exécution.

Pàdraic est interprété par Colin Farrell et Colm par Brendan Gleeson, la réalisation est assurée par Martin McDonagh. McDonagh possède la double nationalité (britannique et irlandaise), est surtout connu comme dramaturge avant de mener de front une carrière derrière la caméra. Il a déjà réuni Farrell et Gleeson pour « Bons baisers de Bruges » (pas vu) et a été acclamé pour son très bon « Three billboards, les panneaux de la vengeance ». Pour « Les banshees … » il réalise, co-produit et écrit le scénario.

Farrell & Gleeson

Je vais pas y aller par quatre chemins, « Les banshees … » est un des deux meilleurs films de cette première moitié de décennie (pour ceux que ça intéresse, et même si ça vous intéresse pas, l’autre est « Leila et ses frères » l’immense fresque familiale et sociale de l’Iranien Saeed Roustayi). Et pourquoi ? Je vais vous le dire comme dirait l’écrivain de la prison de la Santé …

« Les banshees … » a été tourné pendant le Covid sur deux petites îles irlandaises. Qui par nature offrent un décor magnifique. Et McDonagh va filmer ces lieux escarpés et battus par les vents comme John Ford filmait ses westerns dans Monument Valley. Et c’est pas une comparaison jetée au hasard pour justifier la qualité des images, McDonagh l’a revendiqué. Les personnages tout petits au milieu des paysages immenses, le cadrage 1/3 de terre pour 2/3 de ciel, et d’entrée le premier plan identique au premier (et au dernier) de « La prisonnière du désert », caméra dans une bicoque en pierre, un personnage qui ouvre la porte et sort, sa silhouette se découpant en contre-jour.

Le type qui sort c’est Pàdraic (Colin Farrell donc, vous savez le beau gosse abonné aux blockbusters du début des années 2000, ici méconnaissable). Il a la quarantaine fatiguée d’un paysan irlandais, et part comme tous les jours à quatorze heures pétantes chercher dans la petite ferme voisine son pote Colm (de dix-quinze ans son aîné) pour leur quotidienne virée au seul bar de la petite île où ils s’envoient jusqu’à plus soif des pintes de bière brune en causant de tout et de rien. Sauf que là, lorsqu’il frappe à la porte, Colm ne répond pas, Pàdraic jette un coup d’œil à la fenêtre et voit son poteau assis sur une chaise, l’air ailleurs.

Condon & Keoghan

On le voit à son attitude, Pàdraic est pas un prix Nobel en puissance. C’est un gentil garçon un peu benêt pour rester gentil. Son pote qui l’accompagne pas, ça le perturbe, il va au bar tout tracassé et la bière a du mal à passer. Ça va encore plus se compliquer pour sa pauvre petite tête pas bien pleine quand Colm va arriver, s’assoir seul et dire à Pàdraic venu aux nouvelles, qu’il en a sa claque de le voir et qu’il ne veut même plus lui adresser la parole.

Le brave Pàdraic en est tout retourné, et lorsqu’il arrive chez lui dans la petite ferme qu’il partage avec sa sœur Siobhan (Kerry Condon), il en est malade, en perd l’appétit en demande conseil à sa frangine, paysanne certes, mais la personne la plus instruite de l’île (pensez, elle lit des livres).

A la première occasion, le lendemain, sous l’œil effaré du patron du rade et des piliers de comptoir qui comprennent pas pourquoi les deux inséparables ne se parlent plus, Pàdraic tente de renouer le dialogue et se fait à nouveau rabrouer. Colm a l’impression de perdre son temps avec un demeuré bourré, il a envie d’autre chose, il se fait vieux, et son truc, ce serait d’écrire une chanson (il joue du violon), une de ces ballades tristes irlandaises qui serait un témoignage de son passage dans ce monde. Le gentil Pàdraic la ramène pas, parce que Colm est bien plus massif et balèze que lui, mais il en est définitivement retourné, et finit par picoler avec Dominic (Barry Keoghan), la vingtaine, simplet à plein temps de l’île, fils du seul flic du bled, qui le tabasse régulièrement, et bien pire encore est-il sous-entendu …


Mais l’amitié c’est l’amitié et Pàdraic va tout faire pour renouer avec Colm. Sauf que ça va tourner vinaigre. Colm devient menaçant et promet de s’auto-mutiler d’un doigt à chaque fois que Pàdraic lui adressera la parole. Evidemment, entre le benêt bavard et l’auto-supplicié, l’escalade va vite survenir … sous l’œil et la silhouette tout de noir vêtue d’une vieille femme de l’île, prophétesse-jeteuse de sorts, descendante réelle des imaginaires banshees, d’où le titre du film. Pour ceux qui auraient pas l’intégrale de Siouxsie, rappelons qu’une banshee est un esprit, généralement doté d’une apparence de vieille femme, qui annonce aux gens des morts qui vont survenir dans leur entourage. Cette vieille femme de l’île fout la frousse à Pàdraic qui se cache derrière les murets de pierre pour pas la croiser, ce qui ne l’empêchera pas de se voir annoncer qu’il va y avoir deux morts sur l’île. Et on verra la silhouette tout en noir avec sa pipe de marin au bec lors des situations les plus tendues du film.

« Les banshees … est le genre de film dont il ne faut pas spoiler le final, parce que si tout semble réglé, irréversible, rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre …

Surtout que si l’intrigue principale est celle d’un drame sombre à peu près en huis clos, « Les banshees … » laisse une grande place à l’humour. Le plus souvent noir, parce que et les acteurs principaux et les personnages secondaires (le patron du bistrot et son pote, la postière, le curé, le flic), habitués à l’immuable, se voient confrontés à des événements peu ordinaires, ont beaucoup de mal à assimiler tous ces changements. La première scène de confesse de Colm est plus drôle à elle seule que l’intégrale des « Don Camillo », la curiosité maladive de la postière qui ouvre et lit toutes les lettres qui arrivent sur l’île, les discours nonsensiques du simplet qui contrastent avec les réalités qu’il aborde ingénument, …

Tous les personnages du film sont profondément humains, attachants. Sensibles derrière leur aspect fruste. Se posent à leur niveau des questions cruciales existentielles. Colm qui se voit vieillir et donc s’approcher de la mort entend avant qu’il soit trop tard se consacrer à la musique, sa passion refoulée. Siobhan, seule sensée au milieu des doux (ou pas) dingues qui l’entourent, lassée de leur puérilité, va plier les gaules et aller bosser sur la « grande » île d’à côté. Pàdraic une fois seul au milieu de ses animaux (ses deux vaches, son cheval de trait et son ânesse naine qui aura un rôle crucial dans l’intrigue, comme le chien de Colm) et perturbé par tous ces événements qui bouleversent son train-train va peu à peu perdre sa gentille bonhommie, le simplet Dominic va se confronter à sa misère sexuelle (sa déclaration à Siobhan est une scène fabuleuse).


« Les banshees … » est très écrit, repose sur des scènes de tête-à-tête entre les quatre acteurs principaux. Qui trouvent peut-être là chacun le rôle de leur vie (tous les quatre ont été nominés pour un Oscar, fait assez peu commun pour être souligné). Mention particulière à Colin Farrell, le plus présent à l’écran. Il est pas au-dessus du lot, mais c’est le plus connu, et ce rôle à total contre-emploi eu égard à ses films précédents constitue une prise de risque artistique qui mérite d’être notée …

Curiosité temporelle : le lieu où de longues scènes font s’accumuler les tensions est le petit troquet où se retrouvent les protagonistes principaux. Exactement comme dans l’excellent « As bestas » de Sorogoyen, les deux films sont sortis à quelques semaines d’intervalle …

Témoin de la maniaquerie réaliste de McDonagh et de ses acteurs : Brendan Gleeson a appris à jouer du violon et c’est lui qui a réellement composé (paroles et musique) « sa » chanson dans le film (en fait, juste un couplet et le refrain). Et on le voit accompagner une chanteuse locale dans le troquet pour une version du classique du folklore irlandais « I’m a man you don’t meet everyday » (présente – évidemment - sur le second disque des Pogues).

« Les banshees d’Inisherin » est un film flamboyant, et pas seulement à cause de son final (spoil) …