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THE LIMIÑANAS - I'VE GOT TROUBLE IN MIND 7" AND RARE STUFF 2009/2014 (2014)

 

From Cabestany to Chicago ...

Cabestany ? c’est quoi, qui, où, … ? Bon, je vous dit tout. Pour ceux qui auraient oublié de réviser leur géographie, chapitre Pyrénées-Orientales (au milieu du fond d’une carte de France), Cabestany, c’est un peu la banlieue de Perpignan. Perpignan, on en entend parler, c’est le laboratoire du RN dans les villes de plus de 100 000 habitants, avec l’ex à Marine La Peine dans le rôle du maire, et avec les extraordinaires résultats qui vont avec : dette municipale en croissance exponentielle, idem pour les effectifs de police et la délinquance (comme quoi … no comment), copinage et favoritisme à tout-va, et subventions municipales en panne pour tout ce qui a l’air culturel, … et c’est pour ces tristes tocards que plein de gens veulent voter, ‘tain on est mal …

Marie & Lionel Limiñana

Les Limiñanas, ils sont pas potes avec Louis Alliot et ils ont bien raison. Les Limiñanas, c’est le rock de la France provinciale d’en bas, ceux dont logiquement on devrait jamais entendre parler parce qu’ils sont pas parisiens. Et d’ailleurs, leur carrière a commencé avec une forte odeur de sapin. Les Limiñanas, c’est Lionel et Marie, époux légitimes. Disquaires un temps en ville, ils montent ensuite un groupe-duo. Et se font remarquer et signer par un tout jeune label de Chicago, Trouble in Mind. Faut dire qu’avec leurs influences (en gros, années 60, version garage) ils avaient peu de chances de concourir dans les minables télécrochets de l’époque. Et c’est pas avec des débuts pareils que tu vas remplir des Stade de France quand tu fais un concert.

Avec une constance qui mérite le respect, les Limiñanas vont faire leur musique droits dans leurs godillots, sans aucune concession à l’air du temps. Bon, pas de quoi leur filer une médaille, y’en a des bottins pleins de groupes comme eux, qui font leur truc en se foutant totalement de l’audience qu’ils peuvent recueillir. Et réciproque à peu près toujours vérifiée, de l’audience ils n’en ont point.

Sauf que les Limiñanas, ils étaient tellement bons que plein de gens ont voulu jouer avec eux. Les plus connus étant le voisin catalan Pascal Comelade, jusqu’au plus improbable, le pape de la techno underground française Laurent Garnier, en passant par le très barré Anton Newcombe (du Brian Jonestown Massacre), avec lequel et la très people Mathilde Seigner (Mme Roman Polanski pour ceux qui avaient oublié de renouveler depuis cinquante ans leur abonnement à Gala) ils formeront même un groupe side-project, L’Epée. On peut aussi citer parmi ceux ayant croisé la gamme avec eux, des gens aussi dissemblables que Bertrand Belin ou le couple Areski – Brigitte Fontaine, …

Pourquoi tant de gens veulent collaborer avec les Limiñanas ? Peut-être bien parce qu’ils ont du talent et n’hésitent pas à le partager. Les Limiñanas, c’est un peu nos White Stripes ou nos Black Keys, un duo guitare (lui), - batterie (elle). Particularité, aux débuts, c’est le plus souvent (voire quasi exclusivement) Marie au chant.


Ce qu’il y a de bien avec cette rondelle, c’est que le titre dit de quoi il retourne. Une compilation de faces A ou B de 45T, de collaborations, de participations à des projets divers et variés, du temps de leur signature sur Trouble In Mind, de 2009 à 2014, c’est-à-dire l’époque de leurs débuts discographiques.

Les deux premiers titres font partie de la légende des Limiñanas. « I’m dead », chanté par Marie en anglais, c’est de la pop psychédélique 60’s à la sauce française, comme en sont remplies les compiles Wizzz !, avec sur le refrain une mélodie qui se rapproche de celle de « Harley Davidson » de Gainsbourg – Bardot. « Migas 2000 », toujours rock psyché acidulé fait une large place à la guitare fuzz de Lionel, un élément sonore qui deviendra un peu la marque de fabrique du groupe. Le texte est une recette de cuisine, celle de la fabrication des migas, spécialité de la cuisine ibérique à base de viande et de pain émietté, comme quoi, du moment que ça fait la farce, on peut chanter sur n’importe quel thème.

Il n’y a dans cette compile bien évidemment rien qui soit allé affoler les compteurs de ventes. Mais plein de titres sympas, où alternent réminiscences très 60’s, soit qu’on les envisage du côté yé-yé français (le côté mélodique et acidulé), soit du côté garage américain (le côté très binaire alourdi par les guitares fuzz, qui finissent par s’incruster dans tous les titres). Les titres originaux se taillent la part du lion, même si d’évidentes influences transparaissent. « Je m’en vais » présente pas mal de similitudes avec « Cheree » de Suicide (les bidouillages rythmiques cheap, les paroles « Chéri, chéri … » d’entrée, le phrasé nonchalant, …). « Tu es à moi », où l’on repère un riff à la « You really got me », un ensemble très Troggs, et un final à la « Louie Louie ». Avec « Mobylette » (un clin d’œil au « Vélomoteur » des feues Calamités qui s’abreuvaient – normal pour des Bourguignonnes – aux mêmes sirops 60’s ?), Lionel écrase la pédale fuzz. Au final « Dead swan » c’est plutôt la wah-wah chère à Hendrix qui est à l’honneur, l’orientalisante « Liverpool » (featuring Lio est-il annoncé, mais on du mal à l’entendre la Reine des Brunes), fait penser au « Black Mountain side » du 1er Led Zep.

On le voit et surtout l’entend, les Limiñanas sont un groupe lettré, qui aime tel un Petit Poucet version rock’n’roll, semer des indices sur son chemin. Et pour que les choses soient bien claires, trois reprises clarifient le propos, l’intention, et le background musical du duo.

Les Limiñanas en formation live

Un chant de Noel (« Christmas », what else) signé Greenwich, Barry et Spector, évoque bien le style girl-group, mais laisse de côté le wall of sound cher au nabot emperruqué. « An ugly death » est une déférence-hommage à Jay Reatard, garagiste phare des années 2000, et mort à trente ans en 2010. Last but not least, le « I know there’s a answer » des Beach Boys de « Pet sounds », certes moins aérien que l’original, vient nous rappeler que ce titre est un des préférés des rockeurs purs et durs des générations suivantes (Frank Black l’avait repris sous sa variante « Hang on to your ego » sur son premier disque d’après Pixies).

A l’heure où ils signent sur Trouble in Mind (label qu’ils remercient sur l’évidente « (I’ve got) Trouble in mind », qui semble surgie de la compile Nuggets), les Limiñanas ne sont plus des perdreaux de l’année. Ils ont eu le temps d’accumuler les références, et de roder leur répertoire on the road à de multiples reprises. Les Limiñanas tournent beaucoup, publient pas mal de choses. Si c’est le couple Lionel-Marie qui est les Limiñanas, ils aiment bien s’entourer de gens de la « famille » sur scène (ils sont au moins une demi-douzaine en concert, avec autant sinon plus de guitares que Lynyrd Skynyrd). Pour les avoir vus deux fois live, je dirais que c’était bien mieux avant, vers 2020, que deux-trois ans plus tard une fois la notoriété venue, avec sono monumentale à donf, un cyclone de guitares fuzz sans répit, Marie qui ne chantait plus un seul titre, on aurait dit un Brian Jonestown Massacre des mauvais soirs (qui sont nombreux je vous le concède) …



Des mêmes sur ce blog :

Malamore




MICHAEL KIWANUKA - KIWANUKA (2019)

 

L'éternel retour ...

Où il va être question de soul. Vous savez, ce machin qui a eu son apogée dans la seconde moitié des années 60, et qui voyait des chanteurs ou chanteuses (généralement pas blancs), dotés d’un beau filet de voix, interpréter dans des tenues rutilantes (costards cintrés pour les messieurs, robes lamées pour ces dames) des chansons bien écrites, accompagnés par des backing bands aussi nombreux (à grand renfort de cuivres, de choristes, …) qu’efficaces. Noms qui clignotaient plus haut et plus brillamment que les autres, ceux d’Otis Redding et Aretha Franklin … Et puis tout ce bazar a vite évolué, l’affaire a viré Philly Sound, disco, a été mélangée à plein d’autres genres, vidée de sa substance initiale, et malheur ultime, jugée ne plus être commercialement porteuse … Et de temps à autre, on a vu apparaître de nouveaux chevaliers blancs du genre tenter de la ressusciter, pour un tour de piste acclamé mais sans lendemain (Maxwell), ou une carrière qui est vite passée à autre chose de plus économiquement « porteur » (Jamiroquai, Mary J. Blige, Erikah Badu, …).

Michael Kiwanuka

L’un des derniers (?) de ces néo-soulmen en date, c’est l’Anglais Michael Kiwanuka. Gosse ougandais ayant fui le régime d’Amin Dada avant de se faire bouffer, réfugié dans les banlieues prolos londoniennes, ayant choisi l’école plutôt que la petite délinquance, tout en devenant musicien et gratouilleur sérieux, ce qui lui valut quelques séances de musicien de studio … Une « révélation » venue par les disques du grand Otis et de Dylan, tout l’antique écheveau dévidé pour élargir sa culture sonore, et un premier disque (« Home again ») au succès d’estime chez les British à peu près exclusivement.

« Kiwanuka » est sa troisième rondelle. Et quand on ne met que son nom comme titre, on veut faire comprendre que c’est le disque de l’affirmation, et de la confiance (en soi). Soit.

Et ça ressemble à quoi, la musique de Kiwanuka ? Les noms qui reviennent le plus souvent le concernant sont dans l’ordre ceux d’Otis Redding, Bill Withers et Van Morrison. Ouais, bof … Si avec pas mal d’imagination on peut parfois valider les deux derniers, pour Otis, faudra m’expliquer. Kiwanuka est un bon chanteur, capable de poser sa voix de différentes façons, mais jamais sans que ça évoque la tessiture et la puissante souplesse du crashé en avion. Perso, si je devais citer un nom concernant cette rondelle éponyme, ce serait celui de Stevie Wonder période « Songs in the key of life ». Flagrant sur plusieurs titres (« You ain’t the problem », « Living in denial », « Hard to say goodbye ») sur lesquels les similitudes sont parfois troublantes, sans toutefois tomber dans la copie ou le plagiat.

Danger Mouse & Kiwanuka

Comme l’aveugle à dreadlocks, Kiwanuka écrit, compose, chante et joue d’une multitude d’instruments (guitares, basse, B3, synthés). Différence notable, Kiwanuka ne produit pas ses disques. Je vois pas pourquoi il irait perdre son temps à pousser des boutons sur la console, parce qu’il peut compter à ce poste sur rien de moins que le sieur Brian Burton, plus connu sous son pseudo Danger Mouse. Avis tout personnel, Danger Mouse est le producteur number one de ce siècle, celui que l’on convoque pour essayer de se remettre à flot (U2, Red Hot Chili Peppers, Norah Jones, …), pour expérimenter (Damon Albarn et son Gorillaz, …), pour conquérir les charts (Black Keys dont il fut pendant quasi une décennie le troisième membre), sans compter ses collaborations (Cee-Lo Green, Karen O, …) et ses propres groupes (Gnarls Barkley, Broken Bells). Et comme si ça ne suffisait pas, sur « Kiwanuka », un autre producteur lui aussi multi-instrumentiste vient apporter sa contribution. Il s’appelle Inflo, j’ignorais son existence, et apparemment serait d’après ses laudateurs, le Quincy Jones de la neo-soul et du r’n’b anglais. Ce trio a pas besoin de grand-monde pour jouer de tous les instruments et remplir l’espace sonore, mais sur quelques titres section de cordes, de cuivres, choristes ou musiciens additionnel viennent étoffer les compos.

Le résultat d’ensemble est bon, voire parfois plus. C’est évidemment pas la soul des 60’s qui se retrouve téléportée dans la fin des années 2010. Le son est contemporain, sans que ça sonne racoleur. De la construction sérieuse sans le recours forcené à des gimmicks « tendance ». On ne trouve pas dans « Kiwanuka » de voix passées à travers des vocoders, ni ces insupportables sonorités métallisées et totalement déshumanisées qui font la joie (?) des tiktokeurs …


Pièces de choix, l’inaugural « You ain’t the problem » très Stevie Wonder déjà évoqué, avec son rythme à la « Another star ». « Rolling », un des nombreux singles suit, c’est beaucoup plus syncopé et mené par une phénoménale ligne de basse. « Piano joint » est une ballade soyeuse très soul 60’s et « Hero » est pour moi la pièce majeure du disque avec sa voix légèrement voilée et éraillée, qui se promène au début sur une ambiance très folk, avant qu’un riff voisin de celui de « All along the watchtower » (version Hendrix) n’emporte le titre dans un tourbillon psyché-soul du meilleur effet.

Michael Kiwanuka est capable de faire rugir les guitares sur « Hard to say goodbye », dommage que le morceau soit trop alambiqué et surchargé, de livrer de grosses performances vocales (sur « Final days », ballade bluesy sur rythmique hip-hop, si-si, ça fonctionne même si c’est pas absolument renversant ; ou encore sur « Solid ground » qui débute dépouillé avant un crescendo symphonique).

Quelques titres sont plus dispensables (une paire de – heureusement – assez courts instrumentaux), surtout parce qu’ils semblent avoir du mal à se démarquer de modèles évidents (« Living in denial » trop Wonder ou « I’ve been dazed » un peu beaucoup Beatles « Hey Jude »).

Pour un disque et un genre dont a priori j’attendais pas grand-chose, belle et agréable surprise. Bonne réception Outre-Manche (le Mercury Prize, Prix Goncourt musical des British), beaucoup moins d’emballement ailleurs (une promotion et une défense sur scène contrariées par le Covid).


JEAN-BERNARD MARLIN - SHEHERAZADE (2018)

 

1001 nuits marseillaises ...

« Shéhérazade » est un premier film, fait avec un casting d’amateurs, tourné en extérieurs à Marseille avec trois bouts de ficelle. Sélectionné à la quinzaine des réalisateurs à Cannes, il y a été très bien accueilli. Plutôt rare, le film a réussi à mettre d’accord Le Figaro et Libération qui l’ont encensé. Et les César de l’année suivante ont consacré son réalisateur et ses deux acteurs principaux (meilleur premier film, meilleur espoir masculin et féminin).

Jean-Bernard Marlin, Kenza Fortas & Dylan Robert

Derrière la caméra, c’est Jean-Bernard Marlin, vivant depuis son enfance à Marseille, parcours classique pour un réalisateur (études de cinéma), auteur d’une paire de court-métrages remarqués, dont notamment « La fugue » mettant en scène une jeune délinquante qui se barre du tribunal qui doit rendre son jugement sur des faits graves qui lui sont reprochés. Première immersion dans la jeunesse délinquante marseillaise, et en quelque sorte matrice et brouillon de « Shéhérazade ». Le projet de Marlin pour son premier film est de mettre à l’écran une histoire inspirée d’un faits divers, l’arrestation et la condamnation d’un jeune proxénète de quinze ans qui faisait tapiner deux filles (dont sa copine) encore plus jeunes.

Par la force des choses (no money found), le film se fera avec les moyens du bord, et le casting se fera de façon « sauvage », c’est-à-dire sur le terrain. L’histoire est maintenant connue, l’acteur principal, Dylan Robert, dix-sept ans est recruté juste après sa sortie d’une prison pour mineurs où il vient de passer trois mois. Pour la petite histoire, dans la vraie vie, il y retournera en zonzon, est cité dans plusieurs affaires plutôt lourdes (assassinat et tentative d’assassinat). No comment, mais il semble que sa carrière d’acteur soit plutôt compromise. L’autre premier rôle du film, Kenza Fortas, seize ans, est « normale », elle aime bien tirer sur les cigarettes qui font rire et a oublié depuis quelques temps d’aller au collège ou au lycée. Heureux hasard, c’est sa mère qui avait été sollicitée pour un autre rôle du film, qui s’est dégonflée et a envoyé sa fille … Depuis « Shéhérazade », Kenza Fortas enchaîne les tournages …

Zac & Shéhérazade

« Shéhérazade », c’est l’histoire de la rencontre entre Zac(hary) et Shéhérazade. Zac (Dylan Robert) sort d’un CEF (Centre Educatif Fermé, sorte de pensionnat ultra rigide, dernière alternative à la prison pour mineurs). Première déception devant la porte, il croyait y retrouver sa mère, et au lieu de cela, c’est une éducatrice qui le prend en charge pour l’amener dans un autre centre, en attendant de lui trouver une place dans un établissement « de réinsertion » loin de Marseille. Quelques minutes plus tard, Zac fait le mur et retrouve vite ses potes, qui pour fêter son retour vont l’amener dans un quartier isolé rendre visiter aux prostituées mineures qui y bossent. Zac choisit Shéhérazade, et comme il a pas de fric, entend régler sa passe avec une barrette de shit. Prétextant d’aller chercher un préservatif, la gamine se casse avec le shit, Zac la course, finit par la retrouver, elle a déjà vendu l’herbe à un type qui bosse dans un magasin d’articles de sport, Zac s’y pointe avec elle, fout la zone, et les deux se cassent au plus vite non sans avoir emporté une paire de survêts (évidemment aux couleurs de l’OM). Zac revient chez sa mère à laquelle il est profondément attaché, elle s’est mise à la colle avec un beauf qui squatte le canapé en matant la télé, et même si elle essaie d’y mettre les manières, elle dit à Zac de dégager.

A la rue, le gamin atterrit dans la piaule sordide que Shéhérazade partage avec une fille plus âgée, en permanence défoncée au crack entre deux passes. On comprend que Zac en pince pour Shéhérazade, mais hey, c’est un dur, il va pas tomber amoureux d’une pute, ou du moins le montrer. Il va s’improviser « protecteur » de la bande de gamines qui tapinent, monter sa petite entreprise de proxénétisme, la petite bande va finir par quitter le quartier perdu pour un bout de trottoir sur les grandes artères de Marseille gagné de haute lutte à des Bulgares, avec l’aide du frère d’un pote à Zac, « grand frère » et accessoirement petit caïd (c’est pas un « parrain » mais on devine qu’il dirige pas de mal de petits business pas très légaux). Zac commence à avoir du fric, frime avec son scooter de grosse cylindrée, Shéhérazade s’habille chic et sexy, « bosse » bien. Sauf qu’évidemment, tout va assez vite déraper, et comme dans ce milieu, on est toujours dans la modèle action-réaction et que Zac est un impulsif bien bourrin, ça va plutôt mal finir pour lui et sa copine. « Shéhérazade » n’est cependant pas un film noir et sordide sur la petite délinquance dans une grande ville, la dernière (belle) scène, malgré les deux protagonistes principaux plutôt cabossés et amochés (au sens propre comme au figuré), montre une jolie note d’espoir.


L’histoire de « Shéhérazade » n’est pas d’une originalité folle, ce serait plutôt le contraire, c’est filmé en extérieurs, caméra à l’épaule, à l’arrache sans moyens, il est évident que les acteurs n’ont pas passé des années à l’Actor’s Studio, et pourtant ce film est superbe. C’est la gaucherie des personnages, leurs approximations qui les rendent « vrais ». Ces attitudes forcées de matamore de banlieue, ces mimiques de poupée Barbie qui tapine, ces non-dits ou ces mots dits maladroitement, ces ados qui n’arrivent pas être à être adultes et ont gardé leurs réflexes d’enfants (Shéhérazade suce encore son pouce en dormant, avec ses premiers billets gagnés, Zac offre à sa mère une paire de darkshades Cardin à trois cents balles), leurs personnages sont d’attachantes têtes à claques …

Et cette amourette adolescente qu’il faut cacher, voire nier, est le cœur du film. C’est montré sans voyeurisme, sans utiliser de grosses ficelles racoleuses (même s’ils dorment dans le même lit, Zac et Shéhérazade sont-ils passés à l’acte ? on suppose, mais rien ne permet de l’affirmer), ça a l’odeur du reportage sensationnaliste, le goût du reportage sensationnaliste, mais ça reste un film, où les sentiments, les émotions de deux gamins qu’on pourrait penser sans foi ni loi ni « conscience » affleurent en permanence.

On peut trouver des parallèles de cette histoire d’amour adolescente avec « L’Esquive » de Kéchiche. Mais aussi avec l’extraordinaire « In the mood for love » de Wong Kar-waï, où tout repose sur le non-dit …

Grand premier film …


DARREN ARONOFSKY - MOTHER! (2017)

 

Highway to Hell ?

Aronofsky est un pointilleux, et un réalisateur qui tourne peu (huit films en vingt cinq ans). Gage de rareté, et de moins en moins malheureusement pas gage de qualité pour autant. Après un quart de siècle, il reste quoi qui vaille le détour ? L’étrange « Pi », le défoncé « Requiem for a dream » (soit ses deux premiers), un peu de « The Wrestler » et « Black swan » … Quand aux autres, le pensum biblique « Noé », le mystique « The Fountain », le lourdingue, forcément lourdingue « The Whale », on peut les zapper. Et « Mother ! » ? Voilà, voilà, j’y viens …

Jennifer Lawrence & Darren Aronofsky

Premier plan : un visage en gros plan au milieu des flammes. Second plan : Lui (Javier Bardem, il n’a ni nom ni prénom dans le film) pose une sorte de gros bijou cristallin sur son socle, et un vaste manoir où tout est calciné se reconstruit à neuf (merci le numérique). Troisième plan : Elle (ni nom ni prénom également) se réveille dans un lit, se tourne et appelle : « Bébé ? », mais il n’y a personne à côté d’elle dans le lit.

Elle, c’est la future « Mother », interprétée par Jennifer Lawrence. Certes fort mignonne, et au milieu des années 2010 l’actrice la mieux payée du monde, mais dont les succès filmographiques se résument à une litanie de navrantes daubes à suites (« Hunger games », « X-Men »). Autant préciser que cette incursion dans le cinéma plus ou moins d’auteur de Aronofsky en lieu et place des superproductions hollywoodiennes a certainement beaucoup à voir avec le fait qu’elle partage depuis quelques mois la vie du Darren … Fin de la parenthèse people …

Et donc, Elle part à la recherche de son Bébé dans le vaste manoir octogonal au milieu de la nature. Ce qui nous vaut quelques plans de sa jolie anatomie grâce à la transparence de sa nuisette en contre-jour. Un conseil, faut savourer chaque instant de ces plans parce que la suite sera beaucoup moins glamour … Et quand Bébé se pointe, il s’agit de Javier Bardem, qui rentre d’une ballade champêtre à la recherche de l’inspiration. On apprend assez vite qu’il fut écrivain à succès mais qu’il n’arrive plus à aligner trois mots sur une page blanche. On voit aussi que c’est Elle qui fait tout dans la gigantesque baraque (la menuiserie, la plomberie, la peinture, la bouffe, le ménage, la lessive, …), préservant son mec des basses besognes matérielles afin qu’il se consacre entièrement à sa création littéraire en panne. Une femme comme on aimerait tous en avoir une (ou plusieurs, ayons de l’ambition) à la maison. Bon, les meufs, on se calme avant d’envoyer les hashtags dénonciateurs et de lâcher les avocats, je blague … quoique l’idée me paraisse bien intéressante … Faut bien alléger l’atmosphère avec des vannes lourdingues, parce que « Mother ! » est un film où on va pas trop se bidonner…

Ed Harris & Michelle Pfeiffer

Parce que passées quelques scènes de la joie de vivre bucolique et amoureuse du couple, les choses ne vont pas tarder à se gâter. La nuit tombée, un type (Ed Harris) se pointe. On sait pas trop ce qu’il vient foutre là, il prétend qu’il est chirurgien, mais Lui l’accueille fort bien et lui propose de passer la nuit chez eux, malgré la gêne qu’Elle affiche. D’autant que le mec semble pas aller très fort, il fume, semble prêt à cracher ses poumons, bouffe des médocs, et la nuit semble près de claquer. Lui s’est levé pour l’aider et Elle aperçoit fugitivement une plaie béante dans son dos. Elle aussi est en proie à des malaises, des angoisses, et ressent parfois une sorte de présence dans le manoir, qu’elle calme en prenant une poudre soluble orange. Déjà, là, arrêt sur image. Pourquoi nous montrer ça, alors qu’on ne saura jamais d’où vient cette blessure (stigmate ?) du type ni quelle est cette poudre orange et pourquoi à moment donné elle s’en débarrasse dans la cuvette des WC …

Bon, c’est le genre de questions qu’on a pas vraiment le temps de se poser, parce très vite tout part en vrille. Au petit matin, la femme du toubib (Michelle Pfeiffer) débarque. Plutôt flippante et très intrusive. Lui semble ravi de la venue de ces visiteurs, Elle beaucoup moins. L’avenir lui donnera pas tort, quand arrivent les deux fils du couple, qui font comme s’ils étaient chez eux, se disputent pour des histoires d’héritage, puis se foutent salement sur la gueule, jusqu’à ce qu’un des deux tue l’autre en lui fracassant le crâne avec un pommeau de porte. Autre arrêt sur image. Pour certains, Harris et Pfeiffer, c’est Adam et Eve, et la rixe des deux enfants, c’est Caïn qui tue Abel.

Arrêt sur image (ter). Dans au moins trois de ses films (« The Fountain », « Noé » et donc « Mother ! ») Aronofsky met le mystique, l’ésotérique, au cœur du scénario. En gros, y’a du « message » derrière les images. A condition d’être très ouvert d’esprit pour suivre les circonlocutions, les ellipses, les allusions cryptiques du Maître. Bon, en ce qui me concerne, j’aime pas regarder un film avec une palette de Doliprane à portée, et me forcer à me flinguer mes derniers neurones valides pour comprendre quel est le message, la signification profonde … Entre les Tuche et Aronofsky y’a certes un monde, mais à quoi bon en rajouter dans le cryptique ?

Javier Bardem, Jennifer Lawrence et quelques invités

Parce que la suite du film est un maelstrom irréversible. Ça commence avec la veillée funèbre du fiston à Harris et Pfeiffer, plein de gens arrivent, il commence à y avoir un sacré boxon dans la baraque et entre Elle et Lui. Une brève réconciliation fait qu’Elle se trouve en cloque et Lui, galvanisé par cette paternité inattendue, traverse une frénésie créatrice qui lui fait écrire un chef-d’œuvre, succès immédiat le jour de sa sortie. Qui coïncide avec le départ prévu pour la maternité. L’éditrice, les journalistes, des lecteurs, toute une foule genre secte adoratrice venue interviewer et voir le génie littéraire envahissent la maison. Dès lors, on se pose une question : est-ce qu’il va encore y avoir une surenchère dans le glauque, le sordide, la violence ? La réponse est claire, les scènes cauchemardesques s’enchaînent graduellement, saccage, bagarres, émeutes, exécutions sommaires, explosions de têtes, démembrements, cannibalisme, apothéose en feu d’artifice terminal, et arrachage de cœur sur moribond. Et le final recycle les trois premières scènes qui prennent dès lors tout leur sens.

Je vais vous dire, ce film m’a gonflé, avec toute cette escalade apocalyptique, cette hyperviolence gratuite au service d’un scénario somme toute bien rachitique. Au crédit de « Mother ! », une superbe mise en images. Tout le film est en huis-clos dans cette grande bâtisse où beaucoup de pièces communiquent, et Aronofsky tire tout le parti des plans à travers les embrasures de porte et suit au plus près les acteurs dans ce train fantôme hystérique de violence inarrêtable. Jennifer Lawrence s’en sort bien voire plus. Et Bardem est flippant à souhait, un mix nihiliste entre ses rôles de tueur glacial dans « No country for old men » et de méchant dans James Bond (« Skyfall »).

« Mother ! » mérite d’être vu, bien que fortement desservi par son aspect scénaristique primaire (« ils osent tout, c’est à ça qu’on les reconnait »). On est quand même assez éloigné d’une œuvre majeure …


Du même sur ce blog :

The Fountain





STEVEN SPIELBERG - LINCOLN (2012)

 

Bigger than life ...

Spielberg le dit lui-même, il avait quatre ou cinq ans quand on l’a amené visiter le mémorial de Lincoln, et la statue massive du 16ème Président des Etats-Unis qui en orne l’entrée l’avait très fortement impressionné. Un film sur Lincoln, il a toujours voulu le faire. Plus de soixante ans après sa visite scolaire, ce sera chose faite …

Day-Lewis & Spielberg

Sauf que … on ne s’attaque pas impunément caméra au poing à une grande figure historique (en l’occurrence la plus grande des USA), on risque gros (n’est-ce pas Ridley ?) … Et puis, bon, je connais le topo. Chaque fois qu’un artiste dans la littérature, la musique, le cinéma, parle de sa dernière œuvre, c’est toujours pour dire que c’est le projet qu’il avait en tête depuis longtemps, qu’il en est très fier, et que c’est son meilleur … Alors je sais pas si « Lincoln » traînait depuis des décennies parmi les envies de film de Spielberg, ni s’il en est vraiment fier … Est-ce que c’est son meilleur ? Pas grand-monde le pense, faut dire qu’il en a fait tellement de meilleurs les uns que les autres, que le choix est difficile. Je vais pas faire un numéro vain et prétentieux pour démontrer que le Steven il a jamais fait mieux, par contre c’est un film qui conservera une place singulière dans sa filmo. Parce qu’il est à part. Spielberg, c’est un peu comme Bowie en musique, il a touché à plein de genres, et dans plein de genres, il a laissé des œuvres marquantes et à succès.

« Lincoln » donc. Dont la vie et l’œuvre politique ont modifié à jamais les Etats-Unis et qui continue, au moment où le film est mis en chantier, près de cent cinquante ans après sa mort, à être une source inépuisable de publications, historiques pour la plupart, tout ce qu’il y a de plus sérieuses. Lincoln a beaucoup écrit, ses proches aussi, et il y a matière à détailler et affiner ce que l’on sait de lui. Spielberg va éviter l’exercice casse-gueule de la fresque biographique. Après la lecture d’un bouquin, « Team of rivals » de l’historienne Doris Kearns Goodwin, Spielberg décide que son film sera centré sur les derniers mois de la vie de Lincoln, soit la fin de 1864 qui commence à voir le déclin militaire des confédérés (en un seul mot), le tournant du 31 Janvier 1865 (vote du XIIIème amendement), et sa mort en Avril 1865. Le seul écart à cette chronologie sera la dernière scène, un flashback sur le discours d’investiture de Lincoln à l’occasion de son second mandat en Mars 1865.

M et Mme Lincoln

Spielberg a un bouquin sérieux comme point de départ. Anecdote. Spielberg, en galant homme, a souvent convié la Goodwin sur le plateau (elle avait un vague titre de consultante). Il faut voir cette intellectuelle, la soixantaine bien tassée, s’extasier comme une enfant devant les décors, les costumes, les dialogues, recréant à la perfection un pan d’Histoire de son pays. L’adaptation du bouquin en scénario sera l’œuvre de Tony Kushner, partenaire de Spielberg sur « Munich », qu’on retrouvera également sur « West Side Story » et « The Fabelmans ».

Ironie (volontaire) du sort, « Lincoln » sera en tourné en Virginie (l’Etat confédéré où ont eu les lieu les combats les plus violents de la Guerre de Sécession), et la Maison Blanche sera recrée à Richmond (la capitale de la Confédération), non par provocation, mais car le Palais du Président dissident sudiste avait été construit comme une quasi réplique de la Maison Blanche, y’avait juste les colonnes d’entrée à rajouter.

« Lincoln » commence comme « Il faut sauver le soldat Ryan ». Par une scène de guerre, une bataille dans un marais entre des Sudistes et un détachement de l’Union (les Nordistes) composé uniquement de Noirs. Là, dans la gadoue, ça finit au corps-à-corps et on s’achève à l’arme blanche. Le parallèle entre les séquences introductives des deux films n’est sûrement pas dû au hasard, mais la baston apocalyptique de « … Ryan » devient ici beaucoup plus soft (pas de sang qui gicle sur l’objectif, pas de sang tout court d’ailleurs). Non pas que Spielberg ne soit pas capable de récréer une boucherie militaire, mais dans « Lincoln » ce n’est pas le propos. Il y a la guerre, c’est tout sauf glamour, il faut situer, mais « Lincoln » n’est pas un film-spectacle ou spectaculaire.

« Lincoln » est un film de dialogues et d’acteurs.


Et là, il est temps de parler de Daniel Day-Lewis qui joue Lincoln. Rectification, Daniel Day-Lewis ne joue pas Lincoln, il est Lincoln. Mais vraiment. Comme à son habitude, il s’est extrêmement documenté, fouinant dans les bibliothèques universitaires, lisant quantité de discours de Lincoln, scrutant ses photos, … pour au final opérer sa mue en Président des USA des années 1860 (on peut dire des 60’s, ça marche pour tous les siècles ?). Les anecdotes, certaines ni confirmées ni infirmées, sont légion concernant Day-Lewis sur le tournage. Il aurait banni à titre perso tout moyen de communication qui ne soit pas d’époque (no phone, no internet, …), communiquait volontiers par écrit sur le papier à en-tête de la Maison Blanche utilisé dans le film, exigeait que tout le monde sur le plateau (Spielberg compris) l’appelle uniquement « Président » ou « Monsieur le Président », … ça peut évidemment paraître too much, voire stupide, mais c’est en opérant à peu près de la sorte sur chaque film, qu’on devient (à mon avis) le meilleur acteur de sa génération et aussi de toutes celles d’avant … Daniel Day-Lewis porte le film à bout de bras. Parce que « Lincoln » n’est pas « facile ». Tourné en lumière « d’époque », c’est-à-dire avec des intérieurs sombres ou dans la pénombre, des costumes qui ont peu à voir avec ceux de la tournée d’adieux (qui a dit enfin ?) de Kiss, et des acteurs-personnages qui s’ils furent les héros de leur temps, ne se conduisent pas exactement comme les Avengers …

« Lincoln » est fascinant parce qu’il nous montre que rien n’arrive par hasard. Lincoln (l’homme) n’est pas un chanceux qui a eu les bonnes idées au bon endroit au bon moment. Lincoln a mûri ses projets, ses visions et s’est donné les moyens de les mener à terme. Il n’a pas subi ou profité des circonstances, il a écrit de façon méthodique l’Histoire. « Lincoln » est un film politique, qui montre et dissèque les arcanes du pouvoir, les visions et les convictions des uns et des autres. Et au milieu, en précurseur des Churchill ou Mitterrand à venir, celui qui d’en haut tire les ficelles. Passionnant de voir le trio d’hommes de l’ombre qui vont « chercher » les votes par le chantage, l’intimidation, la corruption … Passionnant de voir Lincoln lui-même mettre les mains dans le cambouis (sa visite nocturne à un sénateur), chercher à convaincre des proches parfois réticents par la démonstration méthodique ou par la force (« je suis le Président des Etats-Unis, j’ai des pouvoirs immenses et je vais les utiliser »).

Malgré sa complexité, ses multitudes d’enjeux et de personnages secondaires, le récit reste fluide. Ben oui, c’est Spielberg, qui évite l’écueil de mettre en images une thèse d’histoire, qui fait un film, qui alterne des scènes fortes (celle, somptueuse, de Lincoln à cheval traversant lentement un champ de bataille jonché de cadavres dans un brouillard bleuté, est une des plus belles qu’il ait jamais tournées), avec des passages plus légers (quasiment toutes celles avec ses trois truculents hommes à tout faire). Spielberg qui choisit également de mettre en avant le cercle familial de Lincoln, les relations parfois compliquées avec sa femme (jouée par Sally Field), son fils (Joseph Gordon-Lewitt), ses soutiens politiques (Thaddeus Stevens, là aussi gros travail d’acteur de Tommy Lee Jones), ses moments de décompression (il raconte des histoires drôles quand les évènements ne le sont pas, comme Louis XVI il bricole des horloges). Lincoln n’a pas été qu’un visionnaire politique, c’est par la force des choses un chef de guerre, appliquant les théories de Clausewitz (« la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens »). Et par-dessus tout, Lincoln ne quitte jamais son but : rajouter à la Constitution un XIIIème amendement, celui qui abolit l’esclavage. Avec l’aide de son chef militaire, Ulysses Grant (qui deviendra Président quelques années plus tard), il profite de son avantage sur le terrain pour retarder au maximum les négociations de paix avec un Sud exsangue, et faire voter son amendement sachant que celui-ci serait forcément une monnaie d’échange si une fin de guerre était discutée. En quelque semaines, Lincoln réussit un échec et mat sur les plans militaire et institutionnel … fin de la leçon d’histoire …


Mais tout ça pour dire qu’il faut du talent derrière et devant la caméra pour pas endormir le spectateur. Spielberg n’utilise aucune des grosses ficelles qui lui tendaient les bras. Juste une séquence émotion lors du vote au Sénat. Plus fort, et véritable coup de génie, l’assassinat de Lincoln n’est pas montré (juste une annonce et le regard hagard de son plus jeune fils), on voit juste son cadavre sur un lit, éclairé et avec une disposition des personnages qui rappelle les tableaux ou les sculptures de Pietà de la Renaissance (ou la pochette du « Closer » de Joy Division).

Perso, la scène qui m’a le plus marqué, elle est pas dans le film, mais dans les bonus du Blu-ray. Après la première scène de bataille dans la gadoue nécessitant quelques dizaines de figurants, on voit Spielberg qui serre la main et dit un petit mot à tous ces obscurs qui passent devant lui façon procession et sans qui les films ne pourraient pas se faire.

Une anecdote racontée par Spielberg. Une fois la dernière scène tournée, il a tenu à aller voir et féliciter son acteur principal pour sa performance hors-norme et son immersion totale pendant des semaines dans son personnage. A sa grande stupéfaction il n’a pas vu Lincoln, mais Daniel Day-Lewis qui avait retrouvé son accent irlandais et ses manières de gentleman britannique, qui était redevenu « normal » en l’espace de quelques minutes. Cette rencontre et cette métamorphose en quelques minutes l’a encore plus soufflé que sa performance dans le film …

Conclusion : quand le plus grand cinéaste de son temps rencontre le plus grand acteur de son temps, ça peut pas être mauvais …

Conclusion-bis : les réacs et rétrogrades, ceux qui voyaient l’avenir en regardant dans le rétroviseur étaient Sudistes et Démocrates. Lincoln était Républicain. Quand on voit que les Républicains d’aujourd’hui mettent en avant un clown pathétique à perruque orange, on se dit que les choses ont bien changé au pays de l’Oncle Sam …


Du même sur ce blog :


JEAN-PIERRE & LUC DARDENNE - LE GAMIN AU VELO (2011)

 

En roue libre ?

Les Dardenne, on le sait, en plus d’être belges, ont une résidence secondaire à Cannes, du côté du Palais des Festivals. On ne compte plus leurs films sélectionnés, ni leurs récompenses sur la Croisette, deux Palmes d’Or (pour « Rosetta » et « L’enfant »), et une palanquée de récompenses, dont un Grand Prix du festival pour « Le gamin au vélo ».

Dardenne, Doret, de France & Dardenne Cannes 2011

Ce minot et sa bécane, on s’en doute, n’est pas une comédie ou un thriller haletant. Les Dardenne font du Dardenne, comme si t’avais refilé une caméra à Mimile Zola, ou comme une version wallonne de Ken Loach. Du cinéma social pour faire simple. Avec des constantes, des petits budgets, des tournages en extérieurs, un personnage principal de toutes les scènes, une histoire qu’on prend en route, une fin « ouverte », …

« Le gamin au vélo » présente deux particularités. Le personnage principal, Cyril, est un gosse d’une douzaine d’années joué par un débutant (Thomas Doret, qui deviendra un acteur récurent des frangins). L’autre personnage principal, Samantha, est joué par la « star » féminine du Plat Pays, Cécile de France. Pour la première fois de leur déjà longue litanie de films, les Dardenne Bros font appel à quelqu’un de connu et de reconnu, « bankable ». Pour le reste, on change pas trop le casting gagnant des films précédents (Fabrizio Rongione, Jérémie Rénier, Olivier Gourmet), même si ces trois-là sont assez incompréhensiblement sous-employés (une apparition fugace de Gourmet en patron de bar, trois scènes pour Rénier et Rongione).

La bonne rencontre ...

Bon, je suis plutôt preneur du cinéma des frangins. Mais « Le gamin … », il m’a toujours laissé une impression mitigée, bien que beaucoup le considèrent comme la masterpiece des Dardenne. Ce gamin, on a envie de le gaver de torgnoles tout du long du film, parce que c’est une sacrée tête à claques. Et par réaction, on comprend pas pourquoi la Samantha s’en entiche, alors qu’il lui balance des beignes, fout sa vie de couple en l’air, la plante avec des ciseaux, lui coûte cher parce qu’il faut payer pour les conneries qu’il fait …

Dès le départ, on voit que le Cyril, c’est pas un gosse facile. Il est dans un centre spécialisé, limite carcéral pour cas « difficiles ». Son idée fixe, c’est d’en partir pour retrouver son père et surtout le vélo (de cross ou tout-terrain, j’y connais rien en bécanes et entend bien continuer ainsi) que ce dernier lui a offert. Comme son père répond jamais au téléphone, les tentatives « d’évasion » se multiplient. On voit que le gamin est pas du genre commode, taciturne et replié sur lui, mais capable de monter très vite et très haut dans les tours … jusqu’au jour où il réussit à se faire la belle de sa taule éducative, s’en va dans une cité pas folichonne de Seraing, sinistre patelin déjà mis à l’honneur (?) dans « Rosetta », à l’appart de son paternel, mais le vieux est plus là, et le vélo non plus. Les éducateurs qui le traquent sont sur ses traces pour le ramener au centre éducatif, Cyril rentre dans un cabinet médical et s’agrippe à une nana dans la salle d’attente pour pas suivre les éducs. Peine perdue, ils l’embarquent, sauf que cette séquence va s’avérer déterminante.

La mauvaise rencontre ...

La femme à laquelle il s’est accroché, c’est of course Samantha – Cécile de France, coiffeuse à son compte de son état dans ce quartier plus ou moins difficile. Elle va lui racheter son vélo, devenir sa famille d’accueil le weekend, l’aider à retrouver son paternel, et le sortir de toutes les situations glauques où il s’enferme. Sans rien recevoir en retour, hormis insultes, beignes, coup de ciseaux façon couteau, et emmerdes à tous les étages car le Cyril il dérape. Souvent. Et finira même, sous l’influence néfaste du dealer du coin, par braquer à coups de batte de baseball un libraire et son gosse …

Moi, c’est là que ça coince … Le gamin caractériel et pas reconnaissant, je veux bien … mais la Samantha qui envers et contre tout (et tous) s’obstine à aider et pardonner à ce sale morveux, désolé, je comprends pas … J’ai bien saisi que les Dardenne ne voulaient rien dire sur elle, mais le personnage n’est pas crédible (une femme en manque d’enfant, une mère refoulée, le souvenir d’un parent, d’un ami, d’une connaissance, que sais-je …). Plus le gamin lui pourrit la vie (son mec qu’elle voyait occasionnellement, elle finit par le larguer, parce qu’il en a plein les bottes du gamin), plus la situation semble sans issue (le paternel, joué par Jérémie Renier, qu’elle finit par retrouver est cuistot d’un petit restau, ne veut pas assumer sa paternité pour plein de raisons qu’il croit bonnes, et ne veut plus revoir son fils), plus la Samantha tente de multiplier les signes d’affection au chenapan qui n’en a rien à secouer … Et quand le Cyril semble sur la voie de la rédemption et du « droit chemin », ce sont les conneries qu’il a faites auparavant qui le rattrapent …

A la recherche du père...

Pour moi, avec « Le gamin au vélo », les Dardenne ont poussé trop loin tous les curseurs qui définissent leurs films. On est en terrain connu. Il y a un style Dardenne Bros … Ils nous montrent le parcours d’un « déclassé », on est dans le milieu « populaire », il y a cette fascination pour le bitume (on marche beaucoup sur les trottoirs, on traverse beaucoup les routes ou les rues), il y a cette mise en scène caractéristique (les gros plans, les petits espaces, ces scènes très répétées en tout petit comité parce qu’il faut pas gâcher de la pellicule et mobiliser toute l’équipe technique, on ne place la caméra que quand on est sûr du coup, cinéma à « petit budget » oblige …). Sauf que l’on sent trop que ce gamin d’une douzaine d’années, il joue un truc écrit pour lui par deux types qui ont cinq fois son âge … je suis peut-être passé à côté, mais j’ai l’impression que l’empathie va aller beaucoup plus sur Samantha que sur Cyril, ce qui me semble à l’opposé du but recherché …

Bon, le film est pas ignoble, parce que les Dardenne, ils montrent des choses, et posent en filigrane les bonnes questions, beaucoup mieux qu’une litanie de discours prétendus sociaux ou résolument populistes, ils nous mettent face à la dark side du monde merveilleux dans lequel on est censé vivre.

Et puis, un film qui pastiche à une paire de reprises « Le voleur de bicyclette » (parce que dans ces quartiers-là, si tu surveilles pas ta bécane comme le lait sur le feu, tu te la fais piquer et t’es obligé de courser celui qui te la chourave) ne peut pas être foncièrement mauvais. Même si les frangins ont à mon sens fait mieux …


Des mêmes sur ce blog :

Rosetta


PETER WEIR - LES CHEMINS DE LA LIBERTE (2010)

 



Les Marcheurs Blancs ?

« Les chemins de la liberté » (« The way back » en V.O.) est adapté d’un bouquin (« A marche forcée ») de Slavomir Rawicz, « pensionnaire » des goulags sibériens. Qui ne s’est pas évadé, mais a été amnistié. Et qui raconte l’histoire de gens qui se sont évadés, parcourant des milliers de kilomètres pour rejoindre la Chine ou l’Inde dans une nature hostile, forcément hostile … Récits vraisemblables, véridiques, mais pas forcément vrais, même si le réalisateur Peter Weir et l’acteur principal Jim Sturgess affirment avoir rencontré des survivants de ces ultra trails … Les noms de ces gars (pas très nombreux évidemment, trois il me semble) apparaissent au début du film. Le film de Weir est une totale fiction, et ne retrace aucun périple étant censé avoir existé.

Peter Weir

Mais avant de s’évader d’un goulag au milieu de la Sibérie, faut d’abord y être déporté. Le film débute en 1940, au moment où Staline et Hitler sont copains comme cochons qu’ils sont et se partagent la Pologne. Tous ceux qui ne plaisent pas à l’Armée Rouge et au pouvoir politique de Moscou finiront au goulag. La première scène (et pour moi la meilleure du film) montre un soldat polonais (Janusz / Jim Sturgess) interrogé par un militaire sur des faits qui lui sont reprochés. Il nie, jusqu’à ce qu’il soit confronté avec sa femme qui l’accuse. On voit bien qu’il y a eu pression et chantage sur elle. Et Janusz se retrouve donc dans un « camp de travail », il ne sait même pas où, au milieu des neiges sibériennes … Les « anciens » lui expliquent que tu coupes du bois dans la forêt, et que si tu déconnes, tu finis à la mine attenante. Avec dans tous les cas, une espérance de vie d’à peu près un an. Et comme le rappelle gentiment le surveillant général, la prison c’est pas le camp, c’est la Sibérie et ses millions de kilomètres carrés enneigés …

La réadaptation sociale par le travail (comme ils diront plus tard en Chine), ça ne concerne pas que les « suspects » des pays conquis. Il y a aussi ceux qui ne sont pas dans la ligne du parti (dessinateur, acteur, rom, …), un Américain ayant fui la Grande Dépression (Ed Harris) croyant trouver en Russie communiste un nouvel Eldorado, et puis les prisonniers de droit commun, tous ces plus ou moins grands criminels que le régime stalinien envoyait dans les camps … Dans le baraquement où échoue Janusz, le maître des lieux, c’est Vilka, parce que c’est pas un tendre, et qu’il a un putain de couteau qui le fait respecter. Vilka, c’est un Colin Farrell, hirsute et forcément violent, avec Lénine et Staline (entre autres tatouages) sur le poitrail, loin ici de ses rôles de beau gosse … Dans le contexte, le but du jeu est simple : survivre en attendant la mort. Et être prêt à tout pour survivre (« la bonté ça peut te tuer ici » glisse l’Américain à Janusz alors que le Polonais vient de filer la moitié de son ignoble rata à un pauvre vieux qui crevait de faim dans la neige). Et puis il faut rêver d’évasion parce que ça ne coûte rien de rêver. Par contre si tu la tentes, c’est la mort assurée (les gardes, les paysans Russes aux alentours qui touchent une prime s’ils ramènent la tête d’un évadé, les loups, l’étendue et le climat sibérien).

Lénine, Staline & Colin Farrell

Pourtant, une petite bande prépare the great escape. Et une nuit, ils passent à l’action. Ils sont sept, ceux qui avaient prévu le coup, ceux qui se retrouvent là par hasard, ceux qui profitent de l’occasion, comme Vilka et son couteau …

Dès lors s’organise un survival direction la Mongolie. Evidemment, les faibles ne vont pas très loin (l’aveugle se perd en cherchant du bois, et meurt congelé à quelque pas du campement de fortune organisé pour passer le nuit), tout le monde s’épuise un peu mentalement et surtout physiquement, les conditions sont extrêmes, on ne survit qu’en rongeant l’écorce des arbres, en mangeant des vers, des serpents, en disputant des charognes aux loups. Les festins ont lieu quand on attrape un poisson avec une ligne de fortune, un daim (?) embourbé dans un marais, ou de la volaille que Vilka est allé piquer dans un village (en tuant un chien qui aboyait, ou un paysan, on sait pas trop …). Assez vite se joint à cette mâle troupe un élément féminin, une jeune fermière polonaise (Saoirse Ronan, à peine 16 ans et pleine de talent, la suite l’a prouvé) qui fuit elle aussi un site concentrationnaire.

Après avoir longé le lac Baïkal, la petite troupe se retrouve à la frontière mongole. Vilka fait demi-tour et revient en Russie (c’est son pays, il ne veut pas le quitter, et veut contribuer à sa criminelle façon au succès du communisme), les autres vont vite déchanter. La Mongolie est devenue communiste, et les monastères bouddhistes où ils comptaient se réfugier ont été détruits, pillés et saccagés. Décision est prise par les six rescapés de traverser la Mongolie, la Chine, franchir l’Himalaya pour passer en Inde … Je vais pas tout spoiler, tous n’y arriveront pas (le désert de Gobi se révèlera plus dangereux et mortel que la Sibérie enneigée) …


Le scénario a tout de l’épopée grandiose, de la grande aventure humaine et larmoyante. Il peut en sortir un chef-d’œuvre comme un navet. C’est là qu’intervient Peter Weir. L’Australien a du bagage. Une carrière commencée avec un thriller Belle Epoque au milieu d’un pensionnat féminin (« Pique-nique à Hanging Rock »), pour finir avec de (très) gros succès au box-office : « Witness », « Le cercle des poètes disparus », « Green card », « The Truman show », « Master and commander, de l’autre côté du monde ». Pour la façon de filmer, Weir à un modèle, c’est John Ford. Ça tombe bien, montrer les immenses étendues enneigées ou désertiques traversées par les personnages qui semblent minuscules dans leur environnement, et en respectant les proportions de Ford (2/3 de ciel, 1/3 de terre), tout cela sied à ravir au format en cinémascope choisi. Le David Lean des immenses panoramiques n’est pas loin non plus. Ici, les paysages de la Bulgarie, du Maroc et de l’Inde (oui, pas possible pour Weir et son équipe de filmer en URSS ou en Chine, la Muraille de Chine qu’il y a dans une scène est numérique) sont somptueux.

Bon point également pour les différentes parties du film. La vie au goulag (un vrai faux goulag construit par l’équipe du film, mais une fausse forêt de studio pour certaines scènes, surtout pour pouvoir gérer les effets spéciaux désirés, comme la neige ou le blizzard) occupe la juste part du film, parce qu’il faut montrer l’enfer qu’y représente la vie, que ce soit dans la vie « normale » où lorsque l’on est « puni » à la mine, parce qu’il faut montrer la promiscuité et la tension générée par cette multitude disparate. On comprend pourquoi par la suite, tous ceux qui se retrouveront à crapahuter dans la nature, ont des parts d’ombre ou de mystère. Dans l’enfermement du goulag, il faut en dire le moins possible, gommer son passé … Même la jeune Polonaise (ou qui se présente comme telle) qui les rejoint dissimule soigneusement son passé. Il leur faudra du temps pour qu’ils se livrent tous sur leur vraie vie passée et leurs rêves d’avenir …

En rando sur les bords du lac Baïkal ...

La scène d’évasion est quand même un peu sabotée, avant que le groupe se retrouve dans la forêt sous les tirs des soldats russes et avec leurs clébards au cul. Cette scène d’évasion dure juste quelques secondes, à tel point qu’on se demande si le Blu-ray a pas sauté vers l’avant.

Les deux tiers du film constituent leur longue marche vers la liberté pour certains, vers la mort pour d’autres. C’est fort bien fait, entre volonté et résignation, courage et désespoir, tant la tâche est immense et difficile.

Et quoiqu’on pense de la véracité de ce périple, faut reconnaitre que « Les chemins de la liberté » est un film plaisant, grande aventure prenante au milieu d’espaces naturels gigantesques, avec son lot d’émotions, de joies et de larmes de la part des protagonistes …

C’est juste la dernière scène que je trouve totalement à côté de la plaque. Janusz, une fois gagné l’Inde, veut à tout prix retrouver sa femme si elle est encore en vie, parce qu’il est persuadé qu’elle ne l’a trahi que sous la contrainte. Il lui faudra attendre 1990 (après la chute du Mur et l’effondrement de l’URSS), soit cinquante ans après son arrestation, pour pouvoir retourner en Pologne. Et là, comme dans ses rêves qui l’ont aidé à tenir dans le goulag et dans sa longue marche, il va retrouver la même baraque, avec la clé sous la même pierre, et sa femme qui l’attend, assise à la table … Je suis désolé, ça peut faire écraser une larmette à la ménagère de moins de cinquante ans, mais moi je trouve ça juste très con, finir une histoire qu’on présente comme vraie, par un truc totalement irréel …

Bon film de dimanche soir tout de même …


Du même sur ce blog : 

Master And Commander De L'Autre Côté Du Monde