Les nazis n’aimaient pas
Lubitsch, ils l’avaient déchu de la nationalité allemande. Ça tombait bien, il
les aimait pas non plus. Je pense que les Russes devaient pas trop l’aimer non
plus, à Lubitsch, si tant est que Staline, occupé à affamer les Ukrainiens et
envisageant de se partager l’Europe avec l’Adolph, ait eu le temps de mater les
films de Lubitsch. Et quand on regarde « Ninotchka » (peut-être la
masterpiece de Lubitsch, mais la lutte est serrée avec « To be or not to
be »), on se rend compte que l’Ernst, il aimait pas les Soviets.
Garbo & Lubitsch
Et plutôt que la critique
politique ou idéologique frontale, il choisit de s’attaquer au communisme par
le rire. Et pour ça, il va chercher la glaciale star Garbo, maîtresse
incontesté du tragique (sa mort dans « Le roman de Marguerite
Gautier », adaptation de « La Dame aux camélias » est une des
plus belles morts du cinéma). Garbo dans une comédie, c’est pas chose courante.
La star du muet, puis du parlant, avait peu donné dans la légèreté, d’où la
célébrissime accroche du film « Garbo rit » (sous-entendant que
c’était une première à l’écran, ce qui était factuellement faux).
Ceci étant, difficile de ne pas
avoir à rire quand on tourne pour Lubitsch. Et surtout quand on a au scénario
une écriture ciselée par Billy Wilder et Charles Brackett (ces deux-là se
retrouveront pour le quelque peu caricatural « Le poison » et le
chef-d’œuvre « Boulevard du Crépuscule »). Quiconque désirant
entreprendre une carrière de scénariste devrait connaître par cœur les
répliques ravageuses de « Ninotchka ». C’est d’un anticommunisme
primaire, mais tellement juste …
Garbo & Douglas
« Ninotchka »
commence par les tribulations parisiennes d’un trio d’émissaires soviétiques
venus vendre les bijoux de l’aristocratie russe confisqués lors de la
Révolution et dont l’argent sera fort utile à un régime qui en manque
cruellement. La rigidité politique des trois apparatchiks ne résistera pas longtemps
aux charmes de la vie parisienne, et leurs scrupules idéologiques se dilueront
bien vite dans une way of life très bourgeoise. Bien aidés en cela par un
aigrefin, le très aristocratique comte Léon d’Algout (excellente interprétation
de Melvyn Douglas), amant occasionnel de l’exilée duchesse Swana (Ina Claire),
ancienne propriétaire des bijoux, que le duo compte bien récupérer en grugeant
les trois Russes. Le Politburo surveille l’affaire, et sentant les choses mal
engagées, envoie la psychorigide Ninotchka Yacouchova (Garbo), remettre de
l’ordre.
Tout d’abord insensible aux
charmes de la vie parisienne et d’Algout, elle finira par goûter aux deux, dans
une suite de scènes où se succèdent malentendus, quiproquos et comique de
situation. Avant que la rouée Swana récupère ses breloques, et les échange
contre le retour de Ninotchka et ses hommes en Russie, afin de pouvoir renouer
avec son amant d’Algout, qui est tombé éperdument amoureux de Ninotchka.
Garbo & Lugosi
Après la vie parisienne, retour
à la vie soviétique, nettement moins glamour. Avec les joies de la colocation
dans les luxueuses demeures aristocratiques partagées d’office entre camarades
(dont les mouchards de service) et qui sont devenues des taudis où manger une
omelette est un luxe (à condition que chaque invité amène son œuf). Le tout surveillé
par l’intransigeant Commissaire Politique (Bela Lugosi qui quitte ses habituels
cercueils pour un austère bureau à l’atmosphère glaçante).Pendant ce temps d’Algout essaye de retrouver
Ninotchka, lui écrivant (fabuleuse lette caviardée où ne subsistent que la date
et un « Yours » final), ou tentant d’obtenir un visa à l’ambassade
soviétique de Paris (extraordinaire réplique du planton qui suggère à une
personne qui demande des nouvelles d’un proche disparu depuis quelques temps de
se renseigner auprès de sa veuve).
Finalement c’est à
Constantinople que Ninotchka (encore une fois chargée de remettre dans le droit
chemin les trois émissaires qui ont tendance à déraper idéologiquement)
retrouvera son amoureux, et les quatre Russes finiront par sombrer
définitivement dans le capitalisme, les trois compères montent un restaurant,
le plus crétin du lot finissant homme-sandwich devant l’entrée, dernier plan du
film …
« Ninotchka » mélange
romance et comédie. La partie romantique de l’histoire se traîne un peu en
comparaison du rythme effréné de la satire, feu d’artifice de répliques
d’anthologie. Les Soviets, qu’ils soient Rouges ou Blancs (Swana) sont moqués à
chaque plan, les frivoles parisiens aussi. Les nazis, qui seront au centre de
l’intrigue de « To be or not to be » sont aussi évoqués sur une
scène, quand les trois compères sont venus accueillir l’émissaire russe sur le
quai de la gare, s’avancent vers un type austère encombré de bagages, lequel
les ignore pour faire un salut bras levé à sa dulciné qui l’attend sur le même
quai.
Garbo rit...
La mise en scène est précise,
et offre quelques vrais plans de Paris. Les acteurs sont bons, y compris les
personnages secondaires, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque. Garbo
nous fait un beau numéro, passant de la rigidité glaciale (l’arrivée) à
l’exubérance amoureuse (la cuite au champagne), puis à la tristesse
mélancolique (le retour au pays). Ce sera son avant-dernier film, elle quittera
le métier en pleine gloire deux ans plus tard, ce qui renforcera son aura et
entretiendra les rumeurs les plus délirantes. Etrangement, Ina Claire aura la
même trajectoire, abandonnant aussi les plateaux de cinéma peu d’années plus
tard, des décennies avant sa mort …
La charge frontale ou en
filigrane du régime soviétique, c’est pas ça qui manque dans le cinéma, surtout
une fois le maccarthysme posant sa chape de plomb sur les studios
hollywoodiens. Peu de films l’aborderont de façon aussi légère et subtile que
Lubitsch dans ce « Ninotchka », qui est quasi unique dans son genre
(et pitié ne me sortez pas le tragique « Don Camillo en Russie »).
Film cousin
recommandé (avec la romance en moins) : le djihadisme détruit par le rire
dans l’extraordinaire « We are four lions ».
« Place au rythme »
(« Babes in arms » en V.O.) est sorti en Septembre 1939. Septembre
1939, c’est en Europe le début de la World War 2, comme l’appellent les
Ricains. Qui eux voyaient les effets du New Deal de Roosevelt sortir le pays de
la Grande Dépression. Mais surtout Septembre 39, c’est un mois après la sortie
aux States d’un film événement, « Le magicien d’Oz » qui allait faire
de sa jeune actrice principale, Judy Garland, une star planétaire.
Busby Berkeley
La Judy, c’était pas exactement
une inconnue. Archétype de ces enfants-stars dont raffolait le grand public
américain. Et déjà à l’affiche deux fois avec son pendant masculin, Mickey
Rooney. Rooney et Garland, âgés en 1939 respectivement de 19 et 17 ans. Mais
comme ce sont deux petits gabarits qui culminent à environ un mètre soixante,
ils peuvent jouer des personnages de pré-ados. Dans « Place au
rythme », Rooney (Michael Z. Moran) a treize ans, et Garland (Patsy
Barton) à peu près autant. Ils sont les têtes d’affiche de la distribution, et
la réalisation est confiée au grand Busby Berkeley. Berkeley, c’est un
chorégraphe de génie, dont les numéros de danse et/ou aquatiques, ont produit
des merveilles visuelles (« 42nd Street », « Chercheuses d’or
1933 », « Footlight Parade »). Passé à la réalisation avec des
hauts (le mirifique « Prologues » avec l’extraordinaire James Cagney
qui quitte ses rôles de gangster pour chanter, danser et jouer la comédie) et
beaucoup plus de bas (à peu près tout le reste), Berkeley fait ce qu’il sait
faire, de la comédie musicale avec de grandes chorégraphies.
Sauf que dans « Place au
rythme », hormis un tableau final de cinq minutes, assez loin de ses
chorégraphies insensées, pas grand-chose du Berkeley qu’on pouvait attendre.
Rooney & Garland
La vedette du film, celui qui
est le plus souvent à l’image, c’est Mickey Rooney. Dont les dons, voire le
talent sont indéniables, mais qui en fait toujours des caisses avec cette façon
de surjouer finalement assez crispante. Dans le film, il est le fils aîné d’un
couple d’acteurs acclamés de music-hall, les Moran. Le music-hall qui triomphe
et remplit les théâtres en 1926, lorsqu’il vient au monde. Même si un avisé
manager pense que le cinéma peut être un concurrent redoutable. Ce qui fait
bien rire la petite troupe qui gravite autour des Moran. Las, l’année suivante
et l’arrivée du cinéma parlant, la tendance va s’inverser et tous ces acteurs
vieillissant de « vaudeville », vont voir leur côte s’effondrer et se
retrouver sans travail. Ce point de départ du scénario, c’est à peu près le
même que celui de « Singin’ in the rain », dont on voit un court
extrait de la version de la chanson lors de sa création dans un film oublié des
débuts du parlant. Le jeune Michael, qui a accompagné ses parents sur scène dès
son plus jeune âge, se lance dans l’écriture de chansons, et encaisse même son
premier chèque de cent dollars avec « Good morning » chantée par sa
copine Patsy, qu’ils sont allés présenter à un producteur. Sur le chemin du
retour, les deux minots échangent leur premier baiser et font de grands rêves
de spectacles communs. Pendant que leurs parents et toutes les vieilles stars
déchues du music-hall montent une tournée censée les remettre au haut de
l’affiche. Les gosses et leurs copains comptent bien en être, mais niet
catégorique des ancêtres. De dépit, ils vont essayer de monter leur propre
revue, sous la menace d’une mégère qui veut les faire mettre en pension.
Pour monter un spectacle, il
faut du fric. Qui sera amené par une autre enfant-star, riche mais sur la
pente savonneuse du déclin (Baby Rosalie), danseuse contorsionniste, encore
plus petite que Rooney et Garland. Ce qui ne l’empêchera pas de vamper le
Michael promu metteur en scène, et faire exploser son flirt avec Patsy. La
tournée des parents est un fiasco monumental, et le spectacle des enfants
essuie un ouragan lors de sa première, mais rassurez-vous, tout finira bien
pour les minots …
Des films musicaux avec ce
genre de scénario (la réussite malgré l’adversité), il en sortait à la pelle
dans les années 30. Les têtes d’affiche (Rooney - Garland), Berkeley à la mise
en scène, ça aurait pu faire quelque chose de bien. Sauf qu’ici, tout le monde
semble en roue libre, assurant un service minimum. Judy Garland me semble la
seule à s’en sortir correctement. Elle a encore un physique agréable de petite
fiancée idéale de collégien boutonneux, avant de virer anorexique bourrée et
défoncée, chante, danse et joue la comédie sans trop en faire. Contrairement à
Rooney, le plus souvent dans l’outrance visuelle et gestuelle. Malgré des
imitations plutôt réussies de Clark Gable et Lionel Barrymore (le grand-oncle
de la Drew du même nom). D’autres jeunes au casting font un peu cheveu sur la
soupe (une future vraie chanteuse d’opéra joue la sœur de Rooney, et en fait
des tonnes vocalement, un auteur-compositeur qui place une des chansons dans le
film est très mauvais, sans parler le l’exubérance forcée de la Baby Rosalie).
Les « vieux » (des habitués de seconds rôles) sont tout juste
passables …
Mais la plus grosse déception
vient de Berkeley. Pas grand-chose à sauver dans la mise en scène de ce
chorégraphe qui fut génial au début de la décennie. Un court numéro de
minstrels, ces Blancs maquillés au cirage qui imitaient les Noirs (voir Al
Jolson dans « Le chanteur de jazz »), et la parade finale assez
convenue, pas très bien filmée et pas vraiment spectaculaire, c’est tout ce
qu’il daigne nous offrir.
Aujourd’hui, « Place au
rythme » est quelque peu oublié. D’ailleurs on le trouve même pas en
version française (doublée ou sous-titrée). Faut dire que sortir un mois après
« Le magicien d’Oz » et deux mois avant « Autant en emporte le
vent » lui laissait peu de place pour faire un succès populaire conséquent
…
25 Février 1957. Séances d’enregistrement de
« That’ll be the day », paru cinq mois plus tard. 3 Février 1959. Mort de Buddy Holly dans un
crash d’avion. En comptant large, 23 mois de « carrière ». Enfoncés
Hendrix, Cobain, et tous les crucifiés du Club des 27 (de toutes façons Holly
n’avait que vingt deux ans). Question reconnaissance posthume, Holly bat tous
les records.
Parce que parmi ceux qui l’ont comme référence
primordiale, y’a du lourd. Du très lourd.
Buddy Holly & the Crickets
Bob Dylan. Dans son discours (qu’il a envoyé, il a
pas daigné se déplacer) à l’occasion de la remise du Prix Nobel de littérature
(2016), il cite comme influence majeure (en lieu et place de tous les Guthrie, Seeger ou Leadbelly auxquels on était en droit de s’attendre) Buddy Holly. Il explique
qu’à dix sept ans, il a fait 150 bornes pour le voir en concert, deux jours
avant sa mort. Et qu’il a ressenti pendant le show l’émotion musicale de sa
vie, que c’est grâce à Buddy Holly qu’il a voulu écrire des chansons et les
jouer sur scène.
Les Beatles. Un certain John Lennon, traumatisé par
son second (et dernier) disque (l’éponyme « Buddy Holly ») se fait le
même look que lui, (coupe de cheveux et binocles) et baptise le premier groupe
qu’il forme avec McCartney les Silver Beetles, en hommage aux Crickets, les
accompagnateurs de Buddy Holly. Les Beatles reprendront « Words of
love » sur « Beatles for sale » leur quatrième disque.
Les Rolling Stones. Leur troisième single anglais
est une reprise de « Not fade away » (numéro 3 des charts). C’est
aussi leur premier single paru aux Etats-Unis.
C’est pas tout. De tous ceux que l’on qualifie de
« pionniers » du rock, Buddy Holly est un des très rares (avec le
Johnny Burnette Trio) à opérer avec un backing band attitré, les Crickets. Qui
faisait qu’il pouvait sortir des disques sous son nom propre ou avec son groupe
(de toute façon, c’étaient les mêmes qui l’accompagnaient). Seul Rod Stewart a
fait aussi bien voire mieux à l’époque des Faces, dont il était le chanteur
(chez Warner), les mêmes Faces l’accompagnaient sur ses disques solo (chez
Mercury). Buddy Holly, en « solo » ou avec les Crickets, était chez
MCA.
Buddy Holly
Plutôt pingre, la vénérable maison ricaine. Ce
« Chirping Crickets » dure 26 minutes pour 12 titres. Ce qui aurait
pu laisser de la place pour rajouter quelques singles dont le Holly n’était pas
avare (un tous les deux mois en moyenne, et pas des bouche-trous). Pour ne rien
arranger à l’histoire, ce disque est doté d’une pochette assez repoussante.
Certes, Buddy Holly et ses copains n’étaient pas des sex symbols (on leur
donnerait cinquante balais chacun), mais j’espère qu’ils ont pas payé le photographe.
Avec en plus d’avoir l’air totally neuneu, il manque un morceau de la tête à
celui à gauche de Buddy Holly (en fait non, après avoir vu plusieurs photos sur
le Net, il avait une coiffure vraiment très étrange) …
Mais comme un disque, belle pochette ou pas, c’est
surtout fait pour être écouté, il y a quoi à se mettre entre les oreilles dans
« The chirping Crickets » ? Au moins cinq classiques du
binoclard. Avec par ordre d’apparition « Oh boy » (rockabilly aux
relents de gospel), « Not fade away » (transposition en encore plus
saccadée du Diddley beat), « Maybe bay » (quintessence du Buddy Holly
style, premier génie pop ever, du Beatles avant l’heure), « It’s too
late » (grille d’accords éternelle pour chialer dans sa bière parce la
baby elle s’est barrée), et l’imputrescible « That’ll be the day »,
un des classiques absolus du rock des 50’s.
Ce qui permet de se rendre compte de plusieurs
choses. Buddy Holly était un compositeur de génie, et un chanteur étonnant,
vocalement limité à bien des égards, des limites qu’il arrive à compenser par
un élan juvénile (on y va, on fonce, on verra bien …), participant à la
création de ce phrasé approximatif à base de hiccups et de changements
incessants d’octaves, que l’on trouve souvent dans le rock des pionniers.
Autre chose dont on se rend compte. Les trois-quarts
des titres sont cosignés par Norman Petty, également producteur exécutif. On a
longtemps vu dans Petty une sorte d’escroc à la Colonel Parker. Sauf que
contrairement au faux bidasse d’Elvis, Petty avait déjà un petit nom dans le
music business, ayant travaillé avec notamment Roy Orbison et
« découvert » le tout jeune Waylon Jennings qui intègrera la dernière
version des Crickets (et a eu la bonne idée de céder sa place dans l’avion qui
allait se crasher au Big Bopper). Bon, sinon Petty s’est paraît-il bien gavé
abusivement de droits d’auteur, mais son travail en studio est incontestable,
et il n’est pas stupide d’affirmer (tendance générale) que sans Norman Petty,
il n’y aurait pas eu de Buddy Holly, ou du moins pas à ce niveau-là.
Parce que Holly est un défricheur. Et un
traditionnaliste à la fois. Défricheur parce qu’il a introduit dans le rock des
fifties, un caractère mélodique inédit, séparé, voire déconnecté de l’aspect
rythmique qui jusque là l’incluait (voir le cas d’école Chuck Berry, où c’est
le rythme qui contient la mélodie). Et traditionnaliste parce que Buddy Holly
part très souvent d’extrapolations de choses bien définies comme le gospel
(« Oh boy ») et surtout le doo wop (« You’ve got love » et les
quatre derniers titres de la rondelle, pas les plus connus et qui font un peu
office de remplissage tant ils semblent déclinés à l’identique d’une même
matrice).
Le remplissage final, certainement pour capitaliser
sur les premiers succès des singles (« That’ll be the day ») finira
dans le Top 3 des hit-parades), limite l’impact de ce premier Lp. Les progrès
en termes de composition de Buddy Holly seront exponentiels, les titres
d’anthologie s’enchaîneront à une vitesse frénétique. Le « Buddy
Holly » paru à la fin de la même année sera meilleur.
Une bonne compilation (« The very best of Buddy
Holly & the Crickets » de 1999 est parfaite) reste cependant la
meilleure porte d’entrée pour l’œuvre de l’auteur le plus original des années
50.
« Planète interdite »,
lorsqu’il est sorti en salles au printemps 1956 aux Etats-Unis a connu un joli
succès populaire. C’est un film « à part », à la croisée de multiples
genres.
Fred Wilcox
C’est résolument une série B
(voire pire) plus ou moins assumée, mêlant parfois en dépit du bon sens
science-fiction, romance, humour et horreur (tous ces genres devant aujourd’hui
être appréhendés à l’aune de ce qu’ils signifiaient au milieu des années 50).
C’est une série B qui se donne les moyens d’avoir du succès. La MGM produit, le
film est tourné en Scope et en couleurs (Eastmancolor), les effets spéciaux
sont en pointe et ambitieux. Et c’est apparemment le premier film
d’anticipation qui envoie l’Homme vers les planètes lointaines (jusqu’alors,
c’étaient des Aliens plus ou moins sympathiques qui venaient sur Terre). C’est
aussi un film qui exploite les rêves, peurs et angoisses du moment pour les
projeter dans le scénario.
Un scénario qui est une
extrapolation de « La tempête » de Shakespeare (aucun avis, j’ai pas
lu cette pièce). Derrière la caméra, Fred (McLeod) Wilcox, réalisateur maison
de la MGM, dont le seul titre de gloire était d’avoir tourné la première série
de films sur le colley Lassie la décennie précédente. Sur « Planète
interdite », Wilcox fait le job, et utilise au maximum les effets spéciaux
novateurs mis à disposition par la MGM.
Robby & Morbius
La star du générique est Walter
Pidgeon, acteur canadien à la grosse voix grave qui eut son heure de gloire la
décennie précédente avec des premiers rôles dans « Qu’elle était verte ma
vallée » et « Mrs Miniver », avant de voir son nom écrit de plus
en plus petit au générique de séries B. En haut de l’affiche avec lui, deux
quasi débutants, Leslie Nielsen (oui, celui qui obtiendra dans les années 80 la
célébrité internationale avec son personnage d’inspecteur Debrin dans la série
de film « Y a-t-il un flic … ») et Anne Francis, exemple type de ces
starlettes des 50’s qui partageront leur emploi du temps entre seconds rôles
sexy dans des nanars et shootings pour pages centrales des premiers magazines
pour adultes.
Et bizarrement, la star du film
se révèlera être un tas de ferraille et de plastoc (avec un type à
l’intérieur), Robby le Robot. Certainement « l’acteur » le plus cher
du générique, sa conception et sa réalisation ayant coûté la somme non négligeable
à l’époque de cent mille dollars. D’ailleurs Robby vivra sa vie après le film,
en devenant le personnage principal d’une série B « The invisible
boy » et d’un épisode d’un autre nanar télévisé (« The thin
man »), un robot sans aucun rapport avec le « personnage » de
« Planète interdite ».
Leslie Nielsen
« Planète interdite »
est un film d’anticipation se déroulant à la fin du XXIIème siècle (un siècle
après que l’homme ait marché sur la Lune, nous apprend-on en voix off au début
du film). L’évolution technologique a permis les voyages intersidéraux à x fois
la vitesse de la lumière et un équipage est en route vers la lointaine étoile
Altaïr, où un vaisseau d’exploration ne donne plus de signe de vie depuis une
vingtaine d’années. La mission de secours est menée par le capitaine Adams
(Leslie Nielsen). Lorsque leur vaisseau s’approche de la planète, ils reçoivent
un message peu amène du scientifique de l’équipe supposée disparue (le
professeur Morbius / Walter Pidgeon) leur stipulant qu’il n’a besoin de rien et
surtout de personne et l’enjoignant de faire demi-tour. Le vaisseau de
sauvetage se pose malgré tout, est accueilli par un Morbius soupe-au-lait et sa
fille Altaïra (Anne Francis) beaucoup plus accorte et avenante, assistés par
leur robot multifonction Robby.
Très vite, on voit que Morbius
maîtrise des technologies bien plus avancées que ses visiteurs, on apprend
qu’avec sa fille ils sont les seuls survivants de leur équipage, décimé par une
force mystérieuse et maléfique. Et à mesure qu’Adams et sa troupe percent les
secrets de la planète Altaïr, ils se trouvent confrontés de plus en plus
violemment à un ennemi aussi invisible que dangereux.
Bon, ce genre de thriller
spatial, on en a vu des milliards. « Planète interdite » est novateur
dans le sens où son scénario jette les bases de plusieurs thématiques qui
seront reprises dans les films de science-fiction à suivre. Par exemple, la
série télévisée « Star Trek » est totalement décalquée sur Adams, son
vaisseau et son équipe (le plus frappant ces décors d’intérieur, avec ces
immenses tableaux représentant les futurs ordinateurs où trônent juste une
poignée d’énormes boutons). La planète « habitée » par un créature
maléfique (« Alien » of course et tant d’autres), les civilisations à
l’intelligence supérieure (les Krells disparus d’Altaïr ont eu bien des
« descendants » sur grand écran), tout ça est déjà dans « Planète
interdite ». Par contre, ce qu’on verra pas trop par la suite ce sont des
filles aussi girondes qu’Anne Francis dont les ultra mini-jupes (des années
avant Mary Quant et Paco Rabanne) ont marqué les spectateurs de l’époque (oui,
elle est plus sexy que Sigourney Weaver en marcel et petite culotte à la fin de
« Alien »).
Anne Francis
« Planète interdite »
est un film qui joue sur les peurs. Celles visuelles (l’apparition du monstre),
mais aussi celles diffuses dans la société de l’époque liées au développement
du nucléaire et à son corollaire, celui des bombes atomiques. Le vaisseau
d’Adams est propulsé par l’énergie nucléaire, les Krells d’Altaïr ont exploité
au maximum cette énergie, l’ont utilisée pour leur bien, avant d’en devenir les
victimes et de laisser ses vestiges comme une malédiction pour quiconque
foulerait leur planète. On n’ira pas jusqu’à dire que « Planète
interdite » ouvre un débat de société, mais il traduit bien les réactions
de l’époque face à une technologie qui s’accélère, suscitant espoirs réels et
craintes diffuses mais tout autant réelles.
« Planète interdite »
rajoute des situations comiques (les scènes avec le cuistot de l’équipage,
l’apprentissage de la vie en société et amoureuse d’Altaira, certaines
apparitions de Robby, …), de la psychologie à deux balles (l’inconscient générateur
de monstruosités ou de monstres tout court). Le tout construisant une espèce de
macédoine scénaristique où tout part dans tous le sens, oubliant parfois le bon
(sens). Autre élément défavorable, le jeu des acteurs ne rentrera pas dans les
grands moments du 7ème Art.
Par contre, ce film
rappelons-le de 1956 surprend par son aspect visuel. Les couleurs pétaradantes
d’abord (on se contentait du noir et blanc pour la science-fiction, les défauts
des trucages se voyaient moins), « Planète interdite » est du grand
spectacle (les vaisseaux spatiaux se déplaçant à proximité des planètes, les
décors « lunaires » d’Altaïr (pompés, et même carrément pillés par
Roger Dean pour les pochettes de disque des sinistres Yes). Mais surtout, deux
choses ont marqué les esprits : la visite de la cité souterraine des
Krells qui juxtapose toutes les techniques d’effets spéciaux (images
renversées, mate painting, décors gigantesques, …), et la création du monstre
(c’est l’antique chefs des effets spéciaux du « Fantasia » de Disney
qui a été recruté pour créer la bestiole, ainsi que les rayons laser des armes,
et l’atterrissage du vaisseau).
D’ailleurs dans les bonus du
Blu-ray (des heures, pas toujours captivantes), on a droit à un défilé de
réalisateurs stars de films de sci-fi (Spielberg, Lucas, Scott, Cameron,
Landis, Carpenter, Dante, …) qui ne tarissent pas d’éloges sur « Planète interdite »,
nombreux étant ceux qui avouent y avoir pioché des sources d’inspiration pour
leurs œuvres majeures à eux. Tous sont à peu près unanimes pour dire qu’il
faudra attendre « 2001 » de Kubrick pour trouver un aussi gros choc
visuel. Et le plus enthousiaste du lot est Spielberg, alors que d’autres
(Ridley Scott et James Cameron pour pas les nommer) frisent parfois la
condescendance …
Il y a une anecdote fameuse sur
le film qui résume bien le résultat final. Brainstorming entre Hawks et les
scénaristes (dont William Faulkner, futur Prix Nobel de littérature, ce qui
prouve qu’il savait écrire, et on peut supposer qu’il savait aussi lire) sur un
personnage secondaire. Que devient-il dans l’histoire, il a disparu du
scénario ? Est-il mort (et si oui qui l’a tué), s’est-il suicidé (et si
oui pourquoi). Toute la bande sèche et en désespoir de cause, décide de
téléphoner à Raymond Chandler, l’auteur du roman éponyme adapté. Qui après
moultes hésitations et réponses invraisemblables, finit par avouer qu’il en
sait foutre rien de ce qu’est devenu ce type, il l’a « oublié » dans
le roman, au profit d’autres développements et intrigues …
Bacall, Bogard, ?, & Hawks
Autrement dit, si vous avez
tout compris à « Mulholland Drive » ou si le « Le faucon
maltais » (avec Bogart dans le rôle principal) n’a aucun secret pour vous,
tentez de suivre les intrigues de « The big sleep » (« Le grand
sommeil » en V.O.). Bon courage …
La première demi-heure, ça va,
on y arrive. Le quart d’heure suivant, on se gratte l’occiput en se demandant
mais ‘tain qui sont ces gens, qu’est-ce qu’ils foutent, et quel est le rapport avec
l’histoire initiale ? Au bout de trois-quarts d’heure (peu ou prou à la
moitié du film), on lâche l’affaire, on compte les morts, les clopes fumées par
Bogart, les pelles roulées à Bacall, en attendant que « The end »
s’affiche à l’écran …
Il n’empêche, « Le grand
sommeil » est un film qu’on peut voir et revoir. Parce qu’il y a un rythme
effréné, un feu d’artifices de répliques, plein de vamps qui allument Bogart,
et plein de petits et de grands truands qui veulent l’occire. Parce qu’il
réunit le couple à la ville Bogart-Bacall, et parce qu’il y a Howard Hawks à la
mise en scène.
Hawks, c’est le man next door,
le type à qui tu foutrais pas un coup de pompe quand tu le vois et l’entends et
qui a signé des chefs-d’œuvre d’un éclectisme qui laisse pantois (des polars,
des comédies avec Cary Grant un de ses acteurs fétiches, des films noirs, des
westerns, …).
Parenthèse : il y a une
édition Dvd du « Grand sommeil » dite collector, avec un Dvd de bonus
comprenant quasiment une heure d’interview de Hawks en 1973 où il revient sur
ses films, les acteurs qui l’ont accompagné, sa méthode de travail. Et une
biographie d’une heure et demie de Bogart par Lauren Bacall (et quelques autres
qui l’ont bien connu) tout à fait passionnante. Et comme personne a rien compris
au film et se débarrasse du Dvd, cette édition est facile à trouver pour le
prix d’une bière pression, et vaut largement l’acquisition …
Hawks, c’est la théorie du
remplissage maximum. Pas de temps morts, toujours du mouvement, de l’action,
des dialogues à vitesse supersonique, de l’humour, de la romance, et la
recherche perpétuelle de l’attitude ou de la réplique qui vont marquer la scène.
Et plus que tout, c’est lui qui le dit, l’indépendance (il n’a jamais été sous
contrat avec une major, il n’en a toujours fait qu’à sa tête, ce qui explique
son éclectisme, mais aussi le fait que « Le grand sommeil » ait été
amputé de plusieurs scènes et personnages, un couple homo, une histoire de
photos porno, le tout semble t-il disparu à jamais, autant d’éléments supprimés
qui faciliteraient – ou pas – la compréhension de l’ensemble ).
Pour « Le grand
sommeil », il a son histoire (le bouquin de Chandler, l’adaptation de son
pote Faulkner (et de deux autres co-scénaristes), et sa star, Humphrey Bogart.
Qui n’était pas son premier choix, mais surtout pas un mauvais choix. Bogey est
le détective Philip Marlowe, chargé d’une affaire par un vieux général
invalide, qui veut faire cesser un chantage sur sa fille cadette, une allumeuse
décérébrée. Marlowe s’occupera de cette affaire, mais aussi d’autres qui
concernent la sœur aînée, jouée par Lauren Bacall.
Bogart – Bacall, c’est un des
couples (à la ville et à la scène, ils se marieront trois ans plus tard) les
plus mythiques du cinéma. Lui, costaud, le regard noir, clope au bec et verre à
la main, qui s’éternise pas en discussions, balance une mandale ou sort un
flingue. Elle, vingt cinq ans de moins, longiligne au regard de velours et aux
répliques cinglantes. Cherchez une image de Bacall sur le web, vous obtiendrez
tout en haut de la liste celle où elle est avec son ensemble pied-de-poule noir
et blanc, tirée du « Grand sommeil ». En fait, si ce couple est
devenu mythique, c’est pas parce qu’ils ont beaucoup tourné ensemble (seulement
quatre films, « Le port de l’angoisse », « Le grand
sommeil », « Key Largo » et l’oubliable « Les passagers de
la nuit »), c’est plutôt à cause de l’alchimie qui se mettait en place
devant la caméra, surtout comme ici où ils jouent des personnages totalement
dissemblables. C’est cette opposition contrastée qui donne toute sa saveur au
film, et Bogart, souvent monolithique dans ses rôles, n’est vraiment excellent
que dans ces situations (comme avec Ingrid Bergmann dans
« Casablanca » ou Katherine Hepburn dans « African
Queen »).
Devinez qui va mourir à la fin de la scène et pourquoi ...
Hawks, en gentleman, ne dit pas
s’il connaissait leur liaison préalable, mais a surtout choisi Bacall parce
qu’elle était sous contrat exclusif avec lui (s’il ne voulait signer avec
personne, il ne rechignait pas à proposer des contrats que l’on peut supposer
léonins aux jeunes acteurs et actrices qu’il repérait). Le reste du casting
importe peu, et on voit dans le jeu des seconds rôles toutes les lacunes d’un
scénario auquel ils n’ont rien compris (celui qui est au centre de la scène y
va à fond, c’est son moment de gloire, les autres ont l’impression de se
demander ce qu’ils foutent là).
« Le grand sommeil »
(personne ayant participé à cette aventure n’est capable de dire ce que
signifie le titre par rapport à ce que l’on voit à l’écran) tout
incompréhensible qu’il soit, accumule tous les éléments (le détective, la femme
fatale, le fric, les truands, les affaires familiales, les intrigues
compliquées, les rebondissements, …) qui définissent le film noir.
C’est pour cela qu’il a une
belle réputation. Justifiée par la mise en scène de Hawks, et le beau numéro d’acteurs
de Bogart et Bacall. Pour le reste, l’intrigue palpitante qu’on se plaît à
suivre, vaut mieux aller voir ailleurs …
« La nuit du
Chasseur » (idem en anglais, « Night of the Hunter »), ce serait
trop facile (mais je vais pas m’en priver) de dire que des films comme ça, on
n’en tourne qu’un dans sa vie …
Charles Laughton & Lilian Gish
Et effectivement, ce sera le
seul passage de Charles Laughton derrière la caméra. Laughton, c’est un Anglais
qui a surtout travaillé aux Etats-Unis (il sera naturalisé américain en 1950).
Et c’est surtout un acteur de théâtre. Un genre exigeant, où on peut pas
tricher, refaire la prise. Faut enchaîner et être juste. Son physique « particulier » (sur lequel il a beaucoup ironisé), lui vaudront au cinéma des rôles de
méchants (l’inoubliable Capitaine Blight dans « Les révoltés du
Bounty » de Frank Lloyd) ou de sournois (Gracchus dans
« Spartacus », où à mon sens il enterre les Kirk Douglas, Laurence
Olivier et autres Peter Ustinov, pourtant pas des débutants). Laughton est
exigeant pour lui, et va devenir un maniaque derrière la caméra.
Enfin, derrière la caméra,
c’est aller un peu vite en besogne. La technique de l’image, de l’éclairage, de
la prise de vue, il n’y comprend rien. Pour « La nuit du Chasseur »,
Laughton est au sens le plus strict du terme, un metteur en scène. La caméra,
elle est confiée à Stanley Cortez, un chef opérateur de l’A.S.C. déjà remarqué
sur « La splendeur des Amberson » d’Orson Welles. Et pendant que
Laughton peaufinera son scénario avec David Grubb (l’auteur du roman « La
nuit du Chasseur »), Cortez placera ses caméras et va concevoir un
éclairage fabuleux, un noir et blanc hyper contrasté, jeux d’ombres
gigantesques et de pénombres.
Parenthèse. En 2019 est sortie
par Wild Side une version restaurée en HD du film. Des Blu-ray de vieux films,
j’en ai. Qui au niveau du film lui-même, ne présentent généralement aucun
intérêt, la haute définition ayant même tendance à amplifier les défauts
techniques de l’image d’origine. Si vous ne devez avoir qu’un vieux film en
Blu-ray, c’est « La nuit du Chasseur » qu’il vous faut. Un travail
tout bonnement extraordinaire, qui montre que Cortez avait dépassé toutes les
contingences techniques de l’époque. Et tout ça avec des moyens certainement
pas pharaoniques.
D’ailleurs, pas de noms
flamboyants en haut de l’affiche au générique. Mitchum en est la star (mais pas
le premier choix de la production). Mitchum est en 1954 lors du tournage
(trente-six jours en tout et pour tout, quasiment tout en studio, y compris la
descente de la rivière) au mieux un bon second rôle avec deux défauts majeurs,
éthylique forcené à faire passer les soirées du Rat Pack pour des séances de
yoga, et pire, plus ou moins « socialiste », ce qui aux U.S.A. à
l’époque était comparé à de la haute trahison. En gros, Mitchum est ingérable.
Laughton l’a vite compris, il organise tous les autres personnages par rapport
au sien.
Robert Mitchum
Autre parenthèse. Dans le
Blu-ray dont au sujet duquel je causais plus haut, il y a parmi les bonus plus
de deux heures et demie (soit quasiment deux fois la durée du film) de rushes
qui montrent la répétition des scènes. Avec un Laughton (à peu près toujours hors
champ) omniprésent, qui donne la réplique à tous les acteurs, jouant tous les
personnages. On voit qu’il vient du théâtre et que c’est un maniaque. Il fait
refaire d’innombrables prises parce que l’intonation d’une seule syllabe, un
clignement de paupières, un geste esquissé, un sourire trop ou pas assez
prononcé ne lui conviennent pas. Passe encore pour quelqu’un qui a fait
l’Actor’s Studio (comme Shelley Winters) mais Laughton tyrannise tout le monde
(les deux gosses - la gamine a vraiment cinq ans et craque parfois – et le
moindre figurant ou second rôle, témoin celui qui joue le vieux pote pêcheur du
gamin, qui sera éjecté au premier jour de tournage et remplacé). N’est guère
épargnée Lilian Gish (qui fut quand même dans sa jeunesse l’égérie de Griffith
et la première star féminine mondiale, avant Louise Brooks ou Marlene
Dietrich), dont on sent que derrière sa bonhommie placide, elle n’en pense pas
moins lorsqu’elle doit multiplier les prises. Il n’y a que Mitchum qui a un
traitement de faveur. Il tient même parfois tête à Laughton parce qu’il ne joue
pas, il est le Révérend Powell et tout s’organise autour de lui …
Powell, c’est le personnage qui
a fait rentrer Mitchum dans la légende du cinéma. Parce que Mitchum en fait
tellement, que ce faux curé devient tout bonnement extraordinaire. Powell joué
par Mitchum n’est plus humain, il est inhumain. La scène où Mitchum mime le
combat du Bien et du Mal avec la bataille entre ses deux mains où sont tatouées
sur les phalanges « love » et « hate » (ça, c’est de l’idée
scénaristique géniale !) repousse les limites du raisonnable, de
l’entendement et même de la folie. Et à la fin, alors qu’il vient de se faire
plomber par Lilian Gish, sa fuite à travers l’appartement, le jardin, les clôtures,
pour aller se réfugier dans la grange se fait en poussant des cris qui n’ont
rien d’humain. Le jeu de Mitchum est totalement hanté, irréel, bestial … Pas
sûr qu’au moment du tournage il ait été au mieux physiquement et mentalement,
mais le résultat est époustouflant, une performance à la Daniel Day-Lewis, sa
seule présence aux dires des témoins électrisait le plateau de tournage avant
qu’il commence à jouer ses scènes … Il y a une anecdote avec Shelley Winters.
Mitchum, sans qu’on sache très bien pourquoi, la détestait, à la limite de la
haine. Quand le pêcheur la retrouve noyée attachée à sa voiture au fond de
l’eau, c’est une prise sous-marine avec un mannequin au visage moulé sur celui
de Winters. Mitchum a fait tout un foin, exigeant de Laughton que ce soit elle
qui soit vraiment attachée à la bagnole au fond de la rivière, sinon le film
allait perdre toute sa crédibilité … Ceci explique que des années plus tard,
lors d’une interview où il revenait sur sa carrière, Mitchum tout en faisant
son Mitchum (air goguenard, énormes lunettes fumées, cigare de la taille d’un
tronc d’arbre), ait décrété que Laughton était de loin le meilleur metteur en
scène avec qui il avait travaillé (sympa pour tous les autres, il a tourné avec
le gotha des réalisateurs américains pendant quatre décennies).
Shelley Winters & Robert Mitchum
« La nuit du Chasseur »
se passe dans l’Amérique rurale (un petit bled au bord du fleuve Ohio) post Grande
Dépression. La crise économique, le chômage, la lutte quotidienne juste pour
avoir quelque chose à mettre dans l’assiette, ont profondément transformé les
gens. Ainsi, un père de famille, Ben Harper (parenthèse, c’est le vrai nom du guitariste
baba cool soporifique, donc pas un pseudo en rapport avec le film), devient un
braqueur de banques pour faire bouillir la marmite à la maison où l’attendent sa
femme Willa (Shelley Winters) et ses deux gosses John (la douzaine), et Pearl
(cinq ans). Un jour son braquage tourne mal, il tue deux types, est serré de
près par la police, et a juste le temps de remettre le butin du casse (dix
mille dollars) à ses enfants (surtout John), exigeant d’eux qu’ils le planquent
et ne révèlent la cachette à personne, même pas à leur mère.
Parenthèse (pff, encore, tu
commences à nous gonfler avec tes parenthèses). Le Ben Harper du film, qui n’a
droit qu’à quelques scènes, est joué par un second couteau, Peter Graves, qui accèdera
à la gloire mondiale en devenant des années plus tard, Jim Phelps, le chef des
agents de la cultissime série télé « Mission Impossible ».
Avant d’être pendu, Harper se
retrouve dans le même cachot que le (faux) révérend Harry Powell et manque lui
révéler en parlant dans son sommeil (fabuleuse scène lorsque Harper marmonne
son histoire et que la tête de Powell apparaît à l’envers - il est dans le lit
au-dessus -, avant que Harper se réveille, l’aperçoive, lui colle une magistrale
torgnole, avant de se mettre un mouchoir dans la bouche pour ne plus pouvoir
parler en dormant).
Powell, on l’a déjà vu au tout
début, roulant dans une voiture, ses tatouages LOVE-HATE sur les doigts, en
train de s’adresser au Seigneur, avant de se tétaniser avec un regard d’assassin
à un spectacle de strip-tease. Powell, c’est une extrapolation de tous ces
évangélistes qui dans les années 30 parcouraient le Midwest sinistré par la
crise pour ramener les âmes dans le « bon » chemin (et qui aujourd’hui
sont les farouches partisans de Trump, la loi et l’ordre, et par-dessus tout le
Seigneur qui nous guide tous). Son truc, à Powell, c’est pas de sauver les
brebis égarées, c’est de séduire les veuves qui ont un petit magot, les buter
et partir avec l’argent.
Il va donc arriver chez Willa
Harper. Autre scène fabuleuse, le petit John raconte à sa sœur une histoire de
croquemitaine, c’est la nuit, ils sont dans leur chambre à peine éclairée par
la lumière de la rue, et se dessine sur le mur l’ombre gigantesque du chapeau
que porte Powell (ces ombres démesurés, que l’on verra souvent dans le film, me
semblent être un hommage de Laughton et plus encore de Cortez au cinéma
expressionniste allemand des années 1920-1930, genre « Le cabinet du
Docteur Caligari », « M le Maudit », etc …). Le plan suivant
nous montrera sa silhouette devant la clôture de la maison, dans la lueur
blafarde des réverbères. Ça vous dit rien cette image ? Ce sera
copié-collé par Friedkin dans « L’exorciste » quand Max Von Sydow
arrivera devant la maison de Linda Blair, elle servira d’ailleurs souvent d’affiche
au film, au Blu-ray, Dvds, etc …
L'exorciste ?
Powell va courtiser la fragile
Willa, poser son emprise sur elle (autre scène folle, celle de l’expiation, où
la pauvre veuve avoue ses péchés devant les voisins, au milieu d’un cercle de torches
enflammées, sous le regard impassible du pasteur en arrière-plan), l’épouser
(autre scène énorme, celle de la nuit de noces), avant de la tuer (encore une
scène démente ponctuée d’engueulades homériques où Powell expose sa vision du
monde et des femmes, qui ne pensent qu’à la luxure alors que le Seigneur ne les
a mises sur Terre que pour procréer, ‘tain, on croirait entendre l’agité du
bocage de Villiers). Ne lui reste dès lors plus qu’à faire avouer aux gosses où
est le magot (nous, on le sait, il est dans la poupée de chiffons que ne quitte
pas la petite fille).
La gamine se laisserait embobiner,
son frangin est beaucoup plus méfiant, et les deux s’enfuient en barque sur le
fleuve, chassés par Powell (un autre plan à montrer dans les écoles de cinéma,
les deux gosses réfugiés dans une grange, avec au loin au soleil levant, la
silhouette menaçante de Powell sur son cheval au pas qui se détache sur l’horizon).
C’est à ce moment-là, le moment de la chasse, qu’on passe du thriller haut de
gamme à autre chose. Finies pour un temps les confrontations et les dialogues
chiadés, on suit la barque qui descend le fleuve filmée depuis la rive avec au
premier plan des lapins, des toiles d’araignée, des hiboux, des tortues, des
crapauds. Comme une relaxation alanguie qui remplace la tension. Un procédé qui
sera repris et sublimé par Malick au point de devenir sa trademark (je sais pas
s’il s’est inspiré de Laughton) qui interrompt l’action pour nous montrer des
rochers moussus, un petit ruisseau, des animaux, du vent qui agite des champs
de blé ou des feuilles dans les branches, …
Le final de « La nuit du
Chasseur » n’est pas celui d’un thriller. Ou si peu. Les enfants échouent
(dans tous les sens du terme) chez une vieille dame, Mme Cooper (extraordinaire
Lilian Gish) qui recueille des enfants abandonnés. Et plutôt que l’action
(quasi inexistante), Laughton choisit de nous nous montrer le combat de deux
esprits qui se revendiquent du même Seigneur. Parce que Powell n’a pas inventé
son personnage de pasteur, il se croit réellement investi d’une mission, sauver
le monde de la perdition, même si ça doit passer par quelques meurtres et en
récupérant du fric au passage. Mme Cooper, elle, veut faire le bien de ses
prochains tout en respectant scrupuleusement les Saintes Ecritures. La scène
clé du film (et une des plus extraordinaires qu’il soit donné à voir sur un
écran), c’est ce face-à-face nocturne devant la maison de Mme Cooper où Powell
et elle se livrent un combat qui se veut définitif par chants religieux
interposés, chacun chantant le sien pour couvrir la voix de l’autre.
« La nuit du Chasseur »
est une œuvre unique, inclassable, où se mélangent poésie, mysticisme, polar,
suspense, humour (noir). En fait la vraie direction du film nous est donnée dès
la première scène, où Lilian Gish récite, façon lecture d’une page des Evangiles,
ce qu’est l’histoire que nous allons voir et sa morale. « La nuit du
Chasseur », c’est une fable biblique …
« La nuit du Chasseur »
a été un bide lors de sa sortie, et Laughton (mort en 62) n’aura plus jamais
les moyens (si tant est qu’il en ait eu l’envie) d’en tourner un autre. Chef-d’œuvre
définitif, il est aujourd’hui très justement toujours cité comme un des plus
grands films de tous les temps …
« L’homme de la
plaine » (« The man from Laramie » en V.O.), c’est le cinquième
et dernier film de la collaboration Anthony Mann / James Stewart. Qui ensemble
ou séparément, n’ont plus rien à prouver. Et qui « pèsent »
suffisamment pour ne pas avoir à faire la moindre compromission. C’est
peut-être le cœur du problème. Mann et Stewart sont devenus de vrais potes, une
amitié que leurs succès communs semblaient avoir cimentée.
Stewart & Mann
Mais pour ce film, leurs
« visions » vont sinon s’affronter, du moins être parfois
contradictoires. Mann veut en foutre plein les mirettes du spectateur. La
Columbia lui assure Technicolor et Cinémascope. Visuellement, parce que Mann
sait tenir une caméra, le résultat sera grandiose. Une bonne moitié du film est
tournée en extérieurs, et les paysages du Nouveau Mexique offriront un décor
magnifique. Mann, comme tous les « amuseurs » du cinéma, a envie de
« sérieux ». L’intrigue fournie par le scénariste Philip Yordan
(est-elle de lui, rien n’est moins sûr, on est en plein Maccarthysme et Yordan
a la réputation de faire siens des scénarios écrits par des blacklistés, un
genre de gagnant-gagnant - surtout pour lui) fait entrevoir à Mann qu’on peut en
faire une version western du « Roi Lear », classique du drame
shakespearien. Cette vision shakespearienne est basée sur les dissensions qui
vont aller crescendo dans la famille Waggoman sur fond de succession du
patriarche, famille qui fait la pluie et le beau temps dans une petite bourgade
(Coronado, imaginaire, alors que Laramie, existe bel et bien, au Sud du
Wyoming) paumée aux limites du territoire apache.
Les chariots de feu ?
Face à Mann et ses envies de
« grande » tragédie en Scope, Stewart. Qui examine méticuleusement
tout ce qui le concerne dans le film. Il ne veut pas faire et dire n’importe
quoi. Il affirme de plus en plus ses penchants républicains, et ne veut pas que
les valeurs des personnages qu’il interprète soient contraires aux siennes. Et
ce d’autant plus que dans le film, son personnage, Will Lockhart, est un
capitaine de l’armée (on ne le saura qu’à la fin, et de manière fugace, au
hasard d’une réplique plutôt anodine). Or Stewart a servi dans l’armée pendant
la Seconde Guerre Mondiale. Ses valeurs morales d’ancien militaire et de
Républicain entraîneront des ratiocinations interminables avec Mann pendant le
tournage et ils finiront sinon par se brouiller, du moins par distendre les
liens d’amitié qui les unissaient.
« L’homme de la
plaine » est un western, considéré comme majeur, de cette période (le
milieu des années 50), où ce genre typiquement américain est à son apogée (les
studios en sortent une dizaine par an, la moitié des films qui paraissent sont des
westerns. « L’homme de la plaine » est aussi un polar. Lockhart s’est
« défroqué », se faisant passer pour un patron convoyeur, afin de
trouver et les causes et les responsables du massacre aux environs de Coronado
d’une patrouille de soldats, dont on apprendra au cours du film que son jeune
frère faisait partie.
Baston en vue ...
Un western, un polar, une
revisitation du Roi Lear, quelques caprices de diva de sa star, un gros budget
permettant au casting quelques personnages secondaires auxquels on ne comprend
rien (voir plus bas), c’était peut-être un chantier trop compliqué à gérer et à
mener à terme en à peine plus d’une heure et demie.
L’aspect visuel irréprochable
du film n’arrive pas à cacher les lacunes et carences d’un scénario mal foutu.
Incohérences et points d’interrogation se multiplient. Qui est le vieux
compagnon de Lockhart, qui reste dans le coin quand ça commence à mal tourner,
qui réapparaît quasi miraculeusement porteur de précieuses infos, et disparaît
totalement dans la seconde partie du film ? Quel est l’intérêt dans
l’histoire de l’épicière nièce du patriarche Waggoman, de cette romance qui
semble s’installer entre elle et Lockhart, flirt qui s’estompe pour disparaitre
sans qu’on sache pourquoi ? A quoi sert le commis indien de l’épicerie,
ses regards suspicieux sur Lockhart, sa présence lors de la tentative
d’assassinat, et que devient-il ? Idem pour le poivrot qui croise souvent
la route de Lockhart avant d’essayer de le tuer, et d’être retrouvé mort, sans
qu’on sache vraiment qui avait commandité l’assassinat (le fils, le
régisseur ?) et qui l’a dessoudé …
L’histoire est labyrinthique. On
sait, je dirais presque par définition, que le gentil c’est Lockhart. Même si
ses motivations restent floues. Veut-il juste savoir pourquoi son jeune frère
est mort et à cause de qui ou de quoi, ou vient-il pour se venger ? On pourrait
pencher pour la seconde version, sauf que « L’homme de la plaine »
est le seul film avec Mann où Stewart ne tue personne. Des gentils, on en
trouve une paire d’autres. La nièce épicière Waggoman, même si son personnage
apporte très peu au scénario. Et la vieille rivale et ex-fiancée du patriarche
dont la contribution sera de soigner les éclopés du scénario.
Crisp & Stewart
Côté méchants, on en a trois de
principaux (faut zapper l’Indien et le poivrot qui veut poignarder Lockhart,
dont les personnages sont deux points d’interrogation, voir plus haut). Le
patriarche Alec Waggoman (belle prestation du vétéran Donald Crisp, des
dizaines de seconds rôles à son actif), son fils, brutasse dégénérée au point
qu’il laisse perplexe son paternel sur la façon d’organiser la succession, et
le régisseur du domaine, qui voyant ce foutoir familial, espère tirer profit de
la situation et les marrons du feu. Le seul intérêt de l’intrigue étant de révéler
que le plus terrible des trois n’est pas celui que l’on croit au départ.
Et si Stewart ne tue finalement
personne (« il n’est pas acteur des meurtres, il en est le catalyseur »
dixit Bertrand Tavernier), « L’homme de la plaine » est le film le
plus violent de sa collaboration avec Mann. Même si elle n’est pas toujours
montrée plein cadre, la violence, à la limite du sadisme, est partout présente.
La première rencontre entre Lockhart et le fils brutal Waggoman verra ce
dernier foutre le feu aux chariots de Lockhart, le traîner attaché à un cheval,
et dézinguer les mules du convoi … pas mal pour une première approche. Après
une bagarre homérique et bestiale en ville (ça finit en corps en corps au milieu
des chevaux), la troisième rencontre verra Lockhart maintenu par les hommes de
Waggoman se faire tirer une balle dans la main à bout portant (hors champ, ce
qui nécessite du jeu d’acteur, plutôt qu’un effet spécial sanguinolent, et
comptez sur Stewart pour rendre à l’écran la douleur).
En résumé, l’immense James
Stewart peut-il à lui seul sauver une histoire bancale ? Le Scope en
technicolor de Mann peut-il faire oublier un scénario mal ficelé ? La
réponse est oui dans les deux cas (« L’homme de la plaine » est
considéré comme un grand classique de la grande époque du western).
Mais perso, je préfère nettement
« Winchester 73 » et « L’appât » (je dirai rien sur « Les
affameurs » que je crois bien ne jamais avoir vu, ni sur « Je suis un
aventurier » pas vu non plus et qui n’a pas bonne presse), même si beaucoup
auraient bouffé les varices de leur grand-mère pour être au casting d’un film de
Mann avec Stewart …