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SERGE GAINSBOURG - LIVE (1986)

 

Aux armes etc ...

Parce que ce « Live » il faut le défendre. Pas parce que c’est un bon disque en public, assez loin de là, mais parce que c’est le dernier témoignage discographique acceptable d’un artiste hors normes, auteur (paroles et musiques) de coups de génie comme personne avant lui et certainement plus personne après. Et qu’on vienne pas chouiner avec la Sainte Trinité des anars près de leurs sous (Brassens, Ferré, Brel), certes capables de fulgurances d’écriture mais dont les musiques étaient comment dire … vous m’avez compris.

Ecce Homo ...

Dans les années 80, Gainsbourg était devenu ce qu’il avait toujours rêvé d’être. Une star. Davantage par un comportement social erratique (quelques mois avant la sortie de ce « Live », il avait scandalisé le monde libre en déclarant à la télé en direct vouloir fucker l’encore nunuche (elle finira boulimique et complètement accro à la dope) Whitney Houston), dernier dérapage incontrôlé à date d’apparitions publiques douteuses. Ces provocations sous l’emprise des double pastis, c’est à peu près la seule façon qu’avait trouvé ce timide complexé d’entrer le monde futile du paraître. Lui qui avait commencé comme pianiste jazzy de bar, avant de se lancer dans l’écriture à double sens (France Gall a mis des années à comprendre de quoi parlait « Les sucettes »), dans l’anticonformisme (les scandaleuses chansons de la fin des années 60 avec Bardot à son bras), entretenait une fascination pour les stars anglo-saxonnes du rock.

Gainsbourg pouvait sortir des chansons sublimes (pour lui ou pour d’autres, en général des femmes), deux grands disques dans les seventies (l’ultra célébré « Melody Nelson » et surtout selon moi le bien meilleur « L’homme à tête de chou »), ce grand public dont il aurait aimé plus que tout avoir la reconnaissance ne remarquait que ses frasques et provocs avinées. L’auteur Gainsbourg tombait (sombrait ?) dans la facilité, le pochetron Gainsbarre faisait le buzz ... Le reggae, en filigrane dans « L’homme à la tête de chou », était devenu la base des piètres disques suivants (« Aux armes etc », « Mauvaises nouvelles des étoiles ») dans lesquels il marmonnait des textes loin de ses fulgurances d’écriture passées. En 1984, il venait de se découvrir une nouvelle tocade musicale, le disco-funk (la fréquentation forcenée des nightclubs parisiens). Et embauché dans la foulée des musiciens de studio américains pour l’enregistrement de son nouveau disque, sous la conduite de Billy Rush, guitariste et compositeur du sous-Springsteen Southside Johnny (lesquels Southside et Billy Rush n’avaient d’ailleurs rien de disco ni de funky). Le résultat de ces sessions sera « Love on the beat » (une enfilade de titres sans intérêt, dont deux seulement étaient à sauver, surtout « Sorry angel » et accessoirement « Lemon incest » avec fifille Charlotte).

Gainsbourg & Billy Rush

Allez savoir pourquoi, ce disque sera son premier vrai succès commercial. Avec logiquement une tournée organisée dans la foulée. Gainsbourg, qui goûte peu le fait de se produire en public, prend cette fois-ci la chose à cœur. A la surprise de ses connaissances il se met au vert, prend des cours de chant pour pouvoir offrir un vrai spectacle, plutôt que la vision d’un poivrot chantant faux et bredouillant dans sa barbe de trois jours des textes incompréhensibles. Soyons clair. Arrêter les 102, et pousser quelques vocalises n’a pas transformé Gainsbourg en Pavarotti. La diction est souvent saccadée, et le souffle manque quand il faut tenir la note. Mais reste quand même un répertoire mythique dans lequel il peut piocher.

Ce « Live » provient d’un mix de trois enregistrements consécutifs (comme « Made in Japan » de Procol Harum ou Deep Purple, je sais plus …) au Casino de Paris en Octobre 1985. Gainsbourg est entouré d’un groupe de musiciens américains, Billy Rush aux guitares, un certain John K. bassiste cherchant un peu trop la lumière, le méga-requin Stan Harrison qui a soufflé dans son sax derrière la Terre entière, le jeunot Gary Georgett aux synthés, les frangins Simms déjà repérés chez Madonna ou Bowie aux chœurs, et Tony « Thunder » Smith, enclumeur sans génie aux fûts. Parenthèse, c’est ce batteur venu du jazz qui est le plus problématique du lot, abusant de la grosse caisse quand on s’en passerait bien, et à la ramasse sur le reggae « Lola Rastaquouère ». C’est pas que tous ces ricains soient mauvais, c’est qu’ils sont totalement inadaptés au répertoire gainsbourgien, dont nombre de titres sont inspirés (voire plus) de pièces de la musique classique européenne. Les chansons ont souvent été réarrangées pour permettre à cet aréopage incongru de s’exprimer, et Billy Rush a supervisé la production du disque, en compagnie de Philippe Lerichomme. A voir ce qui sort des enceintes, on peut se douter que le producteur historique de Gainsbourg n’a pas eu le dernier mot au mixage.


« Live » se veut « dynamique », dans l’air du temps, avec prédominance pour un fonds sonore funky, ce qui convient autant à Gainsbourg et son répertoire que la lecture d’Aleister Crowley dans les écoles cathos tradi … Beaucoup de titres ont un rendu problématique surtout ceux qui à l’origine reposaient sur une instrumentation minimaliste (« Dépression au-dessus d’un jardin », « Marilou sous la neige », « L’eau à la bouche », dans une moindre mesure « La javanaise »), d’autres « bénéficient » d’arrangements de mauvais goût (« Lola Rastaquouère » trop funky, « Nazi rock » trop rockabilly). Les titres issus de l’album « Love on the beat » diarrhée funky aux textes d’une vulgarité crasse sont atroces en version live (« Love on the beat », dix minutes en intro, l’insignifiant « I’m a boy » et son solo de basse, le quasi hard rock « Harley David son of  a bitch »). Seul rescapé de ce mauvais vinyle, la belle « Sorry angel » tire son épingle du jeu.

Restent quelques immarcescibles classiques qui arrivent à surnager. « Initials BB » grâce (miracle !) à des arrangements revisités et réussis, une version accélérée de « Harley Davidson » où Gainsbourg est à la peine vocalement et qui de toutes façons ne pouvait pas remplacer le phrasé sexy, hautain et nonchalant de Bardot. La même remarque vaut pour l’intéressante version de « Bonnie and Clyde ». La reprise de l’antique scie « You rascal you » (« Vieille canaille ») est meilleure que la version studio et servira de base au duo à succès avec Eddy Mitchell.


Trois titres pourraient à eux seuls justifier l’achat du disque. « Ballade de Johnny-Jane » que Gainsbourg chante étonnamment bien, faisant oublier la délicatesse timide de Jane Birkin sur l’originale, et avec pour une fois un arrangement musical sobre et de bon goût. Et ensuite enchaînées (ici, mais pas sur les versions expended du disque qui reprennent le tracklisting du concert) « My lady Héroïne » (Gainsbourg parfait vocalement et un accompagnement classieux comme il dirait) et « Je suis venu te dire que je m’en vais » (la plus belle de son répertoire ?) que les gros coups de caisse claire de Smith ne parviennent pas à gâcher.

A l’écoute de ce disque, seuls les fans ultimes ont pleuré de joie. Tous les autres ont noté, alors qu’ils s’attendaient au pire vocalement, que ce sont les pros américains qui ont finalement saboté ce « Live » …

Qui sera le testament artistique de Gainsbourg. La suite (l’atroce « You’re under arrest ») sera l’œuvre de Gainsbarre …





THE FEELIES - CRAZY RHYTHMS (1980)

 

Batucada new wave ?

Ce « Crazy rhythms », quand les grands connaisseurs du binaire sortent des listes des meilleures rondelles des septante dernières années, il y est souvent. Pourtant, il s’en est vendu des nèfles, et ses successeurs, encore moins. Enfin, successeurs, on parle avec les Feelies d’un groupe qui en plus de quarante ans d’existence a sorti six disques avec des « absences » de parfois vingt ans. Et dont deux des quatre membres présents sur l’enregistrement ont jeté l’éponge après ce premier « Crazy rhythms ». Et j’ai beau fouiller les tréfonds de mes neurones valides, j’ai pas le souvenir de gens qui se réclament la filiation du groupe ou de ce disque (hormis Peter Buck de R.E.M., ce qui ne vaut rien, le gars est fan – et sincèrement - de millions de gens dont il connaît les disques, Buck est un érudit du genre de feu John Peel).


Donc « Crazy rhythms » est étrange, forcément étrange. C’est le bébé de deux newyorkais, Bill Million et Glenn Mercer, dont les deux influences principales seraient les Beatles et le Velvet Underground, deux groupes aux antipodes l’un de l’autre, que ce soit en termes de popularité ou de musique produite. Soyons clair, les Feelies ne font pas un invraisemblable mix des deux, c’est soit l’un soit l’autre dans leurs titres. Et le plus souvent autre chose … En fait, le groupe auquel ils me font penser est celui des azimutés de Devo, on en reparlera plus bas.

« Crazy rhythms » est sorti en 1980. Temporellement, il se rattache au post-punk et à la new wave, sauf que ces deux termes sont le plus souvent accolés à des groupes anglais. En fait, ce disque est une capsule sonore sans trop d’équivalents, surtout dans les deux genres ci-dessus évoqués.

Les Feelies n’ont rien de glamour ou de sexy. Quatre boys next door dont deux binoclards (comme Blur ou R.E.M.), fringués Prisu décontracté, le buste retouché Photoshop (ou un de ses ancêtres logiciels) sur fond bleu, dans un cadrage 1/3 – 2/3 que John Ford aurait apprécié s’il eût encore été de ce monde. A noter que cette pochette sera dupliquée-plagiée par les autres boys next door de Weezer sur un de leurs disques (sur leur premier, l’évidemment surnommé « blue album », le groupe de Rivers Cuomo ayant souvent l’habitude de ne pas donner de titre à leurs rondelles).

Un peu tartes (aux pommes) les Feelies ?

Vous allez me dire mais pourquoi diable ces quatre quelconques ont suscité l’intérêt. Parce qu’ils ont trouvé un gimmick sonore dont ils usent et abusent, ils rajoutent des percussions partout sur leur base classique, deux guitares, basse, batterie. C’est pas forcément original, l’oublié Michael Viner avec son Incredible Bongo Band avait fait à peu près la même chose au début de la décennie avec « Bongo rock », maltraitant au passage quelques standards (« Apache », « In-A-Gadda-Da-Vida », « Satisfaction », « Pipeline » …). Les Feelies forcent un peu moins sur le côté percu à tout-va, elles ne sont pas au premier plan, viennent juste entretenir un roulement continu au fond du mix. Autre particularité sonore des Feelies, parfois de longs blancs entre les titres, des intros qui peuvent atteindre les trois minutes, qui commencent par un tout juste perceptible murmure sonore, avant que les décibels n’arrivent crescendo.

Bon, tout ça c’est bien joli (quoi que …), mais au final ça ressemble à quoi ? Surtout à Devo, je vous l’ai déjà dit, faut suivre …Flagrant sur des titres comme sur « The boy with the perpétuel nervousness » qui ouvre l’album avec ses accords de guitare saccadés. Et encore plus sur « Everybody’s got something to hide (except me and my monkey) » reprise des comment s’appelaient-ils déjà ces quatre garçons dans le vent de Liverpool, traitée à peu près de la même façon (déstructurée si on veut être gentil, portnawak si on veut être lucide) que les Devo reprenant « Satisfaction » sur leur premier disque. Et tant qu’on évoque les Stones, a été très tôt rajouté aux rééditions de « Crazy rhythms », une cover de « Paint it black », avec mélodie (accélérée) assez fidèle à l’originale et sur laquelle les tapis de percus donnent une petite couleur « Sympathy for the devil ». On le voit, les nerds des Feelies connaissaient leurs classiques.

Autre source d’inspiration (voir plus haut) des newyorkais, le Velvet. Evident sur « Forces at work » et ses plus de sept minutes, qui fait penser au crissant « Sister ray », avec sa simpliste batterie métronomique et ses guitares grinçantes, comme l’était le violon alto de John Cale. Et peut-être encore plus marquant sur « Loveless love », un des musts de la rondelle, avec son intro floydienne, le phrasé grave à la Lou Reed, le tout sur la trademark sonore des Feelies, les percus superposées au rythme saccadé.


« Crazy rhythms » est porté par ce gimmick des percus démultipliées qui lui confère une certaine cohérence, unité sonore clairement identifiable. Et ce même si les titres peuvent partir dans des directions musicales différentes. « Fa Cé-la » ( ? ) paru en éclaireur en 45T , guitares stridentes, rythme tachycardique et phrasé punk, envoyé en deux minutes chrono, évoquerait plutôt les pastilles surréalistes des premiers B-52’s, alors que « Moscow nights » avec son intro tempête de blizzard est très new wave anglaise genre Cure de la même époque, et que « Original love » renvoie plutôt à le new wave hiératique de Joy Division (la voix forcée dans les graves), même si la mélodie est plus enlevée et enjouée que celles que gravait la bande à Ian Curtis.

Pour ceux qui aiment le rock basique, il faut se contenter de « Raised eyebrows », mené par son riff accrocheur de guitare. Et puis laisser de côté le titre éponyme, assez long pensum qui commence bien (du rythme, de la mélodie), avant qu’une pénible partie centrale (une sorte de solo de batterie soutenu par les percus) ne vienne tout gâcher.

« Crazy rhythms » n’est pas un bébé à jeter avec l’eau du bain. Quelques titres bien foutus le rendent même plutôt sympathique. De là à en faire un disque majeur et crucial, y’a quand même un monde …


WOLFGANG PETERSEN - LE BATEAU (1981)

 

Et vogue le navire ...

Comme le chantait Ringo Starr, collectionneur de bagues, grand amateur de cocktails alcoolisés et de top models, accessoirement batteur de … comment s’appelait-il déjà son groupe, ça me reviendra peut-être, donc comme il le chantait, nous vivons tous dans un sous-marin jaune …

En regardant « Le bateau », on vit tous pendant 200 minutes (ouais, trois heures vingt) dans un sous-marin vert-de-gris de la Kriegsmarime nazie, de fin 1941 à quelque part l’année suivante. « Le bateau » (« Das boot » en V.O.) est un film allemand de Wolfgang Petersen. Ce film sera son fait d’armes principal (il sera aussi responsable et souvent coupable par la suite de choses comme « L’histoire sans fin », « Dans la ligne de mire », « Troie », …). « Le bateau » a connu un succès considérable chez nos teutons voisins, a été nominé six fois aux Oscars (ce qui en d’autres termes veut dire qu’il n’en a gagné aucun). Et tous les gens impliqués de près ou de loin dans le projet, même des décennies plus tard, y vont de tous les superlatifs de leur vocabulaire pour encenser le film.

Wofgang Petersen

Et la citation péremptoire qui revient le plus souvent est que « Le bateau » est le plus grand film allemand de tous les temps. Ben voyons, comme dirait l’autre. Et « L’aurore », « L’ange Bleu », « Le dernier des hommes », « Le cabinet du Docteur Caligari », « M le maudit », « Metropolis » et quelques autres de la même antédiluvienne époque, vous les oubliez ? Et les deux détraqués des années 70, Herzog et Fassbinder, ils ont pas derrière eux une œuvre, une forme d’expression, qui certes ne les a pas conduits au haut du box office, mais qui les place quand même très nettement au-dessus de Petersen et de son rafiot ?

Bon, je suis méchant là, parce que « Le bateau » est un vrai bon et grand film. Plus gros budget jamais réuni pour une production locale (l’équivalent de près de vingt cinq millions de dollars), tourné en Allemagne (aux studios Bavaria, dans un lac de Bavière et au large des îles d’Heligoland pour les scènes en extérieur), avec une équipe technique allemande et un casting allemand (à l’exception de Rita Cadillac – cocorico – pour une scène au début), et dans la langue de Beckenbauer.

Jürgen Prochnow

Il existe à peu près autant de versions de ce film que de versions de « Apocalypse now » (version pour l’Allemagne, pour le reste du monde, director’s cut, etc …). Avec en plus une version de six heures (!) pour la télévision (allemande of course) diffusée une première fois en 1985. Le tournage a duré un an, souvent dans des conditions dantesques. Quatre maquettes de sous-marin ont été utilisées (une d’un mètre, une de trois mètres, une de onze mètres, une grandeur nature), plus des parties du sous-marin à l’identique (la salle des machines, le « mess », les « cabines-dortoirs », …) pour les besoins de certaines scènes. Et tout fait main (pas de numérique et de rideau vert au début des années 80).

Le casting (Allemagne oblige) est constitué d’inconnus du point de vue international. Le moins inconnu est le rôle principal, celui du capitaine du sous-marin, échu à Jürgen Prochnow. Quant aux autres, d’après Petersen, ils vont devenir d’immenses stars (en Allemagne). Et Petersen insiste beaucoup sur Herbert Grönemeyer, second rôle majeur dans le film (celui du correspondant de guerre), qui a vite abandonné le cinéma pour la musique, et est devenu, toujours selon Petersen, le Springsteen allemand. Ach, la légendaire délicatesse allemande. Faudra leur expliquer, à ces gens-là, que plus américain que Springsteen tu peux pas, et que toute transposition ou comparaison avec un non-américain est forcément nulle et non avenue. Bon, passons ...

Avant l'embarquement

Au film, puisque c’est le but de cette notule. Il raconte, de façon à peu près exacte, hormis la scène finale, les faits d’armes du U-96, U pour Unterseeboot et 96 pour le numéro de série. Un carton au début du film nous situe le contexte, celui de la guerre totale entre les forces de l’Axe (le Reich et ses alliés) et à peu près tout le reste de la planète. En 1941, les Gaulois irréductibles qui résistent encore et toujours à l’envahisseur sont les Anglais. Copieusement bombardés nuit et jour, mais ravitaillés par une noria de bateaux américains (les USA sont officiellement neutres, plus pour longtemps). Pour détruire ces convois protégés par des bateaux de guerre, le Reich décide la construction d’une multitude de sous-marins chargés de les attaquer. Quarante mille sous-mariniers allemands participeront à cette guerre invisible, trente mille ne reviendront jamais au port.

Les premières scènes nous montrent le capitaine accompagné du correspondant de guerre qui lui a été attribué se rendre dans un bar-club-bordel de La Rochelle pour une dernière nuit de fiesta avant un départ le lendemain matin. On constate que les Allemands sont de sacrés soiffards, bourrés jusqu’au coma éthylique, et que la plupart sont très jeunes. Ces premières scènes, « à l’air libre » sont visuellement réussies, avec à moment donné un super plan-séquence lors d’une chanson de l’entraîneuse en chef de l’établissement (Rita Cadillac).

Les trois heures suivantes (hormis une scène lors d’une escale de ravitaillement à Vigo) vont se passer à l’intérieur du sous-marin. Claustrophobes s’abstenir, les acteurs évoluent dans un milieu exigu, où la promiscuité est la norme (fameuse scène de recherche de morpions par l’infirmier de bord). Rigueur militaire oblige, malgré les jours, les semaines et les mois passés en vase clos, on s’en réfère à l’incontestable hiérarchie. Le capitaine et le chef machiniste sont à peu près les seuls à avoir une expérience maritime, et on leur obéit sans moufter, malgré des décisions parfois pour le moins hasardeuses et osées.

Les mêmes, quelques mois plus tard

Le but de la mission est de trouver et détruire le maximum de bateaux qui viennent en convoi ravitailler les Anglais. Avec des communications réduites au très strict minimum avec la hiérarchie militaire (tout juste peut-on voir dans les quelques mètres carrés qui servent de mess pour les gradés un portrait d’un dignitaire nazi (Donitz, chef de la Marine de Guerre ?), symboliquement parcouru en permanence par une mouche à ver. On est dans le sous-marin très loin de l’idéologie du régime, on essaye de faire le taf et de survivre. Tout juste y a-t-il un officier nazi vrai de vrai, au début rasé de près avec son uniforme rutilant mais qui finit très vite hirsute, comme tout le reste de l’équipage. Le film a été tourné chronologiquement, tout le casting achève barbu (pour la toilette et l’hygiène, il n’y a qu’une chiotte de quelques décimètres carrés). Et ils ont ramassé de la flotte sur la frimousse en quantités industrielles. La technologie sous-marine de l’époque faisait que le sous-marin passait la majeure partie de son temps en surface, avec des types scrutant l’horizon sous les paquets de mer à la recherche d’un bateau à torpiller. Les acteurs sont unanimes à dire que « Le Bateau » n’était pas un film aux moyens hollywoodiens et que l’eau qu’ils recevaient sur le museau provenait de lances à incendie et était dans le meilleur des cas froide, voire glacée.

Comme l’Atlantique Nord est plutôt vaste, il se passe pas grand-chose pendant une heure, hormis la quête vaine d’une cible à torpiller. Seul objet flottant croisé, un autre sous-marin allemand (scène historiquement véridique). Et puis quand un convoi est visuellement détecté, y’a un gros souci qui s’appelle destroyer d’escorte. Les Américains étant technologiquement mieux dotés, ils ont de sonars qui permettent de détecter les sous-marins (qui ne peuvent guère dépasser les deux cents mètres de profondeur, sous peine d’être désintégrés par la pression) et sont dotés d’énormes grenades sous-marines, capables de couler les U Boot s’ils les touchent et à minima de les secouer très fortement si elles explosent à proximité. Les maquettes étaient montées sur vérins et les acteurs à l’intérieur ont eu droit à quelques séquences très agitées.


Dans cette épopée, quelques scènes sont marquantes. Un take no prisoners lorsque le sous-marin coule un pétrolier et que les marins qui se sont jetés à l’eau sont abandonnés (pas de place et de nourriture pour des prisonniers) et un échouage à deux cent cinquante mètres de fond suite à un bombardement par un avion alors que le sous-marin tentait de traverser le Détroit de Gibraltar en restant en surface. Craquements de la structure, manque d’oxygène, avaries à la pelle, et manœuvres désespérées du capitaine et du machiniste en chef pour pas crever au fond de l’eau …

« Le Bateau » n’est pas un film de guerre au sens strict du terme, les types sont là pour essayer de s’en sortir vivants, la guerre n’est là que comme un environnement avec lequel on doit composer, aucune allusion n’est d’ailleurs faite à ce qui se passe ailleurs dans le monde. « Le Bateau » tient plutôt du film d’aventures qui se déroulerait dans quelques mètres carrés, et les types qui filment, au plus près, forcément au plus près des acteurs, accomplissent des prouesses pour les suivre, surtout lors des montées d’adrénaline et des scènes de combat. Les relations entre les protagonistes ne sont pas esquivées, même si la psychologie de la plupart des acteurs n’est pas le but du film, on nous montre quand même leur relation avec le monde extérieur réduite à la portion congrue (les photos de la famille, les lettres écrites à la fiancée).

Même si dans sa version « courte », « Le Bateau » a parfois quelques longueurs, il se hisse sans problème sur le podium du sous-genre des films de sous-marins et côtoie les réussites dans ce domaine que sont « USS Alabama » ou « A la poursuite d’Octobre Rouge » …



DEAD KENNEDYS - FRESH FRUIT FOR ROTTING VEGETABLES (1980)

 

Plein la tête ...

Les Dead Kennedys ont déjà eu le mérite de relancer le rock sans fioritures dans le vieux fief des hippies, San Francisco. Et tant qu’à faire ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère. Déjà leur nom ne pouvait laisser indifférent, dans un pays ou le shooting des Présidents est quasi un sport national. Et puis ils comptent dans leurs rangs un type qui passe pas inaperçu. Eric Reed Boucher pour l’état-civil, Jello Biafra pour la scène.

Jello Biafra

Un activiste qui avant de faire de la musique (« Fresh fruit … » est leur premier disque) s’était signalé à l’attention des déclassés de tout poil en se présentant comme candidat au poste de Maire de San Francisco, avec un programme qui devait autant à Marx (Brothers) qu’au jusqu’auboutisme gauchiste. Entre rigolades, happenings, déclarations incendiaires, il avait réussi à rallier les suffrages de quelques milliers de personnes et fini en quatrième position sur une dizaine de candidats … Un attrait pour la vie politique (et la politique) qui ne l’a jamais vraiment quitté, il a même postulé aux primaires de l’élection présidentielle nationale au sein du parti écolo de Ralph Nader (c’est ce dernier qui en sortira vainqueur pour une candidature que l’on appelle pudiquement de témoignage en 2000).

Avec pareil background, Jello Biafra en musique allait pas donner un truc du genre des Doobie Brothers. Parce que c’est en gros la musique des jeunes et de la révolte, les Dead Kennedys feront dans le punk. Dans sa version la plus radicale, pas celle des pères fondateurs newyorkais genre Ramones and so on , pas non plus dans la version suivante anglaise (Pistols, Clash, etc ..), mais en s’inspirant du « retour » du punk dans son pays d’origine, en version encore plus radicale. Celle venue de Washington que l’on appellera hardcore, théorisée par Bad Religion ou Minor Threat et que le Hüsker Dü des débuts portera à son niveau d’incandescence …

« Fresh fruit … » dure trente deux minutes. Pour quatorze titres, dont six de moins de deux minutes. Ça va vite, voire très vite. Des brûlots de pur  hardcore (« Forward to death », « When ya get drafted », «  Drug me »), du hardcore qui lorgne vers le heavy metal (« Funland at the beach »), du hardcore qui peut se terminer en valse (!) (« Chemical warfare »), du hardcore avec de petits breaks pour reprendre son souffle (« Ill in the head »), du hardcore avec un pont plus « léger » (« I kill children »), un mix entre hardcore et punk (« Your émotions »), du punk tendance « Ah ça ira » (« Let’s lynch the Landlord »), du punk façon 33T d’AC/DC passé en 78 T (« Stealing people »). Tous ces titres étant dans la ligne du parti, attendus, voire espérés, par les premiers fans du groupe.

Dead Kennedys

Restent quatre morceaux, les plus longs (enfin, par rapport aux autres). « Kill the poor » ouvre le disque. Et prend le temps de s’installer avec son intro martiale, son tempo qui s’accélère progressivement pour finir sur un rythme punk frénétique. « Viva Las Vegas » clôture le disque. Ben oui, on parle bien du titre écrit par Doc Pomus et Mort Schuman pour Elvis Presley pour le navet filmé du même nom. Titre repris par une kyrielle de gens, des plus prévisibles (Springsteen) aux plus improbables (Amanda Lear). La version des Dead Kennedys me semble même supérieure à celle considérée comme de référence (et plus tardive) des ZZ Top. Manière de terminer une rondelle plutôt énervée par quelque chose de plus léger, plus enjoué, plus festif. Le tout of course sur un rythme effréné.

Les deux titres qui auront fait couler le plus d’encre sont par ordre d’apparition « California über alles » et « Holiday in Cambodia ». La première est le premier titre (sorti en 45T) publié par les Dead Kennedys. Batterie quasi tribale, guitares rampantes qui envoient de gros riffs, et explosion sonore sur le refrain. Charge violente contre le gouverneur de California Jerry Brown (cité dans la première phrase, on risque pas l’équivoque), qui bien que revendiqué Démocrate, n’avait rien à envier par ses méthodes et ses propos aux imbéciles trumpistes à venir. Le titre évoque évidemment l’hymne de l’Allemagne nazie (« Deutschland über alles ») et l’allusion se passe de commentaires. Commentaires offusqués qui n’ont évidemment pas manqué de prospérer, Jello Biafra est devenu, le temps que « l’opinion publique » passe à autre chose, une sorte d’Ennemi Public number One.


« Holiday in Cambodia » est le titre le plus « célèbre » du disque, entendre par là qu’il a fait une apparition dans les tréfonds des charts. Musicalement, c’est le plus, comment dire, travaillé, intro bruitiste, atmosphère oppressante avec brusques poussées d’adrénaline (le genre d’ambiance dont les Offspring des débuts feront leur trademark sonore). C’est aussi le moins raccord avec le boucan du reste du disque. Le texte parle de tous les bobos californiens, qui pour se donner l’air très progressif, citent à tout bout de champ les vertus prétendues de la révolution khmère rouge du Cambodge. Quelques années avant le film sur le sujet de Joffé (« La Déchirure / Killing fields »), Jello Biafra qui a les yeux ouverts sur monde et a laissé la niaiserie au placard, conseille à ces bobos d’aller passer leurs vacances au pays de Pol Pot et de ses massacres « politiques ».

Les Dead Kennedys n’ont évidemment pas été signés par une major. Avec l’argent gagné lors de leurs premiers concerts, ils ont monté leur propre label, Alternative Tentacles sur lequel sont parus tous leurs disques. Ce label, dirigé par Jello Biafra, aura par la suite à son catalogue des gens comme 16 Horsepower, les Melvins, Butthole Surfers ou les français Les Thugs, en se tenant farouchement à l’écart de tout mainstream.

Les Dead Kennedys dureront une demi-décennie, une petite poignée de disques qui n’imprimeront pas vraiment paraîtront, avant que des embrouilles (notamment entre Biafra et le guitariste East Ray Bay pour les habituelles histoires de droits d’auteur et des royalties qui vont avec) entraînent la débandade. Une « reformation » sans Jello Biafra se fera au début des années 2000 sans trop de retentissements, mais pas sans les interminables poursuites judicaires qui en découleront forcément.

Jello Biafra se dispersera beaucoup, quelques collaborations musicales avec des gens de la « famille », des stand-ups sous forme de spoken words, sera de beaucoup de combats altermondialistes, et rejoindra le Green Party (Les Verts version US).





ROBERT REDFORD - DES GENS COMME LES AUTRES (1980)

 

Un film ordinaire ?

En 1980, Robert Redford n’est pas rien. Le beau gosse à succès du cinéma américain (depuis « Butch Cassidy & the Sundance Kid » qui l’a révélé jusqu’à son dernier en date, le carcéral « Brubaker », et entre les deux une litanie de classiques), le gendre idéal d’une Amérique qui s’émancipe, bouscule et casse les codes …

Hutton & Redford

Pour son premier film derrière la caméra, Redford va mettre en images le premier bouquin de la romancière Judith Guest, « Ordinary people » (également titre du film en V.O.), via une adaptation par le scénariste Alvin Sargent. Le film de Redford fera passer le bouquin de joli succès de librairie à best seller majeur et une des références de la littérature américaine de la seconde moitié du XXème siècle.

Je sais pas si Redford ruminait depuis longtemps son envie d’être réalisateur, ni si son public l’attendait dans cet exercice. Toujours est-il que le succès critique et dans les salles de « Ordinary people », et les Oscars glanés l’année suivante (production, scénario, réalisation et meilleur second rôle masculin pour le débutant Timothy Hutton) ne risquaient pas de lui faire regretter son choix.

« Ordinary people », c’est un drame. Psychologique. Et un drame psychologique vrai de vrai. Zéro aparté ou disgression qui pourraient faire esquisser un sourire. On est dans le noir c’est noir pendant deux heures. Et je vais vous faire un aveu, j’ai fini par trouver le temps long. C’est bien filmé (d’une façon très académique, mais bien filmé quand même), et les acteurs sont bons (de toute façon quand on prend Donald Sutherland pour jouer un père la tête dans le sac et qu’il nous fait sa mine de chien battu des grands jours, on y croit à son personnage et à son histoire).

Le scénario est assez simple, même si le point de départ ne nous est servi que par bribes tout au long du film. Deux ados, Buck et Conrad Jarrett, font de la voile par gros temps. Buck tombe à l’eau et qui est-ce qu’il reste ? Colin. Hanté par le souvenir de ce frangin qu’il n’a pas pu sauver. Dépression, tentative de suicide, « traitement » en HP avec électrochocs, et retour à la vie normale de lycéen. C’est à ce moment que nous prenons l’histoire en route.

Moore & Hutton

Et on va suivre pendant à peu près une année les pérégrinations de Conrad. Pas exactement « guéri », qui doit faire face à son environnement lycéen, sa difficulté à communiquer avec les autres (notamment les filles, et surtout ses parents). Et qui dans sa tête va alterner les périodes de pas vraiment bien et de au fond du trou.

Le film se déroule dans une petite ville résidentielle de la banlieue de Chicago. La famille Jarrett vit dans une grande baraque cossue. Le père (Donald Sutherland donc) est haut placé dans une boîte financière, la mère (Mary Tyler Moore) on sait pas trop mais elle a un emploi du temps très chargé, ce sont deux bourgeois bien propres sur eux, plus ou moins progressistes mais qui après une vingtaine d’années de mariage n’utilisent plus le lit conjugal que pour dormir, fréquentent des amis aussi bourges qu’eux, comme Trump jouent au golf le weekend et rêvent de voyages de vacances à l’étranger.

Conrad (Timothy Hutton pour son premier rôle) est le boy next door, lycéen besogneux et nageur quelconque dans l’équipe de natation scolaire. Il va pas fort, se réveille en nage et en sursaut, a des moments d’absence, évite ou fuit ceux de son âge, dans ses bons moments est présent physiquement mais a la tête ailleurs chez ses vieux, et le plus souvent s’isole dans sa chambre. Il va finir par faire ce à quoi il s’était refusé jusqu’alors, consulter un psy (Judd Hirsch), dont l’adresse lui avait été fournie à sa sortie de l’hôpital psy. Sur le qui-vive et la défensive, ces séances ne se passeront pas très bien, il abandonnera entraînements et compets de natation. Tout cela sans en dire un mot à ses parents, avec lesquels les rares dialogues deviennent de plus en plus tendus. Une éclaircie apparaît lorsqu’il retrouve une ancienne « collègue » de l’hôpital psy qui lui affirme s’en être sortie de tous ses problèmes. Conrad finira par draguer sans conviction une sainte-nitouche du lycée qui chante avec lui dans une chorale étudiante jusqu’à ce qu’une (très) mauvaise nouvelle (no spoil) le remette au fond du trou mental et émotionnel.

Hutton & Sutherland

Conrad sera aussi l’élément perturbateur de la belle union apparente de ses parents. Là aussi, les fissures commencent à apparaître, et le cercle familial ne tourne plus très rond. La conclusion de l’histoire, bien que prévisible, est plutôt mal amenée, pour un final où toutes les ficelles du tire-larmes sont quand même bien grosses.

Alors oui, c’est assez finement écrit et bien interprété (réserve faite pour Judd Hirsch qui en fait des caisses, genre Robin Williams dans « Will Hunting »), le bleubite Hutton s’en sort bien (c’est lui le personnage principal), bien aidé d’après ses dires par les conseils de Redford et les consignes données aux autres acteurs (soyez froid et distant avec lui, parlez-lui le moins possible, afin qu’il se sente en permanence mal à l’aise).

« Ordinary people » est sobre, limite austère. Et sur la durée, on aurait tendance à faire comme Sutherland lors d’un spectacle théâtral au début du film : cligner des yeux et commencer à s’assoupir … Avec à peu près la même histoire (les parents, deux enfants dont l’un se noie), Nani Moretti a fait un chef-d’œuvre (« La chambre du fils »). Redford lui n’a fait qu’un film … ordinaire …





JIM JARMUSCH - DOWN BY LAW (1986)

 

Bayou Country ...

Jim Jarmusch est probablement, peut-être plus encore que Scorsese, le réalisateur le plus imprégné par la culture rock. Il réalisera notamment un documentaire sur Neil Young, et un autre sur les Stooges. Difficile de trouver une photo de lui sans ses éternelles darkshades (même quand il dirige ses films, ce doit pas être évident pour gérer les éclairages, même si Jarmusch est un adepte du noir et blanc), et à ses débuts, sans le blouson de cuir qui va bien avec.

Bobby Muller & Jim Jarmusch

« Down by law » est son troisième film, si l’on prend en compte « Permanent vacation » son film de fin d’études à l’Université de New York. Celui d’avant, « Stranger than paradise », description désabusée du pseudo rêve américain vu par de immigrants, l’avait positionné d’emblée parmi ceux qui comptent dans le cinéma d’auteur indépendant. Et les gens qu’il côtoie ou a côtoyés ne font pas partie du cinéma mainstream. Lui-même assistant de Wenders, il aura sur « Down by law » Claire Denis comme assistante. Et le film est dédié à Pascale Ogier, qui selon les potins de plumard, fut un temps sa compagne. Parce que Jarmusch est aussi grand amateur de culture française, et il parle à peu près couramment le français.

« Down by law » est dans un très beau noir et blanc, dû pour l’essentiel à la photographie du néerlandais (mais ayant beaucoup bossé en Allemagne, c’est la connexion Wenders qui l’a mis en relation avec Jarmusch) Robby Müller. Auquel il faut donner des loupiotes et une caméra, mais pas mettre un micro devant le museau. Dans la section bonus, il livre une intervention soporifique quasi monosyllabique, en gros il fait comme il sent, et faut pas chercher à savoir pourquoi. Et tant que j’y suis à évoquer le support physique, « Down by law » ça existe très peu en Blu-ray, pas beaucoup en Dvd à prix abordable, et dans tous les cas jamais en version française.

Waits, Lurie & Begnini , Jailhouse Rock ?

« Down by law » c’est la rencontre (dans le pénitencier de La Nouvelle Orleans) de laissés pour compte du rêve américain, trois types plus ou moins marginaux par leurs modes de vie ou leurs activités. Mais avant de les retrouver en taule, on nous montre qui ils sont et pourquoi ils finissent au trou.

Chez Jarmusch, ça se passe en famille, et ça pioche dans le milieu musical. John Lurie, concasseur de jazz dans les Flying Lizard et déjà présent dans ses deux premiers films, est Jack, un petit mac de La Nouvelle Orleans. Trop cool et trop sûr de lui, il se fait piéger par un habitué de ses « services » qu’il a envoyé balader (cette scène a été coupée), qui vient lui proposer de s’occuper d’une tapineuse esseulée. Il se rend dans une chambre, n’a pas le temps de faire un pas qu’il est capturé par les flics, parce que la fille qui l’attend soi-disant dans le lit est une gamine d’une dizaine d’années. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Parallèlement, on a fait connaissance avec Zack (Tom Waits, qui deviendra un habitué des films de Jarmusch), DJ nonchalant qui cherche mollement une radio où bosser. La grande asperge dégingandée et nonchalante se fait virer de chez sa copine (Ellen Barkin pour une courte apparition), et finit à la rue. Une de ses connaissances lui propose un petit boulot facile et bien payé, conduire une rutilante Jaguar à l’autre bout de la ville où quelqu’un doit la récupérer. Sauf que les flics pistent cette voiture, arrêtent Zack au volant, ouvrent le coffre où il y a un macchabée. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Les deux se retrouvent dans la même cellule spartiate avec deux rangs de lits superposés. Après avoir tenté la manière forte pour montrer qui est le mâle dominant, les deux par la force des choses finissent par plus ou moins se supporter et sympathiser. L’équilibre précaire de la cellule est rompu quand vient les rejoindre Roberto, Italien qui oscille entre tourisme et clochardisation, et qui avait fugacement croisé la route (ou plutôt le caniveau) de Zack. Roberto, c’est Roberto Begnini, jusque là cantonné à des petits rôles en Italie et qui avait entamé (sans trop de succès) une carrière de réalisateur. C’est avec « Down by law » qu’il obtiendra ses premiers lauriers internationaux.

In the bayou 
Son personnage exubérant tranche avec ses deux cafardeux voisins de cellule. Son anglais approximatif à fort accent rital (il a toujours sur lui un petit carnet où sont notées des expressions et leur traduction, qu’il n’utilise pas forcément à bon escient). Il finit par dérider Jack et Zack, jusqu’à les entraîner dans une sorte de danse tribale, une des grandes scènes du film. Le temps passe, rythmé par les traits que fait Zack sur le mur pour compter les jours. Jamais il n’est fait allusion à des procès, des avocats, des remises en liberté, c’est pas le but du film, que Jarmusch considère comme un conte de fées (?).

Jusqu’au jour où le couillon de service, Roberto donc, dit à ses deux compères qu’il connaît le moyen de s’évader. Une évasion dont on ne verra rien (c’est pas non plus le but du film), juste les trois qui courent dans les égouts sous la prison, avant de fuir vers le bayou pour semer les flics et leurs chiens à leurs trousses.

On entre ainsi dans la seconde partie du film, genre survival ou Odyssée d’Ulysse, où à pied ou en canot, il faut sortir du bayou, accessoirement s’alimenter (fabuleuse scène de Begnini qui fait rôtir un lapin), et faire face aux tensions qui se ravivent entre les trois. Au final, chacun sa route, chacun son chemin comme le chantaient les trois autres …

On the road again ...

« Dawn by law » n’est pas un film « classique ». Il y a certes une histoire, mais elle n’est que le prétexte à une succession de scènes (longues), qui s’apparentent plutôt à des sketches. Et les trois acteurs, en fait, ne jouent pas un personnage, ils ont dans le film comme ils sont dans la vie. Lurie, rétrospectivement le moins connu des trois, c’est le type cool, mais capable de poussées d’adrénaline qui le font monter dans les tours vis-à-vis des deux autres. Tom Waits est le pierrot lunaire que l’on a toujours connu, mal à l’aise avec sa grande carcasse longiligne, marmonnant et grommelant ses répliques. Et Begnini, tout en exubérance imprévisible, tel qu’on le verra toujours dans les films ou en public. Capable de partir en vrille dans les effets comiques et de tendresse béate quand vers la fin il rencontre l’amour en la personne de la tenancière d’une petite gargotte déserte au bord d’une route poussiéreuse (cette tenancière, c’est Nicoletta Braschi, compagne de Begnini à la ville, ils s’épouseront quelques années plus tard).

Jarmusch avec « Dawn by law » va se révéler un des leaders d’une sorte de nouvelle école du cinéma indépendant américain, résolument différent des succès du mainstream hollywoodien. Même si leurs carrières prendront par la suite des routes différentes, là, dans les 80’s, son cinéma se rapproche pas mal de celui de David Lynch (l’utilisation du noir et blanc, les acteurs fétiches, les personnages de bizarros laissés pour compte, …).

« Down by law », c’est pas un film classique. Mais avec le temps c’est devenu un classique.



Du même sur ce blog :

Dead Man





NENEH CHERRY - RAW LIKE SUSHI (1988)

 

Tout, tout, tout pour ma Cherry ?

Euh, non … « Raw like sushi », c’est un disque, comme son interprète, quelques peu disparus des radars. Qui a cependant eu un beau succès à la fin des 80’s, grâce à quelques titres bien foutus et novateurs (pour l’époque), et au charisme de la Neneh.


Neneh Cherry, elle a d’abord un nom connu. Le même que celui du jazzman Don Cherry. Qui n’est pas son père, mais son beau-père (Neneh naquit de deux artistes, une mère suédoise et un père du Sierra Leone). Elle s’est lancée tôt dans la musique, dans un oubliable et fort heureusement oublié groupe de jazz-funk, Rip Rig and Panic, dont elle était la chanteuse. Sous l’influence d’un premier mari vite révoqué, elle participera à d’autres obscurs projets, avant de rencontrer l’homme de sa vie, Cameron McVey. Une digression Closer qui a son importance ici.

Alors, oui, le disque est au nom de Neneh Cherry, c’est elle en photo sur la pochette (sexy mais pas nunuche, allure et regards déterminés genre « vous pouvez toujours me mater, mais n’essayez pas de me toucher »). La musique de Neneh Cherry n’a rien à voir avec le jazz de beau-papa, rien à voir avec le rock, rien à voir avec le passé (elle a commencé au début des années 80, avec le post-punk, et n’a pas remonté l’écheveau).

Elle a succombé au rap (elle se débrouille pas mal, en fout dans tous ses titres, quand bien même certains auraient pu s’en passer, enfin, c’est mon avis), et fréquente des bidouilleurs de synthés, des DJ’s, des programmeurs. Son disque est fait essentiellement avec des machines, des programmations, des boucles, des samples. La Neneh n’est que la partie visible de l’iceberg. Elle chante, écrit les paroles, et a son (petit) mot à dire sur la musique. Les hommes de l’ombre derrière cette rondelle sont lorsqu’elle est sortie à peu près des inconnus. Mais qui ne vont pas le rester. Le plus présent, c’est son mec, McVey, sous le pseudo de Booga Bear. Au casting des titres, on trouve aussi Tim Simenon (pseudo Bomb The Bass), Mark Saunders (qu’on retrouvera plus tard à la production de Cure, Tricky, Lydon, et des remixes pour Depeche Mode, Bowie, …), Nellee Hooper (créateur et tête pensante de Soul II Soul, collaborateur occasionnel de Björk, Madonna, U2, No Doubt, …), DJ Mushroom (Andy Wowles de son nom, homme de l’ombre de Massive Attack), et quelques autres moins connus.

Neneh Cherry & Cameron McVey

Allez voir leurs bios et vous verrez que la plupart sont nés ou vivent à ce moment-là à Bristol. Et qu’ils seront partie prenante dans la scène dance-electro-machin qui va éclore au début des 90’s avec Soul II Soul, Massive Attack, Portishead, Propellerheads, Tricky, Roni Size et consorts (ou pas) …

Ceci posé, il faut avoir l’oreille fine ou l’imagination débordante pour trouver beaucoup de similitudes entre Neneh Cherry et ces gens-là. Ce « Raw like sushi », c’est de la chansonnette basique, avec du rap, et des machines à la pointe du progrès générant les sons qui vont avec (le progrès).

Hasard ou pas, les trois meilleurs titres sont les trois premiers du disque, et en plus, rangés par ordre décroissant de qualité. En éclaireur, « Buffalo stance », le hit majeur de la rondelle. Une intro à la « Smoke on the water » de qui vous savez (et si vous savez pas, shame on you), les « instruments » arrivent les uns après les autres, du rap sur les couplets et un court refrain très mélodique (les Red Hot Chili Peppers n’ont rien inventé sur leurs meilleurs titres). « Manchild », joli succès aussi, est très pop, avec ses arrangements de fausses cordes, le passage rappé ne concerne qu’un court pont. « Kissed on the wind » sort aussi du lot, même si qualitativement, on est descendu de plusieurs étages. Le gimmick de l’intro parlée en espagnol amuse vingt secondes, un gros tapis de percussions mène la danse, et on trouve quelques intonations à la Madonna.


Madonna dont il sera aussi question (on est plus près du plagiat que de l’inspiration) sur « Inner City Mamma », très proche, jusque dans le chant de ce que faisait la Cicconne avant « Like a virgin ». Autre superstar de l’époque, Michou Jackson, dont les gros beats funky semblent l’inspiration majeure de « Outré-Risqué Locomotive » (??). Sinon, on a droit à un follow-up de « Buffalo stance », ça s’appelle « Heart », c’est conduit par un rap piaillé dans les aigus, et ça fait mal aux oreilles. Sont également de la revue une prévisible ballade (« Phoney ladies »), un titre 100% rap (« The next generation ») on s’en doute assez loin de Public Enemy, c’est rien de le dire mais ça va mieux en le disant. A l’opposé « Love ghetto » est totalement chanté mais trois fois hélas, ne vaut pas tripette.

Ce disque est sorti en 88 sous deux formes. Une version vinyle de dix titres, largement suffisante. Et une version Cd, qui comme il restait de la place, nous gâte avec quatre titres supplémentaires, un inédit oubliable et trois remix des trois meilleurs titres qui prennent un malin plaisir à les dé(cons)truire, les transformant en bouillasse sonore peu ragoûtante. Que ce soit en format vinyle ou cd, « Raw like sushi » ne tient pas la route sur la longueur, et sur la durée, a tout de même pris un sacré coup de vieux …

« Raw like sushi » obtiendra malgré tout des critiques favorables, se vendra bien, boosté par ses trois singles. Diminuée par la suite par la maladie de Lyme, Neneh Cherry mettra sa carrière en très gros pointillés, réussissant seulement à revenir dans les charts en 1994 grâce à son très bon duo avec Youssou N’Dour (« Seven seconds »).





ROLAND JOFFE - LA DECHIRURE (1984)

 

La petite histoire dans la grande ...

Comment rafler trois Oscars avec un film réalisé et scénarisé par deux inconnus, avec un casting d’inconnus, voire d’acteurs amateurs ? Ben, dans le cas de « La déchirure », prendre comme point de départ des faits réels et s’y tenir (plus ou moins, on y reviendra).

Et puis, autre chose. Faut quelqu’un pour croire à un projet. Dans le cas de « La déchirure » (« The killing fields » en V.O., ce qui est nettement plus raccord avec l’histoire), celui qui va tenir l’affaire à bout de bras, il s’appelle David Puttnam. Un producteur anglais qui enchaîne les succès au box-office (« Bugsy Malone », « Les duellistes », « Midnight express », « Les chariots de feu », « Local hero », …). Il a vaguement entendu parler d’un certain Sydney Schanberg, qui obtenu le prestigieux Prix Pulitzer en 1976 pour ses reportages sur le Cambodge lors de l’arrivée au pouvoir des khmers rouges. Trois ans plus tard, un entrefilet dans la presse annonçant que Schanberg a retrouvé son guide (aujourd’hui on appelle ça un fixeur) cambodgien lors de cette période, avec tout l’aspect mélodramatique qui accompagne les retrouvailles entre le journaliste et celui que l’on croyait mort, donne à Puttnam l’idée de faire un film sur cette histoire.

Ngor, Waterston & Joffé

Il faudra cinq ans pour que son projet de film se matérialise. Mais Puttnam est obstiné. Et quand un type de ce calibre passe un coup de fil, on répond et on écoute. Il lui faut un scénariste, un réalisateur et des acteurs. Sauf que les stars contactées taperont en touche. Sujet trop d’actualité, trop brûlant, et surtout passé sous silence dans les pays occidentaux. Pour le scénario, il se rabattra sur un inconnu, qui écrit pour des séries Tv anglaises, Bruce Robinson. Qui sent qu’il a là la chance de sa vie, bosse comme un forcené (se rend à Bangkok et à proximité de la frontière cambodgienne, rencontre Schanberg et son guide Dith Pran, …) et pond trois cents pages. Côté réalisation, Puttnam contacte Costa-Gavras, Louis Malle, Jacques Demy (?), et discute même le coup avec Kubrick. Refus poli. Il va alors recruter un réalisateur dont les parents sont français, et qui grouillote lui aussi dans les séries Tv, le parfait inconnu Roland Joffé. Lequel est sommé de s’inspirer de trois films : « La bataille d’Alger », « Apocalypse now » et « Rome ville ouverte ».

Pour les acteurs, refus poli de Puttnam pour le rôle de Schanberg des propositions de Warner, qui avait signé pour la distribution du film et avait sous le coude des gens comme Dustin Hoffman ou Roy Schreider. Puttnam imposera un autre inconnu, Sam Waterston (à son actif un petit second rôle dans « La porte du Paradis »), surtout pour une similitude physique avec Schanberg. Deux autres inconnus du grand public, Julian Sands et John Malkovich, complèteront les rôles des journalistes américains. Pour Dith Pran, des centaines d’acteurs le plus souvent amateurs sont testés, et Puttnam arrête son choix sur Haing S Ngor, toubib à Los Angeles, et qui a fui lui aussi le régime khmer (il gagnera l’Oscar du second rôle). Le tournage se fera en Thaïlande. La préparation du film aura duré cinq ans.

Sainds & Malkovich

Un budget conséquent pour l’époque est amené par Puttnam, un flot d’images est enregistré, avec selon Joffé de quoi faire six films différents sur cette histoire. La version choisie, d’une duré initiale de quatre heures, sera réduite quasiment de moitié au montage.

C’est pour cela que le début du film fait intervenir une voix off, qui présente « l’environnement ». Parce que quelques rappels historiques s’imposent. Les Américains viennent de se faire salement secouer au Vietnam, sont à l’intérieur en plein Watergate, et de ce fait la révolution communiste essaie de s’étendre aux pays voisins. Principale cible, le Cambodge, où un gouvernement corrompu et mal aimé tente de survivre. Soutenu mollement par quelques soldats américains qui y disposent de bases militaires. Les khmers progressent, armée de bric et de broc recrutée dans les campagnes (beaucoup de femmes et des enfants, certains pas plus hauts que leur kalachnikov). Quand la capitale Pnom Penh est menacée, les Américains décident d’intervenir, et envoient un de leurs gros bombardiers déverser des tonnes de projectiles sur un village censé être le QG des khmers. Pas de bol, l’avion se trompe de cible, et bombarde un autre patelin (Neak Loeung). Officiellement, des dizaines d’américains tués et de centaines de civils cambodgiens.

Cet évènement est le début du film. Devant les atermoiements de l’état-major US, Schanberg et Dith Pran décident de s’y rendre en soudoyant des militaires cambodgiens. Ils vont voir les résultats du carnage, et une fois rejoints par d’autres journalistes finalement amenés par l’armée américaine, se retrouver en première ligne face à la progression des khmers rouges. De retour à Pnom Penh déjà infiltrée par les khmers (attentats), les trois journalistes et Dith Pran sont témoins de la débandade du régime officiel. L’ambassade américaine est évacuée, y compris la femme et les enfants de Dith Pran. Lui et les journalistes restent, assistent à la chute de la capitale, et se réfugient à l’ambassade de France, dernière ambassade occidentale en poste, avec des civils cambodgiens proches du régime déchu. Sauf qu’ambassade ou pas, quand t’es encerclé, faut dealer. Les khmers laisseront sortir tous les ressortissants étrangers, par contre les Cambodgiens devront se rendre. Les journaleux essayent bien dans des conditions précaires de bidouiller un faux passeport à Dith Pran, ça foire, eux peuvent partir et lui est obligé de se rendre aux khmers rouges. C’est la première partie du film.


La seconde verra Dith Pran « réinséré » dans les camps de travail (ou de concentration, au choix), se faire passer pour un paysan inculte (le régime khmer élimine tous les « intellectuels » et il en faut pas beaucoup pour passer pour un intellectuel), tenter de s’échapper à travers les « killing fields », ces charniers à ciel ouvert où sont entassés les cadavres des « opposants » (trois millions de morts sur sept millions d’habitants du Cambodge pendant la « révolution »), se faire reprendre, gagner la confiance d’un petit chef khmer, qui sentant l’épuration du Parti arriver, lui confie son gosse, quelques dollars, et un plan sommaire de la région pour l’aider à gagner la frontière thaïlandaise. L’épilogue verra les retrouvailles quatre ans après leur séparation de Schanberg et Dith Pran.

Comme Joffé l’avait filmé, on peut faire beaucoup de choses avec un tel scénario et quelques moyens.

Le bilan est globalement positif, comme ils disaient en ces temps-là. Sont bien rendus le capharnaüm total dans les milieux occidentaux, les ambassades notamment, des scènes de bataille réalistes (matériel loué à l’armée thaïlandaise, ça tombe bien, c’est du matériel US, aide – a minima - d’instructeurs militaires américains pour les combats). Scènes impressionnantes (beaucoup de figurants) de l’exode des habitants de Pnom Penh qui vont se faire « rééduquer » dans les campagnes. Visions de chantiers pharaoniques (et sans aucun sens) des camps de travail, dans des carrières d’argile ou des rizières, entassement de milliers de faux cadavres dans les killing fields. Une évasion vers la Thaïlande où il faut traverser des villages pulvérisés par la guerre civile et inhabités, échapper aux patrouilles khmères, éviter de se faire sauter sur une mine (tous les fuyards ne s’en sortiront pas), … Chaos total chez les « révolutionnaires » où une gamine d’une quinzaine d’années a droit de vie et de mort sur les centaines de « rééduqués » du camp, purges « idéologiques » à tous les niveaux chez les khmers, séances de lavage de cerveau sur des gamins tout juste en âge de marcher, …

Les killing fields

Une séquence extraordinaire, lorsque les journalistes et Dith Pran se font capturer par une escouade khmère. Les occidentaux se retrouvent avec le canon des flingues sur la tempe, pendant que Dith Pran, mains jointes, essaye de négocier leur survie avec celui qui est leur chef. Cette discussion (quelques autres aussi plus tard) n’est pas traduite ou sous-titrée, on comprend rien et on sait pas ce qui va se passer. C’est fait exprès, y’a pas un bug technique, Joffé a voulu mettre le spectateur en « situation », à la place des journalistes, qui ne savent pas s’ils vont se faire dégommer ou être relâchés.

Quelques couacs aussi. Cette histoire d’amitié et de reconnaissance éternelle est quelque peu enjolivée. Schanberg n’avait guère d’estime pour Dith Pran, le traitait plutôt dans la vraie vie comme du poisson pourri, jusqu’à ce que le cambodgien lui sauve la vie. Une scène aussi, guère convaincante, n’a jamais eu lieu. Celle où Malkovich, vient, sorte de conscience à la Jimini Cricket, faire la morale à Schanberg le jour où celui-ci reçoit le Prix Pulitzer. Le plus gros foirage est la scène des retrouvailles, pathos larmoyant totalement surfait avec en fond sonore (what else ?) le « Imagine » de Lennon (alors que les reste de la bande musicale est plutôt bon, signée en grande partie par Mike Oldfield).

Malgré ces quelques réserves, « La déchirure » (quel titre imbécile en français !), est un grand et bon film, avec en toile de fond le terrible régime de Pol Pot, peu utilisé par le cinéma …