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THE B-52's - PLAY LOUD (1979)

 

Quand les Athéniens nous atteignirent ...

Parce que les B-52’s furent les premiers à mettre Athens, Géorgie, sur la carte du rock, devançant de quelques années R.E.M. Et vous, dont la science encyclopédique n’a échappé à personne, vous demandez comment deux groupes majeurs du rock U.S. et même d’ailleurs ont pu voir le jour dans un bled de même pas cinquante mille âmes. Fastoche, parce que Athens est une des villes universitaires de Georgie, et les facs ont toujours été aux States un lieu propice à la création de groupes de rock.

Schneider, C. Wilson, Strickland, R. Wilson & Pierson

A l’origine, un apprenti chanteur, Fred Schneider et ses deux potes, le guitariste Ricky Wilson et le batteur Keith Strickland. Un trio rejoint par Cindy, la sœur de Ricky, et une routarde excentrique d’une dizaine d’années leur aînée, Kate Pierson. Un groupe presque paritaire, c’était peu commun à l’époque. Mais très tôt, les B-52’s allaient se faire remarquer grâce à la coiffure des deux filles (une idée de Pierson semble t-il), mix improbable entre les pompadours de l’Ancien Régime et les pièces montées capillaires des Merveilleuses lors du Directoire. Aretha Franklin avait ébauché le genre (pochette de « Lady Soul »), et Amy Winehouse en donnera une version débraillée et titubante. Cette éphémère mode capillaire sur le campus d’Athens (sauf pour Pierson et Wilson, qui en feront leur look définitif) deviendra dans l’argot des étudiant(e)s un B-52’s (à cause du fuselage avant du bombardier lourd américain). Et rapidement le nom du groupe …

Se faire remarquer par des excentricités capillaires (et des tenues flashy et/ou fluo qui seront vite le quotidien des cinq) c’est un début, ça attire les yeux, mais quand on fait de la zique, faut aussi attirer les oreilles. La Géorgie, c’est le fief des foutus frangins Allman et de tout le catéchisme du rock sudiste qui va avec, de la technique velue et des solos d’un quart d’heure. Pas dans les possibilités ni même les envies des B-52’s. Les cinq vont donc faire autre chose, le contraire en fait, des trucs rigolos, loufoques et festifs.


Si le groupe ne compte aucun virtuose, tous jouent approximativement de plusieurs instruments, et au moins trois (Schneider et les deux filles) savent chanter correctement. Musicalement, ils regarderont en arrière (le rock des origines, et surtout son sous-genre, le surf instrumental), et feront une petite fixette sur la sci-fi vintage qui vécut son âge d’or cinématographique à la même époque.

« Play loud » (ou « The B-52’s », car « Play loud » n’est écrit nulle part sur la pochette originale) sera leur première parution. Peu inspiré par l’air punk du temps (juste une accélération du tempo, autant que leur technique le leur permet), mais remarqué (surtout aux States, mais pas que) pour son côté enjoué et chatoyant.

« Planet Claire » ouvre le bal. Une intro surf sur fond de légers bidouillages électroniques (genre « Telstar » pour ceux qui ont la réf) qui par sa durée (deux minutes trente) aurait pu faire un single, jusqu’à ce que de gros riffs de guitare soutenus par la voix menaçante de Schneider l’envoient dans une dimension baroque. Sur ce titre, on n’entend pas les deux filles. Qui vont se rattraper sur le titre suivant, « 52 girls », emmené par la voix suraiguë de Kate Pierson (c’est une vraie grande chanteuse, à l’aise sur plusieurs octaves et plusieurs registres, voir la kyrielle de chansons d’autres artistes sur lesquelles elle a participé). Musicalement, on reste dans le rockab-surf.


« Dance this mess around » n’a rien à voir avec le « Mess around » de la figure tutélaire musicale de la Géorgie, le sieur Ray Charles (à la limite, une joke-hommage). Pierson y chante lead, toujours dans les aigus (mais moins perce-oreilles que dans « 52 girls »), sur un mid tempo minimaliste genre « Fever » (d’Angele et Dua Lippa ou d’Elvis, je sais plus …).

Masterpiece du disque, « Rock lobster » est mené par un énorme riff de basse, une guitare orientalisante, et des arrangements sautillants genre tex-mex. Titre totalement hors de toutes les normes connues et de tous les sentiers battus, qui passe en revue un bestiaire sous-marin et réussit à capter l’attention pendant sept minutes, avec les trois préposés au chant qui alternent au micro.

Les B-52’s, qu’on pourrait supposer en party permanente sans se poser trop de questions, n’en conservent pas moins leurs lignes directrices, des riffs « old school », du fun, et cette fascination un peu crétine pour l’univers sci-fi 50’s. Quoi de mieux pour l’illustrer que « There’s a moon in the sky (called the Moon) », qui par son intitulé pourrait passer pour une blague de carabin. Ben non, c’est un titre construit, sérieux, qui n’oublie pas les fondamentaux du rock, qui se cache derrière des lyrics totalement loufoques. S’il fallait une preuve que musicalement les B-52’s ne font pas n’importe quoi, « Hero worship » est un titre très rentre-dedans, porté par un immense riff que n’aurait pas renié un Keith Richards. « 60608-842 » n’est pas un numéro d’écrou (le coup avait déjà été fait par Toots & The Maytals pour un absolute reggae classic). C’est le numéro d’une sex-line (fictive) où après avoir fait patienter le client (en surtaxé of course), il est déconnecté avant que Tina, la star du réseau, prenne son appel … Tout çà avec gros riff rockab en avant et vocaux démultipliés par les trois au micro …


La vraie surprise arrive avec le dernier titre. Et ma foi, c’est pas une bonne surprise. Changement radical de tempo, très ralenti ici, minimalisme instrumental austère. Tout ici est à l’opposé de ce qu’on a entendu depuis le début. Et pourtant, il y avait matière à poursuivre sur la même lancée fun, car le matériau de base s’y prêtait, rien de moins que le « Downtown » un des plus gros hits de l’éternelle Petula Clark (je croyais qu’elle était claquée, ben non elle continue toujours de pousser la chansonnette à bien plus de quatre vingt dix balais). La reprise « déconstruite » et ralentie de ce gros succès des 60’s est à mon sens un naufrage total. Dommage car jusque là, « Planet Claire » était irréprochable.

« Planet Claire » sera un gros succès qui traversera les océans, car en plus d’être rigolos et plein de bonne humeur sur disque, les B-52’s donneront des concerts festifs et spectaculaires (le look des filles n’y sera pas pour rien), tout en restant fidèles à un son très rock 50’s. Une paire de disques suivront, dans la même veine mais moins marquants. Le décès de Ricky Wilson (SIDA) en 1985 remettra en cause la survie du groupe (il n’était pas seulement le frère de la chanteuse, il était l’âme des B52’s). Qui deviendra plus expérimental (donc plus chiant), s’accordant de longues parenthèses sous les radars …le temps de l’insouciance était bel et bien fini.

A leurs débuts, les B-52’s ont marqué leur temps. A ses débuts, Cyndi Lauper en sera une descendante évidente …





PAUL McCARTNEY & WINGS - BAND ON THE RUN (1973)

 

Wings over Africa ...

Juillet 1973. Paul McCartney renoue après une longue période (à son aune s’entend) de vaches maigres avec le haut des charts, grâce à la bande-son d’un James Bond, « Live and let die ». Enfin, pas vraiment McCartney, mais son groupe, les Wings. Ou son backing band, selon comment on envisage les choses, tant les Wings sont aux ordres de Macca. Ce qui redonne un coup de boost au brave Paulo, qui de Beatle essentiel, évoluait lentement vers le statut de ringard.

Lennon avait mis le monde à ses genoux avec la doublette « Plastic Ono Band – Imagine », et se permettait même, par chansons interposées, de se gausser de son ancien meilleur pote (« How do you sleep »). Le Beatle tranquille Harrison s’était fendu (with a little help from his friends) d’une triple rondelle vinyle, qui comme tous les triple était bien trop longue, mais contenait des trucs brillants. Et Ringo, me direz-vous ? euh il était sûrement au bar en train de siroter des cocktails, compter ses bagouzes et faire de l’œil à toutes les jolies filles qui passaient par là …


Donc McCartney va vouloir frapper un grand coup avec ses Wings, et sortir un disque qui va marquer son temps. Il veut ce qui se fait de mieux sur le plan sonore pour enregistrer, se fait refiler une liste exhaustive des meilleurs studios du monde, et choisit sur la foi de rumeurs aussi dithyrambiques qu’invérifiables, celui de Lagos au Nigéria.

Un périple exotique qui ne ravit guère le guitariste et le batteur qui rendent leur tablier avant le départ, laissant les Wings sous la forme de trio (Paul et son inamovible Linda, plus Denny Laine, l’ancien co-fondateur des Moody Blues).

Las, le périple au Nigéria tournera court, le studio est plus proche de la cabane à Sam Philips que des adresses high-techs occidentales. De plus, le Nigéria est un pays où alternent guerres civiles et dictatures, et les trois Anglais en goguette ne tardent pas à se faire braquer rudement en plein jour. Enfin, dernière cerise sur le clafoutis, un musicien local un peu beaucoup mégalo, un certain Fela, accuse McCartney de traîner au Nigéria juste pour piquer la musique des Noirs, antienne classique des périodes de tension raciales.

Wings au Nigéria : welcome to the jungle

Direction l’aéroport, pour Macca et ce qu’il lui reste de groupe, pour finir l’enregistrement dans les plus cossus et moins dangereux studios Air de Londres. Logiquement, on devrait s’attendre au pire artistiquement après pareilles débandades. Ben non, brothers and sisters « Band on the run », est une des meilleures (si ce n’est la meilleure) galette de McCartney hors Beatles. C’est bien simple, « Band on the run » me fait penser à la fin de « Abbey Road », sauf qu’au lieu d’aligner des vignettes de trente secondes, ici ça dure cinq minutes, tout en passant du coq à l’âne (parfois sur le même morceau) mais sans jamais donner l’impression d’un gloubi-boulga indigeste.

Le morceau-titre ouvre le disque. Une intro à la Stevie Wonder, une ballade avec la voix toute miel de Paulo, et puis, au bout d’une minute, place aux synthés (datés) en avant, et une minute plus tard, on rebat les cartes, on change tout … et là, on pense forcément au chef-d’œuvre de Brian Wilson (et des Beach Boys) « Good Vibrations ». La partie la plus mélodique de « Band on the run » et son refrain sont ultra-connus, et l’ensemble permet de s’apercevoir, pour ceux qui en doutaient, que McCartney est un compositeur hors norme doublé d’un exceptionnel chanteur. En cinq minutes, il vient de montrer que plus que n’importe quel autre sur cette planète, il peut être les Beatles à lui tout seul.

Tiens puisque le nom magique est lâché, vous vous souvenez (et ‘tain si vous vous en souvenez pas, retournez écouter Jul et Aya Nakamachin) de la pochette de « Sgt Pepper’s … », où l’on voyait grâce à un photo-montage tout un tas de célébrités, contemporaines ou pas, entourer les quatre garçons dans le vent ? Celle de « Band on the run » n’est pas un montage. On y voit les trois Wings entourés de quelques peoples de l’époque (qui ont oublié de passer à la grosse postérité) mais surtout, au dernier rang et au centre Christopher Lee (pour quelle raison le Prince des Ténèbres – oubliez le piteux Ozzy Osbourne - aux mille vies et encore plus de morts est-il là, mystère et boule d’opium) et James Coburn (de passage à Londres pour un tournage). Même pour ces stars confirmées du grand écran, on refuse pas de prendre la pose à côté de(s) McCartney. Il aurait pu y avoir aussi Dustin Hofmann, qui est l’instigateur d’un titre (on en recausera plus bas de cette folle histoire …).


J’ai parlé un peu plus haut (ouais, faut suivre) de « Live and let die » (le couplet tout miel et le riff qui arrache tout pour introduire le refrain, toute la carrière de Queen est dans ce titre). « Band on the run » va nous présenter le petit frère de « Live and let die ». Il s’appelle « Jet », c’est du glam-rock à la McCartney, moins pécore que Slade, moins sauvage que Bowie, mais ça valide (ou ça suit diront les mesquins) le courant musical qui met l’Angleterre et le monde à genoux à ce moment-là …

« Bluebird », c’est le titre que détesteront ceux qui détestent Macca, parce qu’il coche toutes les cases qu’aiment mettre en avant ses détracteurs (mièvre, puéril, planplan, neuneu, … ouais, mais qui a écrit plus violent que « Helter skelter », répondez pas tous en même temps …). « Bluebird » est la ballade mélancolique, héritière des « Yesterday » et « Michelle » d’antan. Et permet de s’apercevoir que dorénavant Linda est capable d’assumer des chœurs corrects.

Cette triplette inaugurale est très bonne. Elle est suivie par le premier des deux titres qui montrent tout le génie du Paulo. « Mrs Vandebilt » il s’appelle. Le texte vise pas le Nobel de littérature (des vignettes sibyllines sur une femme libre et sur les contraintes qu’elle rejette), mais le titre possède en guise de refrain un gimmick qui tue en forme d’onomatopée chantée, le fameux « Ho, hey, ho » (à rapprocher du « Na na hey hey », rengaine égarée dans le répertoire heavy des hardeux teutons de Jeronimo). On trouve aussi dans « Mrs Vandebilt » un solo de sax dont le one hit wonder Gerry Rafferty saura se souvenir pour son « Baker street ».

Ensuite, comme Paulo est un gentil garçon, il va pas répondre aux insinuations perfides de Lennon le concernant par un texte au vitriol destiné au binoclard, il va plutôt l’attaquer sur son propre terrain. La réponse est juste musicale, elle s’appelle « Let me roll it » et c’est un blues rustique, près de l’os (cf « Yer blues » et un paquet de titres de « Plastic Ono Band »), pour prouver que s’il veut, McCartney peut tout faire. Il y a quand même une vacherie au énième degré, le Paulo double sa voix (très rare chez lui, surtout parce qu’il est un tel chanteur qu’il n’a pas besoin de subterfuges de studio), comme le fait systématiquement Lennon.

« Mamunia », c’est du McCartney que quelques-uns attendent, une ballade qui coule tellement de source, à se demander pourquoi personne l’avait écrite avant. Ce que j’ai dit sur « Bluebird » peut-être mis en copier-coller pour la définir.

Déboule ensuite « Picasso’s last words ». L’anecdote sur la création du titre est célèbre mais vaut quand même la peine d’être rappelée. Printemps 1973. Les McCartney sont en vacances en Jamaïque et y rencontrent Dustin Hofmann qui y tourne « Papillon ». Dîner en commun dans un hôtel et une discussion à bâtons rompus entre la poire et le fromage qui dérive sur l’art et la création. La mécanique qui amène la construction d’une chanson demeure une énigme pour Hofmann, qui ne se considère que comme interprète (d’un scénario, d’un texte, d’une vision du réalisateur) et se demande comment on peut « inventer » dans le domaine artistique, par exemple écrire une chanson. McCartney lui dit que c’est facile, on prend un thème, une idée, un bout de phrase et l’inspiration vient. Défi de Hofmann, qui prend un magazine qui traîne et qui fait ses gros titres de la mort toute récente de Pablo Picasso, dont les derniers mots prononcés, à la fin d’un dîner entre amis qu’il a quittés pour aller se reposer, se sentant fatigué ont été « Drink to me, drink to my health » (Picasso est mort pendant son sommeil d’une embolie pulmonaire). McCartney se lève, va au piano de l’hôtel, et en quelques secondes trouve une mélodie (qui deviendra le refrain) reprenant les derniers mots de Picasso. Voilà, voilà, c’est facile d’écrire une chanson … A noter pour que l’histoire soit complète que « Picasso’s last words » cite des plans entiers de « Jet » et « Mrs Vandebilt », à moins que ce ne soit l’inverse, ce qui rendrait la prouesse moindre …


« No words » qui suit est le titre le plus faible de la rondelle. Parce qu’il cite de façon un peu trop évidente le son de l’intro de « Strawberry fields forever » (de Lennon, ça c’est limite vachard), avant de partir dans tous les sens, parfois en dépit du bon (sens). Heureusement, il a la bonne idée de ne durer que deux minutes et demie.

« Nineteen hundred and eighty five », c’est un peu « Lady Madonna » revisité (même rythme, mélodie cousine, et même voix trafiquée qui donne l’impression d’écouter un acétate des années 20 …). Et comme toute cette fin de disque, parfois en roue libre, retour à la case départ et autocitation avec au final du titre quelques mesures de « Band on the run » …

Sur l’édition de Cd 2013, on trouve en plus en bonus le single paru en éclaireur « Helen wheels », petit boogie somme toute anecdotique et « Country dreamer », machin country-rock un peu neuneu qui montre que McCartney est vraiment capable de chanter n’importe quoi (dans tous les sens du terme).

Depuis la parution de « Band on the run » en décembre 73, on tente à intervalles réguliers de nous faire croire que la dernière galette du Paulo est la meilleure depuis les Beatles. Fake news comme dirait Donald …


Du même sur ce blog :

McCartney
Egypt Station







ALAN J PAKULA - LES HOMMES DU PRESIDENT (1976)

 

9 Août 1974 ...

C’est la date de la démission de Richard Nixon, 37éme Président (Républicain) des Etats-Unis. Démission au terme d’une succession de révélations et de scandales sur les magouilles financières de son parti, d’espionnage des adversaires démocrates, dans lequel tout le haut de l’organigramme du parti et du gouvernement (jusqu’à Nixon lui-même) étaient impliqués. Cette démission est la conclusion historique de l’affaire dite du Watergate, le plus gros scandale politico-financier ayant touché un président des USA (en attendant possiblement que le truand affairiste et queutard Trump prenne quelques centaines d’années de taule …).

Hoffman, Redford & Pakula

L’affaire du Watergate et sa conclusion furent un traumatisme profond et sidérant pour la société américaine, qui voyait le chef d’Etat lui-même remettre en cause les fondements démocratiques du pays.

Et à peine plus d’un an après la chute de Nixon, le cinéma allait porter cette affaire à l’écran. Oh, ça s’est pas bousculé dans le tout-Hollywood pour participer au projet. Derrière lequel il y a un homme, Robert Redford, une des stars les plus en vue et ardent militant démocrate. C’est lui qui produit le film, ce qui finit par attirer Warner Bros pour le distribuer. Pour tenir la caméra, le choix de Redford se porte sur Alan J Pakula, peu connu, mais réalisateur du polar anxiogène « Klute » et de « A cause d’un assassinat » qui traite de celui de JF Kennedy, et lui vaudra la réputation de cinéaste « engagé ».

« Les hommes du Président » ne couvre pas toute l’affaire, le film se termine en 1973 alors que l’issue politique est improbable et que le Parti républicain fait tout pour protéger ses chefs à plumes (dont Nixon) et étouffer le scandale. La suite (que tous les Américains connaissaient) est montrée avant le générique sous forme de dates précisant celles des procès et procédures ayant entraîné la chute et la démission de Nixon.


« Les hommes du Président » s’en tient à l’enquête menée par deux journalistes du Washington Post qui se sont intéressés et ont investigué les premiers après le pseudo-cambriolage dans l’immeuble Watergate. Ces deux journalistes, Bob Woodward et Carl Bernstein, ont écrit aussi ensemble le livre-résumé de leur enquête, dont le titre sera également celui du film, auquel ils ont été associés avec l’écrivain et scénariste William Goldman. Redford a affirmé du bout des lèvres qu’il voulait se contenter de mettre des billets et ne voulait pas être du casting. Il n’y a cependant pas trop eu à le supplier pour qu’il prenne le rôle du plumitif débutant Bob Woodward. Pour Bernstein, la légende (et Redford) prétendent que lui et Hoffman se sont rencontrés par hasard à un match de basket (des Knicks de New York dont ils étaient tous deux supporters) et que le Dustin (lui aussi démocrate, tendance écolo), a accepté le rôle de Bernstein. Si la légende est plus belle que la vérité, etc …

Le film commence par le braquage des bureaux du Parti Démocrate dans l’immeuble Watergate. Cinq hommes bien sapés s’y introduisent de nuit munis de talkies-walkies, guidés-protégés par un complice dans un immeuble voisin. Un veilleur de nuit trouve une porte fracturée, appelle les flics et les cambrioleurs se font serrer par une patrouille de flics en civil, menés par un moustachu à cheveux longs et coiffé d’un bob informe (hommage subliminal à Serpico ?). Woodward, journaliste débutant au Washington Post, à peu près cantonné à la rubrique des chiens écrasés se rend au tribunal (le Watergate est à Washington), où les cinq braqueurs sont jugés en comparution immédiate. Il ne comprend pas très bien ce que ces types bien sapés, dont la plupart se prétendent cubains venant de Miami cherchaient, et est troublé par la présence dans le public de l’audience pour cette affaire très mineure, de l’avocat particulier du principal conseiller de Nixon, qu’il ne connaissait évidemment pas.

Redford, Balsam, Hoffman & Robards

Tout seul dans son coin au journal, il se rencarde auprès de collègues, finit par découvrir que les prétendus Cubains sont en réalité des militants Républicains et que l’un d’entre eux est haut placé dans l’organigramme de l’équipe chargée de recruter les fonds du parti pour les campagnes électorales. Il rédige un papier, espérant être publié que récupère et amende son chevronné collègue Carl Bernstein . Les deux décident de bosser ensemble sur l’affaire, commencent à dévider quelques fils de l’écheveau politico-financier mais malgré le soutien de leur chef de service (joué par Jack Wardens) se heurtent au rédacteur en chef Ben Bradlee (Jason Robards) qui sent le sujet explosif et veut du concret certifié et pas des allégations sans preuves formelles.

Le film va suivre l’enquête des deux journalistes, aidés épisodiquement par un indicateur très haut placé dans on ne sait quel service d’Etat, mais qui sait beaucoup de choses et ne peut se mouiller personnellement. Cet informateur que Redford rencontre de nuit dans l’obscurité d’un parking, est surnommé « Gorge profonde » et est joué (malgré la pénombre, on reconnaît son faciès émacié en quart de lune) par Hal Holbrook.

Gorge Profonde, Deep Throat, Hal Holbrook

Autant le dire, à moins de connaître parfaitement l’affaire, on saisit pas toujours les tenants et aboutissants de l’histoire, noyés que l’on est par un name dropping de pontes le la Maison Blanche et/ou du Parti Républicain liés de près ou de loin à ce qui petit à petit deviendra le scandale du Watergate (espionnage en règle du Parti Démocrate et constitution d’une colossale caisse noire au Parti Républicain). On suit un peu paumé les innombrables coups de fil des deux journalistes (bizarrement, à l’époque du téléphone à cadran, le propriétaire du numéro est toujours à coté de son bigophone pour répondre à la première sonnerie), leurs visites au domicile de personnes dont les noms arrivent au fur et à mesure de leurs investigations, de la pression qu’ils finissent par avoir de leur hiérarchie journalistique, …

En clair, « Les hommes du Président » est un film incompréhensible pour les non initiés, non contemporains et non américains, ce qui fait quand même beaucoup de monde, surtout aujourd’hui.

Mais il y a du rythme, comme les poussées d’adrénaline des deux compères journalistes, quand la lumière jaillit, ou que la pression devient forte. Redford et Hoffman sont parfaits, ils font quand même partie de la poignée des acteurs confirmés et starisés de l’époque, et sont « politiquement » impliqués dans le film. Pakula fait du Pakula (mais en accéléré si on se réfère à son précédent « Klute », « Les hommes du Président » est un film au montage et au jeu des acteurs nerveux, tonique), travaille beaucoup dans l’obscurité anxiogène qui est sa marque de fabrique (les rencontres dans le parking, les visites nocturnes chez les protagonistes de l’affaire, …) qui contraste avec la salle de rédaction du Washington Post, toute en néons riches en lumens et ambiance de ruche (reconstituée à l’identique dans les studios de la Warner à Burbank).

Le tout dans une ambiance col blanc macho très seventies (les hommes sont forts, manipulent et tirent les ficelles, les femmes sont faibles, tourmentées et finissent par balancer). A titre d’exemple, le film qui se veut retranscrire scrupuleusement l’enquête vécue par les deux journalistes, zappe totalement (ça a été remarqué et parfois critiqué) l’importance de la propriétaire du Washington Post, Katharine Graham. C’est elle, qui au moment où l’affaire du Watergate devenait scandale d’Etat et les pressions/menaces des Républicains maximales, qui a soutenu Woodward et Bernstein, les enjoignant de continuer à publier et enquêter, et pas son rédacteur en chef Bradlee. Etrangement son personnage est totalement absent du générique. Et pour la petite histoire, Gorge Profonde, était d’après ses dires au moment de sa mort en 2008, Mark Felt, ancien adjoint de l’éternel Hoover au FBI.

Les vrais Bernstein & Woodward

Et malgré tout, « Les hommes du Président » est un film à voir et à revoir. C’est un film sur la presse qui nous montre ce qu’est le métier de journaliste d’investigation. Du flair, de l’obstination, de l’information, des faits qu’on est allé chercher et vérifier, et surtout de la rigueur. Ne jamais abandonner même quand les difficultés sont désespérantes et les pressions (de la hiérarchie, de la flicaille, des politiques, …) multiples. Une démarche à mettre en parallèle avec les zozos qui ont des cartes de presse aujourd’hui (faut surtout pas les appeler des journalistes), aux ordres d’un quelconque Bolloré qui les paye, et prêts à toutes les compromissions (éthiques, financières, …) pour servir façon complotiste la soupe extrêmedroitarde de leur maître. Peut-être certains de ces pantins rêvent de prix Pulitzer. Woodward et Bernstein eux, l’ont eu.



Du même sur ce blog :

Klute





SYDNEY LUMET - SERPICO (1973)

 

Flic Story ...

Ça commence par un générique qui défile sur fond de gyrophare et de sirène de police. Puis on voit à l’intérieur de la voiture de police un type hirsute, dépenaillé, avec le visage en sang. Arrivée à l’hôpital, les brancardiers et les soignants s’affairent, le type est mal en point. Des flics que l’on suppose haut placés dans la hiérarchie arrivent à donf à l’hosto pour prendre des nouvelles du blessé. Le blessé, c’est un enquêteur de police, il s’appelle Franck Serpico. Les quelque deux heures qui suivent vont constituer un long flashback (plus quelques minutes en guise de conclusion à l’histoire) pour retracer sa vie et sa carrière et nous faire comprendre comment il a fini avec une balle dans la tête et pourquoi autant d’émoi chez les chefs à plumes de la police de New York.

Lumet & Pacino

Derrière la caméra, un pur newyorkais (il me semble bien que tous ses films se passent dans la Big Apple), Sydney Lumet. Le type qui aime bien gratter le vernis de l’Amérique là où ça pique. Une carrière de réalisateur commencée en 1957 par « Douze hommes en colère » un huis-clos oppressant sur la délibération d’un jury d’assises. Coup d’essai et coup de maître. Lumet tourne à une bonne cadence (peu ou prou un film par an) mais passera une décennie et demie à présenter des films qui rencontreront peu de succès, qu’il soit critique ou commercial. Mais là, avec « Serpico », il fait fort, c’est un classique éternel du film policier et un jalon incontournable du cinéma des seventies. Et en plus, c’est un biopic.

Franck Serpico a réellement existé, et Lumet a voulu coller au plus près de la réalité du bonhomme, s’efforçant de montrer ce flic hors des sentiers battus, ne se contentant pas d’une hagiographie ripolinée, mais explorant aussi certains côtés obscurs du personnage. Faut dire que Lumet a de la matière. L’« affaire » Serpico a été un pavé lancé dans la mare du NYPD et a trouvé son épilogue devant des commissions d’enquête où la presse se bousculait pour en rendre compte. De plus, Serpico avait un biographe officiel, le journaliste Peter Maas, qui a publié un livre après de longs entretiens avec le Frankie.

Période Easy Rider

Parce que « Serpico » ne remonte pas le temps. Quand paraît le film, il y a moins de trois ans que Serpico a pris une balle dans la tête. Question temporalité, difficile de mieux coller à l’époque.

Pour tourner « Serpico », c’est Dino de Laurentiis qui aligne la monnaie, et qui très vite, vire le réalisateur depuis peu engagé, l’à peu près inconnu George Avildsen (qui rebondira avec quelques Rocky, dont l’iconique premier de la série, et quelques Karaté Kid, mais qui se fera aussi virer du tournage de « Saturday Night fever »). Lumet est contacté et doit composer avec un De Laurentiis guère avenant, et faire avec un casting déjà choisi. En majorité des seconds couteaux. Quant au rôle principal, c’est Al Pacino, un Italo-américain (comme Serpico, hasard ou pas ?) qui a été retenu, avec juste une paire de films connus à son actif (le rôle principal dans le film de junkies « Panique à Needle Park » et un second rôle dans « Le Parrain » où il joue le film de Don Corleone – Brando). C’est ce jeunot de Pacino qui va tirer le film vers le haut, en flic plus ou moins baba-hippie, mais totalement incorruptible. Il y gagnera l’Oscar de meilleur acteur et « Serpico » sera la première de ses prestations légendaires (avec « Dog Day afternoon », les suites du « Parrain », et « Scarface » entre autres …). Et par opposition à ce qui deviendra sa trademark (le type qui tient pas en place, avec pétages de plombs XXL), Pacino dans « Serpico » est impressionnant de justesse, de sobriété et d’économie dans son jeu (faut dire que quand on vient de donner la réplique à un Brando bigger than life dans « Le Parrain », ça incite à l’humilité). Pour des raisons contractuelles liées aux engagements suivants des uns et des autres, « Serpico » sera tourné « à l’envers », c’est-à-dire en commençant par les dernières scènes, et en terminant par un Pacino avec sa coupe bien dégagée derrière les oreilles qui vient d’être nommé policier à Brooklyn.


Serpico est donc un Italo-américain (sa mère ne parle pas ou très peu anglais, on doit lui traduire) mais qui a envie de se rendre utile à son pays en faisant un métier dont il a toujours rêvé. C’est une joie pour lui et une fête familiale lorsqu’il reçoit son insigne et il entend être un policier exemplaire. La réalité du métier le rattrapera vite (les repas peu ragoûtants offerts par le patron d’un restau minable du coin le laissent perplexe). Sa première interpellation (il fonce à voiture vers le lieu où on lui signale un viol, se démène pour interpeller un type alors que son binôme y met le moins d’empressement possible). La victime était Noire, le type que Serpico a serré aussi et il va être témoin d’un interrogatoire très musclé au poste (un bon passage à tabac en fait). Lorsque le gars sera relâché faute d’éléments probants avec son visage tuméfié, il l’attendra à la sortie du poste, lui paiera un café, lui dira qu’il peut porter plainte et surtout l’aider à arrêter ceux qui ont été les plus impliqués dans l’agression.

Second choc pour lui, quand un collègue lui remettra une enveloppe avec trois cents dollars, sa part des pots-de-vin qui arrosent les flics du coin pour qu’il ferment les yeux sur les petits trafics de leur secteur. Cette enveloppe lui brûle les doigts et il finit par la remettre au chef de poste, qui n’a pas l’air vraiment surpris et lui assure qu’il va transmettre à la hiérarchie qui ne manquera de mener son enquête et remettra de l’ordre dans la maison poulaga. Rien ne passe, hors le temps, qui voit un Serpico promu enquêteur s’imprégner de l’air des 60’s, se fringuer comme un marginal, et fréquenter une bombe blonde adepte de soirées où joints et LSD circulent en grandes proportions. L’ambiance corrompue de sa brigade dans l’indifférence de la hiérarchie fera de Serpico un type perpétuellement à cran. Sa copine le quittera, il se consolera avec une infirmière, sa voisine d’appart à Greenwich Village, cœur de la contre-culture new yorkaise où il s’est installé.


Parce qu’il le demande et qu’il est perçu comme un mouton noir par ses collègues (le type au look de hippie babacool qui refuse les pots-de-vin), il va être muté de Brooklyn dans une brigade du Bronx où il n’y a pas une once de corruption. Tu parles, Charles, son coéquipier lors de leur première sortie, lui explique qu’il est un des « collecteurs » qui recouvre les enveloppes de liquide et les redistribue aux collègues. Et joignant le geste à la parole, il course en marche arrière un type qui a du retard sur ses paiements, avec un Serpico abasourdi et effrayé sur le siège passager de la voiture de police. Encore une fois, l’incorruptible Serpico refuse les enveloppes, et décide avec un de ses potes de l’école de police qui bosse au service du Maire, de porter l’affaire au plus niveau qu’ils peuvent, au plus haut gradé de la police pour Serpico et dircab du Maire pour l’autre. Des jours, des semaines, des mois passent, sans aucun retour et au mieux des explications embarrassées et alambiquées de ceux qui étaient censés rendre la police de New York propre. Evidemment, l’atmosphère se tend de plus en plus entre Serpico et ses collègues, et aussi au sein de son couple, sa copine finira par le larguer.

Muté dans Manhattan, Serpico se rend compte que c’est pire qu’à Brooklyn et il reçoit d’entrée les intimidations de ses nouveaux collègues qui savent qu’il est un « traître ». C’est cependant à Manhattan qu’il trouvera une aide précieuse de la part de son supérieur hiérarchique, qui acceptera de faire équipe avec lui, et toujours avec son pote à la Mairie, puisque la hiérarchie policière reste sourde aux preuves de la corruption qu’ils amènent, d’alerter la presse qui en fera ses unes et obligera Serpico à témoigner à visage découvert, mais sans guère de résultats pour résoudre le problème. C’est lors d’une énième mutation que ses « collègues » le laisseront lors d’une tentative de flagrant délit dans une histoire de stups, se faire coincer dans une embrasure de porte et se ramasser une balle dans la joue à bout portant. Et donc retour à la scène du début du film avant l’épilogue judiciaire et administratif de l’histoire.

Il faut dire que cette histoire est compliquée, c’est parfois confus, on a du mal à suivre, les seconds rôles foisonnent et changent à chaque mutation professionnelle de Serpico, et que ce soit au niveau de la base ou des hiérarchies, on a de vraies crapules ou des types qui laissent courir, se contentant de leur enveloppe hebdomadaire et peu envieux de laver du linge sale, quand bien même serait-ce en famille.

Le fil rouge du film, c’est bien sûr Serpico, de plus en plus obsédé par l’intégrité disparue de la police newyorkaise, et qui prend tous les risques pour mener à bien ce qu’il considère comme sa mission entre déconvenues et mises au placard (quelques années passées dans les bureaux de l’identification judiciaire pour l’éloigner du terrain), devenant de plus en plus irascible et à cran (ciao à l’infirmière qui en a sa claque de ce type qui monte dans les tours à la première réflexion et rend leur vie de couple insupportable). C’est un Serpico-Pacino de plus en plus dépenaillé, parano et obsessionnel, qui rend le film lumineux dans l’évocation de cette histoire vraie.

Le vrai Serpico devant une commission d'enquête

Enfin, vraie … Faut le dire vite. Vu le personnage dans le film, le vrai Franck Serpico, dont la rigueur et la parano ne sont pas exagérées, n’est pas avare de remarques fielleuses sur le boulot de Lumet. Il enrage par exemple de voir que lorsque Serpico en parka et bob informe, coince un type derrière un container et se fait tirer dessus par des flics en uniforme qui ne savent pas qu’il ont affaire à un des leurs, le vrai Serpico hurle au scandale et raciste et hollywoodien parce que dans la réalité le type était un Blanc et pas un Noir comme dans le film. Serpico accuse aussi Lumet de pudibonderie sous prétexte qu’il a zappé dans son film les quelques mois passés dans la brigade des mœurs où il travaillait fidèle à ses habitudes, infiltré discrètement dans le milieu des prostituées.

Bon, d’accord, mais il faut aussi reconnaitre à ce newyorkais pur jus de Lumet cette peinture sans concession de sa ville, où contrairement aux visions de carte postale, tout est gris, sale, pluvieux, gluant, tout sauf glamour, rempli de petits ou grands délinquants vivant en parfaite harmonie avec une police corrompue jusqu’au plus haut niveau …

Lumet et Pacino sont pour moi indissociables du succès du film. Une association gagnante qui sera reconduite deux ans plus tard pour une autre masterpiece, « Un après-midi de chien ».



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12 Hommes En Colere
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BERNARDO BERTOLUCCI - LE DERNIER TANGO A PARIS (1972)

 

Le beurre, l'argent du beurre ...

Et le derrière de la crémière. Mais patience, on y viendra plus tard.

C’est avec « Le dernier tango … » que ça a commencé. Toute une économie, des bus pleins qui venaient de l’autre côté des Pyrénées, et même des reportages à la télé. Tout ça pour aller mater des films. Mais de quoi tu parles, Lester ? Ben de Perpignan dans les années 70. Des convois d’autocars venus de Catalogne, mais aussi de beaucoup plus au Sud passaient la frontière au Perthus et lâchaient dans les rues de la cité catalane un flot de gars (pas une seule meuf) qui se ruaient dans des cinémas miteux où l’on projetait quasi non stop des films plus ou moins érotiques au début de la décennie, et quelques années plus tard les premiers pornos. Les stars des salles obscures perpignanaises, s’appelaient Emmanuelle, O, Flossie, … et le film qui a tout déclenché, c’est « Le dernier tango … ». Parce que chez les bouffeurs de paella, fallait pas compter se rincer l’œil et se tripoter la nouille au ciné, le caudillo Franco et sa sinistre dictature censuraient à tout va, et donc les espingouins venaient changer leurs pesetas contre des francs et s’offrir les cheap thrills dans les salles obscures de Perpignan.

Brando & Bertolucci

J’imagine ce que devaient comprendre des types avec quatre mots de vocabulaire en français au film de Bertolucci, à ses histoires entrecroisées, à ces dialogues grossiers en argot ricain débités par Brando, à toutes les allusions parfois sibyllines qui jalonnent « Le dernier tango … ». Non, les gars ils venaient mater la jeunette Maria Schneider, peu frileuse et bravant à l’écran tous les interdits moraux de l’époque.

« Le dernier tango … », avant toute autre considération c’est un film de Bernardo Bertolucci. Quasi un archétype du cinéaste militant, politisé. Et marxiste, début des années 70 oblige, où l’art en général s’encanaillait avec des idées très à gauche. Cette thématique de lutte des classes, Bertolucci l’avait portée à son acmé avec « Prima della rivoluzione », évoquée dans sa participation au scénario de « Il était une fois dans l’Ouest », avant un virage antifa (« Le conformiste », « La stratégie de l’araignée »). Rien de tout cela dans « Le dernier tango à Paris », le premier de ses films à visée internationale. Bertolucci veut se contenter de casser les codes. De la bourgeoisie, de la bien-pensance. Et aborder de façon frontale un des plus grands tabous du cinéma depuis les frères Lumière, la sexualité.

La production va pas mégoter et lui offrir pour le rôle principal la dernière star mythique de l’époque, Marlon Brando. Qui débute le tournage alors que son film précédent (« Le Parrain » de Coppola), après des années de vaches maigres artistiques, est en train de devenir un phénoménal succès planétaire. Bertolucci est un esprit torturé et Brando commence à devenir à moitié cinoque. La rencontre des deux ne sera pourtant pas explosive, on n’a pas encore le Brando en totale roue libre achevant de rendre fou toute l’équipe (déjà bien erratique) de « Apocalypse now ». Ce qui n’empêchera pas Brando d’improviser des répliques, voire des scènes entières, dont la plus célèbre restera celle dite du beurre.

Dans la maison vide (Polnareff)

Certains affirment péremptoirement que c’est dans « Le dernier tango … » que Brando livre sa meilleure prestation. Ont-ils déjà oublié le personnage de Don Corleone ou celui de Kowalski dans « Un tramway nommé Désir » ? Certes, le jeu d’acteur de Brando, tout en sexualité brute et animale, en obscénités marmonnées et en pétages de plombs mortifères, tire le film vers le haut. Parce que sans Brando et quelques scènes de baise très osées pour l’époque (accroche publicitaire : « le film le plus scandaleux de tous les temps », vraiment ?), « Le dernier tango … » serait perdu au fond des catacombes du septième art.

« Le dernier tango … » est un film incompréhensible, aux personnages en fuite en avant perpétuelle vers on ne sait quoi, aux histoires imbriquées de quelques protagonistes. Il semble que le film évolue de façon chronologique sur une poignée de jours, mais on a du mal à évaluer cette temporalité, certaines scènes semblent surgies de nulle part (Catherine Allegret nettoyant une salle de bain ensanglantée sous l’œil de Brando le pourquoi du comment arrivera une heure et demie après, la discussion de Brando avec Massimo Girotti), et on a du mal à les raccorder à ce qui suit ou précède, même si le puzzle finit par se dessiner dans les dernières bobines.

Fleur de ma ville (Téléphone)

« Le dernier tango … » c’est l’histoire d’un Américain qui erre dans Paris, croise dans la rue puis dans une cabine téléphonique de bistrot une jeune femme à l’apparence très flower power, avant que les deux se retrouvent dans un appartement vide que chacun envisage de louer. Et là, sans quasiment se dire un mot, ils vont faire l’amour et entamer une relation purement sexuelle (pas de noms, de prénoms, de détails sur sa vie, règles édictées par Brando). La gamine, c’est Maria Schneider, fille naturelle de Daniel Gélin, qui après quelques figurations trouve là son premier grand rôle. Et c’est elle qui va marquer les esprits, surtout du côté de Perpignan (voir plus haut), exhibant en toute naïveté et ingénuité un corps de statue antique grecque revisitée hippie.

Le film s’articule sur cette relation purement physique entre une jeunette de vingt ans et un type qui a plus du double. Ce n’est pas une love story, ils ne partagent que quelques moments d’étreintes dans cet appart que lui a loué. Chacun a sa vie à côté. Lui est un Américain exilé en France, gérant avec sa femme d’un petit hôtel bas de gamme, accessoirement utilisé par les tapineuses du coin pour faire des passes. Elle partage ses journées entre l’appartement suranné de sa mère (son père, militaire, a été tué lors de la guerre d’Algérie, son uniforme et sa vieille pétoire sont conservées comme des reliques, ce qui aura son importance à la fin du film). Elle a un petit ami, qui se targue avec sa petite équipe technique, de réaliser un film dont elle est l’héroïne. Le petit ami, c’est Jean-Pierre Léaud. Qu’on ne prend pas par hasard dans un casting. Léaud, c’est la référence absolue de la Nouvelle Vague, avec son phrasé nonchalant et son jeu inexpressif. Utilisé à plusieurs reprises par les plus ou moins frères ennemis Truffaut et Godard. Godard, justement, qui est une des idoles majeures de Bertolucci. Et la seule présence de Léaud et ce film dans le film permettent à Bertolucci de se livrer à une mise en abyme du cinéma comme Godard dans « Le mépris ». Sans qu’on voit clairement où il veut en venir (l’explication de la bouée « L’Atalante » - comme, pas du tout au hasard, le film de Vigo – qui coule quand on la jette à l’eau, ça veut dire quoi ?).

Charente-Poitou, ça rentre partout (Coluche)

Le point de bascule du film est la fameuse scène du beurre. Qui a fait couler beaucoup d’encre. Officiellement, elle n’était pas dans le scénario original. Elle a été envisagée un matin au petit déjeuner par Brando qui l’a suggérée à Bertolucci. En oubliant juste d’en parler à Maria Schneider. Cette scène de sodomie (simulée), elle l’a perçue comme un viol, et les larmes qui coulent sur son visage sont de vraies larmes, traduisant pour le moins son désarroi face à la dureté de cette scène dont elle ignorait le déroulement. Maria Schneider en a parlé comme d’un traumatisme majuscule qui aurait brisé sa vie, mettant dès lors sa carrière en pointillé, sombrant dans la déprime et la défonce à fortes doses. Brando a vaguement reconnu que lui et Bertolucci avaient dépassé quelques limites. Et Bertolucci s’est contenté d’un silence radio pendant des décennies, n’avouant officiellement des regrets qu’après la mort de Schneider, quasi quarante ans après le tournage du « Dernier tango … ».

C’est cette scène « improvisée » qui est le tournant narratif du film. Jusque là, on avait l’impression que c’était la jeune fille qui recherchait l’extase dans les bras d’un homme mûr détaché de tout. A partir de ce point de bascule, elle va chercher à s’en éloigner, promettant même des noces imminentes à son amoureux cinéaste. Pendant que Brando semble être devenu éperdument amoureux et veut renouer. D’où le titre du film, cette ultime tentative de rabibochage dans un dancing où des couples font un concours de tango, que viendront perturber de façon grotesque Brando et Schneider copieusement avinés.

Let's tango in Paris (Stranglers)

Le final tragique n’est pas forcément celui auquel on pouvait s’attendre. Et quand une paire d’heures après le générique introductif, j’ai vu s’écrire « The end », je suis quand même resté un brin perplexe. Certes, il y a ce sexe sans tabou et sans limites à replacer dans son contexte, ici de la France pompidolienne, qui en a fait au moment de sa sortie un film hautement amoral et subversif, mais aujourd’hui ça ferait bien rigoler dans les cours de récré, quand un écolier sur deux reconnaît avoir maté des sites porno avant de rentrer au collège.

On trouve sur le Net plein de choses sur la symbolique qui se rattache à des personnages, des répliques, des situations, et plein d’érudits font le lien avec les deux tableaux de Bacon au début du film et les thématiques développées, où il est question d’Eros et de Thanatos, du mythe d’Orphée, et de plein d’autres choses bien trop compliquées pour mes trois neurones encore valides.

Y’a des fois où je me dis que « Le dernier tango à Paris », il aurait pu être tourné par Bénazéraf qui avait l’habitude à la même époque de torcher des films en trois jours où se mêlaient érotisme vulgaire, réflexions métaphysiques et idéologie marxiste. Pas sûr par contre que Bénazéraf aurait eu les moyens d’avoir Brando au générique …



Du même sur ce blog : 

Prima Della Rivoluzione





GEORGE ROY HILL - L'ARNAQUE (1973)

 

Tiercé gagnant ...

A la fin de la bande-annonce d’époque, on pouvait entendre en voix off : « Paul Newman et Robert Redford de nouveau ensemble, cette fois ils s’en sortiront … peut-être. ». Ce qui est quand même faire peu de cas de George Roy Hill, qui a porté le projet « The sting » (le titre en V.O.) à bout de bras avant de commencer le tournage.

Newman, Hill & Redford

A l’origine, le scénariste David Ward qui a peaufiné une histoire inspirée de vrais arnaqueurs de années 30, dont notamment les frères Gondorff (donc le nom du personnage joué par Paul Newman est tout sauf fortuit). Lorsque Hill lit le scénario, tourner un film qui en découle devient une idée fixe. Rôle principal envisagé Jack Nicholson, qui décline. Hill demande alors conseil pour le casting, à celui qui est devenu son pote après le succès de « Butch Cassidy & the Sundance Kid », Robert Redford. Qui lui dit en substance que c’est pas la peine de chercher ailleurs, il veut le rôle principal de ce projet.

Parce qu’il y a dans « L’arnaque » un rôle principal et un grand rôle secondaire. Pour celui-ci Redford suggère Paul Newman, qui, euphémisme, ne vient pas d’enchaîner que des succès. Hill est dubitatif, un second rôle pour Newman, il va pas accepter. Le scénario lui est envoyé, et très rapidement il donne son accord (moyennant un pourcentage sur recettes, ce qui n’était pas une mauvaise idée, vu le succès du film). Se trouve dès lors reconstitué le trio de « Butch Cassidy … ». Même si quelques choses ont changé, c’est maintenant Redford le principal personnage, et le port de la moustache sera cette fois-ci pour Newman.

Paul Newman

L’action du film se situe en 1936, dans une Amérique qui se remet tant bien que mal de la Grande Dépression. Tous les moyens sont bons pour faire bouillir la marmite, y compris les peu ou pas légaux du tout. Dans Joliet, petite ville de la grande banlieue de Chicago, un trio de petits arnaqueurs réussit le gros coup, piquer grâce à une belle mise en scène, la recette d’un tripot clandestin qu’un homme de main va transmettre au « banquier » du patelin. Protagoniste principal de cette arnaque, Johnny Hooker (Robert Redford), assisté par son « professeur » Luther et un minot. Parenthèse : certaines rumeurs invérifiées affirment que le nom de Johnny Hooker (Jeannot Crocheteur en français) serait un hommage à John Lee Hooker et au blues made in Chicago, où l’histoire se poursuivra.

Très vite, les ennuis vont commencer pour les Pieds Nickelés de Joliet. Le pognon subtilisé devait remonter jusqu’au Parrain chicagoan Doyle Lonnegan (Robert Shaw) qui envoie ses tueurs à Joliet. Coleman se fait buter mais a le temps de transmettre à Hooker une recommandation pour Henry Gondorff (un génie de la manipulation basé à Chicago). Un petit voyage qui tombe bien pour Hooker, qui en plus des hommes de main de Lonnegan, doit mettre de la distance avec Snyder, un flic ripou local qui veut le racketter. Parce que Hooker est une grande gueule, tombeur et flambeur (il a perdu sa part du butin en misant tout à la roulette – truquée of course – dans un tripot).

Redford & Shaw

Avant que Newman entre en scène, on a déjà pu vérifier plusieurs choses. « L’arnaque » est visuellement superbe, avec un soin maniaque apporté à la reconstitution de l’époque où évoluent les personnages (les fringues, les accessoires, les bagnoles). Le tout recréé en studio (le maire de Chicago, soucieux de la réputation de sa ville, la bonne blague, a mis son veto au tournage dans sa riante cité, seules quelques scènes y seront filmées). Il y a un rythme effréné, et un ton léger, alors que les situations et les personnages n’ont rien de badin. On a droit à des intertitres (le coup monté, l’appât, l’arnaque, …) sous forme de planche de bande dessinée qui accompagne tous les développements de l’histoire. Et puis il y a une bande-son (Marvin Hamlisch), déclinant des thèmes à succès de Scott Joplin, grand maître du ragtime. Et même si cette musique est totalement anachronique (le ragtime c’était dans les années 1910), elle est un marqueur incontournable du film (avec pour la première fois dans un film dixit Hill, une musique qui ne se superpose jamais aux dialogues).

Quand Hooker rencontre Gandorff, il est plutôt déçu. Le génie de l’arnaque est salement bourré de la veille, retiré des « affaires », il se contente de gérer avec sa compagne Billie (Eileen Brennan) un petit bordel « couvert » par un manège de fête foraine. Mais Gondorff est un homme d’honneur, et va venger son pote Coleman en s’en prenant à Lonnegan, ou plutôt à son portefeuille, et recruter de vieux amis à lui pour monter une arnaque majuscule. Il faut dire que Paul Newman écrase toute la distribution de son talent. La partie de poker dans un train donne lieu à un enchaînement de scènes extraordinaires.

On va de rebondissements en rebondissements parce que l’on suit l’intrigue à travers le personnage de Hooker. Qui accumule emmerdes et mésaventures sans en parler à Gandorff (le flic ripou a retrouvé sa trace et le course à Chicago, Lonnegan a embauché un tueur à gages aussi mystérieux qu’efficace pour lui régler son compte). Et parallèlement au montage de l’arnaque (des paris truqués sur des courses de chevaux), on suit la relation pas vraiment franche entre Gandorff et Hooker.


Parce que tout se joue sur le fil du rasoir, il n’y a d’enfants de chœur nulle part, tout le monde se méfie de tout le monde, et tente de manipuler tout le monde. Bon, faut être honnête, aussi chiadé que soit le scénario, une pareille arnaque ne tient pas la route, même si plus c’est gros, plus ça marche, on voit mal un caïd de la pègre se faire embobiner de la sorte, un cercle de paris clandestins qu’il ne connaîtrait pas dans sa ville, et dans lequel il se rue tête baissée ? Enfin, se ruer c’est vite dit. Lonnegan boîte bas (Shaw s’est bousillé une cheville au début du tournage, et à cause de cette grosse entorse voulait renoncer au rôle, mais Hill a tenu à le conserver, sa boîterie réelle étant finalement devenue un gimmick une fois sa cheville guérie).

« L’arnaque » a été présentée en avant-première le jour de Noel 1973. Le film recevra de belles critiques et connaîtra un immense succès populaire, glanant sept Oscars (Hill pour la réalisation, des Oscars « techniques », mais aucun pour les acteurs, seul Redford avait été nominé).

Deux anecdotes pour finir. Charles Durning qui joue le ripou Snyder avait la cinquantaine et était comme dirait Obélix « un peu » enveloppé. Au début du film, il poursuit Redford. Il pensait que la scène serait « arrangée ». C’était méconnaître la maniaquerie de Hill, qui a exigé qu’il sprinte pour attraper Redford. Ce qu’il a été obligé de faire et de son aveu, même ado, il n’avait jamais couru aussi vite. Paul Newman est fabuleux quand il simule le type bourré lors de la partie de poker (ou plus tard dans « Le verdict » de Lumet). A l’époque on ne le savait pas, mais il a avoué sur le tard qu’il picolait grave. Pas sûr qu’il n’aurait pas été capable d’enchaîner les prises sans avoir à couper son gin avec de l’eau …

Malgré son intrigue labyrinthique, « L’arnaque » est une merveille de fluidité, et un film dont on ne se lasse pas … Deux heures de comédie et de grand spectacle.


Du même sur ce blog :

Butch Cassidy & The Sundance Kid