THE MEN - BUYER BEWARE (2025)

 

Les Hommes, les Vrais ...

Bon, faut pas venir chouiner après avoir écouté cette rondelle, l’acheteur-auditeur est prévenu dès le titre du disque. Bon vous me direz, les foules se sont pas précipitées chez les disquaires (les quoi ?? ouais, bon ça va, je le sais que je suis plus tout jeune, mais z’avez vu la qualité sonore de ce que vous écoutez sur Spotify ou Deezer, venez pas la ramener …).


Donc The Men, c’est des vieux punks. Par force, parce qu’il y a bien quinze ans qu’ils font du boucan du côté de Brooklyn. Un quatuor de barbus qui pour les photos du moins s’affichent pas tout sourire en costume fluo. Des types avec qui t’as envie d’être pote parce qu’au fond t’es un gros froussard … Pas tibulaires mais presque, les The Men.

Et pas près de d’assagir non plus. Punks un jour punks toujours. Avec en plus l’expérience. Les types peuvent se permettre s’enregistrer live en studio, ce qui est le cas de ce « Buyer beware ». Ce qui veut dire deux choses. Un, ils en sont capables. Et deux, ils le font bien. Les types ont gardé la foi, aussi speeds que s’ils avaient vingt ans, mais avec en plus la capacité d'aligner un mur du son de guitares stridentes par-dessus une rythmique qui ne te laisse pas la possibilité de ralentir le tempo, et un type qui s’égosille au micro. De toutes façons, suffit de regarder le label sur lequel paraît « Buyer beware », Fuzz Club Records, label (forcément) indépendant d’origine norvégienne sur lequel, au milieu de groupes dont l’intitulé seul n’évoque pas spécialement du folk champêtre, on retrouve actuellement les stakhanovistes de King Gizzard & the Lizard Wizard.


Résultat, treize titres en moins de trente cinq minutes. Et non, c’est pas le même dupliqué une douzaine de fois. Bon, ça va pas plaire à tous ceux qui ont casqué un SMIC pour entendre couiner Céline Dion, mais quelque part ça force le respect. En tout cas le mien.

« Buyer beware » est construit comme un état des lieux. On montre d’abord qu’on n’a pas perdu la rage. Les deux tiers des titres sont basés sur des tempos échevelés et la messe est dite en une paire de minutes. D’entrée « Pony » nous renvoie en 1977, avec juste une différence par rapport aux punks d’origine, The Men sont capables de glisser un solo de guitare dans le déferlement sonore furieux. Et tout du long de ce disque, ce sont les deux guitares qui mènent la danse. Dégainant des riffs mémorables sur « Black heart blue » ou « Buyer beware » le morceau, « PO Box 96 » qui évoque les Stooges de « Funhouse », alors que « Charm » renvoie plutôt au Hüsker Dü mélodique de la fin, et que « Control », avec son tempo frénétique, ses guitares grinçantes et stridentes fait penser au Sonic Youth des débuts. Parce que oui, derrière l’apparence bourrin – toutadonf, on sent des types qui tant qu’à faire du boucan, ne rechignent pas à l’organiser.


Après avoir montré qu’ils n’ont perdu ni la foi ni la rage, les Hommes nous servent un final (les trois derniers titres) plutôt différent, et à mon sens la meilleure partie du disque (ce qui apparemment ne fait pas l’unanimité des premiers fans). Sur « The path » on a un ralentissement sensible du tempo, un riff lourd et ralenti qui fait penser à la structure de « Iron Man » de Black Sabbath. Avec « Tombstone », on n’est clairement plus dans le punk. Plutôt dans du rock’n’roll high energy comme le MC5 de « Back in the USA » ou les débuts de Motörhead. Le dernier titre (« Get my soul »), toutes proportions gardées, force encore plus sur l’aspect « expérimental », avec ses riffs aplatissant, sa voix éructée sur fond de bric à brac sonore comme si les quatre types avaient voulu mettre tout ce qu’il leur restait d’idées sur ce morceau. A mon sens le moins bon de cette triplette finale.

Rien qu’à voir la pochette (une peinture assez torturée d’un pote japonais à eux), on sent bien que « Buyer beware » malgré ses tempos souvent tachycardiques n’est pas un disque festif. Les textes le confirment, on sent un malaise, une colère, une rage, plus ou moins contenus mais bien présents. Bon, y’en a pas eu des piles dans le Leclerc du coin, de ce « Buyer beware », et encore moins ici qu’au pays de l’Oncle Sam. Faut dire que quand on a un président qui fait de son mieux (?) pour réhabiliter les Village People en se dandinant sur leur musique à chaque meeting MAGA, des excités new-yorkais qui se sentent pas très bien dans leur peau mais toujours vers 1977, c’est pas le meilleur plan pour faire fortune dans la musique.

Changez rien, les gars, vous avez raison, let’s rock’n’roll …


SERGE GAINSBOURG - LIVE (1986)

 

Aux armes etc ...

Parce que ce « Live » il faut le défendre. Pas parce que c’est un bon disque en public, assez loin de là, mais parce que c’est le dernier témoignage discographique acceptable d’un artiste hors normes, auteur (paroles et musiques) de coups de génie comme personne avant lui et certainement plus personne après. Et qu’on vienne pas chouiner avec la Sainte Trinité des anars près de leurs sous (Brassens, Ferré, Brel), certes capables de fulgurances d’écriture mais dont les musiques étaient comment dire … vous m’avez compris.

Ecce Homo ...

Dans les années 80, Gainsbourg était devenu ce qu’il avait toujours rêvé d’être. Une star. Davantage par un comportement social erratique (quelques mois avant la sortie de ce « Live », il avait scandalisé le monde libre en déclarant à la télé en direct vouloir fucker l’encore nunuche (elle finira boulimique et complètement accro à la dope) Whitney Houston), dernier dérapage incontrôlé à date d’apparitions publiques douteuses. Ces provocations sous l’emprise des double pastis, c’est à peu près la seule façon qu’avait trouvé ce timide complexé d’entrer le monde futile du paraître. Lui qui avait commencé comme pianiste jazzy de bar, avant de se lancer dans l’écriture à double sens (France Gall a mis des années à comprendre de quoi parlait « Les sucettes »), dans l’anticonformisme (les scandaleuses chansons de la fin des années 60 avec Bardot à son bras), entretenait une fascination pour les stars anglo-saxonnes du rock.

Gainsbourg pouvait sortir des chansons sublimes (pour lui ou pour d’autres, en général des femmes), deux grands disques dans les seventies (l’ultra célébré « Melody Nelson » et surtout selon moi le bien meilleur « L’homme à tête de chou »), ce grand public dont il aurait aimé plus que tout avoir la reconnaissance ne remarquait que ses frasques et provocs avinées. L’auteur Gainsbourg tombait (sombrait ?) dans la facilité, le pochetron Gainsbarre faisait le buzz ... Le reggae, en filigrane dans « L’homme à la tête de chou », était devenu la base des piètres disques suivants (« Aux armes etc », « Mauvaises nouvelles des étoiles ») dans lesquels il marmonnait des textes loin de ses fulgurances d’écriture passées. En 1984, il venait de se découvrir une nouvelle tocade musicale, le disco-funk (la fréquentation forcenée des nightclubs parisiens). Et embauché dans la foulée des musiciens de studio américains pour l’enregistrement de son nouveau disque, sous la conduite de Billy Rush, guitariste et compositeur du sous-Springsteen Southside Johnny (lesquels Southside et Billy Rush n’avaient d’ailleurs rien de disco ni de funky). Le résultat de ces sessions sera « Love on the beat » (une enfilade de titres sans intérêt, dont deux seulement étaient à sauver, surtout « Sorry angel » et accessoirement « Lemon incest » avec fifille Charlotte).

Gainsbourg & Billy Rush

Allez savoir pourquoi, ce disque sera son premier vrai succès commercial. Avec logiquement une tournée organisée dans la foulée. Gainsbourg, qui goûte peu le fait de se produire en public, prend cette fois-ci la chose à cœur. A la surprise de ses connaissances il se met au vert, prend des cours de chant pour pouvoir offrir un vrai spectacle, plutôt que la vision d’un poivrot chantant faux et bredouillant dans sa barbe de trois jours des textes incompréhensibles. Soyons clair. Arrêter les 102, et pousser quelques vocalises n’a pas transformé Gainsbourg en Pavarotti. La diction est souvent saccadée, et le souffle manque quand il faut tenir la note. Mais reste quand même un répertoire mythique dans lequel il peut piocher.

Ce « Live » provient d’un mix de trois enregistrements consécutifs (comme « Made in Japan » de Procol Harum ou Deep Purple, je sais plus …) au Casino de Paris en Octobre 1985. Gainsbourg est entouré d’un groupe de musiciens américains, Billy Rush aux guitares, un certain John K. bassiste cherchant un peu trop la lumière, le méga-requin Stan Harrison qui a soufflé dans son sax derrière la Terre entière, le jeunot Gary Georgett aux synthés, les frangins Simms déjà repérés chez Madonna ou Bowie aux chœurs, et Tony « Thunder » Smith, enclumeur sans génie aux fûts. Parenthèse, c’est ce batteur venu du jazz qui est le plus problématique du lot, abusant de la grosse caisse quand on s’en passerait bien, et à la ramasse sur le reggae « Lola Rastaquouère ». C’est pas que tous ces ricains soient mauvais, c’est qu’ils sont totalement inadaptés au répertoire gainsbourgien, dont nombre de titres sont inspirés (voire plus) de pièces de la musique classique européenne. Les chansons ont souvent été réarrangées pour permettre à cet aréopage incongru de s’exprimer, et Billy Rush a supervisé la production du disque, en compagnie de Philippe Lerichomme. A voir ce qui sort des enceintes, on peut se douter que le producteur historique de Gainsbourg n’a pas eu le dernier mot au mixage.


« Live » se veut « dynamique », dans l’air du temps, avec prédominance pour un fonds sonore funky, ce qui convient autant à Gainsbourg et son répertoire que la lecture d’Aleister Crowley dans les écoles cathos tradi … Beaucoup de titres ont un rendu problématique surtout ceux qui à l’origine reposaient sur une instrumentation minimaliste (« Dépression au-dessus d’un jardin », « Marilou sous la neige », « L’eau à la bouche », dans une moindre mesure « La javanaise »), d’autres « bénéficient » d’arrangements de mauvais goût (« Lola Rastaquouère » trop funky, « Nazi rock » trop rockabilly). Les titres issus de l’album « Love on the beat » diarrhée funky aux textes d’une vulgarité crasse sont atroces en version live (« Love on the beat », dix minutes en intro, l’insignifiant « I’m a boy » et son solo de basse, le quasi hard rock « Harley David son of  a bitch »). Seul rescapé de ce mauvais vinyle, la belle « Sorry angel » tire son épingle du jeu.

Restent quelques immarcescibles classiques qui arrivent à surnager. « Initials BB » grâce (miracle !) à des arrangements revisités et réussis, une version accélérée de « Harley Davidson » où Gainsbourg est à la peine vocalement et qui de toutes façons ne pouvait pas remplacer le phrasé sexy, hautain et nonchalant de Bardot. La même remarque vaut pour l’intéressante version de « Bonnie and Clyde ». La reprise de l’antique scie « You rascal you » (« Vieille canaille ») est meilleure que la version studio et servira de base au duo à succès avec Eddy Mitchell.


Trois titres pourraient à eux seuls justifier l’achat du disque. « Ballade de Johnny-Jane » que Gainsbourg chante étonnamment bien, faisant oublier la délicatesse timide de Jane Birkin sur l’originale, et avec pour une fois un arrangement musical sobre et de bon goût. Et ensuite enchaînées (ici, mais pas sur les versions expended du disque qui reprennent le tracklisting du concert) « My lady Héroïne » (Gainsbourg parfait vocalement et un accompagnement classieux comme il dirait) et « Je suis venu te dire que je m’en vais » (la plus belle de son répertoire ?) que les gros coups de caisse claire de Smith ne parviennent pas à gâcher.

A l’écoute de ce disque, seuls les fans ultimes ont pleuré de joie. Tous les autres ont noté, alors qu’ils s’attendaient au pire vocalement, que ce sont les pros américains qui ont finalement saboté ce « Live » …

Qui sera le testament artistique de Gainsbourg. La suite (l’atroce « You’re under arrest ») sera l’œuvre de Gainsbarre …





RICHARD LINKLATER - ROCK ACADEMY (2003)

 

Bébés rockeurs ...

Première chose. Jack Black est la tête d’affiche de ce film … Soit. C’est la moitié de Tenacious D., groupe-duo, où avec un pote encore plus gras que lui, ils pastichent du hard-metal-trash-etc … toutes guitares acoustiques en avant. Jamais pu écouter ces deux types plus de deux minutes. Le problème c’est pas qu’ils soient gros, ni qu’ils fassent une fixette sur du rock bourrin, le problème c’est qu’ils ne font que ça … et à moins d’être accro au dernier degré au comique de répétition, leur machin lasse assez vite.

Richard Linklater

Deuxième chose. Je me souviens au début des 80’s, il y avait en France plein de groupes (dont quasiment aucun n’a fait de « carrière » notable), mélangeant influences punk, revival 50’s (les Stray Cats étaient partout), et rock sixties garage (les américains of course, mais aussi les Français genre Dutronc des débuts, Ronnie Bird, …). De ces groupes, il y en avait beaucoup à Nice, sous l’impulsion des « stars » locales, les Playboys. Dans Best un journaleux (Lenquette ?) était allé faire un petit papier sur eux et avait demandé à l’un des leaders du groupe (Nègre ? Albertini ?) pourquoi il y avait autant de bons groupes à Nice. Réponse : « Parce qu’il y a un super Conservatoire et qu’aucun de nous n’y est allé ».

Vous me voyez venir avec mes gros sabots, et le verdict qui va tomber sur « Rock Academy ». C’est un film fait par des ados attardés pour des enfants. Le pitch (bien amené, le scénario est plutôt bon, signé par Mike White, dont la tête d’ahuri perpétuel lui vaut également un second rôle), nous montre un guitariste raté (Jack Black), leader d’un groupe de rock raté, dont il se fait virer, et qui se fait embaucher sur un malentendu comme instit dans une école de fils de bourges. Il va initier ces gamins coincés au rock et à sa culture, et trouver dans la classe une rythmique, un guitar hero à Flying V, un claviériste à la Wakeman, des choristes, un éclairagiste, des roadies, une manageuse, etc … Pour finir par triompher avec les gosses à un tremplin rock local, face à son ancien groupe.

Jack Black

Tout est cousu de fil blanc, y compris le petit twist final.

On a tout dans le film pour ratisser large. La comédie musicale, le jeu en roue libre tout en grimaces de Black, les personnages stéréotypés, les vilains petits canards qui deviennent des as du binaire, envers et contre tous (les parents rigides, la directrice du Poudlard pour riches, la mégère colocatrice, le pote soumis, …). Bon, vous me direz, le scénario est pas plus con que celui de « Purple rain » (le film) qui sortira l’année suivante, mais Jack Black, musicalement, c’est pas Prince, et la moto mauve du nabot de Minneapolis est plus sexy que le van fumant de Black.

J’apprécie aussi très moyennement cette mise en avant de gosses prétendument surdoués (noter que personne n’est doublé, tous ceux qui jouent de la musique dans le film en jouent vraiment), qui en quelques jours deviennent des Keith Moon, Jack Bruce, Hendrix, etc … C’est pas nouveau dans le monde merveilleux de Hollywood, depuis Judy Garland jusqu’à l’époque du film Britney Spears, le fait de mettre en avant des gosses au talent dépassant très largement la moyenne. Bizarrerie, aucun des gosses musiciens du film n’en fera « métier », à part la chef de classe-manageuse (Miranda Cosgrove) qui sortira un disque, et qui a dû répéter pendant des heures pour apprendre à chanter faux (les directeurs de casting ont parfois des idées saugrenues). Et sinon, la bassiste est très mimi et … voilà, c’est dit, je vais finir avec cinquante plaintes au cul pour pédocriminalité, ou pire, être comparé à Bruel, mais cette gamine avec son air détaché et sexy survole le casting des enfants, et ce en n’ayant quasiment aucune réplique … A noter que quand elle est retournée au lycée, elle était la star, sous pression permanente des autres minots et qu'elle a très vite fini poivrote et défoncée, et redevenue clean, elle a dénoncé ce système (le film est fini, débrouille-toi seule maintenant) qui lui avait broyé sa jeunesse ...


Qu’est-ce qu’il faut sauver de ce film ? La B.O., parce que la Paramount qui distribue la chose a eu les moyens d’amener du lourd sur la bande-son. « Immigrant song » en est l’exemple-type, Led Zep et ses ayants-droits étant peu enclins à vendre à qui que ce soit leur répertoire. On a droit à du hard viril mais correct avec prééminence pour AC/DC (que ce soit pour une paire de titres, ou les multiples clins d’œil tout du long du film), mais pas que, avec des extraits du Clash, des Ramones, du Velvet, des Doors, de Bowie, de Cream, des Who, … Et le générique final, où le texte est surimposé sur Black et ses minots jammant sur « It’s a long way to the top » est pas mal du tout. C’est le cinquième Sonic Youth de l’époque, Jim O’Rourke, qui a supervisé tout ce qui était musical (la B.O. mais aussi le jeu des gamins et de Black, et le tremplin rock devant un millier de figurants).

Joan Cusack

Mais s’il fallait ne sauver qu’une chose, dans ce film, pour moi c’est le grand numéro comique (non, pas de Jack Black, ses grimaces non-stop finissent par être contreproductives), voire burlesque de Joan Cusack (la sœur du John du même nom). Excellente dans le rôle de la directrice d’école coincée et psychorigide, elle a droit à une scène d’anthologie lorsqu’après avoir bu une pinte de bière, elle se lance dans un bar à bikers sur un playback extraordinaire avec en fond sonore un titre de Stevie Nicks, la Barbie à voiles cocaïnée de Fleetwood Mac (et believe me, faut en vouloir pour devenir nuts sur les disque solo de Stevie Nicks).

Un mot sur le réalisateur, Richard Linklater. Qui donne l’impression que c’est lui qui fait le film parce qu’il fallait bien quelqu’un pour tenir la caméra. Jusque-là à peu près passé sous les radars bien qu’ayant une bonne dizaine de films à son actif (?), il mettra du temps à se faire un nom (en fait il sort un film dont on parle tous les dix ans, c’est ce qu’il faudra attendre avant « Boyhood » et encore avant « Nouvelle vague »). A noter qu’il fait un mini cameo (c’est lui le troisième larron sur la photo de l’ancien groupe de Black et White).

Comme « Rock Academy » est tout ce qu’il y a de convenu et de montrable à nos chères têtes blondes, il est rediffusé quasiment en boucle sur les chaînes du câble. Si vous l’avez pas vu, vous avez pas perdu grand-chose …




THE B-52's - PLAY LOUD (1979)

 

Quand les Athéniens nous atteignirent ...

Parce que les B-52’s furent les premiers à mettre Athens, Géorgie, sur la carte du rock, devançant de quelques années R.E.M. Et vous, dont la science encyclopédique n’a échappé à personne, vous demandez comment deux groupes majeurs du rock U.S. et même d’ailleurs ont pu voir le jour dans un bled de même pas cinquante mille âmes. Fastoche, parce que Athens est une des villes universitaires de Georgie, et les facs ont toujours été aux States un lieu propice à la création de groupes de rock.

Schneider, C. Wilson, Strickland, R. Wilson & Pierson

A l’origine, un apprenti chanteur, Fred Schneider et ses deux potes, le guitariste Ricky Wilson et le batteur Keith Strickland. Un trio rejoint par Cindy, la sœur de Ricky, et une routarde excentrique d’une dizaine d’années leur aînée, Kate Pierson. Un groupe presque paritaire, c’était peu commun à l’époque. Mais très tôt, les B-52’s allaient se faire remarquer grâce à la coiffure des deux filles (une idée de Pierson semble t-il), mix improbable entre les pompadours de l’Ancien Régime et les pièces montées capillaires des Merveilleuses lors du Directoire. Aretha Franklin avait ébauché le genre (pochette de « Lady Soul »), et Amy Winehouse en donnera une version débraillée et titubante. Cette éphémère mode capillaire sur le campus d’Athens (sauf pour Pierson et Wilson, qui en feront leur look définitif) deviendra dans l’argot des étudiant(e)s un B-52’s (à cause du fuselage avant du bombardier lourd américain). Et rapidement le nom du groupe …

Se faire remarquer par des excentricités capillaires (et des tenues flashy et/ou fluo qui seront vite le quotidien des cinq) c’est un début, ça attire les yeux, mais quand on fait de la zique, faut aussi attirer les oreilles. La Géorgie, c’est le fief des foutus frangins Allman et de tout le catéchisme du rock sudiste qui va avec, de la technique velue et des solos d’un quart d’heure. Pas dans les possibilités ni même les envies des B-52’s. Les cinq vont donc faire autre chose, le contraire en fait, des trucs rigolos, loufoques et festifs.


Si le groupe ne compte aucun virtuose, tous jouent approximativement de plusieurs instruments, et au moins trois (Schneider et les deux filles) savent chanter correctement. Musicalement, ils regarderont en arrière (le rock des origines, et surtout son sous-genre, le surf instrumental), et feront une petite fixette sur la sci-fi vintage qui vécut son âge d’or cinématographique à la même époque.

« Play loud » (ou « The B-52’s », car « Play loud » n’est écrit nulle part sur la pochette originale) sera leur première parution. Peu inspiré par l’air punk du temps (juste une accélération du tempo, autant que leur technique le leur permet), mais remarqué (surtout aux States, mais pas que) pour son côté enjoué et chatoyant.

« Planet Claire » ouvre le bal. Une intro surf sur fond de légers bidouillages électroniques (genre « Telstar » pour ceux qui ont la réf) qui par sa durée (deux minutes trente) aurait pu faire un single, jusqu’à ce que de gros riffs de guitare soutenus par la voix menaçante de Schneider l’envoient dans une dimension baroque. Sur ce titre, on n’entend pas les deux filles. Qui vont se rattraper sur le titre suivant, « 52 girls », emmené par la voix suraiguë de Kate Pierson (c’est une vraie grande chanteuse, à l’aise sur plusieurs octaves et plusieurs registres, voir la kyrielle de chansons d’autres artistes sur lesquelles elle a participé). Musicalement, on reste dans le rockab-surf.


« Dance this mess around » n’a rien à voir avec le « Mess around » de la figure tutélaire musicale de la Géorgie, le sieur Ray Charles (à la limite, une joke-hommage). Pierson y chante lead, toujours dans les aigus (mais moins perce-oreilles que dans « 52 girls »), sur un mid tempo minimaliste genre « Fever » (d’Angele et Dua Lippa ou d’Elvis, je sais plus …).

Masterpiece du disque, « Rock lobster » est mené par un énorme riff de basse, une guitare orientalisante, et des arrangements sautillants genre tex-mex. Titre totalement hors de toutes les normes connues et de tous les sentiers battus, qui passe en revue un bestiaire sous-marin et réussit à capter l’attention pendant sept minutes, avec les trois préposés au chant qui alternent au micro.

Les B-52’s, qu’on pourrait supposer en party permanente sans se poser trop de questions, n’en conservent pas moins leurs lignes directrices, des riffs « old school », du fun, et cette fascination un peu crétine pour l’univers sci-fi 50’s. Quoi de mieux pour l’illustrer que « There’s a moon in the sky (called the Moon) », qui par son intitulé pourrait passer pour une blague de carabin. Ben non, c’est un titre construit, sérieux, qui n’oublie pas les fondamentaux du rock, qui se cache derrière des lyrics totalement loufoques. S’il fallait une preuve que musicalement les B-52’s ne font pas n’importe quoi, « Hero worship » est un titre très rentre-dedans, porté par un immense riff que n’aurait pas renié un Keith Richards. « 60608-842 » n’est pas un numéro d’écrou (le coup avait déjà été fait par Toots & The Maytals pour un absolute reggae classic). C’est le numéro d’une sex-line (fictive) où après avoir fait patienter le client (en surtaxé of course), il est déconnecté avant que Tina, la star du réseau, prenne son appel … Tout çà avec gros riff rockab en avant et vocaux démultipliés par les trois au micro …


La vraie surprise arrive avec le dernier titre. Et ma foi, c’est pas une bonne surprise. Changement radical de tempo, très ralenti ici, minimalisme instrumental austère. Tout ici est à l’opposé de ce qu’on a entendu depuis le début. Et pourtant, il y avait matière à poursuivre sur la même lancée fun, car le matériau de base s’y prêtait, rien de moins que le « Downtown » un des plus gros hits de l’éternelle Petula Clark (je croyais qu’elle était claquée, ben non elle continue toujours de pousser la chansonnette à bien plus de quatre vingt dix balais). La reprise « déconstruite » et ralentie de ce gros succès des 60’s est à mon sens un naufrage total. Dommage car jusque là, « Planet Claire » était irréprochable.

« Planet Claire » sera un gros succès qui traversera les océans, car en plus d’être rigolos et plein de bonne humeur sur disque, les B-52’s donneront des concerts festifs et spectaculaires (le look des filles n’y sera pas pour rien), tout en restant fidèles à un son très rock 50’s. Une paire de disques suivront, dans la même veine mais moins marquants. Le décès de Ricky Wilson (SIDA) en 1985 remettra en cause la survie du groupe (il n’était pas seulement le frère de la chanteuse, il était l’âme des B52’s). Qui deviendra plus expérimental (donc plus chiant), s’accordant de longues parenthèses sous les radars …le temps de l’insouciance était bel et bien fini.

A leurs débuts, les B-52’s ont marqué leur temps. A ses débuts, Cyndi Lauper en sera une descendante évidente …





VINCENTE MINNELLI - LES ENSORCELES (1952)

 

Oublié ...

Ouais, je l’avais presque oublié celui-là … Un de ces innombrables classiques des années 50, il y en a tellement dans cette décennie, et dans plein de genres … coincé dans ma mémoire chancelante entre deux masterpieces absolues, « Sunset Boulevard » film sur le cinéma et « Citizen Kane » pour son récit en flashbacks. Mais sans l’aura légendaire des deux cités. La faute à Minnelli, sans doute, on y reviendra …

Vincente Minelli

Et puis, on tombe sur un blog (thanks, Luc) où l’on en dit le plus grand bien, on cherche dans la pile de Dvds, on donne la galette argentée à bouffer à la bécane, et cent treize minutes plus tard, comme dans cette pub stupide sur je sais plus quoi (une bagnole ?), on pousse un grand « Wow ! ». Parce que, oui, « Les ensorcelés » (« The bad and the beautiful » en V.O.), il est pas loin du tout de « Sunset … » ou « Citizen … ».

Pourtant, j’ai appris à mes dépens à me méfier de Minnelli. Capable parfois du meilleur (« Comme un torrent », « Un américain à Paris ») et souvent coupable du pire (toutes ces minables comédies musicales genre « Gigi » ou « Meet me in St Louis »). Bon, là, et sans évidemment avoir tout vu de sa pléthorique filmo, « Les ensorcelés » sauve pour moi sa réputation et le fait jouer dans la cour des très grands.

« Les ensorcelés », c’est l’histoire racontée par ceux qui à un moment ou un autre ont été très proches de lui, du producteur Jonathan Shields (impeccable Kirk Douglas, un de ses meilleurs rôles). Qui bien évidemment n’a jamais existé. Mais qui est tellement vrai, comme tous les autres personnages principaux (le comptable, le réalisateur, l’actrice, le scénariste) ou secondaires. Le but du jeu devant être à l’époque comme maintenant, de mettre un vrai nom sur tous ces personnages de fiction. Pas assez compétent dans cet exercice (d’autant que chacun doit être un mix de plusieurs « modèles », comme dans « Spinal Tap »), je n’ai vu dans « Les ensorcelés » que le premier degré, cette peinture amère et peu amène du cinéma hollywoodien.

Sullivan, Douglas & Pidgeon

La construction du film est magnifique. Tout commence par trois coups de téléphone. Shields (qu’on ne voie pas appelle depuis Paris trois personnes qui lui raccrochent au nez et/ou l’insultent sans même écouter de quoi il veut leur parler). Les trois se retrouvent dans le bureau de Pebbel, joué par Walter Pidgeon (qui on l’apprendra au cours du film, gère comme il peut la faillite de la Shields Inc., autrefois prospère, et dont il fut à l’origine avant que Shields en devienne le boss incontesté) qui leur dit pourquoi Shields les a appelés (il veut retravailler avec eux, pour un dernier tour de piste qui va être génial) et doit rappeler pour avoir leur réponse.

Les trois personnes contactées par Shields sont le réalisateur Fred Amiel (Barry Sullivan), l’actrice Georgia Lorrison (Lana Turner), et le scénariste James Lee Bartlow (Dick Powell). Et pendant qu’ils attendent le coup de fil de Shields, on nous présente en flashback la relation particulière qu’ils ont entretenu avec lui, les trois ayant été à des époques différentes très proches du producteur.

Shields et Amiel se sont rencontrés à l’enterrement du père de Shields, un producteur pas très recommandable dont Amiel commente à voix haute la nécrologie récitée par l’officiant. Sans savoir que le fils est à côté de lui et entend ses remarques acides, avant de le voir distribuer à la fin de la cérémonie une poignée de billets à ceux qui étaient venus. Payer des figurants pour un enterrement, c’est assez peu commun, Shields bien que fauché n’en est pas à ça près. Les deux finissent par s’associer dans la dèche, le premier rêvant de passer derrière la caméra, le second de produire ses films. On les voit taper l’incruste dans les soirées du tout-Hollywood, espérant rencontrer la bonne étoile qui leur permettra de faire fortune, vivant au jour le jour, grouillottant dans des jobs subalternes dans des productions minables. Le flash a lieu alors qu’ils se débattent avec des figurants feignasses et des costumes de chats géants tueurs trop grands, trop vieux, trop mités, que Shields a l’idée de suggérer les minous plutôt que de les montrer à l’image, et de substituer l’imaginaire du spectateur à l’image qui serait apparue sur l’écran. Beaucoup ont utilisé cette méthode, et l’hommage à Jacques Tourneur, maître de l’épouvante américaine avec trois bouts de ficelle, est ici évident et l’allusion à son « Cat people » guère voilée … Shields et Amiel s’attirent la sympathie et la reconnaissance (le film sera un succès) de leur patron, qui leur confie de plus en plus de responsabilités, le malin Shields devenant peu à peu calife à la place du calife. Las, Amiel s’apercevra alors qu’il s’apprête à diriger son premier film avec le bellâtre latin idolâtré du moment dans le rôle principal, que Shields l’a doublé et confié la caméra à un metteur en scène allemand reconnu. Amiel ne voudra plus entendre parler de Shields.

Turner & Douglas

Deuxième très proche de Shields, Georgia Lorrison, fille solitaire, recluse, dépressive et alcoolique, que Shields et Amiel ont rencontré alors qu’ils visitaient le manoir qu’ils croyaient abandonné de son père, vieille star déchue morte dans l’oubli et l’indifférence générale. Géniale inspiration de Minelli qui durant toute la séquence, ne nous montre que les jambes de Turner pendant au bord d’un accès aux combles de la bicoque (faille temporelle, on pense à ce moment-là à Johnny Depp dans « Edward aux mains d’argent »). Attirés ou au moins intrigués l’un par l’autre, les deux solitaires misanthropes Shields et Lorrison vont se rapprocher, le premier devenu quelqu’un qui compte, essayant de faire décrocher la seconde de la picole et de la pistonner pour de la figuration ou des petits rôles. Après « Le facteur sonne toujours deux fois », on s’aperçoit que le blanc dont elle est à peu près tout le temps vêtue sied définitivement à ravir à Lana Turner, et que pour ce personnage d’amie puis compagne alcoolo, Minelli n’a pas eu trop à forcer son imagination, il avait le modèle original à la maison … Evidemment, c’est quand Lorrison obtiendra son premier rôle et se verra promise à un avenir de star, qu’elle se rendra compte que Shields se fout totalement d’elle et qu’il préfère s’envoyer une starlette aguicheuse et médisante …

Troisième victime de Shields, James Lee Bartlow, un auteur provincial à succès, dont Shields a lu un des bouquins, qu’il veut adapter (et réaliser lui-même, le bonhomme ne se sent plus et commence à avoir un gros melon). Et qu’il invite à venir peaufiner le scénario à Hollywood. Le péquenot refuse de prime abord, mais poussé par sa femme, pipelette idiote et maniérée qui mène des réunions Tupperware (magnifique second rôle de Gloria Grahame, qui lui vaudra d’ailleurs un Oscar), finit par se rendre à Los Angeles avec sa moitié, bécasse tout excitée par le milieu « merveilleux » qu’elle découvre, ses lubies fantasques empêchant son mari de bosser sur un scénario. Shields éloignera l’importune grâce au charme de son pote le bellâtre latino, mais l’escapade se finira tellement mal que Bartlow vouera désormais une haine tenace (il y a quand même un peu de quoi) à Shields.

Grahame & Powell

Réunis tous les trois dans le bureau de Pebbel (qui assure un peu le lien entre les protagonistes dans les trois histoires), on les sent malgré tout et malgré toutes les rancunes subjugués (d’où le titre du film, aussi finalement explicite que son titre original, alors qu’ils font allusion à des protagonistes différends) par Shields. La voix de ce dernier au téléphone depuis Paris et les réactions qu’elle suscitera chez les trois sont les dernières séquences du film.

« Les ensorcelés » est un film sur le cinéma, avec ses visions gigognes (le réalisateur filme un plateau avec un réalisateur qui tourne un film, tous les participants qui interviennent sur un tournage étant ainsi démultipliés). Première (?) réussite dans un sous-genre qui en comptera beaucoup (« Sunset Blvd », « Singing in the rain » et « Le mépris » en étant les chefs-d’œuvre absolus, « Babylon » étant la dernière (?) réussite en date).

Surtout Minelli nous dépeint un milieu où le paraître et l’apparence dominent, et où l’individualisme forcené règne en maître. Les lucioles attirées par la lumière des étoiles viennent s’y brûler les ailes (le personnage de Gloria Grahame), on oublie les gens aussi vite qu’on les avait portés au pinacle (les parents de Shields et Lorrison). « Les ensorcelés » est un film sombre, et en même temps doté d’un humour sarcastique (la scène ou Shields porte dans ses bras, figure du père protecteur qui protège son enfant, une Lorrison bourrée qui a séché son premier tournage en tant que tête d’affiche, avant de s’immobiliser au bord d’une piscine et de la balancer sans ménagement à la flotte).

Ensorcelés ...

Le casting est remarquable, joue juste (hormis peut-être un Powell qui comme trop souvent en fait des caisses).

On sent que Minnelli n’aime pas ce monde du paraître hollywoodien, dont il fait quand même bien partie grâce (à cause ?) de sa Judy Garland d’épouse.

Et le portrait au vitriol d’un réalisateur anglais pointilleux toujours accompagné – approuvé par sa mégère de femme, nous indique que le Vincente ne devait guère apprécier le gros Hitchcock et son omniprésente épouse …

Grand film …



Du même sur ce blog :

Gigi