En 2026, on ne présente plus Christopher Nolan. Le
gars sort des films dont on parle beaucoup. Et le moins qu’on puisse dire,
c’est que Nolan ne recherche pas la facilité. De la virtuosité technique
(« Dunkerque », « Inception », « Tenet »), des
mythes revisités (sa trilogie très dark de Batman, en attendant sa relecture de
« L’Odyssée »), des scénarios très prise de tête pour ne pas dire
incompréhensibles (« Inception », « Tenet », « Memento »).
Finalement, c’est quand il est le plus « classique » (et le moins
intéressant ?) qu’il cartonne le plus au box office (« Le
prestige », « Interstellar »).
Nolan & Pierce
« Memento » est une œuvre de jeunesse,
Nolan n’a que trente ans, c’est son second film, il a un petit budget, très
loin des productions pharaoniques qui finiront par suivre, un casting qui
n’affiche pas de stars intergalactiques, et un scénario fait maison (écrit par
son frangin Jonathan). Ce scénario est tout banal (un revenge movie, un type
veut retrouver et buter le violeur assassin de sa femme). Oui mais voilà, il
est magnifié par deux idées de génie.
La première, c’est de montrer l’histoire en marche
arrière (un Gaspar Noé avec « Irréversible » deux ans plus tard saura
s’en inspirer et le reconnaître) et d’insérer au milieu de ce découpage à
rebours (et en couleurs) une histoire-flashback annexe (chronologique et en
noir et blanc).
Ça donne quoi ? Un truc époustouflant,
hors-norme, où on ne comprend pas grand-chose (rassurez-vous, même après
plusieurs visionnages, y’a plein de choses qui restent mystérieuses), mais on
est pris dans cette spirale spatio-temporelle. Un peu comme le héros, Leonard
Shelby (interprété par l’acteur australien Guy Pierce, révélé dans le queer
road-movie « Priscilla folle du désert ») qui souffre d’une maladie
peu commune, l’amnésie antérograde. En gros le cerveau a sauvegardé le passé,
mais on se retrouve avec la mémoire vive d’un poisson rouge, on perd tout
souvenir de ce qu’on a fait la minute précédente. Avec deux scènes géniales. La
torgnole balancée à sa copine Natalie, qui sort de la maison, s’assied dans sa
bagnole et revient aussi sec en accusant un dealer de l’avoir tabassée. Et la
course poursuite à pied dans un parking avec un dealer armé, où Shelby ne sait
plus s’il est poursuivi ou si c’est lui qui poursuit, c’est quand les balles
siffleront à ses oreilles qu’il comprend que c’est lui le fuyard.
Shelby souffre de cette maladie depuis qu’il a pris
un coup sur la tête en essayant de sauver sa femme. Solution pour pas perdre le
fil et les pédales : prendre des photos (de sa piaule, de sa voiture, des
gens qu’il rencontre) et les annoter (un tel est un menteur, telle autre
pourrait l’aider par pitié, …). Quand aux éléments les plus importants, il se
les fait tatouer sur le corps pour être sûr de ne rien oublier. Et pour pas se
mélanger les crayons, tatouage primordial, le nom de Sammy Jankis sur le poignet.
Moss & Pierce
C’est ce Sammy Jankis (interprété par Stephen
Tobolowski, un habitué des seconds rôles) qui lui sert de fil conducteur. Dans
sa vie antérieure, Shelby était enquêteur pour une compagnie d’assurances,
chargé de démasquer les fraudeurs. Jankis avait perdu sa mémoire immédiate, et
malgré le soutien total de son aimante bonne femme, après entretiens et
enquêtes par Shelby, a été reconnu simulateur par ce dernier, et privé
d’indemnités de soins. C’est cette histoire en noir et blanc (qui finira mal
pour Jankins et plus encore pour sa femme) qui vient s’intercaler dans la
traque actuelle de Shelby.
Les deux personnages qui aident (ou pas, no spoil)
Shelby dans sa quête sont Natalie (une serveuse de bar), et Teddy (un pote, un
flic, un dealer, l’assassin ? no spoil bis), joués par Carrie-Anne Moss et
Joe Pantolanio, à l’affiche ensemble l’année précédente sur le blockbuster des
encore frères Wachowski « Matrix ». Le montage de Nolan est serré,
oppressant et anxiogène (on est comme Shelby, sous pression permanente, en
train d’essayer de comprendre ce qu’on voit et de démêler le vrai du faux).
Sans oublier quelques sourires sarcastiques (Shelby se sent obligé d’informer
tous ses interlocuteurs de quelle maladie il souffre) quand le réceptionniste
du motel lui loue chaque fois qu’il arrive une nouvelle chambre, alors qu’il
l’a fait payer d’avance, ou quand Natalie et les clients de son bar crachent
dans la bière qu’il va boire quelques secondes plus tard.
Pantoliano & Pierce
Pearce est excellent, look Bowie période
« Let’s dance », mâtiné de G.I., il se bastonne et dégomme une paire
de types de sang froid. C’est d’ailleurs par cet aspect que l’histoire de Nolan
coince un peu, cette transformation de l’employé d’assurance en une sorte de
machine à tuer genre Van Damme-Schwarzie-Stallone … Mais comme on a les
neurones en surchauffe pour essayer de tout piger, ça passe finalement crème.
Comme Noé avec « Irréversible », Nolan a
remonté son film « à l’endroit ». Pas vu cette version et pas
vraiment envie de la voir (après avoir vu les deux de Noé, c’est évidemment
l’originale la meilleure, et de loin), on doit y perdre tout le
« charme » de ce maelstrom à rebrousse-poil.
« Memento » a placé Nolan parmi les
espoirs caméra en main à suivre. Il n’a pas déçu ceux qui avaient misé sur lui,
sur la base de ce petit film indé bouclé en quatre semaines …
Ça commence par un générique
qui défile sur fond de gyrophare et de sirène de police. Puis on voit à
l’intérieur de la voiture de police un type hirsute, dépenaillé, avec le visage
en sang. Arrivée à l’hôpital, les brancardiers et les soignants s’affairent, le
type est mal en point. Des flics que l’on suppose haut placés dans la
hiérarchie arrivent à donf à l’hosto pour prendre des nouvelles du blessé. Le
blessé, c’est un enquêteur de police, il s’appelle Franck Serpico. Les quelque
deux heures qui suivent vont constituer un long flashback (plus quelques
minutes en guise de conclusion à l’histoire) pour retracer sa vie et sa
carrière et nous faire comprendre comment il a fini avec une balle dans la tête
et pourquoi autant d’émoi chez les chefs à plumes de la police de New York.
Lumet & Pacino
Derrière la caméra, un pur
newyorkais (il me semble bien que tous ses films se passent dans la Big Apple),
Sydney Lumet. Le type qui aime bien gratter le vernis de l’Amérique là où ça
pique. Une carrière de réalisateur commencée en 1957 par « Douze hommes en
colère » un huis-clos oppressant sur la délibération d’un jury d’assises.
Coup d’essai et coup de maître. Lumet tourne à une bonne cadence (peu ou prou
un film par an) mais passera une décennie et demie à présenter des films qui
rencontreront peu de succès, qu’il soit critique ou commercial. Mais là, avec
« Serpico », il fait fort, c’est un classique éternel du film
policier et un jalon incontournable du cinéma des seventies. Et en plus, c’est
un biopic.
Franck Serpico a réellement
existé, et Lumet a voulu coller au plus près de la réalité du bonhomme,
s’efforçant de montrer ce flic hors des sentiers battus, ne se contentant pas
d’une hagiographie ripolinée, mais explorant aussi certains côtés obscurs du
personnage. Faut dire que Lumet a de la matière. L’« affaire » Serpico a
été un pavé lancé dans la mare du NYPD et a trouvé son épilogue devant des
commissions d’enquête où la presse se bousculait pour en rendre compte. De
plus, Serpico avait un biographe officiel, le journaliste Peter Maas, qui a
publié un livre après de longs entretiens avec le Frankie.
Période Easy Rider
Parce que « Serpico »
ne remonte pas le temps. Quand paraît le film, il y a moins de trois ans que
Serpico a pris une balle dans la tête. Question temporalité, difficile de mieux
coller à l’époque.
Pour tourner
« Serpico », c’est Dino de Laurentiis qui aligne la monnaie, et qui
très vite, vire le réalisateur depuis peu engagé, l’à peu près inconnu George
Avildsen (qui rebondira avec quelques Rocky, dont l’iconique premier de la
série, et quelques Karaté Kid, mais qui se fera aussi virer du tournage de
« Saturday Night fever »). Lumet est contacté et doit composer avec
un De Laurentiis guère avenant, et faire avec un casting déjà choisi. En
majorité des seconds couteaux. Quant au rôle principal, c’est Al Pacino, un
Italo-américain (comme Serpico, hasard ou pas ?) qui a été retenu, avec
juste une paire de films connus à son actif (le rôle principal dans le film de
junkies « Panique à Needle Park » et un second rôle dans « Le
Parrain » où il joue le film de Don Corleone – Brando). C’est ce jeunot de
Pacino qui va tirer le film vers le haut, en flic plus ou moins baba-hippie,
mais totalement incorruptible. Il y gagnera l’Oscar de meilleur acteur et
« Serpico » sera la première de ses prestations légendaires (avec
« Dog Day afternoon », les suites du « Parrain », et
« Scarface » entre autres …). Et par opposition à ce qui deviendra sa
trademark (le type qui tient pas en place, avec pétages de plombs XXL), Pacino
dans « Serpico » est impressionnant de justesse, de sobriété et
d’économie dans son jeu (faut dire que quand on vient de donner la réplique à
un Brando bigger than life dans « Le Parrain », ça incite à
l’humilité). Pour des raisons contractuelles liées aux engagements suivants des
uns et des autres, « Serpico » sera tourné « à l’envers »,
c’est-à-dire en commençant par les dernières scènes, et en terminant par un
Pacino avec sa coupe bien dégagée derrière les oreilles qui vient d’être nommé
policier à Brooklyn.
Serpico est donc un
Italo-américain (sa mère ne parle pas ou très peu anglais, on doit lui
traduire) mais qui a envie de se rendre utile à son pays en faisant un métier
dont il a toujours rêvé. C’est une joie pour lui et une fête familiale
lorsqu’il reçoit son insigne et il entend être un policier exemplaire. La
réalité du métier le rattrapera vite (les repas peu ragoûtants offerts par le
patron d’un restau minable du coin le laissent perplexe). Sa première
interpellation (il fonce à voiture vers le lieu où on lui signale un viol, se
démène pour interpeller un type alors que son binôme y met le moins
d’empressement possible). La victime était Noire, le type que Serpico a serré
aussi et il va être témoin d’un interrogatoire très musclé au poste (un bon
passage à tabac en fait). Lorsque le gars sera relâché faute d’éléments
probants avec son visage tuméfié, il l’attendra à la sortie du poste, lui
paiera un café, lui dira qu’il peut porter plainte et surtout l’aider à arrêter
ceux qui ont été les plus impliqués dans l’agression.
Second choc pour lui, quand un
collègue lui remettra une enveloppe avec trois cents dollars, sa part des
pots-de-vin qui arrosent les flics du coin pour qu’il ferment les yeux sur les
petits trafics de leur secteur. Cette enveloppe lui brûle les doigts et il
finit par la remettre au chef de poste, qui n’a pas l’air vraiment surpris et
lui assure qu’il va transmettre à la hiérarchie qui ne manquera de mener son
enquête et remettra de l’ordre dans la maison poulaga. Rien ne passe, hors le
temps, qui voit un Serpico promu enquêteur s’imprégner de l’air des 60’s, se
fringuer comme un marginal, et fréquenter une bombe blonde adepte de soirées où
joints et LSD circulent en grandes proportions. L’ambiance corrompue de sa
brigade dans l’indifférence de la hiérarchie fera de Serpico un type
perpétuellement à cran. Sa copine le quittera, il se consolera avec une
infirmière, sa voisine d’appart à Greenwich Village, cœur de la contre-culture
new yorkaise où il s’est installé.
Parce qu’il le demande et qu’il
est perçu comme un mouton noir par ses collègues (le type au look de hippie
babacool qui refuse les pots-de-vin), il va être muté de Brooklyn dans une
brigade du Bronx où il n’y a pas une once de corruption. Tu parles, Charles,
son coéquipier lors de leur première sortie, lui explique qu’il est un des
« collecteurs » qui recouvre les enveloppes de liquide et les
redistribue aux collègues. Et joignant le geste à la parole, il course en
marche arrière un type qui a du retard sur ses paiements, avec un Serpico
abasourdi et effrayé sur le siège passager de la voiture de police. Encore une
fois, l’incorruptible Serpico refuse les enveloppes, et décide avec un de ses
potes de l’école de police qui bosse au service du Maire, de porter l’affaire
au plus niveau qu’ils peuvent, au plus haut gradé de la police pour Serpico et
dircab du Maire pour l’autre. Des jours, des semaines, des mois passent, sans
aucun retour et au mieux des explications embarrassées et alambiquées de ceux
qui étaient censés rendre la police de New York propre. Evidemment,
l’atmosphère se tend de plus en plus entre Serpico et ses collègues, et aussi
au sein de son couple, sa copine finira par le larguer.
Muté dans Manhattan, Serpico se
rend compte que c’est pire qu’à Brooklyn et il reçoit d’entrée les
intimidations de ses nouveaux collègues qui savent qu’il est un
« traître ». C’est cependant à Manhattan qu’il trouvera une aide
précieuse de la part de son supérieur hiérarchique, qui acceptera de faire
équipe avec lui, et toujours avec son pote à la Mairie, puisque la hiérarchie
policière reste sourde aux preuves de la corruption qu’ils amènent, d’alerter
la presse qui en fera ses unes et obligera Serpico à témoigner à visage
découvert, mais sans guère de résultats pour résoudre le problème. C’est lors
d’une énième mutation que ses « collègues » le laisseront lors d’une
tentative de flagrant délit dans une histoire de stups, se faire coincer dans une
embrasure de porte et se ramasser une balle dans la joue à bout portant. Et
donc retour à la scène du début du film avant l’épilogue judiciaire et
administratif de l’histoire.
Il faut dire que cette histoire
est compliquée, c’est parfois confus, on a du mal à suivre, les seconds rôles
foisonnent et changent à chaque mutation professionnelle de Serpico, et que ce
soit au niveau de la base ou des hiérarchies, on a de vraies crapules ou des
types qui laissent courir, se contentant de leur enveloppe hebdomadaire et peu
envieux de laver du linge sale, quand bien même serait-ce en famille.
Le fil rouge du film, c’est
bien sûr Serpico, de plus en plus obsédé par l’intégrité disparue de la police
newyorkaise, et qui prend tous les risques pour mener à bien ce qu’il considère
comme sa mission entre déconvenues et mises au placard (quelques années passées
dans les bureaux de l’identification judiciaire pour l’éloigner du terrain),
devenant de plus en plus irascible et à cran (ciao à l’infirmière qui en a sa
claque de ce type qui monte dans les tours à la première réflexion et rend leur
vie de couple insupportable). C’est un Serpico-Pacino de plus en plus
dépenaillé, parano et obsessionnel, qui rend le film lumineux dans l’évocation
de cette histoire vraie.
Le vrai Serpico devant une commission d'enquête
Enfin, vraie … Faut le dire
vite. Vu le personnage dans le film, le vrai Franck Serpico, dont la rigueur et
la parano ne sont pas exagérées, n’est pas avare de remarques fielleuses sur le
boulot de Lumet. Il enrage par exemple de voir que lorsque Serpico en parka et
bob informe, coince un type derrière un container et se fait tirer dessus par
des flics en uniforme qui ne savent pas qu’il ont affaire à un des leurs, le
vrai Serpico hurle au scandale et raciste et hollywoodien parce que dans la
réalité le type était un Blanc et pas un Noir comme dans le film. Serpico
accuse aussi Lumet de pudibonderie sous prétexte qu’il a zappé dans son film
les quelques mois passés dans la brigade des mœurs où il travaillait fidèle à
ses habitudes, infiltré discrètement dans le milieu des prostituées.
Bon, d’accord, mais il faut
aussi reconnaitre à ce newyorkais pur jus de Lumet cette peinture sans
concession de sa ville, où contrairement aux visions de carte postale, tout est
gris, sale, pluvieux, gluant, tout sauf glamour, rempli de petits ou grands
délinquants vivant en parfaite harmonie avec une police corrompue jusqu’au plus
haut niveau …
Lumet et Pacino sont pour moi
indissociables du succès du film. Une association gagnante qui sera reconduite
deux ans plus tard pour une autre masterpiece, « Un après-midi de
chien ».
Et le derrière de la crémière.
Mais patience, on y viendra plus tard.
C’est avec « Le dernier
tango … » que ça a commencé. Toute une économie, des bus pleins qui
venaient de l’autre côté des Pyrénées, et même des reportages à la télé. Tout
ça pour aller mater des films. Mais de quoi tu parles, Lester ? Ben de
Perpignan dans les années 70. Des convois d’autocars venus de Catalogne, mais
aussi de beaucoup plus au Sud passaient la frontière au Perthus et lâchaient
dans les rues de la cité catalane un flot de gars (pas une seule meuf) qui se
ruaient dans des cinémas miteux où l’on projetait quasi non stop des films plus
ou moins érotiques au début de la décennie, et quelques années plus tard les
premiers pornos. Les stars des salles obscures perpignanaises, s’appelaient
Emmanuelle, O, Flossie, … et le film qui a tout déclenché, c’est « Le
dernier tango … ». Parce que chez les bouffeurs de paella, fallait pas
compter se rincer l’œil et se tripoter la nouille au ciné, le caudillo Franco
et sa sinistre dictature censuraient à tout va, et donc les espingouins
venaient changer leurs pesetas contre des francs et s’offrir les cheap thrills
dans les salles obscures de Perpignan.
Brando & Bertolucci
J’imagine ce que devaient
comprendre des types avec quatre mots de vocabulaire en français au film de
Bertolucci, à ses histoires entrecroisées, à ces dialogues grossiers en argot
ricain débités par Brando, à toutes les allusions parfois sibyllines qui jalonnent
« Le dernier tango … ». Non, les gars ils venaient mater la jeunette
Maria Schneider, peu frileuse et bravant à l’écran tous les interdits moraux de
l’époque.
« Le dernier tango
… », avant toute autre considération c’est un film de Bernardo Bertolucci.
Quasi un archétype du cinéaste militant, politisé. Et marxiste, début des
années 70 oblige, où l’art en général s’encanaillait avec des idées très à gauche.
Cette thématique de lutte des classes, Bertolucci l’avait portée à son acmé
avec « Prima della rivoluzione », évoquée dans sa participation au
scénario de « Il était une fois dans l’Ouest », avant un virage
antifa (« Le conformiste », « La stratégie de l’araignée »).
Rien de tout cela dans « Le dernier tango à Paris », le premier de
ses films à visée internationale. Bertolucci veut se contenter de casser les
codes. De la bourgeoisie, de la bien-pensance. Et aborder de façon frontale un
des plus grands tabous du cinéma depuis les frères Lumière, la sexualité.
La production va pas mégoter et
lui offrir pour le rôle principal la dernière star mythique de l’époque, Marlon
Brando. Qui débute le tournage alors que son film précédent (« Le
Parrain » de Coppola), après des années de vaches maigres artistiques, est
en train de devenir un phénoménal succès planétaire. Bertolucci est un esprit
torturé et Brando commence à devenir à moitié cinoque. La rencontre des deux ne
sera pourtant pas explosive, on n’a pas encore le Brando en totale roue libre
achevant de rendre fou toute l’équipe (déjà bien erratique) de
« Apocalypse now ». Ce qui n’empêchera pas Brando d’improviser des
répliques, voire des scènes entières, dont la plus célèbre restera celle dite
du beurre.
Dans la maison vide (Polnareff)
Certains affirment
péremptoirement que c’est dans « Le dernier tango … » que Brando
livre sa meilleure prestation. Ont-ils déjà oublié le personnage de Don
Corleone ou celui de Kowalski dans « Un tramway nommé Désir » ?
Certes, le jeu d’acteur de Brando, tout en sexualité brute et animale, en
obscénités marmonnées et en pétages de plombs mortifères, tire le film vers le
haut. Parce que sans Brando et quelques scènes de baise très osées pour
l’époque (accroche publicitaire : « le film le plus scandaleux de tous
les temps », vraiment ?), « Le dernier tango … » serait
perdu au fond des catacombes du septième art.
« Le dernier tango
… » est un film incompréhensible, aux personnages en fuite en avant
perpétuelle vers on ne sait quoi, aux histoires imbriquées de quelques
protagonistes. Il semble que le film évolue de façon chronologique sur une
poignée de jours, mais on a du mal à évaluer cette temporalité, certaines
scènes semblent surgies de nulle part (Catherine Allegret nettoyant une salle
de bain ensanglantée sous l’œil de Brando le pourquoi du comment arrivera une
heure et demie après, la discussion de Brando avec Massimo Girotti), et on a du
mal à les raccorder à ce qui suit ou précède, même si le puzzle finit par se
dessiner dans les dernières bobines.
Fleur de ma ville (Téléphone)
« Le dernier tango
… » c’est l’histoire d’un Américain qui erre dans Paris, croise dans la
rue puis dans une cabine téléphonique de bistrot une jeune femme à l’apparence
très flower power, avant que les deux se retrouvent dans un appartement vide
que chacun envisage de louer. Et là, sans quasiment se dire un mot, ils vont
faire l’amour et entamer une relation purement sexuelle (pas de noms, de
prénoms, de détails sur sa vie, règles édictées par Brando). La gamine, c’est
Maria Schneider, fille naturelle de Daniel Gélin, qui après quelques
figurations trouve là son premier grand rôle. Et c’est elle qui va marquer les
esprits, surtout du côté de Perpignan (voir plus haut), exhibant en toute
naïveté et ingénuité un corps de statue antique grecque revisitée hippie.
Le film s’articule sur cette
relation purement physique entre une jeunette de vingt ans et un type qui a
plus du double. Ce n’est pas une love story, ils ne partagent que quelques
moments d’étreintes dans cet appart que lui a loué. Chacun a sa vie à côté. Lui
est un Américain exilé en France, gérant avec sa femme d’un petit hôtel bas de
gamme, accessoirement utilisé par les tapineuses du coin pour faire des passes.
Elle partage ses journées entre l’appartement suranné de sa mère (son père,
militaire, a été tué lors de la guerre d’Algérie, son uniforme et sa vieille
pétoire sont conservées comme des reliques, ce qui aura son importance à la fin
du film). Elle a un petit ami, qui se targue avec sa petite équipe technique,
de réaliser un film dont elle est l’héroïne. Le petit ami, c’est Jean-Pierre
Léaud. Qu’on ne prend pas par hasard dans un casting. Léaud, c’est la référence
absolue de la Nouvelle Vague, avec son phrasé nonchalant et son jeu
inexpressif. Utilisé à plusieurs reprises par les plus ou moins frères ennemis
Truffaut et Godard. Godard, justement, qui est une des idoles majeures de
Bertolucci. Et la seule présence de Léaud et ce film dans le film permettent à
Bertolucci de se livrer à une mise en abyme du cinéma comme Godard dans
« Le mépris ». Sans qu’on voit clairement où il veut en venir
(l’explication de la bouée « L’Atalante » - comme, pas du tout au
hasard, le film de Vigo – qui coule quand on la jette à l’eau, ça veut dire
quoi ?).
Charente-Poitou, ça rentre partout (Coluche)
Le point de bascule du film est
la fameuse scène du beurre. Qui a fait couler beaucoup d’encre. Officiellement,
elle n’était pas dans le scénario original. Elle a été envisagée un matin au
petit déjeuner par Brando qui l’a suggérée à Bertolucci. En oubliant juste d’en
parler à Maria Schneider. Cette scène de sodomie (simulée), elle l’a perçue
comme un viol, et les larmes qui coulent sur son visage sont de vraies larmes,
traduisant pour le moins son désarroi face à la dureté de cette scène dont elle
ignorait le déroulement. Maria Schneider en a parlé comme d’un traumatisme
majuscule qui aurait brisé sa vie, mettant dès lors sa carrière en pointillé,
sombrant dans la déprime et la défonce à fortes doses. Brando a vaguement
reconnu que lui et Bertolucci avaient dépassé quelques limites. Et Bertolucci
s’est contenté d’un silence radio pendant des décennies, n’avouant
officiellement des regrets qu’après la mort de Schneider, quasi quarante ans
après le tournage du « Dernier tango … ».
C’est cette scène
« improvisée » qui est le tournant narratif du film. Jusque là, on
avait l’impression que c’était la jeune fille qui recherchait l’extase dans les
bras d’un homme mûr détaché de tout. A partir de ce point de bascule, elle va chercher
à s’en éloigner, promettant même des noces imminentes à son amoureux cinéaste.
Pendant que Brando semble être devenu éperdument amoureux et veut renouer. D’où
le titre du film, cette ultime tentative de rabibochage dans un dancing où des
couples font un concours de tango, que viendront perturber de façon grotesque
Brando et Schneider copieusement avinés.
Let's tango in Paris (Stranglers)
Le final tragique n’est pas
forcément celui auquel on pouvait s’attendre. Et quand une paire d’heures après
le générique introductif, j’ai vu s’écrire « The end », je suis quand
même resté un brin perplexe. Certes, il y a ce sexe sans tabou et sans limites
à replacer dans son contexte, ici de la France pompidolienne, qui en a fait au
moment de sa sortie un film hautement amoral et subversif, mais aujourd’hui ça
ferait bien rigoler dans les cours de récré, quand un écolier sur deux
reconnaît avoir maté des sites porno avant de rentrer au collège.
On trouve sur le Net plein de
choses sur la symbolique qui se rattache à des personnages, des répliques, des
situations, et plein d’érudits font le lien avec les deux tableaux de Bacon au
début du film et les thématiques développées, où il est question d’Eros et de
Thanatos, du mythe d’Orphée, et de plein d’autres choses bien trop compliquées
pour mes trois neurones encore valides.
Y’a des fois où je me dis que
« Le dernier tango à Paris », il aurait pu être tourné par Bénazéraf
qui avait l’habitude à la même époque de torcher des films en trois jours où se
mêlaient érotisme vulgaire, réflexions métaphysiques et idéologie marxiste. Pas
sûr par contre que Bénazéraf aurait eu les moyens d’avoir Brando au générique …
Courtney Love a le cuir bien tanné … Genre scorpion
qui résiste à toutes les apocalypses. Veuve de la méga-star de l’époque Kurt
Cobain, junkie notoire, collègue d’excès en tous genres avec Drew Barrymore, et
donc grande pourvoyeuse d’articles et de photos pour la presse à scandales.
Artistiquement parlant, elle s’est lancée dans le cinéma avec louanges
inattendues pour un grand second rôle dans « Larry Flint » de
l’exigeant Milos Forman. Oui mais musicalement son « boulot »
originel d’avant la célébrité mondiale, savoir son groupe Hole, que dalle
depuis l’encensé « Live through this » paru quelques jours après le
suicide de Cobain. Pire, de persiflantes rumeurs qui avançaient que ce disque
était plutôt un side-project sous prête-nom de Cobain qu’un disque de Hole.
Hole 1998 : Love, Erlandson, Schemel, Auf Der Maur
Oh, on en avait bien entendu parler de Hole, mais
dans la rubrique nécrologique, lorsque la bassiste Kristin Pfaff a claqué d’une
overdose suite à une cure de désintoxication « mal gérée ». De fait,
le groupe formé par le guitariste Eric Erlandson et Courtney Love était en
stand-by. C’est alors que Zorro est arrivé, sous les traits d’une grande
asperge chauve, le sieur Billy Corgan, lider maximo des Smashing Pumpkins qui
commençaient à être un groupe très majeur dans le circuit du rock indé
américain. Il convient de préciser que lui et la Love s’étaient déjà connus de
très près avant qu’elle épouse Cobain, et qu’il se seraient à nouveau
fréquentés après le veuvage de Love.
C’est en tout cas à l’instigation de Corgan que Hole
retournera en studio. Le « Celebrity skin » dont au sujet duquel il
est question ici provient de ces sessions. Corgan n’est pas venu les mains
vides, il a participé à l’écriture de cinq titres (sur douze) et a conseillé –
imposé l’arrivée de la superbe bassiste rousse Melissa Auf Der Maur pour
remplacer Pfaff (c’est aussi Corgan qui dégottera un sessionman pour faire face
aux carences techniques de la batteuse Patti Schemel, créditée par copinage sur
le disque, présente sur les photos promo, mais qui n’effectuera pas la tournée
suivant la parution de « Celebrity skin »).
From Courtney with Love...
On a souvent réduit Hole à un groupe féminin, avec
un musicien additif aux guitares. Faux. Eric Erlandson s’il est bien guitariste
lead (Love est tout juste capable d’aligner quelques accords sur scène), est
aussi le co-compositeur de tous les titres, Love se contentant la plupart du
temps des textes. Aux manettes en studio, Eric Beinhorm, révélé pour son boulot
avec le rival vite écrasé de Nirvana, Soundgarden, et depuis très côté dans le
milieu du rock à guitares viriles (Red Hot Chili Peppers, Living Colour,
Aerosmith, Ozzy Osbourne, …).
Autant être clair d’entrée, « Celebrity
skin » ne vaut pas « Live through this ». Mais il contient une
belle majorité de titres intéressants, voire plus. Parce que Erlandson a la
guitare lourde et sort des riffs qui déchirent les tympans, et que la Courtney,
malgré une hygiène de vie assez déplorable assure au chant. On est d’accord,
c’est pas Aretha Franklin ou Janis Joplin, elle est pas vraiment à l’aise sur
les ballades (à guitares). Exemple le plus flagrant : « Northern
star », lorsque le dépouillement instrumental laisse la voix de Love en
avant, ça le fait pas du tout. Stevie Nicks, dont Courtney Love est une grande
fan, aurait fait beaucoup mieux. A l’inverse, Stevie Nicks n’aurait pas été à
la hauteur sur l’éponyme « Celebrity skin » qui ouvre le disque. Là,
derrière un gros riff, un tempo enfiévré, un petit pont plus léger et
mélodique, la Courtney assure, dans un registre rauque très Kurt Cobain. En
moins de trois minutes, cette intro se révèlera d’assez loin comme le meilleur
titre de la rondelle, surclassant tout ce qui va suivre.
« Celebrity skin » se partage à peu près
équitablement entre titres rentre-dedans et ballades plus apaisées, les
premiers plutôt au début, et forcément le reste dans la seconde partie du
disque. Pour les raisons déjà évoquées (la voix de Love), c’est quand le tempo
s’accélère et que la dame se déchire le larynx que les résultats sont les
meilleurs. Morceaux les plus notables de la partie « rapide » :
« Awful » et ses guitares violentes, avec la Courtney qui hurle dans
les aigus, « Reasons to be beautiful », dont les grosses grattes
ronflantes qui évoluent au final sur des arpèges apaisés compensent une
relative faiblesse mélodique, « Boys on the radio » qui accumule tous
les tics (gros son, refrain en forme d’hymne) des titres faits pour les arenas,
« Playing your song », très Nirvana avec l’incontournable quiet/loud.
Avis favorable aussi pour une paire de morceaux que
pour faire simple on qualifiera de power pop, dont le single le plus diffusé à
l’époque « Malibu », où le très Bangles des débuts « Heaven
tonight ». Le reste, une bonne poignée, ne mérite pas de se relever la
nuit, tout juste peut-on montrer du doigt les ratages les plus évidents, le
« Northern star » déjà cité, les geignardises de « Dying »,
et le final « Petals », ambitieux pensum à la place d’un feu
d’artifice terminal qui aurait relevé le niveau.
« Celebrity skin » ne vaut pas son rageur
prédécesseur. Il faut quand même lui reconnaître un travail sérieux d’écriture
(les titres sont globalement plus longs, les arrangements plus fouillés, les
ponts et les breaks permettent d’éviter un monolithisme qui pourrait sur la
durée s’avérer redondant). Le Hole de « Celebrity skin », malgré de
profonds remaniements de personnel est un vrai groupe qui n’a pas salopé le
boulot sous prétexte d’opportunisme, d’un disque bâclé jeté en pâture au public
pour voir si ça pourrait intéresser quelqu’un (à peu près à l’opposé de son
successeur « Nobody’s daughter » douze ans plus tard, qui malgré quelques
bons titres, sentait un peu trop le second service réchauffé).
En tout cas, « Celebrity skin » aura un
succès correct, ce qui donnera à Courtney Love les moyens de s’adonner à des
excès de plus en plus médiatisés, culminant avec le retrait par la justice de
la garde de sa fille au début des années 2000. Junkie un jour, junkie
toujours ?
« De battre … » est le quatrième film de
Jacques Audiard. En fait un remake (avec beaucoup de libertés prises par
rapport à l’original) de l’assez oubliable « Fingers »
(« Mélodie pour un tueur » en V.F.) de l’Américain James Toback, avec
Harvey Keitel dans le rôle principal.
« Fils de », du grand scénariste Michel
Audiard (il suffit de citer « Les Tontons flingueurs »), Jacques
Audiard avait déjà un nom, il commence à se faire un prénom. « De battre
… » va surclasser ce qu’il avait fait jusque là, et précéder son premier
chef-d’œuvre « Un prophète ».
Duris & Audiard
« De battre mon cœur s’est arrêté », il paraît
que grammaticalement ça s’appelle un chiasme. En fait, Audiard a piqué le titre
à un autre grand manieur de style, Jacques Lanzman, qui avait utilisé cette
tournure syntaxique dans « La fille du Père Noel », chanson créée par
Dutronc en 1966 (avec le riff de « I’m a man » de Bo Diddley et de
« Hoochie Coochie Man » de Muddy Waters et Willie Dixon, le même riff
sera repiqué par Bowie pour « Jean Genie », fin de la parenthèse
musicale). D’ailleurs Audiard, dans une scène de son film coupée au montage
final, faisait passer le titre de Dutronc sur l’autoradio de sa bagnole et
Duris le reprenait en chœur.
Bon, parce que « De battre … » est porté
par Romain Duris, qui doit être de toutes les scènes. Duris, c’est l’acteur
fétiche de Cédric Klapisch, qui a beaucoup tourné, sans atteindre une renommée
majeure. Avec « De battre … » il va franchir un palier (même si parmi
la tripotée de Césars glanée par le film, il n’aura pas celui de meilleur
acteur).
Zaccaï, Cohen & Duris
Duris est T(h)om(as), et donne dans l’affairisme immobilier.
En dehors de toutes les règles. Son truc, c’est d’encaisser des loyers présumés
perdus, de virer des squatteurs à coups de batte de baseball, et une fois les
locaux libérés, de prendre une grosse commission (en liquide of course) sur
leur revente. Ses « associés » sont Fabrice (Jonathan Zaccaï) et Sami
(Gilles Cohen). Parenthèse, on retrouvera ces deux-là une décennie plus tard
(Zaccaï dans un grand second rôle et Cohen en personnage récurrent) dans la
série « Le Bureau des Légendes », dont – le monde est petit – Audiard
tournera les deux derniers épisodes.
Tom est le fils d’une pianiste concertiste (morte,
on sait pas de quoi ou pourquoi) et d’un père (Niels Arestrup) qui fut lui
aussi un cador de l’affairisme immobilier, qui a initié Tom au métier, mais qui
là, actuellement, a quelque peu perdu la main … Tom passe son temps à écouter
de la musique au casque (de la techno-electro-machin-truc), mais a gardé un
piano de sa mère et un petit home studio. Un jour que par hasard il traîne à
l’entrée d’une salle de concert classique, il se branche avec le prof de sa
mère qui lui suggère de reprendre des cours de piano qu’il a depuis longtemps
abandonnés et de passer une audition.
Linh-Dan Pham & Duris
La brute de l’immobilier se coltine donc les
douceurs mélodiques de Bach (« Toccata en mi mineur ») prend des
cours avec une virtuose asiatique (Linh-Dan Pham, la fille adoptive de Deneuve
dans « Indochine »), doit gérer une passion soudaine pour la femme de
Fabrice (Aure Atika) et un père qui fraye avec des mafieux russes dangereux
(pléonasme). Comme on n’est pas chez la Comtesse de Ségur, tout va tourner
vinaigre. Seul l’épilogue du film (deux ans après les faits montrés) laissera
voir la possibilité d’une reconversion-rédemption …
Le personnage de Tom est très fouillé (normal,
puisqu’il est de toutes les scènes). Duris est excellent, tout en nervosité
impulsive, et incapable de gérer plus d’une chose à la fois. Quand il prend ses
cours de piano, il oublie ses potes et son « boulot », leur fait
foirer un gros coup, sa passion pour la femme de son pote lui fait négliger
tout le reste, il est « ailleurs » quand son père, maintenant
« dépassé » demande son aide (quand ça commence à chauffer grave avec
les Russes, il se contente de les menacer par téléphone et de sauter l’escort
qui les accompagne, Mélanie Laurent dans un de ses premiers rôles), ou lui
présente sa nouvelle compagne (Emmanuelle Devos) que Tom méprise et traite
comme une vulgaire catin.
Arestrup & Duris
Avec son envie de réussir son audition, Tom change de
vie, finies les soirées avinées et les bastons qui vont avec après une
« affaire » rondement menée, et les coups d’un soir draguées en boîte
ou ramassées sur le trottoir, place à l’improbable liaison
« sérieuse » avec la femme de son pote. Le type toujours à cran ne
bronche pas quand il se fait malmener et rabrouer par sa prof de piano qui ne
parle pas un mot de français, il s’applique à essayer de communiquer avec elle,
… Duris, qui savait déjà jouer du piano, a réellement pris des cours, et c’est
lui qui joue le plus souvent (les parties les plus compliquées sont faites par
sa sœur Caroline Duris, vraie concertiste virtuose, le reste de la musique est
composé par Alexandre Desplat, et le « Monkey 23 » des Kills est
présent deux fois, et accompagne le générique de fin).
Audiard impose sa patte, sa vision de l’histoire,
élague impitoyablement son propos. Vingt minutes de scènes tournées sont virées
au montage (principale victime, Emmanuelle Devos, rôle majeur dans son
précédent « Sur mes lèvres » et qui au final n’aura droit ici qu’à
deux-trois scènes) sous prétexte de « redondance ». Audiard veut
donner du rythme, veut coller au caractère sanguin de son personnage principal.
Quitte à donner dans le déroutant.
Atika & Duris
Première scène, où un Gilles Cohen introspectif raconte
à un Duris qui a l’air de s’en foutre royalement, les rapports compliqués qu’il
a eus avec son père et maintenant avec sa fille. Cette intro bizarre a été
rajoutée au dernier moment, et plus ou moins improvisée. Deuxième scène, les
trois compères dans une bagnole, avec caméra à l’intérieur et musique de
l’autoradio qui parasite les dialogues, se rendent devant un immeuble, sortent
deux sacs qui remuent de la malle, et les ouvrent devant un appart, laissant
s’échapper un troupeau de rats. On ne comprend que pouic à ce début de film,
Audiard explique qu’il a voulu interpeller le spectateur, le forcer à se
concentrer sur l’histoire qu’il va lui présenter. Et plusieurs fois, on doit
faire l’effort de comprendre ce qui s’est passé entre deux scènes et qui n’a
pas été montré, et on a parfois du mal à saisir les notions de temps (genre ça
se passe quand, trois heures ou trois semaines après la scène
précédente ?).
Audiard entend filmer « le réel ». Très
peu de trucages, et la caméra qui colle à ses personnages (de très gros plans
des visages), est embarquée dans les voitures, et présente dans le vrai
trois-pièces de 50 m² où Duris et sa prof répètent du Bach.
C’est dans « De battre … » qu’Audiard fait
appel pour la première fois à Niels Arestrup sur lequel il avoue avoir eu des
réserves, ne lui confiant qu’un second rôle, estimant qu’un acteur de théâtre
aurait du mal dans un film. Il a révisé sa position, Arestrup se révèle
excellent, et il aura un rôle majeur dans son tournage suivant, celui de « Un
prophète » …
Les nazis n’aimaient pas
Lubitsch, ils l’avaient déchu de la nationalité allemande. Ça tombait bien, il
les aimait pas non plus. Je pense que les Russes devaient pas trop l’aimer non
plus, à Lubitsch, si tant est que Staline, occupé à affamer les Ukrainiens et
envisageant de se partager l’Europe avec l’Adolph, ait eu le temps de mater les
films de Lubitsch. Et quand on regarde « Ninotchka » (peut-être la
masterpiece de Lubitsch, mais la lutte est serrée avec « To be or not to
be »), on se rend compte que l’Ernst, il aimait pas les Soviets.
Garbo & Lubitsch
Et plutôt que la critique
politique ou idéologique frontale, il choisit de s’attaquer au communisme par
le rire. Et pour ça, il va chercher la glaciale star Garbo, maîtresse
incontesté du tragique (sa mort dans « Le roman de Marguerite
Gautier », adaptation de « La Dame aux camélias » est une des
plus belles morts du cinéma). Garbo dans une comédie, c’est pas chose courante.
La star du muet, puis du parlant, avait peu donné dans la légèreté, d’où la
célébrissime accroche du film « Garbo rit » (sous-entendant que
c’était une première à l’écran, ce qui était factuellement faux).
Ceci étant, difficile de ne pas
avoir à rire quand on tourne pour Lubitsch. Et surtout quand on a au scénario
une écriture ciselée par Billy Wilder et Charles Brackett (ces deux-là se
retrouveront pour le quelque peu caricatural « Le poison » et le
chef-d’œuvre « Boulevard du Crépuscule »). Quiconque désirant
entreprendre une carrière de scénariste devrait connaître par cœur les
répliques ravageuses de « Ninotchka ». C’est d’un anticommunisme
primaire, mais tellement juste …
Garbo & Douglas
« Ninotchka »
commence par les tribulations parisiennes d’un trio d’émissaires soviétiques
venus vendre les bijoux de l’aristocratie russe confisqués lors de la
Révolution et dont l’argent sera fort utile à un régime qui en manque
cruellement. La rigidité politique des trois apparatchiks ne résistera pas longtemps
aux charmes de la vie parisienne, et leurs scrupules idéologiques se dilueront
bien vite dans une way of life très bourgeoise. Bien aidés en cela par un
aigrefin, le très aristocratique comte Léon d’Algout (excellente interprétation
de Melvyn Douglas), amant occasionnel de l’exilée duchesse Swana (Ina Claire),
ancienne propriétaire des bijoux, que le duo compte bien récupérer en grugeant
les trois Russes. Le Politburo surveille l’affaire, et sentant les choses mal
engagées, envoie la psychorigide Ninotchka Yacouchova (Garbo), remettre de
l’ordre.
Tout d’abord insensible aux
charmes de la vie parisienne et d’Algout, elle finira par goûter aux deux, dans
une suite de scènes où se succèdent malentendus, quiproquos et comique de
situation. Avant que la rouée Swana récupère ses breloques, et les échange
contre le retour de Ninotchka et ses hommes en Russie, afin de pouvoir renouer
avec son amant d’Algout, qui est tombé éperdument amoureux de Ninotchka.
Garbo & Lugosi
Après la vie parisienne, retour
à la vie soviétique, nettement moins glamour. Avec les joies de la colocation
dans les luxueuses demeures aristocratiques partagées d’office entre camarades
(dont les mouchards de service) et qui sont devenues des taudis où manger une
omelette est un luxe (à condition que chaque invité amène son œuf). Le tout surveillé
par l’intransigeant Commissaire Politique (Bela Lugosi qui quitte ses habituels
cercueils pour un austère bureau à l’atmosphère glaçante).Pendant ce temps d’Algout essaye de retrouver
Ninotchka, lui écrivant (fabuleuse lette caviardée où ne subsistent que la date
et un « Yours » final), ou tentant d’obtenir un visa à l’ambassade
soviétique de Paris (extraordinaire réplique du planton qui suggère à une
personne qui demande des nouvelles d’un proche disparu depuis quelques temps de
se renseigner auprès de sa veuve).
Finalement c’est à
Constantinople que Ninotchka (encore une fois chargée de remettre dans le droit
chemin les trois émissaires qui ont tendance à déraper idéologiquement)
retrouvera son amoureux, et les quatre Russes finiront par sombrer
définitivement dans le capitalisme, les trois compères montent un restaurant,
le plus crétin du lot finissant homme-sandwich devant l’entrée, dernier plan du
film …
« Ninotchka » mélange
romance et comédie. La partie romantique de l’histoire se traîne un peu en
comparaison du rythme effréné de la satire, feu d’artifice de répliques
d’anthologie. Les Soviets, qu’ils soient Rouges ou Blancs (Swana) sont moqués à
chaque plan, les frivoles parisiens aussi. Les nazis, qui seront au centre de
l’intrigue de « To be or not to be » sont aussi évoqués sur une
scène, quand les trois compères sont venus accueillir l’émissaire russe sur le
quai de la gare, s’avancent vers un type austère encombré de bagages, lequel
les ignore pour faire un salut bras levé à sa dulciné qui l’attend sur le même
quai.
Garbo rit...
La mise en scène est précise,
et offre quelques vrais plans de Paris. Les acteurs sont bons, y compris les
personnages secondaires, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque. Garbo
nous fait un beau numéro, passant de la rigidité glaciale (l’arrivée) à
l’exubérance amoureuse (la cuite au champagne), puis à la tristesse
mélancolique (le retour au pays). Ce sera son avant-dernier film, elle quittera
le métier en pleine gloire deux ans plus tard, ce qui renforcera son aura et
entretiendra les rumeurs les plus délirantes. Etrangement, Ina Claire aura la
même trajectoire, abandonnant aussi les plateaux de cinéma peu d’années plus
tard, des décennies avant sa mort …
La charge frontale ou en
filigrane du régime soviétique, c’est pas ça qui manque dans le cinéma, surtout
une fois le maccarthysme posant sa chape de plomb sur les studios
hollywoodiens. Peu de films l’aborderont de façon aussi légère et subtile que
Lubitsch dans ce « Ninotchka », qui est quasi unique dans son genre
(et pitié ne me sortez pas le tragique « Don Camillo en Russie »).
Film cousin
recommandé (avec la romance en moins) : le djihadisme détruit par le rire
dans l’extraordinaire « We are four lions ».
Les Dead Kennedys ont déjà eu le mérite de relancer
le rock sans fioritures dans le vieux fief des hippies, San Francisco. Et tant
qu’à faire ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère. Déjà leur nom ne
pouvait laisser indifférent, dans un pays ou le shooting des Présidents est
quasi un sport national. Et puis ils comptent dans leurs rangs un type qui
passe pas inaperçu. Eric Reed Boucher pour l’état-civil, Jello Biafra pour la
scène.
Jello Biafra
Un activiste qui avant de faire de la musique
(« Fresh fruit … » est leur premier disque) s’était signalé à
l’attention des déclassés de tout poil en se présentant comme candidat au poste
de Maire de San Francisco, avec un programme qui devait autant à Marx
(Brothers) qu’au jusqu’auboutisme gauchiste. Entre rigolades, happenings,
déclarations incendiaires, il avait réussi à rallier les suffrages de quelques
milliers de personnes et fini en quatrième position sur une dizaine de
candidats … Un attrait pour la vie politique (et la politique) qui ne l’a
jamais vraiment quitté, il a même postulé aux primaires de l’élection
présidentielle nationale au sein du parti écolo de Ralph Nader (c’est ce
dernier qui en sortira vainqueur pour une candidature que l’on appelle
pudiquement de témoignage en 2000).
Avec pareil background, Jello Biafra en musique
allait pas donner un truc du genre des Doobie Brothers. Parce que c’est en gros
la musique des jeunes et de la révolte, les Dead Kennedys feront dans le punk.
Dans sa version la plus radicale, pas celle des pères fondateurs newyorkais
genre Ramones and so on , pas non plus dans la version suivante anglaise
(Pistols, Clash, etc ..), mais en s’inspirant du « retour » du punk
dans son pays d’origine, en version encore plus radicale. Celle venue de
Washington que l’on appellera hardcore, théorisée par Bad Religion ou Minor
Threat et que le Hüsker Dü des débuts portera à son niveau d’incandescence …
« Fresh fruit … » dure trente deux
minutes. Pour quatorze titres, dont six de moins de deux minutes. Ça va vite,
voire très vite. Des brûlots de purhardcore (« Forward to death », « When ya get drafted »,
«Drug me »), du hardcore qui lorgne
vers le heavy metal (« Funland at the beach »), du hardcore qui peut se
terminer en valse (!) (« Chemical warfare »), du hardcore avec de
petits breaks pour reprendre son souffle (« Ill in the head »), du
hardcore avec un pont plus « léger » (« I kill children »),
un mix entre hardcore et punk (« Your émotions »), du punk tendance
« Ah ça ira » (« Let’s lynch the Landlord »), du punk façon
33T d’AC/DC passé en 78 T (« Stealing people »). Tous ces titres
étant dans la ligne du parti, attendus, voire espérés, par les premiers fans du
groupe.
Dead Kennedys
Restent quatre morceaux, les plus longs (enfin, par
rapport aux autres). « Kill the poor » ouvre le disque. Et prend le
temps de s’installer avec son intro martiale, son tempo qui s’accélère
progressivement pour finir sur un rythme punk frénétique. « Viva Las
Vegas » clôture le disque. Ben oui, on parle bien du titre écrit par Doc
Pomus et Mort Schuman pour Elvis Presley pour le navet filmé du même nom. Titre
repris par une kyrielle de gens, des plus prévisibles (Springsteen) aux plus
improbables (Amanda Lear). La version des Dead Kennedys me semble même
supérieure à celle considérée comme de référence (et plus tardive) des ZZ Top.
Manière de terminer une rondelle plutôt énervée par quelque chose de plus
léger, plus enjoué, plus festif. Le tout of course sur un rythme effréné.
Les deux titres qui auront fait couler le plus
d’encre sont par ordre d’apparition « California über alles » et
« Holiday in Cambodia ». La première est le premier titre (sorti en
45T) publié par les Dead Kennedys. Batterie quasi tribale, guitares rampantes
qui envoient de gros riffs, et explosion sonore sur le refrain. Charge violente
contre le gouverneur de California Jerry Brown (cité dans la première phrase,
on risque pas l’équivoque), qui bien que revendiqué Démocrate, n’avait rien à
envier par ses méthodes et ses propos aux imbéciles trumpistes à venir. Le
titre évoque évidemment l’hymne de l’Allemagne nazie (« Deutschland über
alles ») et l’allusion se passe de commentaires. Commentaires offusqués
qui n’ont évidemment pas manqué de prospérer, Jello Biafra est devenu, le temps
que « l’opinion publique » passe à autre chose, une sorte d’Ennemi
Public number One.
« Holiday in Cambodia » est le titre le
plus « célèbre » du disque, entendre par là qu’il a fait une
apparition dans les tréfonds des charts. Musicalement, c’est le plus, comment
dire, travaillé, intro bruitiste, atmosphère oppressante avec brusques poussées
d’adrénaline (le genre d’ambiance dont les Offspring des débuts feront leur
trademark sonore). C’est aussi le moins raccord avec le boucan du reste du
disque. Le texte parle de tous les bobos californiens, qui pour se donner l’air
très progressif, citent à tout bout de champ les vertus prétendues de la
révolution khmère rouge du Cambodge. Quelques années avant le film sur le sujet
de Joffé (« La Déchirure / Killing fields »), Jello Biafra qui a
les yeux ouverts sur monde et a laissé la niaiserie au placard, conseille à ces
bobos d’aller passer leurs vacances au pays de Pol Pot et de ses massacres
« politiques ».
Les Dead Kennedys n’ont évidemment pas été signés
par une major. Avec l’argent gagné lors de leurs premiers concerts, ils ont
monté leur propre label, Alternative Tentacles sur lequel sont parus tous leurs
disques. Ce label, dirigé par Jello Biafra, aura par la suite à son catalogue
des gens comme 16 Horsepower, les Melvins, Butthole Surfers ou les français Les
Thugs, en se tenant farouchement à l’écart de tout mainstream.
Les Dead Kennedys dureront une demi-décennie, une
petite poignée de disques qui n’imprimeront pas vraiment paraîtront, avant que
des embrouilles (notamment entre Biafra et le guitariste East Ray Bay pour les
habituelles histoires de droits d’auteur et des royalties qui vont avec)
entraînent la débandade. Une « reformation » sans Jello Biafra se
fera au début des années 2000 sans trop de retentissements, mais pas sans les
interminables poursuites judicaires qui en découleront forcément.
Jello Biafra se dispersera beaucoup, quelques
collaborations musicales avec des gens de la « famille », des
stand-ups sous forme de spoken words, sera de beaucoup de combats
altermondialistes, et rejoindra le Green Party (Les Verts version US).