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THE MEN - BUYER BEWARE (2025)

 

Les Hommes, les Vrais ...

Bon, faut pas venir chouiner après avoir écouté cette rondelle, l’acheteur-auditeur est prévenu dès le titre du disque. Bon vous me direz, les foules se sont pas précipitées chez les disquaires (les quoi ?? ouais, bon ça va, je le sais que je suis plus tout jeune, mais z’avez vu la qualité sonore de ce que vous écoutez sur Spotify ou Deezer, venez pas la ramener …).


Donc The Men, c’est des vieux punks. Par force, parce qu’il y a bien quinze ans qu’ils font du boucan du côté de Brooklyn. Un quatuor de barbus qui pour les photos du moins s’affichent pas tout sourire en costume fluo. Des types avec qui t’as envie d’être pote parce qu’au fond t’es un gros froussard … Pas tibulaires mais presque, les The Men.

Et pas près de d’assagir non plus. Punks un jour punks toujours. Avec en plus l’expérience. Les types peuvent se permettre s’enregistrer live en studio, ce qui est le cas de ce « Buyer beware ». Ce qui veut dire deux choses. Un, ils en sont capables. Et deux, ils le font bien. Les types ont gardé la foi, aussi speeds que s’ils avaient vingt ans, mais avec en plus la capacité d'aligner un mur du son de guitares stridentes par-dessus une rythmique qui ne te laisse pas la possibilité de ralentir le tempo, et un type qui s’égosille au micro. De toutes façons, suffit de regarder le label sur lequel paraît « Buyer beware », Fuzz Club Records, label (forcément) indépendant d’origine norvégienne sur lequel, au milieu de groupes dont l’intitulé seul n’évoque pas spécialement du folk champêtre, on retrouve actuellement les stakhanovistes de King Gizzard & the Lizard Wizard.


Résultat, treize titres en moins de trente cinq minutes. Et non, c’est pas le même dupliqué une douzaine de fois. Bon, ça va pas plaire à tous ceux qui ont casqué un SMIC pour entendre couiner Céline Dion, mais quelque part ça force le respect. En tout cas le mien.

« Buyer beware » est construit comme un état des lieux. On montre d’abord qu’on n’a pas perdu la rage. Les deux tiers des titres sont basés sur des tempos échevelés et la messe est dite en une paire de minutes. D’entrée « Pony » nous renvoie en 1977, avec juste une différence par rapport aux punks d’origine, The Men sont capables de glisser un solo de guitare dans le déferlement sonore furieux. Et tout du long de ce disque, ce sont les deux guitares qui mènent la danse. Dégainant des riffs mémorables sur « Black heart blue » ou « Buyer beware » le morceau, « PO Box 96 » qui évoque les Stooges de « Funhouse », alors que « Charm » renvoie plutôt au Hüsker Dü mélodique de la fin, et que « Control », avec son tempo frénétique, ses guitares grinçantes et stridentes fait penser au Sonic Youth des débuts. Parce que oui, derrière l’apparence bourrin – toutadonf, on sent des types qui tant qu’à faire du boucan, ne rechignent pas à l’organiser.


Après avoir montré qu’ils n’ont perdu ni la foi ni la rage, les Hommes nous servent un final (les trois derniers titres) plutôt différent, et à mon sens la meilleure partie du disque (ce qui apparemment ne fait pas l’unanimité des premiers fans). Sur « The path » on a un ralentissement sensible du tempo, un riff lourd et ralenti qui fait penser à la structure de « Iron Man » de Black Sabbath. Avec « Tombstone », on n’est clairement plus dans le punk. Plutôt dans du rock’n’roll high energy comme le MC5 de « Back in the USA » ou les débuts de Motörhead. Le dernier titre (« Get my soul »), toutes proportions gardées, force encore plus sur l’aspect « expérimental », avec ses riffs aplatissant, sa voix éructée sur fond de bric à brac sonore comme si les quatre types avaient voulu mettre tout ce qu’il leur restait d’idées sur ce morceau. A mon sens le moins bon de cette triplette finale.

Rien qu’à voir la pochette (une peinture assez torturée d’un pote japonais à eux), on sent bien que « Buyer beware » malgré ses tempos souvent tachycardiques n’est pas un disque festif. Les textes le confirment, on sent un malaise, une colère, une rage, plus ou moins contenus mais bien présents. Bon, y’en a pas eu des piles dans le Leclerc du coin, de ce « Buyer beware », et encore moins ici qu’au pays de l’Oncle Sam. Faut dire que quand on a un président qui fait de son mieux (?) pour réhabiliter les Village People en se dandinant sur leur musique à chaque meeting MAGA, des excités new-yorkais qui se sentent pas très bien dans leur peau mais toujours vers 1977, c’est pas le meilleur plan pour faire fortune dans la musique.

Changez rien, les gars, vous avez raison, let’s rock’n’roll …


DEAD KENNEDYS - FRESH FRUIT FOR ROTTING VEGETABLES (1980)

 

Plein la tête ...

Les Dead Kennedys ont déjà eu le mérite de relancer le rock sans fioritures dans le vieux fief des hippies, San Francisco. Et tant qu’à faire ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère. Déjà leur nom ne pouvait laisser indifférent, dans un pays ou le shooting des Présidents est quasi un sport national. Et puis ils comptent dans leurs rangs un type qui passe pas inaperçu. Eric Reed Boucher pour l’état-civil, Jello Biafra pour la scène.

Jello Biafra

Un activiste qui avant de faire de la musique (« Fresh fruit … » est leur premier disque) s’était signalé à l’attention des déclassés de tout poil en se présentant comme candidat au poste de Maire de San Francisco, avec un programme qui devait autant à Marx (Brothers) qu’au jusqu’auboutisme gauchiste. Entre rigolades, happenings, déclarations incendiaires, il avait réussi à rallier les suffrages de quelques milliers de personnes et fini en quatrième position sur une dizaine de candidats … Un attrait pour la vie politique (et la politique) qui ne l’a jamais vraiment quitté, il a même postulé aux primaires de l’élection présidentielle nationale au sein du parti écolo de Ralph Nader (c’est ce dernier qui en sortira vainqueur pour une candidature que l’on appelle pudiquement de témoignage en 2000).

Avec pareil background, Jello Biafra en musique allait pas donner un truc du genre des Doobie Brothers. Parce que c’est en gros la musique des jeunes et de la révolte, les Dead Kennedys feront dans le punk. Dans sa version la plus radicale, pas celle des pères fondateurs newyorkais genre Ramones and so on , pas non plus dans la version suivante anglaise (Pistols, Clash, etc ..), mais en s’inspirant du « retour » du punk dans son pays d’origine, en version encore plus radicale. Celle venue de Washington que l’on appellera hardcore, théorisée par Bad Religion ou Minor Threat et que le Hüsker Dü des débuts portera à son niveau d’incandescence …

« Fresh fruit … » dure trente deux minutes. Pour quatorze titres, dont six de moins de deux minutes. Ça va vite, voire très vite. Des brûlots de pur  hardcore (« Forward to death », « When ya get drafted », «  Drug me »), du hardcore qui lorgne vers le heavy metal (« Funland at the beach »), du hardcore qui peut se terminer en valse (!) (« Chemical warfare »), du hardcore avec de petits breaks pour reprendre son souffle (« Ill in the head »), du hardcore avec un pont plus « léger » (« I kill children »), un mix entre hardcore et punk (« Your émotions »), du punk tendance « Ah ça ira » (« Let’s lynch the Landlord »), du punk façon 33T d’AC/DC passé en 78 T (« Stealing people »). Tous ces titres étant dans la ligne du parti, attendus, voire espérés, par les premiers fans du groupe.

Dead Kennedys

Restent quatre morceaux, les plus longs (enfin, par rapport aux autres). « Kill the poor » ouvre le disque. Et prend le temps de s’installer avec son intro martiale, son tempo qui s’accélère progressivement pour finir sur un rythme punk frénétique. « Viva Las Vegas » clôture le disque. Ben oui, on parle bien du titre écrit par Doc Pomus et Mort Schuman pour Elvis Presley pour le navet filmé du même nom. Titre repris par une kyrielle de gens, des plus prévisibles (Springsteen) aux plus improbables (Amanda Lear). La version des Dead Kennedys me semble même supérieure à celle considérée comme de référence (et plus tardive) des ZZ Top. Manière de terminer une rondelle plutôt énervée par quelque chose de plus léger, plus enjoué, plus festif. Le tout of course sur un rythme effréné.

Les deux titres qui auront fait couler le plus d’encre sont par ordre d’apparition « California über alles » et « Holiday in Cambodia ». La première est le premier titre (sorti en 45T) publié par les Dead Kennedys. Batterie quasi tribale, guitares rampantes qui envoient de gros riffs, et explosion sonore sur le refrain. Charge violente contre le gouverneur de California Jerry Brown (cité dans la première phrase, on risque pas l’équivoque), qui bien que revendiqué Démocrate, n’avait rien à envier par ses méthodes et ses propos aux imbéciles trumpistes à venir. Le titre évoque évidemment l’hymne de l’Allemagne nazie (« Deutschland über alles ») et l’allusion se passe de commentaires. Commentaires offusqués qui n’ont évidemment pas manqué de prospérer, Jello Biafra est devenu, le temps que « l’opinion publique » passe à autre chose, une sorte d’Ennemi Public number One.


« Holiday in Cambodia » est le titre le plus « célèbre » du disque, entendre par là qu’il a fait une apparition dans les tréfonds des charts. Musicalement, c’est le plus, comment dire, travaillé, intro bruitiste, atmosphère oppressante avec brusques poussées d’adrénaline (le genre d’ambiance dont les Offspring des débuts feront leur trademark sonore). C’est aussi le moins raccord avec le boucan du reste du disque. Le texte parle de tous les bobos californiens, qui pour se donner l’air très progressif, citent à tout bout de champ les vertus prétendues de la révolution khmère rouge du Cambodge. Quelques années avant le film sur le sujet de Joffé (« La Déchirure / Killing fields »), Jello Biafra qui a les yeux ouverts sur monde et a laissé la niaiserie au placard, conseille à ces bobos d’aller passer leurs vacances au pays de Pol Pot et de ses massacres « politiques ».

Les Dead Kennedys n’ont évidemment pas été signés par une major. Avec l’argent gagné lors de leurs premiers concerts, ils ont monté leur propre label, Alternative Tentacles sur lequel sont parus tous leurs disques. Ce label, dirigé par Jello Biafra, aura par la suite à son catalogue des gens comme 16 Horsepower, les Melvins, Butthole Surfers ou les français Les Thugs, en se tenant farouchement à l’écart de tout mainstream.

Les Dead Kennedys dureront une demi-décennie, une petite poignée de disques qui n’imprimeront pas vraiment paraîtront, avant que des embrouilles (notamment entre Biafra et le guitariste East Ray Bay pour les habituelles histoires de droits d’auteur et des royalties qui vont avec) entraînent la débandade. Une « reformation » sans Jello Biafra se fera au début des années 2000 sans trop de retentissements, mais pas sans les interminables poursuites judicaires qui en découleront forcément.

Jello Biafra se dispersera beaucoup, quelques collaborations musicales avec des gens de la « famille », des stand-ups sous forme de spoken words, sera de beaucoup de combats altermondialistes, et rejoindra le Green Party (Les Verts version US).





MINISTRY - THE LAND OF RAPE AND HONEY (1988)

 

Métal urbain …

J’ai une tendresse toute particulière pour Ministry … parce que je suis bien cinglé ? ouais, certainement …

Situons le machin. Ministry est un faux vrai groupe. Le leader, c’est Al Jourgensen. Un type dont le CV et le way of life sont plutôt croquignolets. En gros, du punk et du métal dans leurs versions les plus radicales, et une addiction à l’héroïne à faire passer tous les déglingos du music business pour des amish … Keith Richards et Lemmy Motörhead, et tous leurs disciples, c’est petit bras à côté … Evidemment, ça peut donner lieu à quelques, comment dire, errements, tant musicaux que mentaux …

Ministry

Al Jourgensen a créé Ministry au début des 80’s. Avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas grand-chose. Lui et quelques synthés d’occase. Dans ses débuts (pas écoutés), Ministry se situait dans la mouvance sonore de la pop synthétique anglaise. Petit à petit, des types viendront rejoindre Jourgensen (quelques fois des passages éclair), Ministry ressemblera au moins sur scène à un groupe de rock « classique », et parallèlement le son évoluera. La radicalité à tous les niveaux va s’imposer, et de ritournelles au synthé, on va passer à des choses beaucoup plus excessives, dans une surenchère sonore et comportementale apparemment sans limite. En une demi-décennie, Ministry va devenir la figure de proue (et plus ou moins l’inventeur) de ce que l’on appelle communément le métal industriel. Tout en végétant sur de micro-labels indépendants, et en voyant Jourgensen s’impliquer dans d’autres projets (Revolting Cocks) à peu près similaires et tout autant radicaux. Musique et prestations scéniques apocalyptiques généreront le buzz, les gros labels et les majors pointeront leur nez. Généralement, quand les gros cigares se pointent, la folie s’estompe. Chez Ministry, c’est le contraire. Plus il y a de fric, plus il y a de la coke et de l’héro, et plus il y a de boucan. Radicalisation totale …

« The land of rape and honey » (en voilà un titre qui claque, mais ne me demandez pas le pourquoi du comment, j’en sais rien) est le disque qui a fait passer Jourgensen et Ministry à l’étage supérieur, question notoriété. Il y a le nez creux de Seymour Stein le patron de Sire (filiale de la Warner, ça aide à diffuser de la rondelle argentée) qui vient de les signer, Sire est un label capable de dénicher les grosses ventes de demain (Pretenders, Cure, Madonna, Alanis Morissette, …) tout en gardant une certaine crédibilité artistique.

Al Jourgensen

Bon, classiquement comme tous les toxicos forcenés, Jourgensen a claqué la thune avancée pour le studio en substances chimiques diverses, et il a fallu faire du remplissage. Une paire de titres sont vite expédiés (« I prefer », « Flashback », tempo punk bourrin pour le premier, bouillasse sursaturée pour le second). Les trois premiers (et les trois meilleurs, on y reviendra) proviennent de singles et d’Eps déjà parus. Un fonds de tiroir est rajouté, c’est le dernier titre « Abortive », résultat de sessions antérieures londoniennes, produit sous pseudo par le célèbre remixeur Adrian Sherwood, et très différent du reste de la rondelle (basses slappées funky, sonorités très synthpop, et dialogues samplés de films qui remplacent le chant).

Tiens, j’ai cité le mot chant. J’aurais pas dû. Parce que ce qui tient lieu de ramage à Jourgensen ferait passer le chanteur de Rammstein pour Roberto Alagna. Et qui plus est, le raclement de gosier qui lui tient lieu de voix, est passé soit par un mégaphone, soit par tellement de consoles d’effets qu’on distingue pas un traître mot de ce qu’il gueule … ce qui est peut-être dommage (Jourgensen a passé huit ans à baver en interview sur W. Bush, c’est donc a priori un type intéressant) … ou pas (l’héro, l’alcool à doses monumentales, ça donne pas toujours des propos sensés…).

Pour ce disque, Ministry c’est Jourgensen et Paul Barker (on a longtemps pensé que Ministry était un duo, jusqu’à ce que Barker finisse par mettre les voiles après des années de bons et loyaux services), qui composent et produisent, sous les pseudos de Hypo Luxa (Jourgensen) et Hermes Pan (!) (Barker). Deux musiciens additionnels complètent l’attelage de base.

Ministry live

L’essentiel des titres, ou du moins les plus intéressants, balance un punk rock porté par des programmations tachycardiques, des riffs de guitare dévastateurs, et le râle scandé de Jourgensen. Il y a des trucs terrifiants d’efficacité, le single (afin, façon de parler, le titre a pas fini en haut des charts) « Stigmata » qui ouvre le disque, et les extraits de l’EP « Deity » (le morceau du même nom et « The missing »). « Deity » c’est aussi efficace que du Motörhead de la bonne époque, et « The missing », on dirait bien que la mélodie (si, si, y’en a une) est repiquée sur le jeu d’arcade « Space Invaders » (les grabataires sauront de quoi je parle, ceux qui connaissent le 1er Pretenders aussi).

En gros, la première partie du disque repose sur les titres les plus frénétiques, ensuite ça se calme un peu, il y a même quelques mid-tempo, certes énergiques. « Destruction » on dirait de la synthpop jouée par des zombies, « Golden Dawn », lourd, menaçant et atmosphérique (?), parle certainement de la secte du même nom. « Hizbollah » (je préfère pas savoir de quoi ça cause en détail, ce que Jourgensen a à raconter sur les islamistes libanais), c’est le « Kashmir » de Ministry avec son ambiance forcément arabisante. Le morceau-titre est lui un truc très martial, et me semble une référence musicale évidente aux assez équivoques belges de Front 242, influence revendiquée de Ministry (Jourgensen bossera pour un projet parallèle avec l’un des membres du groupe).

Musicalement, outre Front 242, on pense à Métal Urbain ou aux Bérurier Noir (la boîte à rythmes frénétique), ou au hard-rock le plus extrémiste (les riffs monstrueux, la voix glapie). Avec « The land of rape and honey », Ministry se met en route pour la reconnaissance « grand public », un des fers de lance américain de la scène indé américaine (participation au festival Lollapalooza). Leur chef-d’œuvre reste à venir (« Psalm 69 » en 92), et leur « enfants » les plus évidents seront Nine Inch Nails, Marilyn Manson, tout le métal indus …

Pas mal pour un défoncé sans aucun plan de carrière …


PUBLIC IMAGE - PUBLIC IMAGE (1978)


 Bad Religion ?

Tout commence avec les Sex Pistols … ou plutôt tout commence avec la fin des Sex Pistols. Le plus célèbre – provocateur – vendu (rayer la ou les mentions inutiles) orchestre punk, une fois paru son manifeste « Nevermind the bollocks » part vite en sucette (merci au crétin ingérable Sid Vicious, et aux divagations managériales de Malcolm McLaren), de toute façon, comment aurait-il pu en être autrement, les Sex Pistols par définition et essence n’étaient pas faits pour durer …

Walker, Levene, Wobble & Lydon : Public Image 1978

Le premier à claquer la porte (il ne supportait pas McLaren) et signer de fait la mort du groupe est Johnny Rotten. Qui reprend son état-civil (John Lydon), et entend montrer à la Terre entière que son génie n’a pas besoin d’un groupe de bras cassés et de McLaren pour éclater à la face du monde … Lydon étant quelque peu connu, il n’a pas trop de mal à monter un groupe. Et tant qu’à faire, il choisit pour l’accompagner des gens qu’il connaît depuis longtemps. Keith Levene à la guitare. Pote de Vicious et ayant fait partie d’une des formations du Clash avant qu’ils enregistrent leur premier disque pour CBS. Jah Wobble tiendra la basse. Lui et Lydon se connaissent depuis des années, il a appris la basse de façon autodidacte parce qu’il est fan de reggae et de dub, et n'a pas la réputation d’un type commode, ses poings étant son principal outil de communication … Le batteur (Jim Walker) sera recruté via une petite annonce.

Au départ et encore plus une fois la machine Public Image en marche, il sera évident que c’est le groupe de Lydon. Il faut des envies de généalogiste pour recenser tous ceux qui participeront au groupe, censé être encore en activité, même si ses parutions sont très épisodiques depuis le début des années 90. La première formation n’échappe pas à la règle du turn-over. Le batteur ne fera qu’un album, Jah Wobble se fera virer en 1980, et Keith Levene en 83, ces deux-là gardant une rancune certaine à Lydon …

« Public Image » le single inaugurera la carrière de Public Image le groupe. Et assure la transition avec les Pistols. On est en terrain sonore connu (la voix de Lydon, la pulsation rock brute de décoffrage), avec un petit côté grinçant et répétitif en plus. Ce titre ouvrira la seconde face du vinyle original.


Qui atteint pile les quarante syndicales minutes. Au prix de quelques délayages. Faut dire que le budget alloué par Branson et Virgin a surtout servi en « remontants » divers et variés, et que cette bande d’ingérables n’est pas forcément la bienvenue dans un studio d’enregistrement (la légende – mais en est-ce une – prétend que Jah Wobble démolira un ingé-son tatillon et pas convaincu de sa technique à la quatre-cordes). D’où des titres à rallonge (quatre titres sur huit flirtent où dépassent les six minutes, voire les neuf pour « Theme »), assez loin des formats punks de 2’30 alors de rigueur, des mixages étonnants (« Attack » beaucoup plus mat et étouffé que ce que l’on avait entendu jusque-là, ou « Fodderstompf » le reggae-dub expérimental et mutant final) montrent que du personnel qualifié et compétent n’est pas inutile en studio, surtout quand le trio a eu l’idée saugrenue de produire la rondelle …

Il n’en reste pas moins que « Public Image » constituera une déflagration non négligeable dans le landernau musical londonien. Par facilité linguistique, on appellera ce nouveau son post-punk, étiquette facile et qui permettra de ranger tous ceux qui s’en inspireront (… ou pas, il suffira qu’ils ne respectent pas les « règles » originelles du punk pour s’en trouver affublés).

« Public Image » n’invente rien, mais pioche et assemble des choses que l’on n’avait pas l’habitude de voir frayer ensemble (un peu de musique industrielle, de rock, de krautrock, de punk-rock, de prog même, le Johnny est très fan de Peter Hammill le chanteur de Van der Graaf Generator, et ça s’entend parfois). Technique musicale rudimentaire oblige, on est dans le lancinant, le crissant, le grinçant et le répétitif. Hormis des schémas de batterie saccadés, l’approche musicale est assez souvent celle du reggae, avec basse en avant et guitare à contre-temps (mais jouée façon tronçonneuse). Maintenant on a entendu des millions de groupes (pas forcément les plus doués) jouer comme ça, mais force est de reconnaître qu’en 1978, c’était plutôt novateur.

Et puis, ne surtout pas oublier que Lydon, en plus d’une technique de chant assez particulière, genre muezzin qui appelle les fidèles à la prière, est un type qui n’a pas la langue dans sa poche (avoir affaire à lui en interview ou en conférence de presse était un exercice attendu – et redouté – par tous les journaleux rock), et un certain sens des punchlines qui dépasse largement les capacités de Praud, Bouleau, Salamé ou Polony.


Sur « Public Image » le thème central est la religion (chrétienne en l’occurrence, mais Lydon les déteste toutes). Le Paradis est appelé à aller se faire foutre dès le premier titre (« Theme »), titre noirâtre sur la mort (le verbe « to die » revient bien une vingtaine de fois). C’est encore pire sur les deux « Religion ». Le « Religion I » est juste un court speech ultra-violent (1’25) contre l’Eglise catholique. Et manière d’enfoncer le clou dans les paumes des mains ou la plante des pieds de ceux qui auraient pas saisi, les mêmes paroles sont mises en musiques sur « Religion II ». Et cerise confite sur l’hostie rance, « Annalisa » sur une trame de rock assez simple et basique, donne le point de vue de Lydon sur Anneliese Michel, jeune allemande prétendument possédée et exorcisée 67 (!) fois, jusqu’à ce qu’elle meure la vingtaine à peine dépassée …

Pour être tout à fait exhaustif, mentionnons « Low life » qui ne vaut que pour les psalmodies nasillardes de Lydon.

Lequel, quoi qu’il ait pu en dire, n’a pas atteint avec Public Image l’aura naturellement indépassable des Sex Pistols. Livré à lui-même, avec des comparses extatiques aux ordres, Public Image (qui s’appellera selon les circonstances Public Image, Public Image Ltd, ou P.I.L.) deviendra vite une carricature de son premier disque (« Metal Box » est aussi bon, la suite ne sera que dégringolade artistique), n’obtenant son seul vrai succès qu’avec le single bâclé et (donc forcément) répétitif « This is not a love song » …


BASEMENT 5 - 1965-1980 (1980)

 

Punky reggae party ...

Basement 5 est un groupe météoritique. En comptant large, deux ans d’existence, de 1978 à 1980. Avec de plus une instabilité remarquable. Le groupe a été fondé par Don Letts, un nom qui doit bien dire quelque chose aux connaisseurs du Clash. C’est lui qui aura souvent en charge la partie visuelle de la bande à Strummer et Jones (photos, vidéo-clips, reportages), avant de co-fonder Big audio Dynamite avec Mick Jones, une fois celui-ci viré du Clash …

Letts fonde donc et est le leader de Basement 5. Rôle qu’il abandonnera assez vite, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un autre gars à dreadlocks, Dennis Morris. Pas vraiment une superstar, mais pas un inconnu non plus. Il fut pendant des années le photographe officiel de Bob Marley (on lui doit de nombreuses pochettes de disques du Bob) avant d’être celui des Sex Pistols. Il suivra immédiatement Lydon dans l’aventure PIL (c’est Morris qui réalisera le logo du groupe, ainsi que le célèbre packaging de la « Metal Box »).

Dennis Morris

Morris est un Anglais d’origine jamaïcaine, arrivé en Angleterre en 1965 (d’où le titre du disque, censé (re)présenter la société anglaise et son évolution de son arrivée à la date de réalisation de la rondelle). Morris ne succèdera pas seulement nominativement à Letts, il prendra également la direction totale du groupe : conception du graphisme et du logo de Basement 5 (pas sa meilleure création), définition de la direction musicale et du thème des titres, participation à l’écriture de tous les titres et chant lead. Bon, Morris n’est pas à la base Otis Redding, et les grosses quantités de weed inhalées n’aident pas à éclaircir sa tessiture vocale. Au résultat, le chant (ou plutôt les déclamations) ressemble assez à celui de Joey Starr. D’autant qu’au niveau phrasé, on est chez Morris entre reggae et rap …

Musicalement, on a toujours en filigrane des structures reggae. Les colleurs d’étiquette vous diront que Basement 5 c’est du post-punk. Chronologiquement, on peut pas leur donner tort, même si l’aspect post punk se borne à recopier le son de PIL, les Basement 5 n’ont pas vraiment fait avancer quelque schmilblick que ce soit … Mais le groupe a pu compter durant sa courte activité discographique (un simple, ce « 1965-1980 », et « In dub » un maxi 45-T reprenant quelques titres de « 1965-1980 » en version dub, comme son intitulé l’indique) sur un joker. Et pas n’importe quel joker, Martin Hannett himself. Qui est comme tout le monde (?) sait, le producteur des deux mythiques disques de Joy Division. Et on retrouve sur ce « 1965-1980 » toutes les caractéristiques de la production de Hannett, et cette noirceur sonore oppressante, que le tempo soit lent ou rapide. Et son travail avec Basement 5 a le mérite de mettre les choses au clair : le son de Joy Division, qui allait inspirer des générations de déprimés tendance suicidaire, il a bel et bien été inventé par Hannett, la bande à Curtis n’y est pour pas grand-chose …

Dès lors, l’écheveau est facile à dérouler : Basement 5, c’est à l’exacte intersection de PIL et Joy Division aux prises avec un reggae lent et lourd … et avec le cousin de Joey Starr au chant. En clair amateurs de fanfreluches, fioritures et guipures sonores flatteuses pour l’oreille, passez votre chemin. Pour les textes, le militantisme marxiste de Strummer semble être la référence évidente (en encore plus agressif et mordant dans le ton, Morris ayant la malchance (?) de ne pas être blanc. Les lignes de convergence avec le Clash sont nombreuses. Si vous voulez savoir d’où viennent les sirènes de police utilisées en rythmique sur « Police on my back » (sur « Sandinista » fin 80), écoutez le premier titre de « 1965-1980 », « Riot » (certainement en référence au « White riot » de Vous-Savez-Qui).


Bizarrement, Basement 5 réussit à transformer un handicap, soit une rythmique reggae qui swingue comme un duo d’enclumes (et on parle même pas du batteur, qui dans un parfait scénario spinaltapien a quitté le groupe le premier jour d’enregistrement), en une machine de guerre tribale et énervée (un peu comme le feront les Bad Brains, eux aussi cousins sonores, de l’autre côté de l’Atlantique). Le disque sonne forcément monolithique tout en restant plutôt efficace, avec quelques titres qui surnagent, même si les influences sont assez transparentes le Clash pour « Hard work » et « Last white Christmas », PIL pour « No ball games » ou « Union games »). Plus rarement, des trouvailles qui semblent propres à Basement 5 se distinguent. « Immigration », sinueux avec guitare jazzy, ou l’ultime « Omegaman », annonciateur du raggamuffin (mix de reggae, de rap et d’effets électroniques), et doté d’un remarquable (?) et interminable fading de deux minutes.


Le plus bizarre dans cette affaire étant le boulot de Hannett. Peu de monde devait l’attendre sur un truc reggae. Il poussera avec Basement 5 le bouchon encore plus loin, produisant leur disque suivant, un maxi 45-T de cinq titres reprenant des titres de « 1965-1980 » en version dub. Des dubs lourds, lents et menaçants, assez éloignés dans l’esprit et le résultat des merveilles de – au hasard – Lee Perry revisitant les titres de Marley. Ces deux disques, qui représentent la quasi-totalité des enregistrements de Basement 5, devenus rares au fil des années, ont été réédités sur le même Cd par les gens du label belge Play It Again Sam au début des années 90.

Pour l’anecdote le look assez improbable que les Basement 5 affichent sur nombre de photos, vient d’une sorte de blague. En majorité noirs et en goguette dans une rue commerciale, ils sont rentrés dans un magasin londonien de sport dédié au ski, pour acheter les démesurées lunettes de soleil alors en vogue sur les pistes de poudreuse, et en sont ressortis équipés de pied en cap avec les combinaisons de ski flashy de l’époque …

Chacun est libre d’apprécier (ou pas) le résultat visuel …

Par contre, au niveau sonore, malgré quelques réserves, ça envoie bien le bois …




THE STRANGLERS - NO MORE HEROES (1977)

Deux pour le prix de deux ?

Les Stranglers ont débuté leur discographie sur les chapeaux de roues. En à peine plus de cinq mois en 1977, ils ont sorti deux trente-trois tours. « No more heroes » est le second. La moitié des titres avait déjà été enregistrée lors des sessions du précédent « Rattus Norvegicus », sessions d’enregistrement qui avaient duré 6 jours !! Autant dire que ça traînait pas…

Burnel, Greenfield, Black & Cornwell

Parce que l’époque voulait ça, pourrait-on croire … 77, c’est l’année punk, do it yourself, et fuck tout le reste … sauf que les Stranglers n’avaient à la base que peu à voir avec les tribus à crête iroquois et à épingles à nourrices … Les Stranglers étaient vieux (pour l’époque), Jet Black allait avoir 40 ans (le plus vieux punk du monde ?), Greenfield et Cornwell approchaient la trentaine, seul Burnel du haut de ses 25 ans faisait figure de minot dans cet équipage. Et puis, contrairement à l’immense majorité de leurs voisins de palier, les Stranglers savaient composer, ne se contentent pas du boucan de base alors de mise. Et accessoirement savaient se servir de leurs instruments. Musicalement et dans l’absolu, leur point faible s’appelle Hugh Cornwell qui n’est ni un guitariste virtuose ni un chanteur à voix (mais pourtant quand il quittera le groupe en 1990, les autres embaucheront deux types pour le remplacer). Cependant Cornwell ne sera pas un membre au rabais des Stranglers, au contraire ses lacunes seront le marqueur sonore du groupe, cette voix entre parlé et chanté, et les solos de guitare seront remplacés par des parties de claviers de Greenfield (médiatiquement le plus en retrait, mais celui qui donnera sa signature sonore au groupe). Les Stranglers sont un tout, un vrai groupe, et pas une juxtaposition de quatre types.

Les Stranglers seront un groupe imprévisible, et pas seulement musicalement. Autant présents dans les rubriques faits divers que dans les pages de critiques de disques. Multipliant bagarres, appels à l’émeute, déclarations ou actes sexistes, théories fumeuses, … sans que l’on ait jamais su si tout ça était spontané ou savamment mis en scène, toujours en équilibre sur le fil du rasoir. Et une bande de furieux, eux au premier degré, les Finchley Boys, qui les suivaient partout et contribuaient à entretenir l’image ultra-sulfureuse du groupe …


Déjà rien que le titre du disque témoigne de l’ambiguïté des Stranglers. « No more heroes ». Trois options : soit un coup de pompe dans les dents de Bowie dont le « Heroes » (titre et album) s’entendaient beaucoup à l’époque ; soit un regret nostalgique des temps passés et des grands personnages qu’ils abritaient ; soit un postulat punk, fuck off vos idoles seventies, on va les remplacer … Logiquement, en profitant des doubles sens, les trois à la fois, mon capitaine …

Autant à l’époque on ne savait pas trop sur quel pied danser avec les Stranglers, le temps n’a rien précisé. Musicalement, les Stranglers sont à la croisée de beaucoup de genres musicaux passés ou présents (du pub-rock, du garage, du psyché, du old rock ‘n’roll, du reggae, …) et leur son et leurs titres contiennent les germes de futurs courants en vogue dans les 80’s (new wave, post punk, pop à synthés, gothique, …). Tout ça dans le même disque, parfois dans le même morceau …

Bon je m’en vas vous dire que mis à part le très atypique « Feline », leur absolu chef-d’œuvre de 1982 (et un tournant dans leur carrière, après « Feline » ce ne sera jamais plus comme avant), je ne suis en extase devant aucun de leurs disques. Trop décousus, trop désinvoltes, trop hermétiques, abstraits, voire abscons, développant des idées et des thématiques que seuls les membres du groupe me paraissent maîtriser … Ce qui n’empêche pas leurs rondelles de contenir quelques morceaux fabuleux, généralement le plus simples, le plus abordables. Les Stranglers sont capables de merveilles mélodiques imparables.

Dans cette case, on trouve ici « Bring on the nubiles » (appel à l’orgie ?), avec un riff qui me semble un démarquage de celui de « All day and all of the night », un titre des Kinks qu’ils reprendront des années plus tard. « Something better change », emmené par Farfisa sautillant genre tex-mex, laboure les mêmes terres que le porte-parole des prolos Ian Dury. « No more heroes » le morceau-titre, sur la base d’un name dropping baroque, Shakespeare, Néron, Sancho Pança, Trotsky (sur la tombe duquel pose alangui Burnel au verso de la pochette), sera un incontournable de leurs concerts … Ces trois titres se succèdent au milieu du disque.


Qui commence par « I feel like a wog », comme du Doors en accéléré (le jeu de Greenfield évoque là très fortement celui de Manzarek, d’où la comparaison entre les deux groupes, mais qui ne vaut que pour quelques titres sur l’ensemble de leur carrière), et se termine, comme sur leur précédent « Rattus Norvegicus » par un long titre (« School mam »), perclus de synthés indigestes. Et on voit défiler tout au long des onze titres tout l’éclectisme des Stranglers, le sautillant « Bitching » (tout un programme, paroles classées X), les quasi pub-rock « Burning up time » et « Dagenham Dave », le (prémonitoire au niveau sonore) post punk « English towns », « Dead ringer » qui évoque Talking Heads et Television … le tout avec plus ou moins de réussite.

« No more heroes » est avec le temps un des trois ou quatre meilleurs Stranglers. S’ils avaient opté pour la concision en cet an de grâce 1977, et extirpé le meilleur de celui-ci et de « Rattus … », cette compilation serait fantastique. Séparément, ces deux disques sont trop inégaux, le dispensable côtoyant l’essentiel …


Des mêmes sur ce blog : 

Rattus Norvegicus
The Raven
Feline


HÜSKER DÜ - ZEN ARCADE (1984)

 

Te souviens-tu ...

Parce que Hüsker Dü ça veut à près dire ça dans une de ces langues nordiques (norvégien ?) avec plein de trémas et de o barrés … Hüsker Dü est un de ces groupes maudits, parce qu’à peu près oublié, par les livres d’Histoire. Pourtant il est reconnu que ses enfants musicaux (par les intéressés eux-mêmes) qui sont par ordre d’apparition les Pixies, Nirvana, et tous les suiveurs-successeurs de ces deux-là ce qui fait quand même pas mal de monde, doivent beaucoup à Hüsker Dü…

La « carrière » de Hüsker Dü est contenue dans les années 80 (discographiquement de 82 à 87, huit disques dont deux doubles en 6 ans, copieux …) et leurs contemporains, alors qu’ils commençaient à être connus, aimaient à les englober dans cette litanie de losers magnifiques de cette décade « maudite », comme au hasard, les Replacements. Avec lesquels ils partageaient une proximité géographique certaine (Saint Paul pour Hüsker Dü, Minneapolis pour les Replacements, les deux villes principales du Minnesota, de part et d’autre du Mississippi).

Norton, Hart & Mould : Hüsker Dü

Hüsker Dü, c’est un trio. Bob Mould, guitariste en apprentissage de calvitie et d’embonpoint (tiens, comme Black Francis des futurs Pixies), Greg Norton, bassiste taiseux dont le seul point notable est d’arborer une grotesque moustache très Second Empire, et Grant Hart, batteur chevelu et défoncé notoire. Mould et Hart se partagent à parts à peu près égales compositions et chant, et sur la fin de leur parcours, on verra leurs différences (Mould plutôt rentre-dedans, Hart beaucoup plus mélodique). Sur ce « Zen Arcade », ils ont écrit chacun à peu près un tiers des titres et cosigné les autres.

A ses débuts, le groupe est influencé par la scène punk hardcore locale, et par les « célébrités » nationales du genre comme Black Flag et les Dead Kennedys. C’est d’ailleurs sur SST le label formé par Greg Ginn guitariste de Black Flag, que paraîtront quelques-uns de leurs disques, dont ce « Zen Arcade ». Pour situer leur « gloire » et les moyens qui vont avec, les 23 titres de ce double vinyle seront enregistrés en quelques dizaines d’heures de studio pour un budget de quelques centaines de dollars. Tout est capté live en studio, auto-produit, autant dire qu’on est pas dans la fioriture sonore. L’objectif optimiste du groupe était d’en presser (et d’en vendre) entre trois et cinq mille copies. En vinyle évidemment, d’où un découpage sonore rattaché aux quatre faces. Les deux premières plutôt (très) rêches, la troisième plus mélodique, et la quatrième disons, … expérimentale. Parenthèse : plutôt qu’au niveau dynamique et qualité sonore, c’est avec ce genre de disques que le Cd montre ses limites par rapport au vinyle, ici tout s’enchaîne sans pause physique ou temporelle (plus besoin de se lever pour changer le disque ou le retourner) … Autant dire que pour s’enquiller les soixante-dix minutes de « Zen Arcade », faut laisser de côté tout ce qui a trait à la hi-fi de luxe. « Zen Arcade » est un disque qui se mérite … et se subit. Des lustres plus tard, des revues ayant pignon international sur rue en feront un des disques majeurs de la décennie, Rolling Stone (il me semble) le citant même comme un des cent disques les plus essentiels du rock … Mouais …

Pour les puristes (intégristes ?) « Zen Arcade » est la quintessence, la substantifique moelle de Hüsker Dü. Perso, je préfère ceux qui suivent, avec mention particulière pour leur dernier (un autre double vinyle « Warehouse : Songs ans Stories ») que les fan(atique)s du groupe détestent (paru sur une major, commercial, Mould et Hart se parlent quasiment plus, …).

Parce « Zen Arcade » est d’une sauvagerie austère (l’enregistrement en direct guitare-basse-batterie sans overdubs). Beaucoup de titres arrivent juste à deux minutes, et sont généralement des brûlots de punk hardcore (un tempo frénétique, une guitare tronçonneuse, et des vocaux glapis dont s’inspirera très fortement Black Francis aux débuts des Pixies). Dans cette rubrique on remarquera particulièrement « What’s going on » (rien à voir avec Marvin Gaye), « Beyond the treshold », « Indecision time » (à faire passer le Nirvana de « In Utero » pour du Pink Floyd), ou la doublette introductive « Something I Learned today » / « Broken home, broken heart », le dragster sonore « Masochism world » ... On trouve aussi l’ébauche des fameux quiet-loud qui feront la fortune (et la malheur) de Kurt Cobain, même si chez Hüsker Dü on serait plutôt dans le loud-encore plus loud. Témoins « The biggest lie » ou l’instrumental « Dreams reocurring ». Tous ces titres concentrés sur ce qui était le premier vinyle.


Sur la seconde partie de « Zen Arcade », on voit émerger (bien planquées cependant sous la gangue bruitiste) les mélodies et les chansons. Et à ce titre « Somewhere » ou « Pink turn to blue » pourraient être qualifiés de titres radiophoniques (le tempo se ralentit, on distingue nettement couplets et refrains, y’a même des harmonies vocales). Et puis, y’a même le batteur qui a trouvé quelque part un vieux piano pas très bien accordé et qui nous joue à un doigt une paire de courts instrumentaux, qui on s’en doute, ne vont pas attirer les connaisseurs de Chopin. On peut aussi rattacher à cette partie l’avant-dernier titre, le punk mélodique de « Turn on the news » dont Offspring (pour ne citer que les plus connus des copieurs) fera son fonds de carrière en le dupliquant à l’infini.

Deux titres sont plutôt à part. « The tooth fairy and the princess » est une sorte de déclamation sur fonds de trafics sonores à la « Revolution n°9 » de Lennon. Heureusement, il dure moins longtemps. On peut pas en dire de « Reoccuring dreams » qui clôture le disque pendant quatorze minutes. Basé sur une relecture instrumentale du précédent « Dreams reocurring », il en recycle la structure rythmique pendant que Mould se livre à un concerto de feedback. On touche là quasi au supplice chinois sonore …

Ah, et j’ai oublié, « Zen Arcade » est censé être un concept album narrant les pérégrinations d’un quidam dans ce monde qu’il ne comprend pas et qui n’est pas fait pour lui. Comme les paroles des morceaux sont plutôt de l’école Ramones (cinquante mots maxi), c’est moins plombant au niveau littéraire que d’autres pensums du même genre (de « Tommy » aux funestes rondelles prog …).

Je ne préconise pas une écoute quotidienne de « Zen Arcade », mais le disque méritait vraiment de sortir de l’obscurité pour laquelle il semblait être destiné …


EZRA FURMAN - TWELVE NUDES (2019)

Say it loud ?

Comme une sorte d’effet Trump dans le rock américain … Il sort tous les jours des rondelles de types qui montent au front pour dénoncer l’aggravation de la misère sociale, morale, intellectuelle, etc…, etc…, au pays de Donald …Comme si ce crétin avait à lui tout seul inventé le foutu système … comme si tout ça n’existait pas depuis des décennies, voire des siècles … comme si un disque pouvait changer le monde, ou quoi que ce soit … C’est pas le discours d’un vieux con désabusé que je tiens (enfin, pourquoi pas, si ça peut vous faire plaisir), juste un constat … Et j’ai écouté les disques, lu les bouquins, vu les films, tous ces machins « engagés », censés éveiller ou réveiller les consciences. Et j’ai vu les modèles politiques, russes, chinois, yougoslaves, cubains, nord-coréens, dans leur quête du monde idéal socialiste … j’ai aussi vu ce qu’ils sont devenus … Alors aujourd’hui quand je vois la rébellion et les bons sentiments affichés comme une posture, juste comme une posture, désolé, je marche plus …  

J’ai rien contre Ezra Furman, y’a quelques jours je savais même pas qu’il existait … par contre, ce qu’il dit et la façon dont il le dit, je l’ai entendu des centaines de fois. Bien souvent en mieux, d’autres fois en pire …
Ezra Furman se balade en robes imprimées, comme avant lui Bowie (sur la pochette de « The man who sold the world »), Brian Molko de Placebo ou Martin Gore de Depeche Mode (pour faire comme Bowie), Robert Smith (pour emmerder Michel Drucker), Kurt Cobain (pour emmerder les organisateurs de festivals). Ezra Furman revendique sa bisexualité, comme Lou Reed (dont il est paraît-il fan), Bowie, Molko, Gore, et des centaines d’autres dans le music-business (qui en font pas forcément un point voyant de ralliement). Ezra Furman a décidé de faire un disque de punk-rock … faut-il vraiment détruire des hectares de forêt amazonienne pour imprimer les noms de types qui ont déjà fait ça avant lui ?
Conclusion : un discours et un format musical entendus jusqu’à l’écœurement.
Je pourrai dégommer cette rondelle sans rémission, appuyer là où ça fait pas du bien … le pompage éhonté des chœurs de « Sympathy for the devil » sur « Calm down » (pour te mettre de mauvaise humeur d’entrée, c’est le premier titre) … le coup de la voix dédoublée (comme sur « Ziggy Stardust » le morceau, ici sur « Evening prayer » sauf que Furman est pas synchro, incapable de chanter deux fois exactement la même chose) … tous ces gimmicks pompés sur Black Flag, ou pire, Green Day, Offspring et FIDLAR … cette calamiteuse chute en forme d’aveu d’impuissance (le dernier titre s’appelle « What can you do but rock’n’roll ») … ces mauvais décalques de Frank Black – déjà dans ses meilleurs moments en retrait de ce qu’il faisait avec les Pixies – (« Transition from nowhere to nowhere »), du Cobain « In Utero » (les cinquante-cinq secondes chrono, larsen final compris de « Blown »)…

Ça fait déjà une bonne moitié de la rondelle problématique. Le reste (et il en reste pas beaucoup, les onze titres de « Twelve Nudes » n’atteignent même pas la demi-heure), ma foi, pourquoi pas, en le jouant bien fort (y’a une autre façon d’écouter de la musique ?) … Et je me rends compte que « Calm down » et « Evening prayer » dont j’ai déjà causé sont supportables, de même que « In America » (plus posé et construit que le reste, même si un peu trop linéaire), ou l’excellente (la seule à ce niveau) « I wanna be your girlfriend », qui avec un peu de chance pourrait devenir un hymne queer avec ses gimmicks accrocheurs (le titre référence aux Ramones, le rythme de valse doo-wop, et la mélodie qui emprunte par moments au « Rock’n’roll suicide » de  – who else – Bowie).
De toutes façons, dans notre monde de mormons bien-pensants (et très mal-agissants), dire du mal de ce disque, c’est se retrouver avec une fatwa signée par quarante ministres, soixante secrétaires d’Etat, et six cents douzaines d’associations …
Ceci étant, maintenant que Freddie Mercury et Elton John sont morts (on a fait des biopics révisionnistes sur eux, c’est dire s’ils sont morts … qu’est-ce que tu dis toi, pas tous … ah bon …), y’a une place à prendre … Votez Furman … Ou Villani, tellement « étrange » qu’il doit être un genre à lui tout seul, improbable croisement entre Bozo le Clown et Tryphon Tournesol … 
Mais que vient faire Villani là-dedans, dans une notule sur un disque de punk-rock large d’idées et bas du front ? Bof, au point où on en est …



METAL URBAIN - LES HOMMES MORTS SONT DANGEREUX (1981)

Metal Punk Machine
Pour situer ce dont au sujet duquel de quoi il va être question, il suffit d’aller dans les notes (faméliques) de la réédition Cd dans la section « remerciements ». On peut y lire : « Métal Urbain tient à remercier absolument personne. Merci. ». Et c’est tout. Version sans décodeur : « On vous emmerde tous. »
Métal Urbain est un groupe punk. Français. Et que cette appartenance géographique suffit à générer des problématiques que tous les Gaulois qui ont eu un jour l’idée saugrenue de relier une guitare à un ampli ont connu. En gros, soit tu passes pour un immonde copieur des anglo-saxons, soit tu fais n’importe quoi …

Et les Métal Urbain n’ont pas échappé à la règle. Groupe clivant, c’est le moins qu’on puisse dire, et un des rares de par ici à cette époque, à être cité très loin de ses terres. Des exemples : le célébrissime Dj et animateur de radio John Peel s’est démené pour les faire connaître dans la très perfide Albion. Le premier single de Métal Urbain « Panik », fut la première référence du label anglais Rough Trade (avec comme figure de proue punk les Irlandais de Stiff Little Fingers, une myriade de 45T à la fin des années 70, et plus tard des cadors des ventes comme les Smiths ou Arcade Fire …). Et un fan intarissable d’éloges, le producteur bruitiste Steve Albini (Pixies, Nirvana, PJ Harvey, Stooges, Page et Plant, rien que ça …). Et des quasi jumeaux sonores nommés Bérurier Noir (quasi, on y reviendra si j’y pense …).
Le concept de Métal Urbain, c’est qu’il n’y en a pas. Des potes de lycée qui suivent l’actu musicale montent un groupe. Sans section rythmique. Pas un souci, ils aiment bien Suicide, et une boîte à rythmes pourrie suffira. Et comme ils aiment aussi les Stooges et ces groupes de morveux arrogants qui pullulent Outre-Manche dans le sillage des Sex Pistols, ils vont pas donner dans le disco ou le prog.
Dans ce domaine, tout est à inventer en France. Hormis Little Bob au Havre et le poète bab Higelin reconverti dans le rock à guitares (« BBH 75 »), c’est la misère. Métal Urbain sera électronique (la boîte à rythmes), électrique (une guitare saturée), et agressif (les textes d’Éric Débris). Métal Urbain est aussi parisien et ce sera aussi son problème. Dans cette scène microscopique mais bouillonnante, les amitiés se font et se défont, et parmi tous ces gens qui s’appliquent à copier les punks anglais à la sauce parigote, les mouvements et aller-retours d’un groupe à l’autre se multiplient. Métal Urbain en fera les frais, voyant partir son guitariste Rikki Darling pour rejoindre l’Asphalt Jungle de Patrick Eudeline. Débris n’utilisera pas de circonlocutions absconses pour dire tout le mal qu’il pense de son « rival », ainsi que de Philippe Manoeuvre qui avait descendu les premiers enregistrements et concerts du groupe. Le poétique « Crève salope » leur est dit-on dédié.

Bon, même si on a John Peel dans sa manche et Rough Trade derrière, ça suffit pas pour devenir une star intergalactique. Les Métal Urbain sont trop … trop tout, en fait pour faire un consensus quelconque autour de leur nom. Ultraradicaux par leurs propos, ultra-sauvages par leur son (on parle là d’une époque qui ne connaissait ni les gangsta rappers ni Rammstein ou autres crétins gueulards sur gros riffs hardos), et ultra amateurs (ils ne sont pas comme Jam, Pistols ou Clash signés par des majors).
Résultat : la liste des gens ayant joué dans Métal Urbain est plus longue que la liste de leurs parutions discographiques. La formation « royale » (on ne rit pas) du groupe enregistrera en tout et pour tout trois singles avant de disparaître dans les projets plus ou moins parallèles (Metal Boys, Doctor Mix and the Remix), des tentatives avortées de carrière solo, et guère plus convaincantes de reformation (Métal Urbain, c’est son ADN, est tout sauf bankable, y’a pas un financier pour risquer une pépette sur leur nom …).
Les trois 45T sont parmi ces œuvres sans intérêt mais rigoureusement indispensables qui émaillent la grande chanson française. Peut-être pas du niveau de l’insurpassable « Fier de ne rien faire » des Olivensteins, mais pas loin … « Panik » est quasiment un classique, avec son rythme punk’n’roll et ses synthés dissonants, « Crève salope » ne fait pas exactement dans la dentelle musicale et verbale, et « Hystérie connective » est le meilleur des trois avec son manifeste sonore (synthés et grosses guitares) et sa mélodie (si, si, …). Mais pour moi, le titre qui surnage du lot est une face B (celle de « Panik »), elle s’appelle « Lady Coca Cola » et derrière ses synthés anxiogènes et sa voix déclamée reprend un thème identique à celui du « In every dream home a heartache » de Roxy Music (le type amoureux de sa poupée gonflable).
Ah ouais, je vous ai pas dit, « Les hommes morts … » est une compile, sortie en vinyle au début des années 80 (après la disparition du groupe donc), et rééditée en Cd il y a une quinzaine d’années. Aux trois singles originaux, elle rajoute quelques titres destinés à un album jamais paru, ou d’autres dispatchés sur diverses compilations étiquetées grosso modo punk. En fait le seul disque « officiel » paraîtra lors d’une reformation dans les années 2000 sous le délicat intitulé « J’irai chier dans ton vomi », ce qui montre bien que les Métal Urbain n’ont pas vraiment évolué, ou ont refusé d’évoluer …

Et le rapport avec Bérurier Noir ? Filiation évidente au niveau sonore (les Bérus ne s’en sont jamais cachés, et reprenaient parfois un de leurs titres en concert), avec la boîte à rythmes et les guitares-tronçonneuses. Ensuite, la philosophie des projets est totalement différente. Métal Urbain n’a jamais eu la moindre once d’approche festive. Et surtout, Métal Urbain est aux antipodes de l’approche que pour faire simple on qualifiera de politique des textes. Métal Urbain c’est le no future complet, rien à foutre de rien, alors que les Bérus ont une approche bordélique certes, mais issue des milieux anarchisants, qui dénonce mais propose. Les Bérus, on n’ira pas jusqu’à dire que c’est un mode de vie, mais ils s’adressent à un public de parias, de rejetés, d’exclus (volontaires ou pas) …
Métal Urbain, c’est un peu la vie et la musique version Hara-Kiri (le mag de Choron des années 70, je dis ça pour les vieillards de mon âge). C’est souvent très con, très en dessous de la ceinture, mais ça fait rigoler cinq minutes … Que demande le peuple ?