BERNARDO BERTOLUCCI - LE DERNIER TANGO A PARIS (1972)

 

Le beurre, l'argent du beurre ...

Et le derrière de la crémière. Mais patience, on y viendra plus tard.

C’est avec « Le dernier tango … » que ça a commencé. Toute une économie, des bus pleins qui venaient de l’autre côté des Pyrénées, et même des reportages à la télé. Tout ça pour aller mater des films. Mais de quoi tu parles, Lester ? Ben de Perpignan dans les années 70. Des convois d’autocars venus de Catalogne, mais aussi de beaucoup plus au Sud passaient la frontière au Perthus et lâchaient dans les rues de la cité catalane un flot de gars (pas une seule meuf) qui se ruaient dans des cinémas miteux où l’on projetait quasi non stop des films plus ou moins érotiques au début de la décennie, et quelques années plus tard les premiers pornos. Les stars des salles obscures perpignanaises, s’appelaient Emmanuelle, O, Flossie, … et le film qui a tout déclenché, c’est « Le dernier tango … ». Parce que chez les bouffeurs de paella, fallait pas compter se rincer l’œil et se tripoter la nouille au ciné, le caudillo Franco et sa sinistre dictature censuraient à tout va, et donc les espingouins venaient changer leurs pesetas contre des francs et s’offrir les cheap thrills dans les salles obscures de Perpignan.

Brando & Bertolucci

J’imagine ce que devaient comprendre des types avec quatre mots de vocabulaire en français au film de Bertolucci, à ses histoires entrecroisées, à ces dialogues grossiers en argot ricain débités par Brando, à toutes les allusions parfois sibyllines qui jalonnent « Le dernier tango … ». Non, les gars ils venaient mater la jeunette Maria Schneider, peu frileuse et bravant à l’écran tous les interdits moraux de l’époque.

« Le dernier tango … », avant toute autre considération c’est un film de Bernardo Bertolucci. Quasi un archétype du cinéaste militant, politisé. Et marxiste, début des années 70 oblige, où l’art en général s’encanaillait avec des idées très à gauche. Cette thématique de lutte des classes, Bertolucci l’avait portée à son acmé avec « Prima della rivoluzione », évoquée dans sa participation au scénario de « Il était une fois dans l’Ouest », avant un virage antifa (« Le conformiste », « La stratégie de l’araignée »). Rien de tout cela dans « Le dernier tango à Paris », le premier de ses films à visée internationale. Bertolucci veut se contenter de casser les codes. De la bourgeoisie, de la bien-pensance. Et aborder de façon frontale un des plus grands tabous du cinéma depuis les frères Lumière, la sexualité.

La production va pas mégoter et lui offrir pour le rôle principal la dernière star mythique de l’époque, Marlon Brando. Qui débute le tournage alors que son film précédent (« Le Parrain » de Coppola), après des années de vaches maigres artistiques, est en train de devenir un phénoménal succès planétaire. Bertolucci est un esprit torturé et Brando commence à devenir à moitié cinoque. La rencontre des deux ne sera pourtant pas explosive, on n’a pas encore le Brando en totale roue libre achevant de rendre fou toute l’équipe (déjà bien erratique) de « Apocalypse now ». Ce qui n’empêchera pas Brando d’improviser des répliques, voire des scènes entières, dont la plus célèbre restera celle dite du beurre.

Dans la maison vide (Polnareff)

Certains affirment péremptoirement que c’est dans « Le dernier tango … » que Brando livre sa meilleure prestation. Ont-ils déjà oublié le personnage de Don Corleone ou celui de Kowalski dans « Un tramway nommé Désir » ? Certes, le jeu d’acteur de Brando, tout en sexualité brute et animale, en obscénités marmonnées et en pétages de plombs mortifères, tire le film vers le haut. Parce que sans Brando et quelques scènes de baise très osées pour l’époque (accroche publicitaire : « le film le plus scandaleux de tous les temps », vraiment ?), « Le dernier tango … » serait perdu au fond des catacombes du septième art.

« Le dernier tango … » est un film incompréhensible, aux personnages en fuite en avant perpétuelle vers on ne sait quoi, aux histoires imbriquées de quelques protagonistes. Il semble que le film évolue de façon chronologique sur une poignée de jours, mais on a du mal à évaluer cette temporalité, certaines scènes semblent surgies de nulle part (Catherine Allegret nettoyant une salle de bain ensanglantée sous l’œil de Brando le pourquoi du comment arrivera une heure et demie après, la discussion de Brando avec Massimo Girotti), et on a du mal à les raccorder à ce qui suit ou précède, même si le puzzle finit par se dessiner dans les dernières bobines.

Fleur de ma ville (Téléphone)

« Le dernier tango … » c’est l’histoire d’un Américain qui erre dans Paris, croise dans la rue puis dans une cabine téléphonique de bistrot une jeune femme à l’apparence très flower power, avant que les deux se retrouvent dans un appartement vide que chacun envisage de louer. Et là, sans quasiment se dire un mot, ils vont faire l’amour et entamer une relation purement sexuelle (pas de noms, de prénoms, de détails sur sa vie, règles édictées par Brando). La gamine, c’est Maria Schneider, fille naturelle de Daniel Gélin, qui après quelques figurations trouve là son premier grand rôle. Et c’est elle qui va marquer les esprits, surtout du côté de Perpignan (voir plus haut), exhibant en toute naïveté et ingénuité un corps de statue antique grecque revisitée hippie.

Le film s’articule sur cette relation purement physique entre une jeunette de vingt ans et un type qui a plus du double. Ce n’est pas une love story, ils ne partagent que quelques moments d’étreintes dans cet appart que lui a loué. Chacun a sa vie à côté. Lui est un Américain exilé en France, gérant avec sa femme d’un petit hôtel bas de gamme, accessoirement utilisé par les tapineuses du coin pour faire des passes. Elle partage ses journées entre l’appartement suranné de sa mère (son père, militaire, a été tué lors de la guerre d’Algérie, son uniforme et sa vieille pétoire sont conservées comme des reliques, ce qui aura son importance à la fin du film). Elle a un petit ami, qui se targue avec sa petite équipe technique, de réaliser un film dont elle est l’héroïne. Le petit ami, c’est Jean-Pierre Léaud. Qu’on ne prend pas par hasard dans un casting. Léaud, c’est la référence absolue de la Nouvelle Vague, avec son phrasé nonchalant et son jeu inexpressif. Utilisé à plusieurs reprises par les plus ou moins frères ennemis Truffaut et Godard. Godard, justement, qui est une des idoles majeures de Bertolucci. Et la seule présence de Léaud et ce film dans le film permettent à Bertolucci de se livrer à une mise en abyme du cinéma comme Godard dans « Le mépris ». Sans qu’on voit clairement où il veut en venir (l’explication de la bouée « L’Atalante » - comme, pas du tout au hasard, le film de Vigo – qui coule quand on la jette à l’eau, ça veut dire quoi ?).

Charente-Poitou, ça rentre partout (Coluche)

Le point de bascule du film est la fameuse scène du beurre. Qui a fait couler beaucoup d’encre. Officiellement, elle n’était pas dans le scénario original. Elle a été envisagée un matin au petit déjeuner par Brando qui l’a suggérée à Bertolucci. En oubliant juste d’en parler à Maria Schneider. Cette scène de sodomie (simulée), elle l’a perçue comme un viol, et les larmes qui coulent sur son visage sont de vraies larmes, traduisant pour le moins son désarroi face à la dureté de cette scène dont elle ignorait le déroulement. Maria Schneider en a parlé comme d’un traumatisme majuscule qui aurait brisé sa vie, mettant dès lors sa carrière en pointillé, sombrant dans la déprime et la défonce à fortes doses. Brando a vaguement reconnu que lui et Bertolucci avaient dépassé quelques limites. Et Bertolucci s’est contenté d’un silence radio pendant des décennies, n’avouant officiellement des regrets qu’après la mort de Schneider, quasi quarante ans après le tournage du « Dernier tango … ».

C’est cette scène « improvisée » qui est le tournant narratif du film. Jusque là, on avait l’impression que c’était la jeune fille qui recherchait l’extase dans les bras d’un homme mûr détaché de tout. A partir de ce point de bascule, elle va chercher à s’en éloigner, promettant même des noces imminentes à son amoureux cinéaste. Pendant que Brando semble être devenu éperdument amoureux et veut renouer. D’où le titre du film, cette ultime tentative de rabibochage dans un dancing où des couples font un concours de tango, que viendront perturber de façon grotesque Brando et Schneider copieusement avinés.

Let's tango in Paris (Stranglers)

Le final tragique n’est pas forcément celui auquel on pouvait s’attendre. Et quand une paire d’heures après le générique introductif, j’ai vu s’écrire « The end », je suis quand même resté un brin perplexe. Certes, il y a ce sexe sans tabou et sans limites à replacer dans son contexte, ici de la France pompidolienne, qui en a fait au moment de sa sortie un film hautement amoral et subversif, mais aujourd’hui ça ferait bien rigoler dans les cours de récré, quand un écolier sur deux reconnaît avoir maté des sites porno avant de rentrer au collège.

On trouve sur le Net plein de choses sur la symbolique qui se rattache à des personnages, des répliques, des situations, et plein d’érudits font le lien avec les deux tableaux de Bacon au début du film et les thématiques développées, où il est question d’Eros et de Thanatos, du mythe d’Orphée, et de plein d’autres choses bien trop compliquées pour mes trois neurones encore valides.

Y’a des fois où je me dis que « Le dernier tango à Paris », il aurait pu être tourné par Bénazéraf qui avait l’habitude à la même époque de torcher des films en trois jours où se mêlaient érotisme vulgaire, réflexions métaphysiques et idéologie marxiste. Pas sûr par contre que Bénazéraf aurait eu les moyens d’avoir Brando au générique …



Du même sur ce blog : 

Prima Della Rivoluzione