CHRISTOPHER NOLAN - MEMENTO (2000)

 

La mémoire dans la peau ...

En 2026, on ne présente plus Christopher Nolan. Le gars sort des films dont on parle beaucoup. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Nolan ne recherche pas la facilité. De la virtuosité technique (« Dunkerque », « Inception », « Tenet »), des mythes revisités (sa trilogie très dark de Batman, en attendant sa relecture de « L’Odyssée »), des scénarios très prise de tête pour ne pas dire incompréhensibles (« Inception », « Tenet », « Memento »). Finalement, c’est quand il est le plus « classique » (et le moins intéressant ?) qu’il cartonne le plus au box office (« Le prestige », « Interstellar »).

Nolan & Pierce

« Memento » est une œuvre de jeunesse, Nolan n’a que trente ans, c’est son second film, il a un petit budget, très loin des productions pharaoniques qui finiront par suivre, un casting qui n’affiche pas de stars intergalactiques, et un scénario fait maison (écrit par son frangin Jonathan). Ce scénario est tout banal (un revenge movie, un type veut retrouver et buter le violeur assassin de sa femme). Oui mais voilà, il est magnifié par deux idées de génie.

La première, c’est de montrer l’histoire en marche arrière (un Gaspar Noé avec « Irréversible » deux ans plus tard saura s’en inspirer et le reconnaître) et d’insérer au milieu de ce découpage à rebours (et en couleurs) une histoire-flashback annexe (chronologique et en noir et blanc).


Ça donne quoi ? Un truc époustouflant, hors-norme, où on ne comprend pas grand-chose (rassurez-vous, même après plusieurs visionnages, y’a plein de choses qui restent mystérieuses), mais on est pris dans cette spirale spatio-temporelle. Un peu comme le héros, Leonard Shelby (interprété par l’acteur australien Guy Pierce, révélé dans le queer road-movie « Priscilla folle du désert ») qui souffre d’une maladie peu commune, l’amnésie antérograde. En gros le cerveau a sauvegardé le passé, mais on se retrouve avec la mémoire vive d’un poisson rouge, on perd tout souvenir de ce qu’on a fait la minute précédente. Avec deux scènes géniales. La torgnole balancée à sa copine Natalie, qui sort de la maison, s’assied dans sa bagnole et revient aussi sec en accusant un dealer de l’avoir tabassée. Et la course poursuite à pied dans un parking avec un dealer armé, où Shelby ne sait plus s’il est poursuivi ou si c’est lui qui poursuit, c’est quand les balles siffleront à ses oreilles qu’il comprend que c’est lui le fuyard.

Shelby souffre de cette maladie depuis qu’il a pris un coup sur la tête en essayant de sauver sa femme. Solution pour pas perdre le fil et les pédales : prendre des photos (de sa piaule, de sa voiture, des gens qu’il rencontre) et les annoter (un tel est un menteur, telle autre pourrait l’aider par pitié, …). Quand aux éléments les plus importants, il se les fait tatouer sur le corps pour être sûr de ne rien oublier. Et pour pas se mélanger les crayons, tatouage primordial, le nom de Sammy Jankis sur le poignet.

Moss & Pierce

C’est ce Sammy Jankis (interprété par Stephen Tobolowski, un habitué des seconds rôles) qui lui sert de fil conducteur. Dans sa vie antérieure, Shelby était enquêteur pour une compagnie d’assurances, chargé de démasquer les fraudeurs. Jankis avait perdu sa mémoire immédiate, et malgré le soutien total de son aimante bonne femme, après entretiens et enquêtes par Shelby, a été reconnu simulateur par ce dernier, et privé d’indemnités de soins. C’est cette histoire en noir et blanc (qui finira mal pour Jankins et plus encore pour sa femme) qui vient s’intercaler dans la traque actuelle de Shelby.

Les deux personnages qui aident (ou pas, no spoil) Shelby dans sa quête sont Natalie (une serveuse de bar), et Teddy (un pote, un flic, un dealer, l’assassin ? no spoil bis), joués par Carrie-Anne Moss et Joe Pantolanio, à l’affiche ensemble l’année précédente sur le blockbuster des encore frères Wachowski « Matrix ». Le montage de Nolan est serré, oppressant et anxiogène (on est comme Shelby, sous pression permanente, en train d’essayer de comprendre ce qu’on voit et de démêler le vrai du faux). Sans oublier quelques sourires sarcastiques (Shelby se sent obligé d’informer tous ses interlocuteurs de quelle maladie il souffre) quand le réceptionniste du motel lui loue chaque fois qu’il arrive une nouvelle chambre, alors qu’il l’a fait payer d’avance, ou quand Natalie et les clients de son bar crachent dans la bière qu’il va boire quelques secondes plus tard.

Pantoliano & Pierce

Pearce est excellent, look Bowie période « Let’s dance », mâtiné de G.I., il se bastonne et dégomme une paire de types de sang froid. C’est d’ailleurs par cet aspect que l’histoire de Nolan coince un peu, cette transformation de l’employé d’assurance en une sorte de machine à tuer genre Van Damme-Schwarzie-Stallone … Mais comme on a les neurones en surchauffe pour essayer de tout piger, ça passe finalement crème.

Comme Noé avec « Irréversible », Nolan a remonté son film « à l’endroit ». Pas vu cette version et pas vraiment envie de la voir (après avoir vu les deux de Noé, c’est évidemment l’originale la meilleure, et de loin), on doit y perdre tout le « charme » de ce maelstrom à rebrousse-poil.

« Memento » a placé Nolan parmi les espoirs caméra en main à suivre. Il n’a pas déçu ceux qui avaient misé sur lui, sur la base de ce petit film indé bouclé en quatre semaines …


SYDNEY LUMET - SERPICO (1973)

 

Flic Story ...

Ça commence par un générique qui défile sur fond de gyrophare et de sirène de police. Puis on voit à l’intérieur de la voiture de police un type hirsute, dépenaillé, avec le visage en sang. Arrivée à l’hôpital, les brancardiers et les soignants s’affairent, le type est mal en point. Des flics que l’on suppose haut placés dans la hiérarchie arrivent à donf à l’hosto pour prendre des nouvelles du blessé. Le blessé, c’est un enquêteur de police, il s’appelle Franck Serpico. Les quelque deux heures qui suivent vont constituer un long flashback (plus quelques minutes en guise de conclusion à l’histoire) pour retracer sa vie et sa carrière et nous faire comprendre comment il a fini avec une balle dans la tête et pourquoi autant d’émoi chez les chefs à plumes de la police de New York.

Lumet & Pacino

Derrière la caméra, un pur newyorkais (il me semble bien que tous ses films se passent dans la Big Apple), Sydney Lumet. Le type qui aime bien gratter le vernis de l’Amérique là où ça pique. Une carrière de réalisateur commencée en 1957 par « Douze hommes en colère » un huis-clos oppressant sur la délibération d’un jury d’assises. Coup d’essai et coup de maître. Lumet tourne à une bonne cadence (peu ou prou un film par an) mais passera une décennie et demie à présenter des films qui rencontreront peu de succès, qu’il soit critique ou commercial. Mais là, avec « Serpico », il fait fort, c’est un classique éternel du film policier et un jalon incontournable du cinéma des seventies. Et en plus, c’est un biopic.

Franck Serpico a réellement existé, et Lumet a voulu coller au plus près de la réalité du bonhomme, s’efforçant de montrer ce flic hors des sentiers battus, ne se contentant pas d’une hagiographie ripolinée, mais explorant aussi certains côtés obscurs du personnage. Faut dire que Lumet a de la matière. L’« affaire » Serpico a été un pavé lancé dans la mare du NYPD et a trouvé son épilogue devant des commissions d’enquête où la presse se bousculait pour en rendre compte. De plus, Serpico avait un biographe officiel, le journaliste Peter Maas, qui a publié un livre après de longs entretiens avec le Frankie.

Période Easy Rider

Parce que « Serpico » ne remonte pas le temps. Quand paraît le film, il y a moins de trois ans que Serpico a pris une balle dans la tête. Question temporalité, difficile de mieux coller à l’époque.

Pour tourner « Serpico », c’est Dino de Laurentiis qui aligne la monnaie, et qui très vite, vire le réalisateur depuis peu engagé, l’à peu près inconnu George Avildsen (qui rebondira avec quelques Rocky, dont l’iconique premier de la série, et quelques Karaté Kid, mais qui se fera aussi virer du tournage de « Saturday Night fever »). Lumet est contacté et doit composer avec un De Laurentiis guère avenant, et faire avec un casting déjà choisi. En majorité des seconds couteaux. Quant au rôle principal, c’est Al Pacino, un Italo-américain (comme Serpico, hasard ou pas ?) qui a été retenu, avec juste une paire de films connus à son actif (le rôle principal dans le film de junkies « Panique à Needle Park » et un second rôle dans « Le Parrain » où il joue le film de Don Corleone – Brando). C’est ce jeunot de Pacino qui va tirer le film vers le haut, en flic plus ou moins baba-hippie, mais totalement incorruptible. Il y gagnera l’Oscar de meilleur acteur et « Serpico » sera la première de ses prestations légendaires (avec « Dog Day afternoon », les suites du « Parrain », et « Scarface » entre autres …). Et par opposition à ce qui deviendra sa trademark (le type qui tient pas en place, avec pétages de plombs XXL), Pacino dans « Serpico » est impressionnant de justesse, de sobriété et d’économie dans son jeu (faut dire que quand on vient de donner la réplique à un Brando bigger than life dans « Le Parrain », ça incite à l’humilité). Pour des raisons contractuelles liées aux engagements suivants des uns et des autres, « Serpico » sera tourné « à l’envers », c’est-à-dire en commençant par les dernières scènes, et en terminant par un Pacino avec sa coupe bien dégagée derrière les oreilles qui vient d’être nommé policier à Brooklyn.


Serpico est donc un Italo-américain (sa mère ne parle pas ou très peu anglais, on doit lui traduire) mais qui a envie de se rendre utile à son pays en faisant un métier dont il a toujours rêvé. C’est une joie pour lui et une fête familiale lorsqu’il reçoit son insigne et il entend être un policier exemplaire. La réalité du métier le rattrapera vite (les repas peu ragoûtants offerts par le patron d’un restau minable du coin le laissent perplexe). Sa première interpellation (il fonce à voiture vers le lieu où on lui signale un viol, se démène pour interpeller un type alors que son binôme y met le moins d’empressement possible). La victime était Noire, le type que Serpico a serré aussi et il va être témoin d’un interrogatoire très musclé au poste (un bon passage à tabac en fait). Lorsque le gars sera relâché faute d’éléments probants avec son visage tuméfié, il l’attendra à la sortie du poste, lui paiera un café, lui dira qu’il peut porter plainte et surtout l’aider à arrêter ceux qui ont été les plus impliqués dans l’agression.

Second choc pour lui, quand un collègue lui remettra une enveloppe avec trois cents dollars, sa part des pots-de-vin qui arrosent les flics du coin pour qu’il ferment les yeux sur les petits trafics de leur secteur. Cette enveloppe lui brûle les doigts et il finit par la remettre au chef de poste, qui n’a pas l’air vraiment surpris et lui assure qu’il va transmettre à la hiérarchie qui ne manquera de mener son enquête et remettra de l’ordre dans la maison poulaga. Rien ne passe, hors le temps, qui voit un Serpico promu enquêteur s’imprégner de l’air des 60’s, se fringuer comme un marginal, et fréquenter une bombe blonde adepte de soirées où joints et LSD circulent en grandes proportions. L’ambiance corrompue de sa brigade dans l’indifférence de la hiérarchie fera de Serpico un type perpétuellement à cran. Sa copine le quittera, il se consolera avec une infirmière, sa voisine d’appart à Greenwich Village, cœur de la contre-culture new yorkaise où il s’est installé.


Parce qu’il le demande et qu’il est perçu comme un mouton noir par ses collègues (le type au look de hippie babacool qui refuse les pots-de-vin), il va être muté de Brooklyn dans une brigade du Bronx où il n’y a pas une once de corruption. Tu parles, Charles, son coéquipier lors de leur première sortie, lui explique qu’il est un des « collecteurs » qui recouvre les enveloppes de liquide et les redistribue aux collègues. Et joignant le geste à la parole, il course en marche arrière un type qui a du retard sur ses paiements, avec un Serpico abasourdi et effrayé sur le siège passager de la voiture de police. Encore une fois, l’incorruptible Serpico refuse les enveloppes, et décide avec un de ses potes de l’école de police qui bosse au service du Maire, de porter l’affaire au plus niveau qu’ils peuvent, au plus haut gradé de la police pour Serpico et dircab du Maire pour l’autre. Des jours, des semaines, des mois passent, sans aucun retour et au mieux des explications embarrassées et alambiquées de ceux qui étaient censés rendre la police de New York propre. Evidemment, l’atmosphère se tend de plus en plus entre Serpico et ses collègues, et aussi au sein de son couple, sa copine finira par le larguer.

Muté dans Manhattan, Serpico se rend compte que c’est pire qu’à Brooklyn et il reçoit d’entrée les intimidations de ses nouveaux collègues qui savent qu’il est un « traître ». C’est cependant à Manhattan qu’il trouvera une aide précieuse de la part de son supérieur hiérarchique, qui acceptera de faire équipe avec lui, et toujours avec son pote à la Mairie, puisque la hiérarchie policière reste sourde aux preuves de la corruption qu’ils amènent, d’alerter la presse qui en fera ses unes et obligera Serpico à témoigner à visage découvert, mais sans guère de résultats pour résoudre le problème. C’est lors d’une énième mutation que ses « collègues » le laisseront lors d’une tentative de flagrant délit dans une histoire de stups, se faire coincer dans une embrasure de porte et se ramasser une balle dans la joue à bout portant. Et donc retour à la scène du début du film avant l’épilogue judiciaire et administratif de l’histoire.

Il faut dire que cette histoire est compliquée, c’est parfois confus, on a du mal à suivre, les seconds rôles foisonnent et changent à chaque mutation professionnelle de Serpico, et que ce soit au niveau de la base ou des hiérarchies, on a de vraies crapules ou des types qui laissent courir, se contentant de leur enveloppe hebdomadaire et peu envieux de laver du linge sale, quand bien même serait-ce en famille.

Le fil rouge du film, c’est bien sûr Serpico, de plus en plus obsédé par l’intégrité disparue de la police newyorkaise, et qui prend tous les risques pour mener à bien ce qu’il considère comme sa mission entre déconvenues et mises au placard (quelques années passées dans les bureaux de l’identification judiciaire pour l’éloigner du terrain), devenant de plus en plus irascible et à cran (ciao à l’infirmière qui en a sa claque de ce type qui monte dans les tours à la première réflexion et rend leur vie de couple insupportable). C’est un Serpico-Pacino de plus en plus dépenaillé, parano et obsessionnel, qui rend le film lumineux dans l’évocation de cette histoire vraie.

Le vrai Serpico devant une commission d'enquête

Enfin, vraie … Faut le dire vite. Vu le personnage dans le film, le vrai Franck Serpico, dont la rigueur et la parano ne sont pas exagérées, n’est pas avare de remarques fielleuses sur le boulot de Lumet. Il enrage par exemple de voir que lorsque Serpico en parka et bob informe, coince un type derrière un container et se fait tirer dessus par des flics en uniforme qui ne savent pas qu’il ont affaire à un des leurs, le vrai Serpico hurle au scandale et raciste et hollywoodien parce que dans la réalité le type était un Blanc et pas un Noir comme dans le film. Serpico accuse aussi Lumet de pudibonderie sous prétexte qu’il a zappé dans son film les quelques mois passés dans la brigade des mœurs où il travaillait fidèle à ses habitudes, infiltré discrètement dans le milieu des prostituées.

Bon, d’accord, mais il faut aussi reconnaitre à ce newyorkais pur jus de Lumet cette peinture sans concession de sa ville, où contrairement aux visions de carte postale, tout est gris, sale, pluvieux, gluant, tout sauf glamour, rempli de petits ou grands délinquants vivant en parfaite harmonie avec une police corrompue jusqu’au plus haut niveau …

Lumet et Pacino sont pour moi indissociables du succès du film. Une association gagnante qui sera reconduite deux ans plus tard pour une autre masterpiece, « Un après-midi de chien ».



Du même sur ce blog :

12 Hommes En Colere
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BERNARDO BERTOLUCCI - LE DERNIER TANGO A PARIS (1972)

 

Le beurre, l'argent du beurre ...

Et le derrière de la crémière. Mais patience, on y viendra plus tard.

C’est avec « Le dernier tango … » que ça a commencé. Toute une économie, des bus pleins qui venaient de l’autre côté des Pyrénées, et même des reportages à la télé. Tout ça pour aller mater des films. Mais de quoi tu parles, Lester ? Ben de Perpignan dans les années 70. Des convois d’autocars venus de Catalogne, mais aussi de beaucoup plus au Sud passaient la frontière au Perthus et lâchaient dans les rues de la cité catalane un flot de gars (pas une seule meuf) qui se ruaient dans des cinémas miteux où l’on projetait quasi non stop des films plus ou moins érotiques au début de la décennie, et quelques années plus tard les premiers pornos. Les stars des salles obscures perpignanaises, s’appelaient Emmanuelle, O, Flossie, … et le film qui a tout déclenché, c’est « Le dernier tango … ». Parce que chez les bouffeurs de paella, fallait pas compter se rincer l’œil et se tripoter la nouille au ciné, le caudillo Franco et sa sinistre dictature censuraient à tout va, et donc les espingouins venaient changer leurs pesetas contre des francs et s’offrir les cheap thrills dans les salles obscures de Perpignan.

Brando & Bertolucci

J’imagine ce que devaient comprendre des types avec quatre mots de vocabulaire en français au film de Bertolucci, à ses histoires entrecroisées, à ces dialogues grossiers en argot ricain débités par Brando, à toutes les allusions parfois sibyllines qui jalonnent « Le dernier tango … ». Non, les gars ils venaient mater la jeunette Maria Schneider, peu frileuse et bravant à l’écran tous les interdits moraux de l’époque.

« Le dernier tango … », avant toute autre considération c’est un film de Bernardo Bertolucci. Quasi un archétype du cinéaste militant, politisé. Et marxiste, début des années 70 oblige, où l’art en général s’encanaillait avec des idées très à gauche. Cette thématique de lutte des classes, Bertolucci l’avait portée à son acmé avec « Prima della rivoluzione », évoquée dans sa participation au scénario de « Il était une fois dans l’Ouest », avant un virage antifa (« Le conformiste », « La stratégie de l’araignée »). Rien de tout cela dans « Le dernier tango à Paris », le premier de ses films à visée internationale. Bertolucci veut se contenter de casser les codes. De la bourgeoisie, de la bien-pensance. Et aborder de façon frontale un des plus grands tabous du cinéma depuis les frères Lumière, la sexualité.

La production va pas mégoter et lui offrir pour le rôle principal la dernière star mythique de l’époque, Marlon Brando. Qui débute le tournage alors que son film précédent (« Le Parrain » de Coppola), après des années de vaches maigres artistiques, est en train de devenir un phénoménal succès planétaire. Bertolucci est un esprit torturé et Brando commence à devenir à moitié cinoque. La rencontre des deux ne sera pourtant pas explosive, on n’a pas encore le Brando en totale roue libre achevant de rendre fou toute l’équipe (déjà bien erratique) de « Apocalypse now ». Ce qui n’empêchera pas Brando d’improviser des répliques, voire des scènes entières, dont la plus célèbre restera celle dite du beurre.

Dans la maison vide (Polnareff)

Certains affirment péremptoirement que c’est dans « Le dernier tango … » que Brando livre sa meilleure prestation. Ont-ils déjà oublié le personnage de Don Corleone ou celui de Kowalski dans « Un tramway nommé Désir » ? Certes, le jeu d’acteur de Brando, tout en sexualité brute et animale, en obscénités marmonnées et en pétages de plombs mortifères, tire le film vers le haut. Parce que sans Brando et quelques scènes de baise très osées pour l’époque (accroche publicitaire : « le film le plus scandaleux de tous les temps », vraiment ?), « Le dernier tango … » serait perdu au fond des catacombes du septième art.

« Le dernier tango … » est un film incompréhensible, aux personnages en fuite en avant perpétuelle vers on ne sait quoi, aux histoires imbriquées de quelques protagonistes. Il semble que le film évolue de façon chronologique sur une poignée de jours, mais on a du mal à évaluer cette temporalité, certaines scènes semblent surgies de nulle part (Catherine Allegret nettoyant une salle de bain ensanglantée sous l’œil de Brando le pourquoi du comment arrivera une heure et demie après, la discussion de Brando avec Massimo Girotti), et on a du mal à les raccorder à ce qui suit ou précède, même si le puzzle finit par se dessiner dans les dernières bobines.

Fleur de ma ville (Téléphone)

« Le dernier tango … » c’est l’histoire d’un Américain qui erre dans Paris, croise dans la rue puis dans une cabine téléphonique de bistrot une jeune femme à l’apparence très flower power, avant que les deux se retrouvent dans un appartement vide que chacun envisage de louer. Et là, sans quasiment se dire un mot, ils vont faire l’amour et entamer une relation purement sexuelle (pas de noms, de prénoms, de détails sur sa vie, règles édictées par Brando). La gamine, c’est Maria Schneider, fille naturelle de Daniel Gélin, qui après quelques figurations trouve là son premier grand rôle. Et c’est elle qui va marquer les esprits, surtout du côté de Perpignan (voir plus haut), exhibant en toute naïveté et ingénuité un corps de statue antique grecque revisitée hippie.

Le film s’articule sur cette relation purement physique entre une jeunette de vingt ans et un type qui a plus du double. Ce n’est pas une love story, ils ne partagent que quelques moments d’étreintes dans cet appart que lui a loué. Chacun a sa vie à côté. Lui est un Américain exilé en France, gérant avec sa femme d’un petit hôtel bas de gamme, accessoirement utilisé par les tapineuses du coin pour faire des passes. Elle partage ses journées entre l’appartement suranné de sa mère (son père, militaire, a été tué lors de la guerre d’Algérie, son uniforme et sa vieille pétoire sont conservées comme des reliques, ce qui aura son importance à la fin du film). Elle a un petit ami, qui se targue avec sa petite équipe technique, de réaliser un film dont elle est l’héroïne. Le petit ami, c’est Jean-Pierre Léaud. Qu’on ne prend pas par hasard dans un casting. Léaud, c’est la référence absolue de la Nouvelle Vague, avec son phrasé nonchalant et son jeu inexpressif. Utilisé à plusieurs reprises par les plus ou moins frères ennemis Truffaut et Godard. Godard, justement, qui est une des idoles majeures de Bertolucci. Et la seule présence de Léaud et ce film dans le film permettent à Bertolucci de se livrer à une mise en abyme du cinéma comme Godard dans « Le mépris ». Sans qu’on voit clairement où il veut en venir (l’explication de la bouée « L’Atalante » - comme, pas du tout au hasard, le film de Vigo – qui coule quand on la jette à l’eau, ça veut dire quoi ?).

Charente-Poitou, ça rentre partout (Coluche)

Le point de bascule du film est la fameuse scène du beurre. Qui a fait couler beaucoup d’encre. Officiellement, elle n’était pas dans le scénario original. Elle a été envisagée un matin au petit déjeuner par Brando qui l’a suggérée à Bertolucci. En oubliant juste d’en parler à Maria Schneider. Cette scène de sodomie (simulée), elle l’a perçue comme un viol, et les larmes qui coulent sur son visage sont de vraies larmes, traduisant pour le moins son désarroi face à la dureté de cette scène dont elle ignorait le déroulement. Maria Schneider en a parlé comme d’un traumatisme majuscule qui aurait brisé sa vie, mettant dès lors sa carrière en pointillé, sombrant dans la déprime et la défonce à fortes doses. Brando a vaguement reconnu que lui et Bertolucci avaient dépassé quelques limites. Et Bertolucci s’est contenté d’un silence radio pendant des décennies, n’avouant officiellement des regrets qu’après la mort de Schneider, quasi quarante ans après le tournage du « Dernier tango … ».

C’est cette scène « improvisée » qui est le tournant narratif du film. Jusque là, on avait l’impression que c’était la jeune fille qui recherchait l’extase dans les bras d’un homme mûr détaché de tout. A partir de ce point de bascule, elle va chercher à s’en éloigner, promettant même des noces imminentes à son amoureux cinéaste. Pendant que Brando semble être devenu éperdument amoureux et veut renouer. D’où le titre du film, cette ultime tentative de rabibochage dans un dancing où des couples font un concours de tango, que viendront perturber de façon grotesque Brando et Schneider copieusement avinés.

Let's tango in Paris (Stranglers)

Le final tragique n’est pas forcément celui auquel on pouvait s’attendre. Et quand une paire d’heures après le générique introductif, j’ai vu s’écrire « The end », je suis quand même resté un brin perplexe. Certes, il y a ce sexe sans tabou et sans limites à replacer dans son contexte, ici de la France pompidolienne, qui en a fait au moment de sa sortie un film hautement amoral et subversif, mais aujourd’hui ça ferait bien rigoler dans les cours de récré, quand un écolier sur deux reconnaît avoir maté des sites porno avant de rentrer au collège.

On trouve sur le Net plein de choses sur la symbolique qui se rattache à des personnages, des répliques, des situations, et plein d’érudits font le lien avec les deux tableaux de Bacon au début du film et les thématiques développées, où il est question d’Eros et de Thanatos, du mythe d’Orphée, et de plein d’autres choses bien trop compliquées pour mes trois neurones encore valides.

Y’a des fois où je me dis que « Le dernier tango à Paris », il aurait pu être tourné par Bénazéraf qui avait l’habitude à la même époque de torcher des films en trois jours où se mêlaient érotisme vulgaire, réflexions métaphysiques et idéologie marxiste. Pas sûr par contre que Bénazéraf aurait eu les moyens d’avoir Brando au générique …



Du même sur ce blog : 

Prima Della Rivoluzione