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WOLFGANG PETERSEN - LE BATEAU (1981)

 

Et vogue le navire ...

Comme le chantait Ringo Starr, collectionneur de bagues, grand amateur de cocktails alcoolisés et de top models, accessoirement batteur de … comment s’appelait-il déjà son groupe, ça me reviendra peut-être, donc comme il le chantait, nous vivons tous dans un sous-marin jaune …

En regardant « Le bateau », on vit tous pendant 200 minutes (ouais, trois heures vingt) dans un sous-marin vert-de-gris de la Kriegsmarime nazie, de fin 1941 à quelque part l’année suivante. « Le bateau » (« Das boot » en V.O.) est un film allemand de Wolfgang Petersen. Ce film sera son fait d’armes principal (il sera aussi responsable et souvent coupable par la suite de choses comme « L’histoire sans fin », « Dans la ligne de mire », « Troie », …). « Le bateau » a connu un succès considérable chez nos teutons voisins, a été nominé six fois aux Oscars (ce qui en d’autres termes veut dire qu’il n’en a gagné aucun). Et tous les gens impliqués de près ou de loin dans le projet, même des décennies plus tard, y vont de tous les superlatifs de leur vocabulaire pour encenser le film.

Wofgang Petersen

Et la citation péremptoire qui revient le plus souvent est que « Le bateau » est le plus grand film allemand de tous les temps. Ben voyons, comme dirait l’autre. Et « L’aurore », « L’ange Bleu », « Le dernier des hommes », « Le cabinet du Docteur Caligari », « M le maudit », « Metropolis » et quelques autres de la même antédiluvienne époque, vous les oubliez ? Et les deux détraqués des années 70, Herzog et Fassbinder, ils ont pas derrière eux une œuvre, une forme d’expression, qui certes ne les a pas conduits au haut du box office, mais qui les place quand même très nettement au-dessus de Petersen et de son rafiot ?

Bon, je suis méchant là, parce que « Le bateau » est un vrai bon et grand film. Plus gros budget jamais réuni pour une production locale (l’équivalent de près de vingt cinq millions de dollars), tourné en Allemagne (aux studios Bavaria, dans un lac de Bavière et au large des îles d’Heligoland pour les scènes en extérieur), avec une équipe technique allemande et un casting allemand (à l’exception de Rita Cadillac – cocorico – pour une scène au début), et dans la langue de Beckenbauer.

Jürgen Prochnow

Il existe à peu près autant de versions de ce film que de versions de « Apocalypse now » (version pour l’Allemagne, pour le reste du monde, director’s cut, etc …). Avec en plus une version de six heures (!) pour la télévision (allemande of course) diffusée une première fois en 1985. Le tournage a duré un an, souvent dans des conditions dantesques. Quatre maquettes de sous-marin ont été utilisées (une d’un mètre, une de trois mètres, une de onze mètres, une grandeur nature), plus des parties du sous-marin à l’identique (la salle des machines, le « mess », les « cabines-dortoirs », …) pour les besoins de certaines scènes. Et tout fait main (pas de numérique et de rideau vert au début des années 80).

Le casting (Allemagne oblige) est constitué d’inconnus du point de vue international. Le moins inconnu est le rôle principal, celui du capitaine du sous-marin, échu à Jürgen Prochnow. Quant aux autres, d’après Petersen, ils vont devenir d’immenses stars (en Allemagne). Et Petersen insiste beaucoup sur Herbert Grönemeyer, second rôle majeur dans le film (celui du correspondant de guerre), qui a vite abandonné le cinéma pour la musique, et est devenu, toujours selon Petersen, le Springsteen allemand. Ach, la légendaire délicatesse allemande. Faudra leur expliquer, à ces gens-là, que plus américain que Springsteen tu peux pas, et que toute transposition ou comparaison avec un non-américain est forcément nulle et non avenue. Bon, passons ...

Avant l'embarquement

Au film, puisque c’est le but de cette notule. Il raconte, de façon à peu près exacte, hormis la scène finale, les faits d’armes du U-96, U pour Unterseeboot et 96 pour le numéro de série. Un carton au début du film nous situe le contexte, celui de la guerre totale entre les forces de l’Axe (le Reich et ses alliés) et à peu près tout le reste de la planète. En 1941, les Gaulois irréductibles qui résistent encore et toujours à l’envahisseur sont les Anglais. Copieusement bombardés nuit et jour, mais ravitaillés par une noria de bateaux américains (les USA sont officiellement neutres, plus pour longtemps). Pour détruire ces convois protégés par des bateaux de guerre, le Reich décide la construction d’une multitude de sous-marins chargés de les attaquer. Quarante mille sous-mariniers allemands participeront à cette guerre invisible, trente mille ne reviendront jamais au port.

Les premières scènes nous montrent le capitaine accompagné du correspondant de guerre qui lui a été attribué se rendre dans un bar-club-bordel de La Rochelle pour une dernière nuit de fiesta avant un départ le lendemain matin. On constate que les Allemands sont de sacrés soiffards, bourrés jusqu’au coma éthylique, et que la plupart sont très jeunes. Ces premières scènes, « à l’air libre » sont visuellement réussies, avec à moment donné un super plan-séquence lors d’une chanson de l’entraîneuse en chef de l’établissement (Rita Cadillac).

Les trois heures suivantes (hormis une scène lors d’une escale de ravitaillement à Vigo) vont se passer à l’intérieur du sous-marin. Claustrophobes s’abstenir, les acteurs évoluent dans un milieu exigu, où la promiscuité est la norme (fameuse scène de recherche de morpions par l’infirmier de bord). Rigueur militaire oblige, malgré les jours, les semaines et les mois passés en vase clos, on s’en réfère à l’incontestable hiérarchie. Le capitaine et le chef machiniste sont à peu près les seuls à avoir une expérience maritime, et on leur obéit sans moufter, malgré des décisions parfois pour le moins hasardeuses et osées.

Les mêmes, quelques mois plus tard

Le but de la mission est de trouver et détruire le maximum de bateaux qui viennent en convoi ravitailler les Anglais. Avec des communications réduites au très strict minimum avec la hiérarchie militaire (tout juste peut-on voir dans les quelques mètres carrés qui servent de mess pour les gradés un portrait d’un dignitaire nazi (Donitz, chef de la Marine de Guerre ?), symboliquement parcouru en permanence par une mouche à ver. On est dans le sous-marin très loin de l’idéologie du régime, on essaye de faire le taf et de survivre. Tout juste y a-t-il un officier nazi vrai de vrai, au début rasé de près avec son uniforme rutilant mais qui finit très vite hirsute, comme tout le reste de l’équipage. Le film a été tourné chronologiquement, tout le casting achève barbu (pour la toilette et l’hygiène, il n’y a qu’une chiotte de quelques décimètres carrés). Et ils ont ramassé de la flotte sur la frimousse en quantités industrielles. La technologie sous-marine de l’époque faisait que le sous-marin passait la majeure partie de son temps en surface, avec des types scrutant l’horizon sous les paquets de mer à la recherche d’un bateau à torpiller. Les acteurs sont unanimes à dire que « Le Bateau » n’était pas un film aux moyens hollywoodiens et que l’eau qu’ils recevaient sur le museau provenait de lances à incendie et était dans le meilleur des cas froide, voire glacée.

Comme l’Atlantique Nord est plutôt vaste, il se passe pas grand-chose pendant une heure, hormis la quête vaine d’une cible à torpiller. Seul objet flottant croisé, un autre sous-marin allemand (scène historiquement véridique). Et puis quand un convoi est visuellement détecté, y’a un gros souci qui s’appelle destroyer d’escorte. Les Américains étant technologiquement mieux dotés, ils ont de sonars qui permettent de détecter les sous-marins (qui ne peuvent guère dépasser les deux cents mètres de profondeur, sous peine d’être désintégrés par la pression) et sont dotés d’énormes grenades sous-marines, capables de couler les U Boot s’ils les touchent et à minima de les secouer très fortement si elles explosent à proximité. Les maquettes étaient montées sur vérins et les acteurs à l’intérieur ont eu droit à quelques séquences très agitées.


Dans cette épopée, quelques scènes sont marquantes. Un take no prisoners lorsque le sous-marin coule un pétrolier et que les marins qui se sont jetés à l’eau sont abandonnés (pas de place et de nourriture pour des prisonniers) et un échouage à deux cent cinquante mètres de fond suite à un bombardement par un avion alors que le sous-marin tentait de traverser le Détroit de Gibraltar en restant en surface. Craquements de la structure, manque d’oxygène, avaries à la pelle, et manœuvres désespérées du capitaine et du machiniste en chef pour pas crever au fond de l’eau …

« Le Bateau » n’est pas un film de guerre au sens strict du terme, les types sont là pour essayer de s’en sortir vivants, la guerre n’est là que comme un environnement avec lequel on doit composer, aucune allusion n’est d’ailleurs faite à ce qui se passe ailleurs dans le monde. « Le Bateau » tient plutôt du film d’aventures qui se déroulerait dans quelques mètres carrés, et les types qui filment, au plus près, forcément au plus près des acteurs, accomplissent des prouesses pour les suivre, surtout lors des montées d’adrénaline et des scènes de combat. Les relations entre les protagonistes ne sont pas esquivées, même si la psychologie de la plupart des acteurs n’est pas le but du film, on nous montre quand même leur relation avec le monde extérieur réduite à la portion congrue (les photos de la famille, les lettres écrites à la fiancée).

Même si dans sa version « courte », « Le Bateau » a parfois quelques longueurs, il se hisse sans problème sur le podium du sous-genre des films de sous-marins et côtoie les réussites dans ce domaine que sont « USS Alabama » ou « A la poursuite d’Octobre Rouge » …



MEL GIBSON - BRAVEHEART (1995)

 

Chanson de geste écossaise ...

« Braveheart » est devenu un classique des films populaires des 90’s. Pas vraiment lors de son exploitation en salles, où il n’a obtenu que des résultats honorables. C’est plus tard, lorsqu’on louait des VHS dans les vidéo-clubs, et encore plus tard, lorsque sont arrivés les Dvds, Blurays, jusqu’à aujourd’hui, avec les plateformes de streaming, que le vrai grand succès populaire s’est concrétisé et jamais démenti, appuyé par une critique qui a eu tendance à le réhabiliter, voire l’encenser.

Faut dire que le projet « Braveheart » est plutôt audacieux. Confier à un type (Mel Gibson) qui n’a qu’une seule réalisation à son actif (le mélo à peu près oublié « L’homme sans visage ») un budget de plusieurs dizaines de millions de dollars pour un film à grand spectacle, biopic médiéval d’une figure mi-historique mi-légendaire de l’Ecosse de la fin du XIIIème siècle, ça coulait pas de source. Même si derrière la caméra, et finalement aussi devant, il y a un acteur bankable, starisé par les sagas « Mad Max » et « L’arme fatale ».

Mel Gibson

« Braveheart » met en images la vie de William Wallace, paysan écossais à l’origine et à la tête d’une révolte contre l’occupant et oppresseur anglais. Le problème, c’est que Wallace, on sait peu de choses de lui. Et que Mel Gibson va l’introduire dans l’Histoire, la vraie, celle qui est documentée. Au prix de quelques incohérences et anachronismes flagrants, voire de tentatives de réécriture. Le scénariste (Randall Wallace, ce n’est pas simplement une coïncidence patronymique, on y reviendra) et Gibson le reconnaissent d’une façon plutôt badine, prétextant la beauté de l’histoire (du film), tout du long de leurs commentaires sur l’édition Bluray de 2007.

Premier point à évoquer, la réalité historique, les faits avérés et documentés. De Wallace, on suppose qu’il est d’extraction très modeste (paysan ?), qu’avec quelques comparses il a mené quelques actions de guérilla contre les troupes « d’occupation » anglaises, avant de fédérer une petite armée de bric et de broc (quelques nobles et leurs hommes, mais surtout des paysans) qui défait des Anglais pourtant plus nombreux à Stirlink (1297), avant que les Ecossais soient laminés l’année suivante à Falkirk. Wallace disparaît de la circulation quelques années (exil en France apparemment), revient mener quelques actions coup de poing en Ecosse, est capturé (trahison ?) avant d’être supplicié (émasculé, écartelé, éviscéré, découpé en morceaux et ses morceaux « exposés » dans plusieurs villes) en 1305.

La bataille de Stirlink

Robert Bruce (avec qui Wallace a des relations plutôt compliquées dans le film) sera celui qui par les armes obtiendra une certaine indépendance de l’Ecosse grâce à sa victoire à Bannockburn (1314, la dernière scène de « Braveheart »)

Le Roi d’Angleterre Edouard Ier est considéré comme un des grands souverains anglais, très politique (plutôt machiavélique donc), et qui instaurera la première mouture de ce qui deviendra le Parlement. Surnommé (par les Anglais) « The Hammer of Scottish » par son intransigeance et sa cruauté face aux tentatives d’émancipation des Ecossais. Il mourra deux ans après Wallace (et non pas le même jour comme dans le film).

Son fils (le futur Edouard II) sera connu pour sa bisexualité avérée (nombreux « mignons » et favoris), et sera beaucoup plus dur et rude que la lopette qui nous est montrée dans « Braveheart ». Il épousera Isabelle de France, (Sophie Marceau dans le film) alors âgée d’une douzaine d’années trois ans après la mort de Wallace. Donc elle et Wallace ne se sont jamais rencontrés.

Quand aux autres personnages du film (à part quelques nobles qui ont réellement existé, mais dont les faits et gestes à l’époque ne sont généralement pas connus), ils sont tous inventés (Murron sa femme, ses compagnons d’armes, …). Les premiers récits des aventures de Wallace sont généralement attribués à un troubadour plus d’un siècle après les faits. Il n’en demeure pas moins que Wallace a de nombreuses statues un peu partout en Ecosse et qu’il est considéré comme le premier « libérateur » de son peuple.

Edouard Ier - Patrick McGoohan

Bon, une fois qu’on a dit ça pour démontrer que « Braveheart » est quasi intégralement une totale fiction, il en reste quoi de ce film ? Une grande fresque épique, romantique et violente. D’une durée conséquente. A peine un peu moins de trois heures, il manque dix minutes de « director’s cut » apparemment jamais vues, dont l’essentiel est composé du supplice de Wallace (Gibson dit que c’était très réaliste, trop pour une exploitation grand public en salles).

Le côté fresque épique, il est dû au scénariste Randall Wallace. Américain bon teint, et descendants d’émigrés écossais. Qui décide d’aller faire un voyage d’agrément familial sur la terre de ses ancêtres. Et tombe sur les statues, les musées, les lieux « saints » où son homonyme aurait écrit un pan d’histoire écossaise. Troublé par la coïncidence, le très chrétien Wallace (Randall) va écrire un scénario et faire de Wallace (William) un personnage mystique et très croyant (la grande place occupée dans le film par les funérailles, le mariage « clandestin », les prières avant la bataille, avant le supplice qui a lieu sur une croix horizontale). Evidemment, quand la 20th Century Fox le mettra en relation avec Gibson qui cherche un film à réaliser, le côté grenouille de bénitier va pas laisser le Mel indifférent, lui qui est catho intégriste (parenthèse, il appartient à un courant religieux ultra réac, et a fort logiquement soutenu le ticket de demeurés Donald-J.D., fin de la parenthèse).

Côté romantique, ça n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère. Depuis le chardon offert par la petite Murron au gamin William lors de l’enterrement du père Wallace occis par les Anglais et conservé comme une relique, jusqu’au bout de tissu qui les a liés lors de leur mariage et que Wallace serrera dans sa main pendant son supplice, en passant par les visions de sa dulcinée, n’en jetez plus … Et l’entrée en « guerre » de Wallace et son obstination à lutter quoiqu’il advienne contre les « envahisseurs » aura pour cause l’assassinat de Murron par un petit notable anglais. Sans parler du coup de foudre réciproque entre Wallace et Isabelle de France …

Sophie Marceau & Mel Gibson

Mais ce qui a le plus fait jaser, c’est l’ultraviolence limite gore, du film. Les scènes de bataille sont particulièrement réalistes, ces mêlées-boucherie où tous les coups sont permis, tuer ou être tué. Les décapitations, amputations, les corps traversés par les épées, les lances, les haches, les flèches ou les poignards, les chevaux empalés. Et hors batailles, on a droit aux égorgements, aux têtes fracassées par les masses d’armes, … A côté, le supplice final de Wallace est plutôt soft, il n’y a que de la tension liée à l’agonie du roi, aux larmes d’Isabelle, à l’émotion des compagnons d’armes et de Bruce, grâce à un montage malin.

« Braveheart » a renforcé l’aura de Mel Gibson, parce qu’il joue William Wallace, ce qui n’était pas prévu au départ. Il avoue s’être fait berner par la Fox, qui alignait sans sourciller les millions de dollars à mesure que le scénario avançait, mais qui insidieusement suggérait qu’en plus de réaliser il tienne le rôle principal. Ce qu’il a fini par accepter, sans se douter de l’ampleur de la tâche. Rétrospectivement, Gibson avoue avoir fini le tournage (sept mois, dont plus de deux pour tourner les deux batailles, où il fallait gérer quotidiennement jusqu’à trois mille personnes sur le plateau) à peu près fou, les neurones cramés par la pression, le manque de sommeil, et le clap de fin qui n’apparaissait jamais. Il se sentait capable de réaliser, ayant beaucoup appris en tournant avec George Miller ou Peter Weir, mais il s’est fait bouffer par son projet, virant obsessionnel pour le moindre détail.

Les anecdotes sont légion. Pour donner un semblant d’organisation aux batailles, l’équipe a tourné sur un camp militaire et engagé les bidasses qui y étaient. Et Gibson a pu mesurer le fossé physique entre des pros qui s’entraînent tous les jours, et lui, à presque quarante ans (soit dix-quinze ans de plus que son personnage), qui devait sprinter comme un forcené pour être devant les soldats figurants lorsque les Ecossais chargeaient l’armée anglaise. En plus, Gibson a réalisé pratiquement toutes les cascades, sa doublure prévue passait les journées à se tourner les pouces. Et pour le final (le supplice de Wallace), Gibson a complètement disjoncté, et contre l’avis de tout son staff, a exigé d’être réellement pendu (on l’a descendu quand il a perdu connaissance, il a failli y passer, et rétrospectivement n’est pas très fier de cette décision aberrante). A côté de ça, l’utilisation d’une énorme vraie hache pour la décapitation fait figure de plaisanterie (pour le coup, il a quand même pris la précaution de filmer le geste de bas en haut, et de passer les images obtenues à l’envers au montage).

This is the end ...

Le résultat donne un film à grand spectacle (référence de Gibson, « Spartacus » le péplum plus ou moins réalisé par Kubrick), les plans filmés en hélicoptère sont nombreux, notamment lors de l’ouverture, avec panoramiques gigantesques des Highlands. Bien que sachant qu’il tournait une fiction à peu près intégrale, Gibson a apporté un soin maniaque aux détails, avec un énorme travail sur la création de décors en extérieur, les costumes et les maquillages. Le vice a été poussé jusqu’à rechercher parmi les agriculteurs écossais ceux qui pouvaient fournir des races centenaires de bovidés juste pour une scène, lorsqu’on ramène les dépouilles du père et du frère de Wallace morts au combat. Hormis les deux grandes batailles, tournées dans une base militaire irlandaise, les extérieurs sont en Ecosse, sous la pluie (invisible à l’écran, quand on la voit, c’est que de l’eau est versée à seaux sur le plateau) et le froid la plupart du temps. Quasiment aucun effet numérique n’a été rajouté, un encadrement médical, vétérinaire et de dresseurs était présent en nombre, aucun cheval n’a bien évidemment été abattu ou blessé (ceux qui sont empalés sont des chevaux mécaniques, trucage à l’ancienne), et parmi les centaines de figurants des scènes de bataille, Gibson est fier de préciser que seuls trois blessés ont été recensés, deux contusionnés et une fracture de la cheville en tout et pour tout …

La musique est dans l’air celtique du temps, et le thème principal est l’œuvre de James Horner qui en utilisera une version dérivée pour le thème de « Titanic » qu’il composera deux ans plus tard …

Un mot sur Sophie Marceau, principal rôle féminin en (future) reine glamour mais déterminée, elle entamera avec « Braveheart » un lustre de tentative de carrière internationale, qui malgré un autre succès remarqué au box office (le rôle de la méchante dans « Le monde ne suffit pas » de la saga James Bond), n’ira pas plus loin que la fin des années 90.

Alors au final, il faut en penser quoi ? « Braveheart » est un film d’action survitaminé et palpitant, et une incontestable réussite visuelle. Le seul reproche, les libertés prises avec la réalité historique qui enjolivent quelque peu (pour être gentil) ce biopic de William Wallace. Les Ecossais ont adoré le film, les Anglais moins …




MICHAEL MANN - HEAT (1995)

 

Take Heat ...

… et pas leave it …

« Heat » est un film comme on n’en a pas fait beaucoup et comme on n’en fera plus.

Quand il est sorti (avant les fêtes de Noel 1995, carton commercial certifié), il réunissait les deux plus grosses stars de l’époque, Pacino et DeNiro. Une première, même si oui, je sais, ils avaient été à l’affiche sur « Le Parrain 2 » de Coppola, mais l’un jouant le père de l’autre grâce à un montage tout en flashbacks, ils n’avaient aucune scène en commun. Dans « Heat », ils en ont une (enfin deux, avec la scène finale) au milieu du film, qui a fait couler beaucoup d’encre et entretenu les supputations les plus folles, j’en recauserai forcément plus bas.

Mann, Pacino & DeNiro

Mais ce n’est pas ce tête-à-tête qui a le plus marqué les esprits. Il y a dans « Heat » une scène de braquage suivie d’une fusillade (en tout douze minutes) qui a scotché les spectateurs sur leurs fauteuils, fusillade à faire passer celles de Peckinpah (dans « La horde sauvage » notamment) pour un diner aux chandelles.

Et surtout, parce que « Heat » est, entre autres, un film à grand spectacle, absolument toutes les scènes sont tournées en extérieurs. Enfin, toutes sauf une, pour des raisons visuelles. C’est la scène ou DeNiro et sa copine Eady (Amy Brenneman) sont appuyés la nuit sur la rambarde d’une terrasse qui domine Los Angeles. Mann explique (j’ai pas tout compris) que pour des histoires techniques (profondeur de champ, focales, nombre d’images par seconde, …), les acteurs avaient joué devant un rideau vert, l’immense étendue illuminée de la ville avait été filmée du même endroit, les deux images étant ensuite superposées au montage. Inimaginable aujourd’hui après l’affaire Alec Baldwin que des acteurs se tirent dessus pendant dix jours (durée de la mise en boîte de la scène de la fusillade) avec de vraies armes de guerre chargées à blanc, en centre ville avec des dizaines de figurants et des centaines de badauds hors champ. Inimaginable après le 11 Septembre de passer des nuits à filmer la scène finale dans un aéroport (et pas n’importe lequel, le plus grand de L.A.), avec des types qui jouent au chat et à la souris au milieu de vrais avions qui décollent et atterrissent.

« Heat » vient de loin. Du début des années 60 à Chicago. Où un flic, le chef de la brigade criminelle de la ville, y traque le gangster number one.  De tentatives ratées de flagrant délit, en rencontre autour d’un café, où les deux se promettent un take no prisoners s’ils se retrouvent face à face, jusqu’à un affrontement final à la sortie d’un casse. Le truand a quarante neuf ans, dont vingt cinq passés en taule. Le flic s’appelle Charlie Adamson, c’est devenu un pote à Michael Mann. Le truand s’appelle Neil McCauley. Neil McCauley ? Ben oui, comme le personnage joué par DeNiro dans le film.

Les voleurs

« Heat » est quasiment un biopic, transposé dans le Los Angeles des années nonante. Je devine la question du type qui suit, mais alors pourquoi le flic s’appelle Vincent Hanna et pas Charlie Adamson ? Parce que son personnage dans « Heat » est une compilation de trois flics qu’a côtoyés Michael Mann. « Heat », pour Mann, c’est le film d’une vie. En pré-projet depuis des années, il reste sa masterpiece, malgré une filmo où il n’y a pas que de furieux navets (« Le sixième sens » « Le dernier des Mohicans », « Collatéral », « Ali », « Miami Vice », …). Dans « Heat », Mann produit, réalise et a écrit le scénario, rien que ça … Et on parle pas de griffonner une histoire sur un coin de nappe de restaurant, de sortir le chéquier, et de laisser deux stars en roue libre jouer comme elles le sentent. La pré-production et les repérages (95 endroits ont été utilisés dans Los Angeles, certains sont quasiment devenus des lieux de pèlerinage touristique comme le diner où a lieu la discussion Pacino-DeNiro) ont pris des mois, Mann a passé des semaines avec le chef de la police du LAPD (qui est présent dans une scène, c’est lui le réceptionniste de l’hôtel où McCauley vient traquer Waingro à la fin), tout le casting a été envoyé au contact de vrais taulards (notamment à San Quentin et Folsom, la pire de toutes les prisons californiennes, c’est là que Mann a rencontré un dur de dur, Eddy Bunker, devenu depuis écrivain et conférencier, et à l’origine du personnage joué dans le film par John Voight), et entraîné au tir à balles réelles par des instructeurs militaires (anecdote, le superviseur montrait aux bidasses d’élite en formation le passage où en pleine baston, Val Kilmer recharge son fusil mitrailleur, manière de montrer les bons gestes et la vitesse à acquérir). Aussi fort, l’identification criminelle et les légistes sur la scène du braquage du fourgon blindé sont de vrais flics spécialisés, l’infirmière aux urgences quand la belle-fille de Hanna (la toute jeune Natalie Portman) a tenté de se suicider est la vraie chef infirmière du service des urgences … Et la plupart des personnages du film, s’ils n’appartiennent pas à l’histoire initiale Adamson – McCauley sont issus de gens ayant réellement existé (les personnages de Val Kilmer, Ashley Judd, Waingro, …). Encore plus fort (ou plus fou), Mann pour les acteurs principaux (une bonne dizaine), a rédigé leur biographie (d’où ils viennent, leur « palmarès », combien d’années de taule, comment ils se sont connus, combien de mariages, de divorces, d’enfants, etc …), ce qui sera en partie l’objet du bouquin « Heat 2 » qu’il écrira, en même temps prequel et sequel (narrant par exemple ce qu’est devenu Chris Shiherlis, le personnage joué par Val Kilmer) de l’histoire racontée dans le film …

Willie Nelson ? Non, John Voight

Quand sur le générique qui défile, on entend Moby,ce qui entre parenthèses est une partie d’un choix musical pointu à l’époque, où le technoïde chauve vegan côtoie Brian Eno, le Kronos Quartet, Lisa Gerrard, William Orbit…, (et parmi les petits rôles, on a le punker hardcore Henri Rollins et le rappeur Tone-Loc…), on est devant l’écran depuis deux heures cinquante. « Heat » est un film-somme, et surtout pas un affrontement à réduire à celui de ses deux acteurs principaux. Tous les seconds rôles ont leur histoire, et pas pour meubler. « Heat » est affaire de détails. La somme de tous ces détails, tous ces grains de sable qui à un moment viennent enrayer une mécanique imparable (un surnom lâché par le dingue Waingro lors du premier braquage sanglant permettra à Hanna de remonter la filière, un mouvement brusque d’un flic en planque dans un fourgon fera avorter une opération de flagrant délit, …).

« Heat » fonctionne à tous les niveaux. On peut se contenter du basique, le polar énergique où le gendarme course le voleur, si on veut aller plus loin mater le jeu en parallèle des deux stars du générique, ou encore aller au tréfonds des personnages secondaires. Avec un personnage principal non cité au générique, la mégalopole de Los Angeles de tous les plans, surtout de nuit, avec des moyens conséquents pour la filmer (trois hélicos).

Les gendarmes

L’histoire de « Heat », c’est celle d’une bande de braqueurs « expérimentés » multirécidivistes et multi-emprisonnés aussi. Leur cerveau, c’est Neil McCauley, maniaque de l’organisation détaillée et qui a construit sa vie de façon quasi philosophique par rapport à son métier. Il habite un superbe appart, mais juste meublé avec le minimum vital, un lit, une table, une paire de chaises, une cafetière, un frigo, parce qu’il a théorisé son métier en fonction des risques qu’il prend (aucune relation affective, aucune liaison féminine durable, et il se fait fort en trente secondes de tout lâcher et fuir hors de portée des flics). Le seul pour qui il témoigne un peu d’affection, est le plus jeune de la bande (excellement joué par Val Kilmer, plus crédible là qu’en chanteur des Doors), dont il essaye tant bien que mal de sauver le couple (Ashley Judd joue sa femme, ils ont un bambin) plus ou moins à la dérive (ils s’engueulent souvent, elle a des amants). Manque de bol, un de la bande se retrouve en fauteuil roulant au moment de faire un gros coup (le braquage de titres au porteur dans un convoi de fonds), et un fêlé impulsif (Waingro) est recruté au pied-levé. Le nouvel arrivant de la bande ne va rien trouver de mieux que de buter sans raison un convoyeur, entraînant un carnage (deux autres morts). Ce sont ces trois macchabées qui vont faire que le chef de la brigade criminelle, l’inspecteur Vincent Hanna va se retrouver sur l’affaire. Dès lors, il va tout mettre en œuvre pour retrouver la bande de braqueurs et la mettre hors d’état de nuire, aidé malgré eux par le narcotrafiquant à qui on a piqué les titres au porteur et le taré suprématiste Waingro (là, faut avoir l’œil, on l’aperçoit bedaine à l’air dans une chambre d’hôtel, il a parmi de nombreux tatouages une croix gammée sur le nombril, quand je vous disais que Mann est un maniaque …).

Waingro

« Heat », en plus de proposer une traque flic-délinquant classique, va se centrer sur les personnalités du flic et du braqueur. Là où dans l’immense majorité des films la vie personnelle des protagonistes ne sert qu’à remplir des bobines entre deux scènes d’action, elle est ici le cœur de l’histoire. McCauley va tomber amoureux d’une provinciale venue bosser dans une bibliothèque où il se rend souvent, s’informant en permanence des dernières nouveautés en matière d’explosifs, de métaux, etc … Dès lors, le solitaire va se retrouver « attaché » et la rigueur de son raisonnement va s’en trouver affecté. De son côté Hanna en est à son troisième mariage (sa femme aussi) et il doit gérer sa belle-fille, une gamine à tendance dépressive, déboussolée par le mode de vie du couple.

A première vue, dans « Heat », DeNiro et Pacino, c’est le ying et le yang, l’un est d’une austérité rigide, l’autre un excité impulsif fonctionnant à l’instinct (l’interrogatoire des indics, l’extraordinaire scène quand rentrant chez lui à pas d’heure il trouve l’amant de sa femme affalé sur le canapé et matant « sa » télé). DeNiro est sobre comme rarement, ce qui en soi est un exploit et Pacino crève par contraste l’écran. Ce n’est suggéré nulle part dans le film, mais quand il a lu le script et « visionné » son personnage, il est allé trouver Mann et lui a dit que Hanna serait le plus souvent sous coke. En fait, McCauley et Hanna fonctionnent de la même façon, avec un professionnalisme à toute épreuve et des principes stricts. Ce que l’on voit lors de la fameuse scène où ils prennent un café ensemble. On a beaucoup écrit sur cette scène. Invraisemblable, oui, mais elle a réellement eu lieu dans l’histoire originelle à Chicago, à peu près dans les mêmes conditions et les mêmes termes. Certains (qui n’ont pas compris grand-chose aux personnages) ont même dit qu’elle avait été rajoutée in extremis, Mann voulant un dialogue entre les deux stars, le premier de leur carrière face caméra. Ridicule, cette scène est le cœur du film, explique ce qui précède et ce qui va suivre. Une autre rumeur a été plus insistante et plus plausible. Durant tout le dialogue, il y a deux caméras, une derrière chaque acteur, et on n’a que des champs – contre-champs, beaucoup en ont déduit que pour des raisons mystérieuses, Pacino et DeNiro n’avaient pas joué ensemble. Faux, il y avait une troisième caméra qui les prenait ensemble de profil, mais au montage, Mann a décidé de ne pas utiliser ces images. De nombreuses photos en témoignent, il y en avait plein le mur du (vrai) restau où la scène a été tournée, les gens réservant la mythique table des semaines à l’avance, et conséquence qu’ils ne prévoyaient pas, passaient tout le repas à se faire photographier par les autres clients … A noter que Mann, Pacino et DeNiro, d’un commun accord, ont décidé de ne pas répéter la scène, l’essentiel de ce qui a été monté venant de la onzième prise (selon les différents participants, treize, dix-huit ou dix-neuf prises auraient été mises en boîte).

DeNiro & Kilmer

« Heat » est sorti en 1995. Sacré millésime pour les polars, puisque sont sortis la même « Usual suspects », « Casino » et « Seven ». Rien que ça …

Je conseille la version 2 Blu-ray du film, qui présente of course des heures de suppléments bien utiles pour écrire cette chronique, avec notamment à l’occasion du vingtième anniversaire de la sortie du film, une discussion réunissant Mann, DeNiro et Pacino animée par Christopher Nolan. C’est pas la partie des bonus la plus intéressante par les propos, mais avouez que c’est un sacré casting autour de la table …

Une dernière anecdote qui montre à quel point ce film est mythique et rentré dans la culture populaire. Dans la villa sur immenses pilotis où se fait tabasser et laisser pour mort par Waingro et les hommes de main du narcotrafiquant le chicano chauffeur de la bande de braqueurs, McCauley-DeNiro retrouve son pote baignant dans une mare de sang. La villa avait été mise en vente et louée pour tourner la scène. Faut croire que les petites mains de l’équipe étaient moins méticuleuses que Mann, quand les nouveaux propriétaires sont arrivés (l’agent immobilier les ayant évidemment avertis qu’elle avait servi au tournage du film, ce qui constituait un sacré argument commercial) ils ont retrouvé sur le parquet la tache de faux sang très mal nettoyée. Cette tache est maintenant planquée sous un tapis et conservée comme une relique …

Immense film culte je vous dis …


JOHN BOORMAN - LE POINT DE NON-RETOUR (1967)

 

Tout commence et tout finit à Alcatraz ...

« Le point de non-retour » (« Point Blank » en V.O.) est le second film de John Boorman. Avec derrière la MGM. Ce qui est quand même un assez remarquable coup de bol. Parce que son premier film était plus ou moins une commande publicitaire sur l’oublié groupe anglais du Dave Clark Five (rivaux des Beatles pendant bien trois jours). Bon, les types de la MGM sont pas des misanthropes, ça se saurait. Ils ont un script, un budget (pas colossal), et l’acteur principal, Lee Marvin.

Boorman & Marvin

Lee Marvin est une « gueule » du cinéma américain, roi des seconds rôles de méchants, voire pire (la sadique défiguration au café bouillant dans « The big heat »), avant la consécration, toujours dans un registre « musclé » dans « Les douze salopards ». C’est sur le tournage de ce dernier que lui et Boorman se rencontrent, et Marvin va aider l’Anglais à peaufiner le scénario et à imposer Angie Dickinson comme premier rôle féminin.

Comme souvent (toujours ?) chez Boorman, le résultat est assez comment dire … décousu (picole ? drogues ? les deux ?). Mais force est de reconnaître que le gars qui n’a même pas trente cinq ans n’a pas froid aux yeux. Certains plans dénotent une originalité certaine (une contre-plongée à travers une grille, bien joué), le montage est vif, même si parfois brouillon (mais c’est fait exprès, témoin les deux flashbacks entremêlés du début, on change d’histoire toutes les dix secondes). Meilleure scène : une baston sauvage dans la pénombre des coulisses d’un club, pendant que sur scène un groupe balance du heavy-psyché-soul (?).Boorman l’a reconnu plus tard, il voulait filmer Lee Marvin à la manière d’un peintre filmant son modèle, ce qui fait que l’histoire est parfois confuse (dans la grande tradition des films noirs des années quarante et cinquante), et tous les autres rôles sous-employés. Même si ça fait parfois un peu trop démonstratif, genre « t’as vu les images que je peux amener sur l’écran », Boorman se montre brillant caméra au poing, et son sens de la mise en scène éclipse souvent l’histoire et ses acteurs.


Lee Marvin est Walker (pas de prénom, on sait pas si c’est son nom ou un surnom). Petit délinquant branché par un pote sur un gros coup, braquer une transaction de dope pour récupérer le pognon. Mais tout dérape. Il devait pas y avoir de violence, mais le pote allume (« neutralise » comme dirait Gégé Darmanin) deux types. Ensuite du pognon, y’en a moins que prévu. Et pour couronner le tout, le « copain » tire sur Walker, le laisse pour mort, et se casse avec le pognon et la fiancée de Walker. La meuf, Walker qui n’a rien d’un romantique, s’en fout un peu beaucoup. Par contre, son obsession sera de se venger et de récupérer quatre vingt treize mille dollars, sa part du butin.

Le braquage s’est passé dans la cour de la prison d’Alcatraz. Alcatraz (The Rock dans la langue de Dos Passos), est un mythe de la culture policière américaine. Sur ce caillou de la baie de San Francisco, a été construit et mis en service au début des années 30 un centre pénitentiaire d’où l’on ne s’évadait pas (certains ont essayé, mais les eaux glaciales de la Baie ont fait qu’ils n’ont jamais atteint la terre ferme), et qui recevait les prisonniers les plus « compliqués » (grands mafieux, serial killers, ce genre). La prison sera désaffectée en 1963, et les bâtiments laissés à l’abandon. « Point Blank » sera le premier film qui y sera (en partie) tourné avant que Clint Eastwood s’en évade et que Sean Connery y reprenne (sans le dire évidemment) son rôle de James Bond (« Rock » avec Nicolas Cage et Ed Harris). A noter que pour « Point Blank », la MGM a beaucoup communiqué, invitant des équipes de télé sur le tournage, et organisant une séance de shooting de mode pour les deux rôles féminins principaux (Dickinson et l’oubliée Sharon Acker) qui dans le film ne mettent pas les pieds sur l’île (Dickinson) ou n'y ont qu’une courte scène (Acker).

Bon, revenons à Walker-Marvin. Laissé pour mort dans une cellule, il regagne San Francisco à la nage, et quelques mois plus tard, on le retrouve sur la trace de son ex (et donc de son pote ripou) à Los Angeles. Il trouve d’abord la femme (Sharon Acker) qui se suicide illico aux barbituriques, et avec l’aide d’un mystérieux indic toujours là au bon moment, se lance à la recherche du pognon et de son ex-pote. Il sera aussi aidé par sa belle-sœur (Angie Dickinson) et s’apercevra vite que son pote n’était qu’un sous-fifre d’une vaste bande de voyous (certains en col blanc), l’Organisation. Méthodiquement, Walker remontera sa hiérarchie, entassant derrière lui les cadavres et toujours dans l’espoir que quelqu’un va lui refiler son pactole. L’épilogue, avec le chef suprême de l’Organisation, aura lieu lui aussi dans la cour de la prison d’Alcatraz.

Angie Dickinson & Lee Marvin

Walker, qui n’est pas vraiment un « bon », est confronté à une galerie de personnages plus retors ou violents les uns que les autres (gros bras, snipers, …, sans compter le triumvirat hiérarchisé des chefs), peine à se laisser séduire par Angie Dickinson (faut le faire, en plus elle est vraiment de son côté), mais est toujours prêt à l’affrontement violent. Le film est concis, ramassé (moins d’une heure et demie), on a parfois du mal à suivre, il y a quelques incohérences (plus les types sont haut placés dans l’Organisation, moins ils sont gardés et protégés, par contre son ancien pote est constamment entouré par une bonne demi-douzaine de gardes du corps – flingueurs).

« Point Blank », au final, c’est quelque part entre la série B et le classique. Lee Marvin (c’était le but du jeu) crève l’écran, et tant son personnage que le film se révèlent être cousins de « Get Carter » (avec le toujours excellent Michael Caine), de quasiment toute la filmo de Bronson, et de quelques-uns de celle de Clint Eastwood.


JEAN-FRANCOIS RICHET - MESRINE L'INSTINCT DE MORT (2008)

 

Ascenseur pour l'échafaud ...

Bon, il a pas fini sur l’échafaud, Mesrine (puisque « L’instinct de mort » est le premier d’un diptyque de films biographiques qui lui sont consacrés), mais il aurait pu, pour peu que les cowboys du commissaire Broussard aient tenté de l’arrêter au lieu de le cribler de balles Porte de Clignancourt. Mais c’est une autre histoire et un autre débat … un autre jour peut-être, si j’en viens à causer de « L’ennemi public n°1 » la suite (et fin) de « L’instinct de mort ».

Cassel, Richet & Cécile de France

Quand « L’instinct de mort » est mis en chantier vers la fin de la première décennie des années 2000, il y a presque trente ans que Mesrine est mort, et que ses (mé)faits font figure de babioles face à des pervers serial killers (les Heaulme, Fourniret, Louis, …), ou les futurs djihadistes à kalach … Il n’empêche que surtout durant les 70’s, le Jacquot Mesrine à défrayé la chronique, et pas qu’une fois … Roi du braquage, de l’évasion, de la com, mettant en scène sa propre histoire et légende …

L’histoire de Mesrine transposée sur grand écran, c’est l’affaire de deux hommes (quoique, on y reviendra), Jean-François Richet et Vincent Cassel. Le premier est un banlieusard militant, le self made man venu des cités, le second est un fils de ... venu des beaux quartiers et qui se la surjoue rebelle (sa fascination moultes fois étalée pour le gangsta-rap et les délinquants d’une façon générale). Alors quand le premier est venu trouver le second pour lui proposer le rôle de Mesrine, pensez si le fils de Jean-Pierre Cassel a été d’accord. L’occasion de jouer un dur autrement plus consistant et célèbre que le Vince de « La haine ». Et on sent le metteur en scène et l’acteur principal fascinés par le truand le plus célèbre de son époque. Et Cassel va y aller à fond, dans une performance digne de l’Actor’s Studio genre De Niro dans « Raging Bull ». Cassel prendra au long du tournage une vingtaine de kilos pour suivre les transformations physiques de son personnage.

Le scénario pour tourner un biopic de Mesrine, c’est pas mission impossible pour l’écrire. La documentation ne manque pas, que ce soit l’autobiographie de Mesrine (« L’instinct de mort »), et tous les entretiens qu’il a donnés à la presse dans les 70’s. Richet choisit la chronologie (sauf pendant le générique de début, qui en split screen, nous montre l’embuscade finale en 1979), procédant par bonds dans le temps, des incrustations sur l'image situant la date et le pays.

Depardieu, Cassel & Lellouche

Toute sa vie, Mesrine a été un solitaire, mais qui cherchait la compagnie, des femmes, mais aussi ponctuellement ou pour quelques mois d’autres truands avec lesquels il sévissait, au hasard de rencontres, notamment en prison où il a passé pas mal de temps. On commence donc avec la violence des tortures et des assassinats lors de la guerre d’Algérie où il était bidasse, avant la démobilisation et le retour chez papa-maman. La maison familiale est juste un point d’ancrage, car un de ses vieux copains (joué par Gilles Lellouche, son personnage est quasiment le seul inventé pour les besoins du film), le met en relation et l’intègre aux hommes de main et à tout-faire d’un caïd de la mafia parisienne membre de l’OAS, Guido. Ce dernier est joué par un Depardieu pour une fois tout en retenue, alors que son personnage pourrait donner lieu au jeu outré et expressif dont il est coutumier. Depardieu, Lellouche, les parents Mesrine (Michel Duchaussoy et Myriam Boyer), ses premières maîtresses, sa première femme, sa compagne braqueuse (Cécile de France à contre-emploi, brune en cuir et darkshades), ne sont là que pour quelques scènes. Cassel, lui, est quasiment toujours à l’image. Certainement le rôle de sa vie, sa fascination pour la truandaille (comme avant lui Melville et Delon) trouve un exutoire en la personne de l’exubérant Mesrine.

Cassel, que j’apprécie pas particulièrement, joue juste, rendant bien la faconde et la démesure violente et égomaniaque du personnage. Mesrine n’était pas le Robin des Bois moderne que certains ont cru (ou voulaient) voir en lui (et lui-même a toujours démenti cette image d’Epinal). Mesrine prenait du fric aux riches (les grosses entreprises, les banques, les casinos, les milliardaires qu’il kidnappait, …), mais ne le refilait pas aux pauvres, il le claquait en babioles pour ses femmes et/ou maîtresses, flambait (et perdait gros) aux tables de poker, et finançait son quotidien (vivre caché entouré d’un luxe de précautions quand toute la flicaille de France essaye de te serrer coûte cher).

Il y a quand même un problème avec « L’instinct de mort ». Pour moi, il s’appelle Richet. Le gars (qui a pourtant réussi comme d’autres expatriés européens avec de gros budgets aux States) assure tout juste. Le making-of du film est révélateur. Le metteur en scène, c’est Cassel, qui suggère, propose (ou plutôt impose), remanie parfois le script, place les caméras, les autres acteurs. Problème, Cassel n’est pas un réalisateur, et Richet, on l’aperçoit tout juste assis dans un coin, observant et écoutant son acteur principal diriger le tournage. Encore plus flagrant quand Depardieu et Cassel ont des scènes ensemble, Richet disparaît totalement de la circulation, attendant que les deux aient arrangé les scènes … Richet filme sobrement, et parfois trop sobrement. Son montage est très académique. Et quand il s’essaye à une « fantaisie » (dont il semble très fier), un effet tournoyant de caméra quand Cassel-Mesrine est enfermé au cachot dans un QHS de prison canadienne, ça dénote totalement avec le reste des prises de vue. Problématiques aussi, les scènes de gunfights. Outre une paire de ralentis accélérés sur les balles de revolver à la « Matrix » dispensables, il manque cruellement de rythme. On est loin des gunfights de Michael Mann dans « Heat » ou de la folie furieuse de Ridley Scott dans « La chute du Faucon Noir ». Flagrant notamment lors de l’attaque par Mesrine et son complice québécois de la prison où ils ont été enfermés et où ils reviennent après s’être évadés pour libérer les autres détenus. Plus gros foirage à mon sens, le face à face de Mesrine et son pote avec les gardes-chasse canadiens, qui manque singulièrement de tension, alors que c’est la dernière scène du film.

M. et Mme Mesrine

Il me semble que Richet a été dépassé par l’enjeu (et le budget conséquent de 45 millions pour le diptyque). Il a eu les moyens (tournage en France, en Espagne, au Canada, et même à Monument Valley alors que Mesrine n’a jamais foutu les pieds en Utah, il a été arrêté avant d’y arriver en Arizona). A son crédit, il a bien rendu la violence (souvent générée par lui-même) dans laquelle baignait Mesrine.

Conclusion, « L’instinct de mort » est un bon film, quand même en dessous de ce qu’aurait pu donner la démesure du personnage hors norme (quoi qu’on pense de lui) dont il raconte les premiers faits d’armes. Le second volet (« L’ennemi public n° 1 ») c’est encore plus un one-man show de Cassel … après, verre à moitié vide ou à moitié plein, chacun est libre de choisir son camp …


PETER WEIR - MASTER AND COMMANDER DE L'AUTRE COTE DU MONDE (2003)

 

Il était un petit navire ...

… qui avait beau beau beaucoup navigué … Et qui s’appelait le HMS Surprise, et qui comme son nom l’indique (Her Majesty Service) portait fièrement les couleurs de l’Union Jack pour défendre sur mer les intérêts de la Couronne contre les coques de noix affrétées directement ou en sous-main par l’infâme Napoléon Bonaparte à qui l’on prêtait l’intention en ces années-là (tout début du XIXème siècle) d’envahir grâce à sa marine la toujours perfide Albion …

Weir & Crowe

Le HMS Surprise, deux douzaines de canons et quasiment 200 hommes à bord (militaires, marins, hommes d’équipage, personnel d’entretien, …) se trouve en avril 1805 au large des côtes brésiliennes lorsque commence le film. Il ne va pas tarder à rencontrer si l’on peut dire son âme-sœur (en deux fois plus balèze) le navire corsaire français l’Achéron (pour bien montrer que c’est un esquif méchant, on l’a baptisé du nom d’un fleuve des enfers dans la mythologie grecque). Les infâmes froggies profitent du brouillard pour s’approcher, attaquer et mettre à mal le bateau des rosbifs. Sans l’expérience et la rouerie de son capitaine Jack Aubrey, dit Jack la Chance (qui rentre dans le banc de brouillard pour éviter d’être coulé), le film n’aurait pas duré longtemps …

Dès lors, le capitaine Aubrey n’aura de cesse de traquer l’Achéron autour de l’Amérique du Sud. La seconde rencontre sera aussi synonyme de branlée pour les Anglais, et la troisième confrontation sera (on le voit venir depuis le début) la bonne …

Le scénario de base est digne d’un téléfilm de France 3 Limousin (l’obstination du « bon » contre le « méchant » qui finit par triompher), j’aime pas la mer, encore moins les bateaux, et pas trop les Anglais dont on dirait qu’ils sont juste là pour nous faire la guerre et nous battre au rugby (même si sur ces deux aspects ils sont en train de s’améliorer, ils prennent des roustes au rugby) … donc tout ça pour dire que « Master and Commander …», il se pointait pas chez moi sous les meilleurs auspices …

Bettany & Crowe

Passées les deux heures et quart du film, j’aime toujours pas la mer, les bateaux et les Anglais, mais j’aime plutôt bien « Master and Commander … ». Qui en plus de ses a priori défavorables déjà évoqués, affiche en tête de générique le nom immensément bankable pour le capitaine Aubrey de Russell Crowe (le seul à figurer sur la jaquette) qui en trois ans, vient d’être nominé trois fois aux Oscars dans la catégorie meilleur acteur (et gagnant pour « Gladiator »). Bon, tant qu’on est dans les amabilités, Crowe pour moi, c’est Bronson en blond, juste capable de faire son regard noir annonciateur de mauvais temps pour ses interlocuteurs, le castagneur bien bourrin … or ici, il a un personnage un peu moins taillé à la hache, et un interlocuteur-contradicteur campé par Paul Bettany (Maturin dans le film), scientifique homme à tout faire (et surtout réparer les estropiés), et doublé d’une humaniste. Cette opposition entre les deux amis dans le film fait déborder « Master and Commander … » du strict cadre du film d’action. Entre deux joutes verbales où s’opposent deux définitions du Bien et du Mal, le devoir et l’obstination face à la raison et la science, les deux compères se retrouvent dans la cabine du capitaine pour jouer des airs classiques, Crowe au violon et Bettany au violoncelle. A noter que les deux ont réellement suivi un entraînement intensif pour ces instruments, ce sont eux qui jouent vraiment (même s’ils sont doublés par de vrais pros sur la bande-son, il n’y avait paraît-il pas trop de pains à l’origine).

Derrière la caméra, Peter Weir (plein de succès au box office, d’abord en Australie, puis plus tard dans le reste du monde supposé libre). Qui voulait absolument Crowe pour le premier rôle (par solidarité antipodique, les deux étant australiens ?). Bonne pioche, Crowe n’est pas pour rien dans le succès du film. Revers de la médaille, les relations, ont été sinon tempétueuses, du moins fortement houleuses entre les deux …

Le scénario est tiré d’un bouquin d’une interminable saga nautique d’un certain Patrick O’Brian (évidemment un Anglais, malgré son pseudo irlandais), adapté par Weir (pour être sûr de ne fâcher personne aux Etats-Unis, le bateau « ennemi » à l’origine américain est devenu français, et rien que sur ce sujet, y’en aurait des choses à dire …). Weir est un type sérieux, pour pas dire austère. Il sait qu’il va pas falloir se contenter de deux maquettes dans une bassine et trois effets spéciaux pour faire un film d’action crédible. D’autant qu’en matière de bateaux, un certain James Cameron vient de placer la barre plutôt haut … « Titanic » n’est jamais évoqué dans les bonus du Blu-ray même si, comment ne pas penser sur un plan qui nous montre Crowe et Bettany en haut d’un mât à Di Caprio et Winslet à la proue du Titanic … Manque juste la Dion en train de brailler une de ses insanités habituelles (dans « Master … », c’est de la musique classique, qui n’est pas forcément moins pompière d’ailleurs, merci Mozart, Bach et consorts …).


« Master … » ne sentait pas le film fauché au départ. Avant même d’avoir finalisé son scénario et complété son casting, Weir (ou plutôt la Fox), avait acheté un vrai voilier d’époque. Ce sera le HMS Surprise, il sera réellement en mer, et certaines scènes y seront tournées (par temps calme, faut pas non plus demander à des acteurs et une équipe technique de manœuvrer ce bestiau par gros temps). Parallèlement, une copie grandeur nature sera réalisée par l’équipe du film, montée sur vérins, immergée dans un gigantesque bassin dans les studios de Baja (propriété de la Fox), au Mexique. C’est cette réplique qui donnera certaines scènes de combat et de gros temps. Deux morceaux de navire (un pour le HMS Surprise et un pour l’Achéron) serviront pour l’abordage final. Plus évidemment les maquettes qui serviront de base aux trucages numériques. On voit que d’entrée, « Master … » était tout sauf un film à petit budget.


Rajoutez les tenues d’époque, une vraie escale dans les Iles Galapagos (parfois retouchées numériquement, mais la plupart des bestioles rencontrées par Maturin et ses deux accompagnateurs font réellement partie de la vraie faune locale. Rajoutez aussi un travail colossal sur le son (tous ces bruits boisés dans le bateau, de vrais essais dans un champ de tir de l’armée américaine de vrais canons d’époque pour savoir où et comment placer les micros pour reproduire leur vrai son). Rajoutez un parti pris de beaucoup de pans larges y compris lors des scènes de bataille (nécessitant donc la participation de dizaines de figurants ou cascadeurs), des préparations minutieuses pour des séquences « one shot » (avec destruction de fausses parties du navire) filmées sous plusieurs angles par quatre caméras, pour que si un truc déconne dans un coin, on ait d’autres angles de prise de vue pour exploiter la scène sans avoir à la refaire … Cerise sur la gâteau maniaque du réalisme, lors de la tempête au passage du Cap Horn, ce sont de vrais vagues du Cap Horn (tirées d’un documentaire maritime) qui, ramenées à grands coups d’ordinateur à l’échelle de la maquette du bateau, servent de décor à une des scènes épiques du film (démâtage, marin tombé à l’eau sacrifié, …). Tout se veut réaliste dans « Master … », ce qui nous vaut aussi beaucoup de sang lors des bastons et quelques scènes crispantes (l’amputation du tout jeune aspirant, la trépanation d’un vieux marin, l’auto-opération de Maturin lorsqu’il s’est accidentellement ramassé une balle dans le buffet, …)

Tout ça coûte forcément une blinde. Le point faible du film, c’est donc qu’il repose beaucoup sur Crowe (et un peu sur Bettany). Le reste du casting (composé de « gueules » venues essentiellement du théâtre anglais), c’est à peu près des figurants muets, les seconds rôles parlants sont peu nombreux et les histoires dans l’histoire qu’ils peuvent générer guère captivantes (le sous-off accusé d’être le chat noir de l’équipage et qui finit par se balancer à la flotte lesté d’un boulet de canon, …).

« Master and commander … » est un film à grand spectacle qui est … spectaculaire. Mission accomplie …



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