En 2003, Pixar commence à devenir un empire au sein
de l’Empire Disney. La firme à l’origine rachetée par Steve Jobs à George
Lucas, est passée du rang de boîte à fabriquer des ordinateurs haut de gamme, à
une filiale de Disney spécialisée dans l’animation de synthèse. Et dont les
premières productions, « Toy Story 1 & 2 », « 1001
pattes », « Monstres et Cie » surpassent (tant artistiquement
qu’en succès publics) ceux de la maison mère, engluée dans des suites qui
courent après le succès des films originaux (« La belle et le clochard
2 », « Cendrillon 2 », « Les 101 dalmatiens 2 »).
Andrew Stanton
Stratégiquement pour le groupe Disney, le gros coup
à venir doit être une nouvelle production Pixar, « Les
Indestructibles », des sortes de super-héros Marvel, revus en mode famille
dysfonctionnelle et images de synthèse.
Pixar, dans ses débuts, c’est organisé autour de
trois tètes pensantes au niveau artistique et créatif, John Lasseter, Lee
Unkrich et Andrew Stanton. C’est ce dernier qui sera officiellement
coréalisateur de « …Nemo » (avec Unkrich), de fait, c’est lui qui fera la
plus grosse partie du boulot (supervisant scénario, équipes d’animations et
d’effets spéciaux, et principal réalisateur).
Avant les fonds d’écran verts et le tout numérique,
l’animation était le seul domaine visuel qui pouvait transformer le rêve et
l’imagination en réalité visuelle. On pourrait s’imaginer une bande de potes
autour de bonnes bouteilles et trouvant l’inspiration en fin de soirée au fond
des verres … tu parles, Pixar c’est réglé comme du papier à musique, et plutôt
sur le mode multinationale – chef de projet que sur le mode téquila – gin fizz.
Faire un film d’animation qui se passe sous l’eau,
c’est pas original ou nouveau. « La petite sirène » chez Disney en
89, et de toutes façons dès l’ouverture du 1er Disneyland (1955 en
Californie, ce qui ne rajeunit personne), il y avait une attraction sous-marine
(avec une machine étanche et amphibie en forme de sous-marin sur rails qui
faisait virtuellement visiter les fonds marins, occupés entre autres par de
vraies jeunes filles déguisées en sirène, qui avaient beaucoup plus de succès
que les poissons en plastoc au milieu desquels elles évoluaient).
Nemo & Marin
Mais chez Pixar on est maniaque. La demi-douzaine de
personnes en charge de la partie artistique commencent par visiter la station
d’épuration de Sydney, où a lieu une partie du final, et ensuite les reste de
la ville (ne pas croire que la représentation de Sydney a été faite à partir
d’une carte postale). Ça c’était la partie divertissante des repérages et mise
en condition. Parce que la même équipe s’est retrouvée en mode commando au
large de Monterey (Californie) pour des séances sous-marine (et tous, loin s’en
faut, n’étaient pas adeptes de plongée), afin de visualiser la luminosité du
milieu, la flore, la faune (la façon de se déplacer de différentes espèces de
poissons a été longuement examinée), amasser de visu toutes les infos
nécessaires à rendre crédibles et naturelles les animations.
Ensuite il faut intégrer tout ça dans un scénario,
et s’amuser à rajouter des allusions subliminales à d’autres films,
généralement de la maison Disney-Pixar, mais pas seulement. Ça va de l’évident
(Nemo, comme le capitaine de Jules Verne le film commence comme
« Bambi » par la mort de la mère, il y a un séjour dans une baleine
comme dans « Pinocchio ») jusqu’au totalement cryptique (quelques
mesures de la musique de « Psychose » lors de l’apparition de la
petite nièce du dentiste, certains bateaux dans le port qui comportent le
prénom des types qui les ont dessinés, le « chef » des requins
s’appelle Bruce, comme avait été baptisée par l’équipe de Spielberg la maquette
du requin dans « Les dents de la mer », une pub pour le film
« Les indestructibles » qui sortira l’année suivante sur la page d’un
magazine chez le dentiste, une figurine de Buzz l’Eclair sur une étagère, …).
Nemo & Dory
« Le monde de Nemo » est un film d’action
aquatique. Nemo est un petit poisson-clown, né d’un œuf rescapé de l’attaque
d’un barracuda sur l’anémone de mer qui abrite son père, Marin, sa mère et leur
future progéniture. La mère, tentant de sauver ses œufs, y laissera sa peau
(hors champ, le public cible c’est les chères petites têtes blondes, on est
chez Pixar, pas chez Wes Craven), et le petit Nemo naîtra avec une nageoire
plus courte que l’autre. Marin chouchoutera son unique rejeton, ne consentant
lorsqu’il en aura l’âge qu’à le laisser aller à l’école après moultes
recommandations précautionneuses. Evidemment, Nemo pour impressionner ses
collègues, s’approchera d’un bateau et se fera capturer par un plongeur, un
dentiste que le mettra en compagnie d’autres de ses prises dans son grand
aquarium, avec pour projet d’en faire le cadeau d’anniversaire de sa petite
nièce, tortionnaire sadique qui a vite fait de dégommer tous les poiscailles
que Tonton lui offre. On suivra en parallèle les tentatives d’évasion de la
troupe de l’aquarium et la recherche désespérée de Marin, aidé par Dory, son
amie fofolle et amnésique, pour retrouver et sauver son fils.
« Le monde de Nemo » se déroule à un
rythme effréné, les gentils doivent faire face à une multitude de méchants (des
requins au milieu d’un champ de mines, une lamproie dans les abysses, des
champs de méduses, des mouettes affamées, …), trouvant aussi des alliés
précieux (des tortues dans un courant marin, une baleine, un pélican, …). Les
effets comiques annulent l’aspect anxiogène des situations, et évidemment tout
est bien qui finit bien.
« Le monde de Nemo » n’est pas seulement
un film d’animation à cent à l’heure. Visuellement, c’est magnifique, notamment
la représentation toute en réalisme stylisé du milieu aquatique. Tout ce qu’on
voit à l’écran est méticuleusement travaillé, et l’arrière-plan est aussi
détaillé que les « personnages » principaux.
Jaws
Pour terminer, et parce que c’est la période, une
recette d’utilisation du film en période de fêtes, lorsque la marmaille
familiale ou des amis commence à être remuante. Mettez-leur le film à la télé,
et ils vous foutront la paix pendant une heure et demie, ce qui laissera le
temps de faire chauffer le tire-bouchon entre adultes bien élevés. Attention,
c’est du one shot, si vous retentez le même coup le Noel suivant, les petits
salopiauds braillards auront vite fait de s’apercevoir qu’ils l’ont déjà vu ce
truc, et faudra trouver autre chose pour les occuper …
Ce qui prouve que « Le monde de Nemo » est
un film qui ne s’oublie pas, et donc un grand film …
Euh, non … « Raw like sushi », c’est un disque,
comme son interprète, quelques peu disparus des radars. Qui a cependant eu un
beau succès à la fin des 80’s, grâce à quelques titres bien foutus et novateurs
(pour l’époque), et au charisme de la Neneh.
Neneh Cherry, elle a d’abord un nom connu. Le même
que celui du jazzman Don Cherry. Qui n’est pas son père, mais son beau-père
(Neneh naquit de deux artistes, une mère suédoise et un père du Sierra Leone).
Elle s’est lancée tôt dans la musique, dans un oubliable et fort heureusement
oublié groupe de jazz-funk, Rip Rig and Panic, dont elle était la chanteuse.
Sous l’influence d’un premier mari vite révoqué, elle participera à d’autres
obscurs projets, avant de rencontrer l’homme de sa vie, Cameron McVey. Une
digression Closer qui a son importance ici.
Alors, oui, le disque est au nom de Neneh Cherry,
c’est elle en photo sur la pochette (sexy mais pas nunuche, allure et regards
déterminés genre « vous pouvez toujours me mater, mais n’essayez pas de me
toucher »). La musique de Neneh Cherry n’a rien à voir avec le jazz de
beau-papa, rien à voir avec le rock, rien à voir avec le passé (elle a commencé
au début des années 80, avec le post-punk, et n’a pas remonté l’écheveau).
Elle a succombé au rap (elle se débrouille pas mal,
en fout dans tous ses titres, quand bien même certains auraient pu s’en passer,
enfin, c’est mon avis), et fréquente des bidouilleurs de synthés, des DJ’s, des
programmeurs. Son disque est fait essentiellement avec des machines, des
programmations, des boucles, des samples. La Neneh n’est que la partie visible
de l’iceberg. Elle chante, écrit les paroles, et a son (petit) mot à dire sur
la musique. Les hommes de l’ombre derrière cette rondelle sont lorsqu’elle est
sortie à peu près des inconnus. Mais qui ne vont pas le rester. Le plus
présent, c’est son mec, McVey, sous le pseudo de Booga Bear. Au casting des
titres, on trouve aussi Tim Simenon (pseudo Bomb The Bass), Mark Saunders
(qu’on retrouvera plus tard à la production de Cure, Tricky, Lydon, et des
remixes pour Depeche Mode, Bowie, …), Nellee Hooper (créateur et tête pensante
de Soul II Soul, collaborateur occasionnel de Björk, Madonna, U2, No Doubt, …),
DJ Mushroom (Andy Wowles de son nom, homme de l’ombre de Massive Attack), et
quelques autres moins connus.
Neneh Cherry & Cameron McVey
Allez voir leurs bios et vous verrez que la plupart
sont nés ou vivent à ce moment-là à Bristol. Et qu’ils seront partie prenante
dans la scène dance-electro-machin qui va éclore au début des 90’s avec Soul II
Soul, Massive Attack, Portishead, Propellerheads, Tricky, Roni Size et consorts
(ou pas) …
Ceci posé, il faut avoir l’oreille fine ou
l’imagination débordante pour trouver beaucoup de similitudes entre Neneh
Cherry et ces gens-là. Ce « Raw like sushi », c’est de la
chansonnette basique, avec du rap, et des machines à la pointe du progrès
générant les sons qui vont avec (le progrès).
Hasard ou pas, les trois meilleurs titres sont les
trois premiers du disque, et en plus, rangés par ordre décroissant de qualité.
En éclaireur, « Buffalo stance », le hit majeur de la rondelle. Une
intro à la « Smoke on the water » de qui vous savez (et si vous savez
pas, shame on you), les « instruments » arrivent les uns après les
autres, du rap sur les couplets et un court refrain très mélodique (les Red Hot
Chili Peppers n’ont rien inventé sur leurs meilleurs titres). « Manchild »,
joli succès aussi, est très pop, avec ses arrangements de fausses cordes, le
passage rappé ne concerne qu’un court pont. « Kissed on the wind »
sort aussi du lot, même si qualitativement, on est descendu de plusieurs
étages. Le gimmick de l’intro parlée en espagnol amuse vingt secondes, un gros
tapis de percussions mène la danse, et on trouve quelques intonations à la
Madonna.
Madonna dont il sera aussi question (on est plus
près du plagiat que de l’inspiration) sur « Inner City Mamma », très
proche, jusque dans le chant de ce que faisait la Cicconne avant « Like a
virgin ». Autre superstar de l’époque, Michou Jackson, dont les gros beats
funky semblent l’inspiration majeure de « Outré-Risqué Locomotive »
(??). Sinon, on a droit à un follow-up de « Buffalo stance », ça
s’appelle « Heart », c’est conduit par un rap piaillé dans les aigus,
et ça fait mal aux oreilles. Sont également de la revue une prévisible ballade
(« Phoney ladies »), un titre 100% rap (« The next
generation ») on s’en doute assez loin de Public Enemy, c’est rien de le
dire mais ça va mieux en le disant. A l’opposé « Love ghetto » est
totalement chanté mais trois fois hélas, ne vaut pas tripette.
Ce disque est sorti en 88 sous deux formes. Une
version vinyle de dix titres, largement suffisante. Et une version Cd, qui
comme il restait de la place, nous gâte avec quatre titres supplémentaires, un
inédit oubliable et trois remix des trois meilleurs titres qui prennent un
malin plaisir à les dé(cons)truire, les transformant en bouillasse sonore peu
ragoûtante. Que ce soit en format vinyle ou cd, « Raw like sushi » ne
tient pas la route sur la longueur, et sur la durée, a tout de même pris un
sacré coup de vieux …
« Raw like sushi » obtiendra malgré tout des
critiques favorables, se vendra bien, boosté par ses trois singles. Diminuée
par la suite par la maladie de Lyme, Neneh Cherry mettra sa carrière en très
gros pointillés, réussissant seulement à revenir dans les charts en 1994 grâce
à son très bon duo avec Youssou N’Dour (« Seven seconds »).
Comment rafler trois Oscars avec un film réalisé et
scénarisé par deux inconnus, avec un casting d’inconnus, voire d’acteurs
amateurs ? Ben, dans le cas de « La déchirure », prendre comme
point de départ des faits réels et s’y tenir (plus ou moins, on y reviendra).
Et puis, autre chose. Faut quelqu’un pour croire à
un projet. Dans le cas de « La déchirure » (« The killing
fields » en V.O., ce qui est nettement plus raccord avec l’histoire),
celui qui va tenir l’affaire à bout de bras, il s’appelle David Puttnam. Un
producteur anglais qui enchaîne les succès au box-office (« Bugsy
Malone », « Les duellistes », « Midnight express »,
« Les chariots de feu », « Local hero », …). Il a vaguement
entendu parler d’un certain Sydney Schanberg, qui obtenu le prestigieux Prix Pulitzer
en 1976 pour ses reportages sur le Cambodge lors de l’arrivée au pouvoir des
khmers rouges. Trois ans plus tard, un entrefilet dans la presse annonçant que
Schanberg a retrouvé son guide (aujourd’hui on appelle ça un fixeur) cambodgien
lors de cette période, avec tout l’aspect mélodramatique qui accompagne les
retrouvailles entre le journaliste et celui que l’on croyait mort, donne à
Puttnam l’idée de faire un film sur cette histoire.
Ngor, Waterston & Joffé
Il faudra cinq ans pour que son projet de film se
matérialise. Mais Puttnam est obstiné. Et quand un type de ce calibre passe un
coup de fil, on répond et on écoute. Il lui faut un scénariste, un réalisateur
et des acteurs. Sauf que les stars contactées taperont en touche. Sujet trop
d’actualité, trop brûlant, et surtout passé sous silence dans les pays
occidentaux. Pour le scénario, il se rabattra sur un inconnu, qui écrit pour
des séries Tv anglaises, Bruce Robinson. Qui sent qu’il a là la chance de sa
vie, bosse comme un forcené (se rend à Bangkok et à proximité de la frontière
cambodgienne, rencontre Schanberg et son guide Dith Pran, …) et pond trois cents
pages. Côté réalisation, Puttnam contacte Costa-Gavras, Louis Malle, Jacques
Demy (?), et discute même le coup avec Kubrick. Refus poli. Il va alors
recruter un réalisateur dont les parents sont français, et qui grouillote lui
aussi dans les séries Tv, le parfait inconnu Roland Joffé. Lequel est sommé de
s’inspirer de trois films : « La bataille d’Alger »,
« Apocalypse now » et « Rome ville ouverte ».
Pour les acteurs, refus poli de Puttnam pour le rôle
de Schanberg des propositions de Warner, qui avait signé pour la distribution
du film et avait sous le coude des gens comme Dustin Hoffman ou Roy Schreider.
Puttnam imposera un autre inconnu, Sam Waterston (à son actif un petit second
rôle dans « La porte du Paradis »), surtout pour une similitude
physique avec Schanberg. Deux autres inconnus du grand public, Julian Sands et
John Malkovich, complèteront les rôles des journalistes américains. Pour Dith
Pran, des centaines d’acteurs le plus souvent amateurs sont testés, et Puttnam
arrête son choix sur Haing S Ngor, toubib à Los Angeles, et qui a fui lui aussi
le régime khmer (il gagnera l’Oscar du second rôle). Le tournage se fera en
Thaïlande. La préparation du film aura duré cinq ans.
Sainds & Malkovich
Un budget conséquent pour l’époque est amené par
Puttnam, un flot d’images est enregistré, avec selon Joffé de quoi faire six
films différents sur cette histoire. La version choisie, d’une duré initiale de
quatre heures, sera réduite quasiment de moitié au montage.
C’est pour cela que le début du film fait intervenir
une voix off, qui présente « l’environnement ». Parce que quelques
rappels historiques s’imposent. Les Américains viennent de se faire salement
secouer au Vietnam, sont à l’intérieur en plein Watergate, et de ce fait la
révolution communiste essaie de s’étendre aux pays voisins. Principale cible,
le Cambodge, où un gouvernement corrompu et mal aimé tente de survivre. Soutenu
mollement par quelques soldats américains qui y disposent de bases militaires. Les
khmers progressent, armée de bric et de broc recrutée dans les campagnes
(beaucoup de femmes et des enfants, certains pas plus hauts que leur
kalachnikov). Quand la capitale Pnom Penh est menacée, les Américains décident
d’intervenir, et envoient un de leurs gros bombardiers déverser des tonnes de projectiles
sur un village censé être le QG des khmers. Pas de bol, l’avion se trompe de
cible, et bombarde un autre patelin (Neak Loeung). Officiellement, des dizaines
d’américains tués et de centaines de civils cambodgiens.
Cet évènement est le début du film. Devant les
atermoiements de l’état-major US, Schanberg et Dith Pran décident de s’y rendre
en soudoyant des militaires cambodgiens. Ils vont voir les résultats du
carnage, et une fois rejoints par d’autres journalistes finalement amenés par
l’armée américaine, se retrouver en première ligne face à la progression des
khmers rouges. De retour à Pnom Penh déjà infiltrée par les khmers (attentats),
les trois journalistes et Dith Pran sont témoins de la débandade du régime
officiel. L’ambassade américaine est évacuée, y compris la femme et les enfants
de Dith Pran. Lui et les journalistes restent, assistent à la chute de la
capitale, et se réfugient à l’ambassade de France, dernière ambassade
occidentale en poste, avec des civils cambodgiens proches du régime déchu. Sauf
qu’ambassade ou pas, quand t’es encerclé, faut dealer. Les khmers laisseront
sortir tous les ressortissants étrangers, par contre les Cambodgiens devront se
rendre. Les journaleux essayent bien dans des conditions précaires de
bidouiller un faux passeport à Dith Pran, ça foire, eux peuvent partir et lui
est obligé de se rendre aux khmers rouges. C’est la première partie du film.
La seconde verra Dith Pran « réinséré » dans
les camps de travail (ou de concentration, au choix), se faire passer pour un
paysan inculte (le régime khmer élimine tous les « intellectuels » et
il en faut pas beaucoup pour passer pour un intellectuel), tenter de s’échapper
à travers les « killing fields », ces charniers à ciel ouvert où sont
entassés les cadavres des « opposants » (trois millions de morts sur
sept millions d’habitants du Cambodge pendant la « révolution »), se
faire reprendre, gagner la confiance d’un petit chef khmer, qui sentant l’épuration
du Parti arriver, lui confie son gosse, quelques dollars, et un plan sommaire
de la région pour l’aider à gagner la frontière thaïlandaise. L’épilogue verra
les retrouvailles quatre ans après leur séparation de Schanberg et Dith Pran.
Comme Joffé l’avait filmé, on peut faire beaucoup de
choses avec un tel scénario et quelques moyens.
Le bilan est globalement positif, comme ils disaient
en ces temps-là. Sont bien rendus le capharnaüm total dans les milieux occidentaux,
les ambassades notamment, des scènes de bataille réalistes (matériel loué à l’armée
thaïlandaise, ça tombe bien, c’est du matériel US, aide – a minima - d’instructeurs
militaires américains pour les combats). Scènes impressionnantes (beaucoup de
figurants) de l’exode des habitants de Pnom Penh qui vont se faire « rééduquer »
dans les campagnes. Visions de chantiers pharaoniques (et sans aucun sens) des
camps de travail, dans des carrières d’argile ou des rizières, entassement de
milliers de faux cadavres dans les killing fields. Une évasion vers la
Thaïlande où il faut traverser des villages pulvérisés par la guerre civile et
inhabités, échapper aux patrouilles khmères, éviter de se faire sauter sur une
mine (tous les fuyards ne s’en sortiront pas), … Chaos total chez les « révolutionnaires »
où une gamine d’une quinzaine d’années a droit de vie et de mort sur les
centaines de « rééduqués » du camp, purges « idéologiques »
à tous les niveaux chez les khmers, séances de lavage de cerveau sur des gamins
tout juste en âge de marcher, …
Les killing fields
Une séquence extraordinaire, lorsque les
journalistes et Dith Pran se font capturer par une escouade khmère. Les occidentaux
se retrouvent avec le canon des flingues sur la tempe, pendant que Dith Pran,
mains jointes, essaye de négocier leur survie avec celui qui est leur chef. Cette
discussion (quelques autres aussi plus tard) n’est pas traduite ou sous-titrée,
on comprend rien et on sait pas ce qui va se passer. C’est fait exprès, y’a pas
un bug technique, Joffé a voulu mettre le spectateur en « situation »,
à la place des journalistes, qui ne savent pas s’ils vont se faire dégommer ou
être relâchés.
Quelques couacs aussi. Cette histoire d’amitié et de
reconnaissance éternelle est quelque peu enjolivée. Schanberg n’avait guère d’estime
pour Dith Pran, le traitait plutôt dans la vraie vie comme du poisson pourri,
jusqu’à ce que le cambodgien lui sauve la vie. Une scène aussi, guère
convaincante, n’a jamais eu lieu. Celle où Malkovich, vient, sorte de
conscience à la Jimini Cricket, faire la morale à Schanberg le jour où celui-ci
reçoit le Prix Pulitzer. Le plus gros foirage est la scène des retrouvailles,
pathos larmoyant totalement surfait avec en fond sonore (what else ?) le « Imagine »
de Lennon (alors que les reste de la bande musicale est plutôt bon, signée en
grande partie par Mike Oldfield).
Malgré ces quelques réserves, « La déchirure »
(quel titre imbécile en français !), est un grand et bon film, avec en
toile de fond le terrible régime de Pol Pot, peu utilisé par le cinéma …
25 Février 1957. Séances d’enregistrement de
« That’ll be the day », paru cinq mois plus tard. 3 Février 1959. Mort de Buddy Holly dans un
crash d’avion. En comptant large, 23 mois de « carrière ». Enfoncés
Hendrix, Cobain, et tous les crucifiés du Club des 27 (de toutes façons Holly
n’avait que vingt deux ans). Question reconnaissance posthume, Holly bat tous
les records.
Parce que parmi ceux qui l’ont comme référence
primordiale, y’a du lourd. Du très lourd.
Buddy Holly & the Crickets
Bob Dylan. Dans son discours (qu’il a envoyé, il a
pas daigné se déplacer) à l’occasion de la remise du Prix Nobel de littérature
(2016), il cite comme influence majeure (en lieu et place de tous les Guthrie, Seeger ou Leadbelly auxquels on était en droit de s’attendre) Buddy Holly. Il explique
qu’à dix sept ans, il a fait 150 bornes pour le voir en concert, deux jours
avant sa mort. Et qu’il a ressenti pendant le show l’émotion musicale de sa
vie, que c’est grâce à Buddy Holly qu’il a voulu écrire des chansons et les
jouer sur scène.
Les Beatles. Un certain John Lennon, traumatisé par
son second (et dernier) disque (l’éponyme « Buddy Holly ») se fait le
même look que lui, (coupe de cheveux et binocles) et baptise le premier groupe
qu’il forme avec McCartney les Silver Beetles, en hommage aux Crickets, les
accompagnateurs de Buddy Holly. Les Beatles reprendront « Words of
love » sur « Beatles for sale » leur quatrième disque.
Les Rolling Stones. Leur troisième single anglais
est une reprise de « Not fade away » (numéro 3 des charts). C’est
aussi leur premier single paru aux Etats-Unis.
C’est pas tout. De tous ceux que l’on qualifie de
« pionniers » du rock, Buddy Holly est un des très rares (avec le
Johnny Burnette Trio) à opérer avec un backing band attitré, les Crickets. Qui
faisait qu’il pouvait sortir des disques sous son nom propre ou avec son groupe
(de toute façon, c’étaient les mêmes qui l’accompagnaient). Seul Rod Stewart a
fait aussi bien voire mieux à l’époque des Faces, dont il était le chanteur
(chez Warner), les mêmes Faces l’accompagnaient sur ses disques solo (chez
Mercury). Buddy Holly, en « solo » ou avec les Crickets, était chez
MCA.
Buddy Holly
Plutôt pingre, la vénérable maison ricaine. Ce
« Chirping Crickets » dure 26 minutes pour 12 titres. Ce qui aurait
pu laisser de la place pour rajouter quelques singles dont le Holly n’était pas
avare (un tous les deux mois en moyenne, et pas des bouche-trous). Pour ne rien
arranger à l’histoire, ce disque est doté d’une pochette assez repoussante.
Certes, Buddy Holly et ses copains n’étaient pas des sex symbols (on leur
donnerait cinquante balais chacun), mais j’espère qu’ils ont pas payé le photographe.
Avec en plus d’avoir l’air totally neuneu, il manque un morceau de la tête à
celui à gauche de Buddy Holly (en fait non, après avoir vu plusieurs photos sur
le Net, il avait une coiffure vraiment très étrange) …
Mais comme un disque, belle pochette ou pas, c’est
surtout fait pour être écouté, il y a quoi à se mettre entre les oreilles dans
« The chirping Crickets » ? Au moins cinq classiques du
binoclard. Avec par ordre d’apparition « Oh boy » (rockabilly aux
relents de gospel), « Not fade away » (transposition en encore plus
saccadée du Diddley beat), « Maybe bay » (quintessence du Buddy Holly
style, premier génie pop ever, du Beatles avant l’heure), « It’s too
late » (grille d’accords éternelle pour chialer dans sa bière parce la
baby elle s’est barrée), et l’imputrescible « That’ll be the day »,
un des classiques absolus du rock des 50’s.
Ce qui permet de se rendre compte de plusieurs
choses. Buddy Holly était un compositeur de génie, et un chanteur étonnant,
vocalement limité à bien des égards, des limites qu’il arrive à compenser par
un élan juvénile (on y va, on fonce, on verra bien …), participant à la
création de ce phrasé approximatif à base de hiccups et de changements
incessants d’octaves, que l’on trouve souvent dans le rock des pionniers.
Autre chose dont on se rend compte. Les trois-quarts
des titres sont cosignés par Norman Petty, également producteur exécutif. On a
longtemps vu dans Petty une sorte d’escroc à la Colonel Parker. Sauf que
contrairement au faux bidasse d’Elvis, Petty avait déjà un petit nom dans le
music business, ayant travaillé avec notamment Roy Orbison et
« découvert » le tout jeune Waylon Jennings qui intègrera la dernière
version des Crickets (et a eu la bonne idée de céder sa place dans l’avion qui
allait se crasher au Big Bopper). Bon, sinon Petty s’est paraît-il bien gavé
abusivement de droits d’auteur, mais son travail en studio est incontestable,
et il n’est pas stupide d’affirmer (tendance générale) que sans Norman Petty,
il n’y aurait pas eu de Buddy Holly, ou du moins pas à ce niveau-là.
Parce que Holly est un défricheur. Et un
traditionnaliste à la fois. Défricheur parce qu’il a introduit dans le rock des
fifties, un caractère mélodique inédit, séparé, voire déconnecté de l’aspect
rythmique qui jusque là l’incluait (voir le cas d’école Chuck Berry, où c’est
le rythme qui contient la mélodie). Et traditionnaliste parce que Buddy Holly
part très souvent d’extrapolations de choses bien définies comme le gospel
(« Oh boy ») et surtout le doo wop (« You’ve got love » et les
quatre derniers titres de la rondelle, pas les plus connus et qui font un peu
office de remplissage tant ils semblent déclinés à l’identique d’une même
matrice).
Le remplissage final, certainement pour capitaliser
sur les premiers succès des singles (« That’ll be the day ») finira
dans le Top 3 des hit-parades), limite l’impact de ce premier Lp. Les progrès
en termes de composition de Buddy Holly seront exponentiels, les titres
d’anthologie s’enchaîneront à une vitesse frénétique. Le « Buddy
Holly » paru à la fin de la même année sera meilleur.
Une bonne compilation (« The very best of Buddy
Holly & the Crickets » de 1999 est parfaite) reste cependant la
meilleure porte d’entrée pour l’œuvre de l’auteur le plus original des années
50.
Nanni Moretti (surtout grâce à « Journal
intime » son gros succès qui l’a révélé) s’était créé un personnage de
barbu angoissé sur une Vespa, croisement entre Monsieur Hulot et Woody Allen.
Et comme ces deux-là, il a son nom un nombre incalculable de fois au générique
de ses films. A minima, il scénarise, co-produit, réalise et tient le rôle
principal.
Nanni Moretti & Laura Morante
Depuis quelques temps, il a envie d’incarner un
psychanalyste et de construire un film autour de ce personnage. Et le mettre
dans une situation inattendue. Et quoi de plus terrible pour celui qui écoute
les autres raconter leurs malheurs, que d’en vivre personnellement un, de
malheur, et tant qu’à faire, un de grand. C’est la genèse de ce projet
(présenté et Palme d’Or à Cannes en 2001) que tente de nous expliquer Moretti
dans une paire d’interviews en bonus. Bon, autant les films de Moretti, et plus
particulièrement celui-là se laissent regarder, Moretti en interview, c’est un
calvaire. Il débite des trucs interminables d’un ton monocorde, et même si un
journaliste tente de le titiller en évoquant le Prime Minister Berlusconi, il
esquive la question par une pirouette. Ce qu’il a à dire, Moretti le dit en
images (et au sujet de Berlusconi, il aura des choses à dire avec le pamphlet
« Le Caïman » cinq ans plus tard).
« La chambre du fils » tourne autour de la
mort accidentelle d’un ado. Un pitch assez proche de « Ordinary
people » de Robert Redford ou de « Ne vous retournez pas » de
Nicholas Roeg (les deux avec Donald Sutherland). Traité par Moretti de façon
beaucoup moins emphatique que le premier, et moins fantastique que le second.
Giovanni (Moretti) est donc psychanalyste à Ancône,
une ville moyenne portuaire. Il consulte dans un cabinet attenant à son
habitation cossue. C’est un petit bourgeois à la vie familiale sans problème.
Il est marié à une galeriste, Paola (Laura Morante), les deux vont vers la
cinquantaine, ils ont deux enfants, l’aînée (Andrea) a dix huit ans, le cadet
(Andrea) seize. Pour se nettoyer le cerveau après une semaine de rendez-vous
avec refoulés, angoissés et obsédés divers, Giovanni va faire un footing dans
la ville, parfois accompagné d’Andrea. Les deux gosses sont sportifs, la fille
joue au basket, le garçon au tennis et les parents suivent leurs matchs.
Tout baigne dans la famille, les parents ont encore
une vie de couple harmonieuse, ils sont très proches de leurs enfants dont ils
prennent systématiquement le parti (quand Andrea est accusé d’avoir volé un
fossile dans le labo de son lycée, Giovanni le soutient parce qu’il lui a dit
qu’il n’y était pour rien). Et quand la famille part en weekend en bagnole, ils
chantent tous les quatre en chœur les rengaines qui passent sur l’autoradio.
Toute cette belle vie de famille va se fracasser un
dimanche matin. Giovanni a décidé Andrea à venir courir avec lui, quand le
téléphone sonne. Un de ses patients, angoissé hypocondriaque (pléonasme),
l’appelle et veut le voir d’urgence, il est au bout du rouleau. Giovanni se
rend chez lui, le type doit passer un scanner, et donc il est certain d’avoir
un cancer et est en pleine crise d’angoisse. Pendant ce temps, Andrea privé du
footing avec son père, part faire de la plongée sous-marine. Et va se noyer.
Cataclysme. La famille va par force, faire face. Les
parents ont perdu leur fils, la sœur a perdu son frère. Passée la sidération de
la nouvelle, l’épreuve des funérailles, la vie reprend son cours. Mais tous les
ressorts sont cassés, et les scènes qui se produisent viennent en miroir de
celle du début du film (la mort d’Andrea a lieu peu ou prou au milieu du film).
Le père est « ailleurs », ses patients soit le réconfortent, soit
partent en vrille. La mère, très calme, très souriante, très posée, devient hyper
irritable. Assez rapidement, le couple ne fait plus chambre commune. Leur
gamine n’est pas en reste, intériorise beaucoup, avant un spectaculaire pétage
de plombs lors d’un match de basket. Leur rédemption viendra grâce une amie
d’Andrea dont ils ignoraient l’existence et leur reconstruction s’achèvera à
Menton après un périple autoroutier de nuit.
Moretti signe un film remarquable, très humain. Un
exercice périlleux, toujours sur la corde raide, et qu’il empêche de basculer
soit dans la mièvrerie larmoyante, soit dans le comique de situation. Le père,
qui par son travail, ne doit pas se laisser gagner par les émotions, se fissure
et se désagrège lentement mais sûrement. On sait et on voit quand même un peu
que Moretti n’est pas un acteur tragique, mais son personnage fort mentalement
n’a pas à être très expressif, et ça évite à Moretti de partir dans une
interprétation qu’il ne maîtriserait pas à la perfection. Laura Morante est une
grande et belle actrice et joue juste une partition beaucoup plus compliquée,
dommage que Moretti ait fait du personnage masculin le centre du film et ait
donné moins de scènes à celle qui joue sa femme.
A son crédit, il a trouvé une musique fabuleusement
triste, une mélodie en apesanteur de Brian Eno (« By this river » sur
l’album « Before and after science ») qui s’insère magnifiquement
dans un moment de bascule émotionnelle du film.
« La chambre du fils » est un film –
évidemment – triste mais qui évite le piège du pathos dégoulinant. Je sais pas
si comme disait Sénèque les grandes douleurs sont muettes, mais Moretti fait
preuve avec un sujet délicat d’une grande pudeur et d’une grande retenue, d’une
immense subtilité qu’il n’avait pas laissée apparaître jusque là.
« La chambre du fils » est peut-être son
meilleur film. En tout cas son plus bouleversant.
Bof, pas tant que çà … voilà voilà, déjà avec seulement
une poignée de mots, je vais me ramasser une fatwa … Bon, comme je m’en tape
des ayatollahs du blues, je vais continuer sur la lancée …
Commençons par the question essentielle. Des trois King
(B.B., Freddie et Albert), lequel est the real King ? Aucun, votre
Honneur. Pour moi, les trois vrais Kings, ce sont Muddy Waters (avec une little
big help from his friend Willie Dixon), Howlin’ Wolf et John Lee Hooker. Etant
entendu que Robert Johnson est tout là-haut, assis à la droite de Dieu (ou plus
vraisemblablement du Malin) et hors concours.
B.B. King (B.B. pour Beale Street Blues Boy, raccourci en
Blues Boy, puis réduit à ses initiales, je dis ça pour ceux qui auraient pris
classique ou jazz en première langue), B.B. King pour moi c’est le François
Bayrou du blues. Le type qui est là depuis toujours, qu’on écoute poliment,
mais qui finit par endormir tout son monde avant de s’auto-endormir. Le
bluesman qu’a réussi, toujours tiré à quatre épingles, sa Lucille bien lustrée
(je parle de sa guitare, pour ceux qui avaient pris classique etc …), et avec
lequel tout l’establishment (comme disait le borgne) veut jammer. Parce le gars
King, il est allé sur scène ou en studio avec tous les gens bien établis et
bien propres sur eux : les vieux Stones, U2, of course Clapton, Stevie
Wonder, Ringo Starr, Robert Cray, Etta James, Buddy Guy, John Lee Hooker, Gary
Moore, Albert Collins, j’en passe des dizaines …
Bon, maintenant que les présentations sont faites,
venons-en à « Live at The Regal ». Enregistré dans ce club de Chicago
(comme tous les autres, B.B. King a effectué la transhumance du Mississippi
vers l’Illinois) le 21 novembre 1964. Le B.B. n’en est plus vraiment un, il a
quasiment quarante ans, plus de quinze ans de turbin dans le blues, et déjà une
ribambelle de titres connus. Le King est un type qui compte dans le blues.
Au Regal, il joue donc à domicile, devant un public
conquis, à entendre les hurlements orgasmiques des nanas (et aussi des mecs)
présents, dont on peut légitimement supposer qu’ils n’ont pas été rajoutés au
mixage. Au vu du tracklisting (deux introductions de la star par deux DJ’s
différents), il est fort possible que comme beaucoup à cette époque, B.B. King donnait plusieurs
concerts par jour (ou par nuit).
Une chose est marquante dans ce disque. La voix et la
guitare de B.B. King sont mixées exagérément en avant (mais vraiment
exagérément). On entend tout juste les types qui l’accompagnent. Ben, c’est lui
la star, il est pas tout seul assis sur un tabouret avec sa gratte, il a un
backing band plutôt copieux. Une rythmique, un pianiste, deux saxes et un
trompettiste. Y’a bien le nom des gars dans la réédition du Cd, mais n’étant
pas un spécialiste de la chose musicale rustique, le blaze de ces types ne me dit
rien. Ce qui ne les empêche pas d’assurer, voire d’être limite envahissants
pour les cuivres. Et le Boss tient la boutique, assure le spectacle, se laisse
aller à quelques effets de manche plutôt faciles mais qui font leur effet sur
un public surexcité. Un public auquel il s’adresse, communique, présente les
titres, et tente de le faire participer autant que faire se peut à la fiesta …
Ça commence sur les chapeaux de roue avec « Everyday
I have the blues », rhythm’n’blues up tempo avec force cuivres, et on se
dit que ça va envoyer le bois sévère. Ben non, on descend de plusieurs dizaines
de bpm (oui, je sais, c’est pas de la techno, pas de remarques désobligeantes)
pour aligner un tiercé de blues plus ou moins roots, mais plutôt bien exécutés.
Avec mention particulière pour les deux premiers, « Sweet little
angel » (un de ses hits, bénéficiant d’un court mais intéressant solo de
notes tendues et tenues) et « It’s my own fault » (repris à John Lee
Hooker, ce qui oblige le B.B. à sonner roots comme rarement il le fera). « How
blue can you get » ne mérite la citation que pour son petit solo de sax
tout en retenue jazzy, avant que « Please love me » remette les gaz
(titre le plus up tempo du disque) avec un piano rythmique qui louche lui aussi
vers le jazz. Tiens, parenthèse à propos des touches jazzy chez les bluesmen
live à cette époque. Ça montre qu’ils ouvraient les oreilles sur d’autres genres
musicaux et qu’ils en utilisaient quelques gimmicks lorsqu’ils jouaient live
(voir le live de Muddy Waters à Newport en 1963 ; que B.B. King a dû
écouter, même si lui ne joue pas pour un parterre de bourges blancs qu’il faut
pas trop brusquer, on sent l’antre du Regal plus animée et vivante que le gazon
de Newport).
Second concert, ou au moins reprise après un entracte et
nouvelle présentation du « king of blues » par un autre DJ. Le
tracklisting de cette seconde partie (seconde face du vinyle d’origine) est à
peu près similaire. On débute avec un morceau assez enlevé « You upset me
baby » du classic rhythm’n’blues. « Worry worry » qui suit
semble en roue libre, avec un solo introductif qu’on qualifiera gentiment de
pré-hendrixien, avant que ça tourne à la démonstration bruyante (il me semble
bien qu’ils ont mixé le King encore plus en avant, c’est souvent pénible, on
dirait que c’est le seul raccordé à la sono. Le final de la rondelle
(trente-cinq minutes, ça va, on peut tenir) semble s’éloigner des sentiers
(re)battus du blues, s’offrant une digression vers du groovy big band (« Woke
up this morning » qui pourrait faire partie du répertoire du Brian Setzer
Orchestra), voire du jazz swing tout mignon (« Help the poor ») en
final, alors qu’au vu de l’ambiance et de l’attente du public, on aurait mérité
quelque chose de plus nerveux. Et pour être totalement exhaustif, l’avant
dernier titre (« You done lost … » est un blues down tempo sur lequel
il n’y a pas lieu de s’extasier outre mesure.
« Live at the Regal », c’est un concert ni
vraiment extraordinaire ni vraiment rebutant. Un live centriste, quoi …
A la fin de la bande-annonce
d’époque, on pouvait entendre en voix off : « Paul Newman et Robert
Redford de nouveau ensemble, cette fois ils s’en sortiront … peut-être. ».
Ce qui est quand même faire peu de cas de George Roy Hill, qui a porté le projet
« The sting » (le titre en V.O.) à bout de bras avant de commencer le
tournage.
Newman, Hill & Redford
A l’origine, le scénariste
David Ward qui a peaufiné une histoire inspirée de vrais arnaqueurs de années
30, dont notamment les frères Gondorff (donc le nom du personnage joué par Paul
Newman est tout sauf fortuit). Lorsque Hill lit le scénario, tourner un film
qui en découle devient une idée fixe. Rôle principal envisagé Jack Nicholson,
qui décline. Hill demande alors conseil pour le casting, à celui qui est devenu
son pote après le succès de « Butch Cassidy & the Sundance Kid »,
Robert Redford. Qui lui dit en substance que c’est pas la peine de chercher
ailleurs, il veut le rôle principal de ce projet.
Parce qu’il y a dans
« L’arnaque » un rôle principal et un grand rôle secondaire. Pour
celui-ci Redford suggère Paul Newman, qui, euphémisme, ne vient pas d’enchaîner
que des succès. Hill est dubitatif, un second rôle pour Newman, il va pas accepter.
Le scénario lui est envoyé, et très rapidement il donne son accord (moyennant
un pourcentage sur recettes, ce qui n’était pas une mauvaise idée, vu le succès
du film). Se trouve dès lors reconstitué le trio de « Butch Cassidy
… ». Même si quelques choses ont changé, c’est maintenant Redford le
principal personnage, et le port de la moustache sera cette fois-ci pour
Newman.
Paul Newman
L’action du film se situe en
1936, dans une Amérique qui se remet tant bien que mal de la Grande Dépression.
Tous les moyens sont bons pour faire bouillir la marmite, y compris les peu ou
pas légaux du tout. Dans Joliet, petite ville de la grande banlieue de Chicago,
un trio de petits arnaqueurs réussit le gros coup, piquer grâce à une belle
mise en scène, la recette d’un tripot clandestin qu’un homme de main va
transmettre au « banquier » du patelin. Protagoniste principal de
cette arnaque, Johnny Hooker (Robert Redford), assisté par son
« professeur » Luther et un minot. Parenthèse : certaines
rumeurs invérifiées affirment que le nom de Johnny Hooker (Jeannot Crocheteur
en français) serait un hommage à John Lee Hooker et au blues made in Chicago,
où l’histoire se poursuivra.
Très vite, les ennuis vont
commencer pour les Pieds Nickelés de Joliet. Le pognon subtilisé devait
remonter jusqu’au Parrain chicagoan Doyle Lonnegan (Robert Shaw) qui envoie ses
tueurs à Joliet. Coleman se fait buter mais a le temps de transmettre à Hooker
une recommandation pour Henry Gondorff (un génie de la manipulation basé à
Chicago). Un petit voyage qui tombe bien pour Hooker, qui en plus des hommes de
main de Lonnegan, doit mettre de la distance avec Snyder, un flic ripou local
qui veut le racketter. Parce que Hooker est une grande gueule, tombeur et
flambeur (il a perdu sa part du butin en misant tout à la roulette – truquée of
course – dans un tripot).
Redford & Shaw
Avant que Newman entre en
scène, on a déjà pu vérifier plusieurs choses. « L’arnaque » est
visuellement superbe, avec un soin maniaque apporté à la reconstitution de
l’époque où évoluent les personnages (les fringues, les accessoires, les bagnoles).
Le tout recréé en studio (le maire de Chicago, soucieux de la réputation de sa
ville, la bonne blague, a mis son veto au tournage dans sa riante cité, seules
quelques scènes y seront filmées). Il y a un rythme effréné, et un ton léger,
alors que les situations et les personnages n’ont rien de badin. On a droit à
des intertitres (le coup monté, l’appât, l’arnaque, …) sous forme de planche de
bande dessinée qui accompagne tous les développements de l’histoire. Et puis il
y a une bande-son (Marvin Hamlisch), déclinant des thèmes à succès de Scott
Joplin, grand maître du ragtime. Et même si cette musique est totalement
anachronique (le ragtime c’était dans les années 1910), elle est un marqueur
incontournable du film (avec pour la première fois dans un film dixit Hill, une
musique qui ne se superpose jamais aux dialogues).
Quand Hooker rencontre
Gandorff, il est plutôt déçu. Le génie de l’arnaque est salement bourré de la
veille, retiré des « affaires », il se contente de gérer avec sa
compagne Billie (Eileen Brennan) un petit bordel « couvert » par un
manège de fête foraine. Mais Gondorff est un homme d’honneur, et va venger son
pote Coleman en s’en prenant à Lonnegan, ou plutôt à son portefeuille, et
recruter de vieux amis à lui pour monter une arnaque majuscule. Il faut dire que
Paul Newman écrase toute la distribution de son talent. La partie de poker dans
un train donne lieu à un enchaînement de scènes extraordinaires.
On va de rebondissements en
rebondissements parce que l’on suit l’intrigue à travers le personnage de
Hooker. Qui accumule emmerdes et mésaventures sans en parler à Gandorff (le
flic ripou a retrouvé sa trace et le course à Chicago, Lonnegan a embauché un
tueur à gages aussi mystérieux qu’efficace pour lui régler son compte). Et
parallèlement au montage de l’arnaque (des paris truqués sur des courses de
chevaux), on suit la relation pas vraiment franche entre Gandorff et Hooker.
Parce que tout se joue sur le
fil du rasoir, il n’y a d’enfants de chœur nulle part, tout le monde se méfie
de tout le monde, et tente de manipuler tout le monde. Bon, faut être honnête,
aussi chiadé que soit le scénario, une pareille arnaque ne tient pas la route,
même si plus c’est gros, plus ça marche, on voit mal un caïd de la pègre se
faire embobiner de la sorte, un cercle de paris clandestins qu’il ne
connaîtrait pas dans sa ville, et dans lequel il se rue tête baissée ?
Enfin, se ruer c’est vite dit. Lonnegan boîte bas (Shaw s’est bousillé une
cheville au début du tournage, et à cause de cette grosse entorse voulait
renoncer au rôle, mais Hill a tenu à le conserver, sa boîterie réelle étant
finalement devenue un gimmick une fois sa cheville guérie).
« L’arnaque » a été
présentée en avant-première le jour de Noel 1973. Le film recevra de belles
critiques et connaîtra un immense succès populaire, glanant sept Oscars (Hill
pour la réalisation, des Oscars « techniques », mais aucun pour les
acteurs, seul Redford avait été nominé).
Deux anecdotes pour finir.
Charles Durning qui joue le ripou Snyder avait la cinquantaine et était comme
dirait Obélix « un peu » enveloppé. Au début du film, il poursuit
Redford. Il pensait que la scène serait « arrangée ». C’était méconnaître
la maniaquerie de Hill, qui a exigé qu’il sprinte pour attraper Redford. Ce
qu’il a été obligé de faire et de son aveu, même ado, il n’avait jamais couru
aussi vite. Paul Newman est fabuleux quand il simule le type bourré lors de la
partie de poker (ou plus tard dans « Le verdict » de Lumet). A
l’époque on ne le savait pas, mais il a avoué sur le tard qu’il picolait grave.
Pas sûr qu’il n’aurait pas été capable d’enchaîner les prises sans avoir à
couper son gin avec de l’eau …
Malgré son intrigue
labyrinthique, « L’arnaque » est une merveille de fluidité, et un
film dont on ne se lasse pas … Deux heures de comédie et de grand spectacle.
1989. Robert Smith va avoir trente ans. Et il fait sa
petite crise de la trentaine. Il gagne beaucoup de fric avec des disques qu’il
n’aime pas beaucoup (comme son dernier en date « Kiss me, kiss me, kiss
me » qui lui a cependant ouvert les hit parades et la lucrative tournée
des arenas américaines), et pose deux options sur la table : il a fait des
maquettes d’un nouveau disque, plutôt sombre, et soit il paraît sous le nom de
Cure, soit il met fin au groupe et le sort sous son seul nom.
On le sait depuis déjà un moment, Robert Smith c’est
Cure, ou inversement. Mais là, il fout un coup de pression supplémentaire sur
les autres. Ses potes cofondateurs, Simon Gallup et plus encore Laurence (Lol)
Tolhurst, qui lui a toujours été à ses côtés quand Cure était vers 83-84,
réduit à l’état de duo. Sauf que Tolhurst a un gros problème, il picole
beaucoup, un adjectif qui n’est pas rien quand on connaît le goût de Smith pour
la dive bouteille (lors de la tournée qui suivra « Disintegration »
pour tenir les trois heures des concerts, il lui faudra deux quilles de rouge
et un pack de bière sur scène, ce qui donnera lieu à quelques fins de set et
rappels étranges et titubants). Il n’empêche que FatBob va virer très
rapidement des séances un Tolhurst épave humaine, ne consentant qu’à le
créditer à la dernière ligne du casting, pour avoir joué « other
instruments ». Un crédit tout diplomatique (Tolhurst n’a rien joué sur
l’album), peut-être lié à des histoires de contrats ou par simple copinage pour
qu’il touche quelques royalties …
Robert Smith a toujours alterné avec Cure disques que
pour aller vite on qualifiera de sombres (la triplette « Seventeen
seconds », « Faith », « Pornography »), avec d’autres
plus enjoués, marqués par des singles lumineux (« Charlotte
sometines », « Boys don’t cry », « Just like heaven »,
« Why can’t I be you ? », …). « Disintegration » est
conçu comme la suite à « Pornography » (1982). Remarque : si
pour les fans les trois cités plus haut constituent la trilogie
« dark » de Cure, pour Smith c’est « Pornography »,
« Disintegration » et « Bloodflowers » (sorti en 1996, et
le moins bon des trois).
L’heure n’est donc plus à la rigolade. Rien que le titre
du disque indique la couleur. La pochette aussi. On y voit un Smith avec les
cheveux courts, période « Kiss me … » (il va les laisser pousser à
nouveau et va les crêper au-delà du raisonnable pour pérenniser cette
excentricité capillaire qui ne le quittera plus), semblant immergé
(mort ?) dans une eau saumâtre où croupissent avec lui corps morts
(coquillage) ou plantes en voie de décomposition. Les cinq premiers vers du
premier titre (« Plainsong ») contiennent tout le vocabulaire qui
sera dupliqué tout au long des autres (« dark », « rain »,
« wind is blowing », « end of the world »,
« cold », « dead »).
Les instruments utilisés ne laissent pas de doute sur le
son général. Deux guitaristes, Smith et Porl Thompson (qu’on retrouvera sur la
« réunion » de Page et Plant quelques années plus tard), une
rythmique (l’éternel complice Simon Gallup à la basse, et Boris Williams à la
batterie). Et puis des claviers. Un attitré (Roger O’Donnell), plus Smith et
Gallup. Le son de « Disintegration » est farci de synthés (qui
parfois sonnent comme des guitares et vice-versa), la basse est le point d’ancrage
de tous les titres, et la batterie métronomique évite le plus souvent le
recours aux cymbales, ce qui rend la tonalité d’ensemble lourde et martiale.
Robert Smith assure seul toutes les parties vocales, explorant tous les
registres dont il est capable (certains titres sont quasiment murmurés,
d’autres sont hurlés dans les aigus). Et le chant se fait attendre sur tous les
morceaux, l’intro la plus courte est celle de « Lovesong » (30
secondes), la plus longue (un peu plus de trois minutes) celle de « Lovesick ».
Forcément, avec de telles intros, les titres ne font pas dans la concision (six
minutes en moyenne, plus d’une heure dix pour les douze), « The same deep
water as you » fait plus de neuf minutes, et certains titres sont
quasiment des instrumentaux « Plainsong », « Homesick »,
« Untitled »).
De prime abord, « Disintegration » est un
disque monolithique. Des nappes lancinantes de synthés, la batterie économe et
martiale sont présents partout. Sauf qu’il y a un travail sur les structures et
les mélodies qui au fil des écoutes montrent que derrière cet aspect
apparemment uniforme, se cache un vrai travail de composition et une recherche
jamais démentie de mélodies.
« Plainsong » ouvre donc le disque,
tout d’abord par un frémissement de clochettes, et va crescendo vers une
atmosphère lourde, lente, sombre, avec la voix démultipliée par l’écho, et ce
son mat, compact, empli de claviers et synthés, avec une batterie sourde
réduite à l’essentiel (marquer le tempo), noyée au fond d’un mix faisant la
part belle aux basses… Tout prend forme sur les premiers titres. Cure est de
retour vers la cold wave, qui a généré ses premiers bataillons de fans. Le son
est d’une densité et d’une compacité sans faille (pas de breaks, de pauses, de
silences, …), on pense à « Closer » de Joy Division, aux premiers
Killing Joke (la noirceur et le côté martial). Si les claviers sont
omniprésents (pas pianotés comme dans la pop new wave, ils sont sous la forme
de nappes chères au krautrock), ils ne servent qu’à doubler la ligne de basse
et la mélodie principale, et rajouter à l’atmosphère oppressante du disque. Ils
sont aussi utilisés pour remplacer des sections de cordes comme notamment sur
« Lullaby » (où ils sonnent comme des violons jouant pizzicato),
« Prayers for rain » ou « The same deep water … ».
Dans son ensemble, on pourrait qualifier
« Disintegration » de disque baudelairien, « Les fleurs du
mal » mises en musique. Mais il n’y a pas qu’un ciel bas et lourd chez
Smith. Il y a aussi quelques éclaircies. « Pictures of you » accélère
le tempo, le chant est quasi hurlé, et tout cela donne une ambiance
majestueuse, solennelle. « Lullaby » est le seul titre où un petit
gimmick à la guitare sert de point d’accroche, la rythmique est en contretemps,
et les synthés façon section de cordes font de ce titre à mon sens le plus beau
du disque.
Il sortira (comme trois ou quatre autres) en single, mais
ne sera pas celui qui grimpera en haut des charts. Dans ce rôle, il y aura
« Lovesong ». Seul titre réellement en rupture avec le reste de la
rondelle. Un morceau clair, limpide, avec une de ces mélodies magiques comme
Smith en produit parfois (« Charlotte sometimes », « Boys don’t
cry »). Résolument pop, « Lovesong » comme son intitulé le dit,
est adressé à Mary Poole, son ancien amour de collège, devenue depuis Mrs
Robert Smith. Une des très rares chansons « positives » de Cure, et
résolument dans un format radio friendly (trois minutes trente, une intro
« courte »).
Les six premiers titres (l’album original en comptait
dix, « Last dance » et « Homesick » ont très vite été
rajoutés, d’abord en Cd puis en rééditions vinyles) sont globalement plus
concis. Par la suite, les morceaux vont avoir tendance à s’étirer, devenir plus
« atmosphériques », plus lancinants. On commence avec
« Fascination Street » (en référence à Bourbon Street, la
célébrissime rue de La Nouvelle Orleans) qui n’a rien de cajun ou de zydeco,
avec son tempo assez rapide et sa saturation dans les aigus qui renvoie à
« Pornography ». Suit ce que les aficionados considèrent comme l’apex
du disque, la triplette « Prayers for rain », « The same deep
water as you » et « Disintegration », longs titres (entre six et
neuf minutes), ensemble cohérent d’incantations plutôt désespérées d’une
tragique beauté. « Prayers … » à l’ambiance « Seventeen
seconds », avec synthés imitant une section de cordes, son tempo lent et
ses vocaux dans un halo brumeux tout juste compréhensible, est quasiment
enchaîné avec « The same deep … », dans lequel Smith qui vient de
prier pour la pluie, introduit et termine le titre (joke ?) par des bruits
d’orage et d’averses copieuses, sur fond de tempo très down. Pour beaucoup
« Disintegration » le morceau, avec son gimmick lancinant comme un
abcès dentaire, est une longue plainte de souffrance et constitue un sommet
dépressif de toute la disco des Cure.
Manière de montrer que ce disque agit pour Smith comme
une thérapie, retour de rayons de soleil (bien voilés les rayons, quand même)
avec les deux derniers titres. « Homesick », son intro au piano et sa
voix susurrée et un apaisement certain dans le son, impression d’apaisement
confirmée par l’ultime « Untitled » (pas besoin de lui donner un
titre, il reprend tous les tics sonores du Cure « dark », mais là
aussi de façon bien apaisée …
Bon, on rembobine. Smith a conçu « Disintegration » comme
une réponse et une antithèse à la dérive pop et commerciale de son groupe. Dans
une sorte de geste artistique bravache et romantique (dans le sens du mouvement
poétique littéraire français), il confirme que dixit Musset « les plus
désespérés sont les chants les plus beaux … ».
Résultat de cette plongée dans l’esprit sombre et
tortueux de Robert Smith : « Disintegration », œuvre dans la lignée
des grands disques dépressifs genre « Tonight’s the night » de Neil
Young ou « Red » de King Crimson, devient dès sa parution le disque
le mieux vendu des Cure, succès jamais démenti au fil des décennies …