PAUL McCARTNEY & WINGS - BAND ON THE RUN (1973)

 

Wings over Africa ...

Juillet 1973. Paul McCartney renoue après une longue période (à son aune s’entend) de vaches maigres avec le haut des charts, grâce à la bande-son d’un James Bond, « Live and let die ». Enfin, pas vraiment McCartney, mais son groupe, les Wings. Ou son backing band, selon comment on envisage les choses, tant les Wings sont aux ordres de Macca. Ce qui redonne un coup de boost au brave Paulo, qui de Beatle essentiel, évoluait lentement vers le statut de ringard.

Lennon avait mis le monde à ses genoux avec la doublette « Plastic Ono Band – Imagine », et se permettait même, par chansons interposées, de se gausser de son ancien meilleur pote (« How do you sleep »). Le Beatle tranquille Harrison s’était fendu (with a little help from his friends) d’une triple rondelle vinyle, qui comme tous les triple était bien trop longue, mais contenait des trucs brillants. Et Ringo, me direz-vous ? euh il était sûrement au bar en train de siroter des cocktails, compter ses bagouzes et faire de l’œil à toutes les jolies filles qui passaient par là …


Donc McCartney va vouloir frapper un grand coup avec ses Wings, et sortir un disque qui va marquer son temps. Il veut ce qui se fait de mieux sur le plan sonore pour enregistrer, se fait refiler une liste exhaustive des meilleurs studios du monde, et choisit sur la foi de rumeurs aussi dithyrambiques qu’invérifiables, celui de Lagos au Nigéria.

Un périple exotique qui ne ravit guère le guitariste et le batteur qui rendent leur tablier avant le départ, laissant les Wings sous la forme de trio (Paul et son inamovible Linda, plus Denny Laine, l’ancien co-fondateur des Moody Blues).

Las, le périple au Nigéria tournera court, le studio est plus proche de la cabane à Sam Philips que des adresses high-techs occidentales. De plus, le Nigéria est un pays où alternent guerres civiles et dictatures, et les trois Anglais en goguette ne tardent pas à se faire braquer rudement en plein jour. Enfin, dernière cerise sur le clafoutis, un musicien local un peu beaucoup mégalo, un certain Fela, accuse McCartney de traîner au Nigéria juste pour piquer la musique des Noirs, antienne classique des périodes de tension raciales.

Wings au Nigéria : welcome to the jungle

Direction l’aéroport, pour Macca et ce qu’il lui reste de groupe, pour finir l’enregistrement dans les plus cossus et moins dangereux studios Air de Londres. Logiquement, on devrait s’attendre au pire artistiquement après pareilles débandades. Ben non, brothers and sisters « Band on the run », est une des meilleures (si ce n’est la meilleure) galette de McCartney hors Beatles. C’est bien simple, « Band on the run » me fait penser à la fin de « Abbey Road », sauf qu’au lieu d’aligner des vignettes de trente secondes, ici ça dure cinq minutes, tout en passant du coq à l’âne (parfois sur le même morceau) mais sans jamais donner l’impression d’un gloubi-boulga indigeste.

Le morceau-titre ouvre le disque. Une intro à la Stevie Wonder, une ballade avec la voix toute miel de Paulo, et puis, au bout d’une minute, place aux synthés (datés) en avant, et une minute plus tard, on rebat les cartes, on change tout … et là, on pense forcément au chef-d’œuvre de Brian Wilson (et des Beach Boys) « Good Vibrations ». La partie la plus mélodique de « Band on the run » et son refrain sont ultra-connus, et l’ensemble permet de s’apercevoir, pour ceux qui en doutaient, que McCartney est un compositeur hors norme doublé d’un exceptionnel chanteur. En cinq minutes, il vient de montrer que plus que n’importe quel autre sur cette planète, il peut être les Beatles à lui tout seul.

Tiens puisque le nom magique est lâché, vous vous souvenez (et ‘tain si vous vous en souvenez pas, retournez écouter Jul et Aya Nakamachin) de la pochette de « Sgt Pepper’s … », où l’on voyait grâce à un photo-montage tout un tas de célébrités, contemporaines ou pas, entourer les quatre garçons dans le vent ? Celle de « Band on the run » n’est pas un montage. On y voit les trois Wings entourés de quelques peoples de l’époque (qui ont oublié de passer à la grosse postérité) mais surtout, au dernier rang et au centre Christopher Lee (pour quelle raison le Prince des Ténèbres – oubliez le piteux Ozzy Osbourne - aux mille vies et encore plus de morts est-il là, mystère et boule d’opium) et James Coburn (de passage à Londres pour un tournage). Même pour ces stars confirmées du grand écran, on refuse pas de prendre la pose à côté de(s) McCartney. Il aurait pu y avoir aussi Dustin Hofmann, qui est l’instigateur d’un titre (on en recausera plus bas de cette folle histoire …).


J’ai parlé un peu plus haut (ouais, faut suivre) de « Live and let die » (le couplet tout miel et le riff qui arrache tout pour introduire le refrain, toute la carrière de Queen est dans ce titre). « Band on the run » va nous présenter le petit frère de « Live and let die ». Il s’appelle « Jet », c’est du glam-rock à la McCartney, moins pécore que Slade, moins sauvage que Bowie, mais ça valide (ou ça suit diront les mesquins) le courant musical qui met l’Angleterre et le monde à genoux à ce moment-là …

« Bluebird », c’est le titre que détesteront ceux qui détestent Macca, parce qu’il coche toutes les cases qu’aiment mettre en avant ses détracteurs (mièvre, puéril, planplan, neuneu, … ouais, mais qui a écrit plus violent que « Helter skelter », répondez pas tous en même temps …). « Bluebird » est la ballade mélancolique, héritière des « Yesterday » et « Michelle » d’antan. Et permet de s’apercevoir que dorénavant Linda est capable d’assumer des chœurs corrects.

Cette triplette inaugurale est très bonne. Elle est suivie par le premier des deux titres qui montrent tout le génie du Paulo. « Mrs Vandebilt » il s’appelle. Le texte vise pas le Nobel de littérature (des vignettes sibyllines sur une femme libre et sur les contraintes qu’elle rejette), mais le titre possède en guise de refrain un gimmick qui tue en forme d’onomatopée chantée, le fameux « Ho, hey, ho » (à rapprocher du « Na na hey hey », rengaine égarée dans le répertoire heavy des hardeux teutons de Jeronimo). On trouve aussi dans « Mrs Vandebilt » un solo de sax dont le one hit wonder Gerry Rafferty saura se souvenir pour son « Baker street ».

Ensuite, comme Paulo est un gentil garçon, il va pas répondre aux insinuations perfides de Lennon le concernant par un texte au vitriol destiné au binoclard, il va plutôt l’attaquer sur son propre terrain. La réponse est juste musicale, elle s’appelle « Let me roll it » et c’est un blues rustique, près de l’os (cf « Yer blues » et un paquet de titres de « Plastic Ono Band »), pour prouver que s’il veut, McCartney peut tout faire. Il y a quand même une vacherie au énième degré, le Paulo double sa voix (très rare chez lui, surtout parce qu’il est un tel chanteur qu’il n’a pas besoin de subterfuges de studio), comme le fait systématiquement Lennon.

« Mamunia », c’est du McCartney que quelques-uns attendent, une ballade qui coule tellement de source, à se demander pourquoi personne l’avait écrite avant. Ce que j’ai dit sur « Bluebird » peut-être mis en copier-coller pour la définir.

Déboule ensuite « Picasso’s last words ». L’anecdote sur la création du titre est célèbre mais vaut quand même la peine d’être rappelée. Printemps 1973. Les McCartney sont en vacances en Jamaïque et y rencontrent Dustin Hofmann qui y tourne « Papillon ». Dîner en commun dans un hôtel et une discussion à bâtons rompus entre la poire et le fromage qui dérive sur l’art et la création. La mécanique qui amène la construction d’une chanson demeure une énigme pour Hofmann, qui ne se considère que comme interprète (d’un scénario, d’un texte, d’une vision du réalisateur) et se demande comment on peut « inventer » dans le domaine artistique, par exemple écrire une chanson. McCartney lui dit que c’est facile, on prend un thème, une idée, un bout de phrase et l’inspiration vient. Défi de Hofmann, qui prend un magazine qui traîne et qui fait ses gros titres de la mort toute récente de Pablo Picasso, dont les derniers mots prononcés, à la fin d’un dîner entre amis qu’il a quittés pour aller se reposer, se sentant fatigué ont été « Drink to me, drink to my health » (Picasso est mort pendant son sommeil d’une embolie pulmonaire). McCartney se lève, va au piano de l’hôtel, et en quelques secondes trouve une mélodie (qui deviendra le refrain) reprenant les derniers mots de Picasso. Voilà, voilà, c’est facile d’écrire une chanson … A noter pour que l’histoire soit complète que « Picasso’s last words » cite des plans entiers de « Jet » et « Mrs Vandebilt », à moins que ce ne soit l’inverse, ce qui rendrait la prouesse moindre …


« No words » qui suit est le titre le plus faible de la rondelle. Parce qu’il cite de façon un peu trop évidente le son de l’intro de « Strawberry fields forever » (de Lennon, ça c’est limite vachard), avant de partir dans tous les sens, parfois en dépit du bon (sens). Heureusement, il a la bonne idée de ne durer que deux minutes et demie.

« Nineteen hundred and eighty five », c’est un peu « Lady Madonna » revisité (même rythme, mélodie cousine, et même voix trafiquée qui donne l’impression d’écouter un acétate des années 20 …). Et comme toute cette fin de disque, parfois en roue libre, retour à la case départ et autocitation avec au final du titre quelques mesures de « Band on the run » …

Sur l’édition de Cd 2013, on trouve en plus en bonus le single paru en éclaireur « Helen wheels », petit boogie somme toute anecdotique et « Country dreamer », machin country-rock un peu neuneu qui montre que McCartney est vraiment capable de chanter n’importe quoi (dans tous les sens du terme).

Depuis la parution de « Band on the run » en décembre 73, on tente à intervalles réguliers de nous faire croire que la dernière galette du Paulo est la meilleure depuis les Beatles. Fake news comme dirait Donald …


Du même sur ce blog :

McCartney
Egypt Station







THE FEELIES - CRAZY RHYTHMS (1980)

 

Batucada new wave ?

Ce « Crazy rhythms », quand les grands connaisseurs du binaire sortent des listes des meilleures rondelles des septante dernières années, il y est souvent. Pourtant, il s’en est vendu des nèfles, et ses successeurs, encore moins. Enfin, successeurs, on parle avec les Feelies d’un groupe qui en plus de quarante ans d’existence a sorti six disques avec des « absences » de parfois vingt ans. Et dont deux des quatre membres présents sur l’enregistrement ont jeté l’éponge après ce premier « Crazy rhythms ». Et j’ai beau fouiller les tréfonds de mes neurones valides, j’ai pas le souvenir de gens qui se réclament la filiation du groupe ou de ce disque (hormis Peter Buck de R.E.M., ce qui ne vaut rien, le gars est fan – et sincèrement - de millions de gens dont il connaît les disques, Buck est un érudit du genre de feu John Peel).


Donc « Crazy rhythms » est étrange, forcément étrange. C’est le bébé de deux newyorkais, Bill Million et Glenn Mercer, dont les deux influences principales seraient les Beatles et le Velvet Underground, deux groupes aux antipodes l’un de l’autre, que ce soit en termes de popularité ou de musique produite. Soyons clair, les Feelies ne font pas un invraisemblable mix des deux, c’est soit l’un soit l’autre dans leurs titres. Et le plus souvent autre chose … En fait, le groupe auquel ils me font penser est celui des azimutés de Devo, on en reparlera plus bas.

« Crazy rhythms » est sorti en 1980. Temporellement, il se rattache au post-punk et à la new wave, sauf que ces deux termes sont le plus souvent accolés à des groupes anglais. En fait, ce disque est une capsule sonore sans trop d’équivalents, surtout dans les deux genres ci-dessus évoqués.

Les Feelies n’ont rien de glamour ou de sexy. Quatre boys next door dont deux binoclards (comme Blur ou R.E.M.), fringués Prisu décontracté, le buste retouché Photoshop (ou un de ses ancêtres logiciels) sur fond bleu, dans un cadrage 1/3 – 2/3 que John Ford aurait apprécié s’il eût encore été de ce monde. A noter que cette pochette sera dupliquée-plagiée par les autres boys next door de Weezer sur un de leurs disques (sur leur premier, l’évidemment surnommé « blue album », le groupe de Rivers Cuomo ayant souvent l’habitude de ne pas donner de titre à leurs rondelles).

Un peu tartes (aux pommes) les Feelies ?

Vous allez me dire mais pourquoi diable ces quatre quelconques ont suscité l’intérêt. Parce qu’ils ont trouvé un gimmick sonore dont ils usent et abusent, ils rajoutent des percussions partout sur leur base classique, deux guitares, basse, batterie. C’est pas forcément original, l’oublié Michael Viner avec son Incredible Bongo Band avait fait à peu près la même chose au début de la décennie avec « Bongo rock », maltraitant au passage quelques standards (« Apache », « In-A-Gadda-Da-Vida », « Satisfaction », « Pipeline » …). Les Feelies forcent un peu moins sur le côté percu à tout-va, elles ne sont pas au premier plan, viennent juste entretenir un roulement continu au fond du mix. Autre particularité sonore des Feelies, parfois de longs blancs entre les titres, des intros qui peuvent atteindre les trois minutes, qui commencent par un tout juste perceptible murmure sonore, avant que les décibels n’arrivent crescendo.

Bon, tout ça c’est bien joli (quoi que …), mais au final ça ressemble à quoi ? Surtout à Devo, je vous l’ai déjà dit, faut suivre …Flagrant sur des titres comme sur « The boy with the perpétuel nervousness » qui ouvre l’album avec ses accords de guitare saccadés. Et encore plus sur « Everybody’s got something to hide (except me and my monkey) » reprise des comment s’appelaient-ils déjà ces quatre garçons dans le vent de Liverpool, traitée à peu près de la même façon (déstructurée si on veut être gentil, portnawak si on veut être lucide) que les Devo reprenant « Satisfaction » sur leur premier disque. Et tant qu’on évoque les Stones, a été très tôt rajouté aux rééditions de « Crazy rhythms », une cover de « Paint it black », avec mélodie (accélérée) assez fidèle à l’originale et sur laquelle les tapis de percus donnent une petite couleur « Sympathy for the devil ». On le voit, les nerds des Feelies connaissaient leurs classiques.

Autre source d’inspiration (voir plus haut) des newyorkais, le Velvet. Evident sur « Forces at work » et ses plus de sept minutes, qui fait penser au crissant « Sister ray », avec sa simpliste batterie métronomique et ses guitares grinçantes, comme l’était le violon alto de John Cale. Et peut-être encore plus marquant sur « Loveless love », un des musts de la rondelle, avec son intro floydienne, le phrasé grave à la Lou Reed, le tout sur la trademark sonore des Feelies, les percus superposées au rythme saccadé.


« Crazy rhythms » est porté par ce gimmick des percus démultipliées qui lui confère une certaine cohérence, unité sonore clairement identifiable. Et ce même si les titres peuvent partir dans des directions musicales différentes. « Fa Cé-la » ( ? ) paru en éclaireur en 45T , guitares stridentes, rythme tachycardique et phrasé punk, envoyé en deux minutes chrono, évoquerait plutôt les pastilles surréalistes des premiers B-52’s, alors que « Moscow nights » avec son intro tempête de blizzard est très new wave anglaise genre Cure de la même époque, et que « Original love » renvoie plutôt à le new wave hiératique de Joy Division (la voix forcée dans les graves), même si la mélodie est plus enlevée et enjouée que celles que gravait la bande à Ian Curtis.

Pour ceux qui aiment le rock basique, il faut se contenter de « Raised eyebrows », mené par son riff accrocheur de guitare. Et puis laisser de côté le titre éponyme, assez long pensum qui commence bien (du rythme, de la mélodie), avant qu’une pénible partie centrale (une sorte de solo de batterie soutenu par les percus) ne vienne tout gâcher.

« Crazy rhythms » n’est pas un bébé à jeter avec l’eau du bain. Quelques titres bien foutus le rendent même plutôt sympathique. De là à en faire un disque majeur et crucial, y’a quand même un monde …


ALAN J PAKULA - LES HOMMES DU PRESIDENT (1976)

 

9 Août 1974 ...

C’est la date de la démission de Richard Nixon, 37éme Président (Républicain) des Etats-Unis. Démission au terme d’une succession de révélations et de scandales sur les magouilles financières de son parti, d’espionnage des adversaires démocrates, dans lequel tout le haut de l’organigramme du parti et du gouvernement (jusqu’à Nixon lui-même) étaient impliqués. Cette démission est la conclusion historique de l’affaire dite du Watergate, le plus gros scandale politico-financier ayant touché un président des USA (en attendant possiblement que le truand affairiste et queutard Trump prenne quelques centaines d’années de taule …).

Hoffman, Redford & Pakula

L’affaire du Watergate et sa conclusion furent un traumatisme profond et sidérant pour la société américaine, qui voyait le chef d’Etat lui-même remettre en cause les fondements démocratiques du pays.

Et à peine plus d’un an après la chute de Nixon, le cinéma allait porter cette affaire à l’écran. Oh, ça s’est pas bousculé dans le tout-Hollywood pour participer au projet. Derrière lequel il y a un homme, Robert Redford, une des stars les plus en vue et ardent militant démocrate. C’est lui qui produit le film, ce qui finit par attirer Warner Bros pour le distribuer. Pour tenir la caméra, le choix de Redford se porte sur Alan J Pakula, peu connu, mais réalisateur du polar anxiogène « Klute » et de « A cause d’un assassinat » qui traite de celui de JF Kennedy, et lui vaudra la réputation de cinéaste « engagé ».

« Les hommes du Président » ne couvre pas toute l’affaire, le film se termine en 1973 alors que l’issue politique est improbable et que le Parti républicain fait tout pour protéger ses chefs à plumes (dont Nixon) et étouffer le scandale. La suite (que tous les Américains connaissaient) est montrée avant le générique sous forme de dates précisant celles des procès et procédures ayant entraîné la chute et la démission de Nixon.


« Les hommes du Président » s’en tient à l’enquête menée par deux journalistes du Washington Post qui se sont intéressés et ont investigué les premiers après le pseudo-cambriolage dans l’immeuble Watergate. Ces deux journalistes, Bob Woodward et Carl Bernstein, ont écrit aussi ensemble le livre-résumé de leur enquête, dont le titre sera également celui du film, auquel ils ont été associés avec l’écrivain et scénariste William Goldman. Redford a affirmé du bout des lèvres qu’il voulait se contenter de mettre des billets et ne voulait pas être du casting. Il n’y a cependant pas trop eu à le supplier pour qu’il prenne le rôle du plumitif débutant Bob Woodward. Pour Bernstein, la légende (et Redford) prétendent que lui et Hoffman se sont rencontrés par hasard à un match de basket (des Knicks de New York dont ils étaient tous deux supporters) et que le Dustin (lui aussi démocrate, tendance écolo), a accepté le rôle de Bernstein. Si la légende est plus belle que la vérité, etc …

Le film commence par le braquage des bureaux du Parti Démocrate dans l’immeuble Watergate. Cinq hommes bien sapés s’y introduisent de nuit munis de talkies-walkies, guidés-protégés par un complice dans un immeuble voisin. Un veilleur de nuit trouve une porte fracturée, appelle les flics et les cambrioleurs se font serrer par une patrouille de flics en civil, menés par un moustachu à cheveux longs et coiffé d’un bob informe (hommage subliminal à Serpico ?). Woodward, journaliste débutant au Washington Post, à peu près cantonné à la rubrique des chiens écrasés se rend au tribunal (le Watergate est à Washington), où les cinq braqueurs sont jugés en comparution immédiate. Il ne comprend pas très bien ce que ces types bien sapés, dont la plupart se prétendent cubains venant de Miami cherchaient, et est troublé par la présence dans le public de l’audience pour cette affaire très mineure, de l’avocat particulier du principal conseiller de Nixon, qu’il ne connaissait évidemment pas.

Redford, Balsam, Hoffman & Robards

Tout seul dans son coin au journal, il se rencarde auprès de collègues, finit par découvrir que les prétendus Cubains sont en réalité des militants Républicains et que l’un d’entre eux est haut placé dans l’organigramme de l’équipe chargée de recruter les fonds du parti pour les campagnes électorales. Il rédige un papier, espérant être publié que récupère et amende son chevronné collègue Carl Bernstein . Les deux décident de bosser ensemble sur l’affaire, commencent à dévider quelques fils de l’écheveau politico-financier mais malgré le soutien de leur chef de service (joué par Jack Wardens) se heurtent au rédacteur en chef Ben Bradlee (Jason Robards) qui sent le sujet explosif et veut du concret certifié et pas des allégations sans preuves formelles.

Le film va suivre l’enquête des deux journalistes, aidés épisodiquement par un indicateur très haut placé dans on ne sait quel service d’Etat, mais qui sait beaucoup de choses et ne peut se mouiller personnellement. Cet informateur que Redford rencontre de nuit dans l’obscurité d’un parking, est surnommé « Gorge profonde » et est joué (malgré la pénombre, on reconnaît son faciès émacié en quart de lune) par Hal Holbrook.

Gorge Profonde, Deep Throat, Hal Holbrook

Autant le dire, à moins de connaître parfaitement l’affaire, on saisit pas toujours les tenants et aboutissants de l’histoire, noyés que l’on est par un name dropping de pontes le la Maison Blanche et/ou du Parti Républicain liés de près ou de loin à ce qui petit à petit deviendra le scandale du Watergate (espionnage en règle du Parti Démocrate et constitution d’une colossale caisse noire au Parti Républicain). On suit un peu paumé les innombrables coups de fil des deux journalistes (bizarrement, à l’époque du téléphone à cadran, le propriétaire du numéro est toujours à coté de son bigophone pour répondre à la première sonnerie), leurs visites au domicile de personnes dont les noms arrivent au fur et à mesure de leurs investigations, de la pression qu’ils finissent par avoir de leur hiérarchie journalistique, …

En clair, « Les hommes du Président » est un film incompréhensible pour les non initiés, non contemporains et non américains, ce qui fait quand même beaucoup de monde, surtout aujourd’hui.

Mais il y a du rythme, comme les poussées d’adrénaline des deux compères journalistes, quand la lumière jaillit, ou que la pression devient forte. Redford et Hoffman sont parfaits, ils font quand même partie de la poignée des acteurs confirmés et starisés de l’époque, et sont « politiquement » impliqués dans le film. Pakula fait du Pakula (mais en accéléré si on se réfère à son précédent « Klute », « Les hommes du Président » est un film au montage et au jeu des acteurs nerveux, tonique), travaille beaucoup dans l’obscurité anxiogène qui est sa marque de fabrique (les rencontres dans le parking, les visites nocturnes chez les protagonistes de l’affaire, …) qui contraste avec la salle de rédaction du Washington Post, toute en néons riches en lumens et ambiance de ruche (reconstituée à l’identique dans les studios de la Warner à Burbank).

Le tout dans une ambiance col blanc macho très seventies (les hommes sont forts, manipulent et tirent les ficelles, les femmes sont faibles, tourmentées et finissent par balancer). A titre d’exemple, le film qui se veut retranscrire scrupuleusement l’enquête vécue par les deux journalistes, zappe totalement (ça a été remarqué et parfois critiqué) l’importance de la propriétaire du Washington Post, Katharine Graham. C’est elle, qui au moment où l’affaire du Watergate devenait scandale d’Etat et les pressions/menaces des Républicains maximales, qui a soutenu Woodward et Bernstein, les enjoignant de continuer à publier et enquêter, et pas son rédacteur en chef Bradlee. Etrangement son personnage est totalement absent du générique. Et pour la petite histoire, Gorge Profonde, était d’après ses dires au moment de sa mort en 2008, Mark Felt, ancien adjoint de l’éternel Hoover au FBI.

Les vrais Bernstein & Woodward

Et malgré tout, « Les hommes du Président » est un film à voir et à revoir. C’est un film sur la presse qui nous montre ce qu’est le métier de journaliste d’investigation. Du flair, de l’obstination, de l’information, des faits qu’on est allé chercher et vérifier, et surtout de la rigueur. Ne jamais abandonner même quand les difficultés sont désespérantes et les pressions (de la hiérarchie, de la flicaille, des politiques, …) multiples. Une démarche à mettre en parallèle avec les zozos qui ont des cartes de presse aujourd’hui (faut surtout pas les appeler des journalistes), aux ordres d’un quelconque Bolloré qui les paye, et prêts à toutes les compromissions (éthiques, financières, …) pour servir façon complotiste la soupe extrêmedroitarde de leur maître. Peut-être certains de ces pantins rêvent de prix Pulitzer. Woodward et Bernstein eux, l’ont eu.



Du même sur ce blog :

Klute





THE STOOGES - THE STOOGES (1969)

 

Tels les mousquetaires ...

les plus fameux Stooges n’étaient pas trois, mais quatre. Par ordre d’apparition dans les crédits au verso de la pochette de cet album éponyme, leur premier en 1969, Iggy Stooge (vocals), Ron Asheton (guitar), Dave Alexander (bass), Scott Asheton (drums).

Et comme tous les disques majeurs, celui-ci a son histoire. Que le vieux Lester va vous conter …

Au départ était Jac Holzman, passionné de musique, qui fonde dans les années 50 à L.A. un petit label de folk, Elektra. Label qui accumule les coups foireux pendant une décennie, malgré la signature d’un génie, Tim Buckley (le père du noyé Jeff), et d’un autre surdoué déjà bien cramé, Arthur Lee et son groupe multiracial Love. En ce milieu des années 60, Love et Buckley vendent que dalle. Mais Holzman, impressionné par l’incandescent Lee, signe sur les recommandations de celui-ci un groupe bluesy vaguement expérimental de Los Angeles, les Doors. Et là, carton mondial. Du coup, Holzman et Elektra ont plein de fric. Et tout en gardant le folk comme danseuse (signature de Judy Collins), Holzman comprend qu’il faut du rock pour faire bouillir la marmite. Il recrute comme homme à tout faire le journaliste branché (il a fréquenté la Factory de Warhol) Danny Fields.


Fields va informer son patron qu’il y a du rock qui dépote à Detroit, et un groupe dont on parle beaucoup dans le Michigan, les dénommés MC5. Holzman donne carte blanche à Fields, le fout dans un avion pour qu’il aille juger sur pièces, avec pleins pouvoirs pour entamer une discussion de business si affinités. Fields débarque à Detroit, rencontre le manager du MC5, l’agitateur John Sinclair, qui l’impressionne fortement avec ses discours gauchistes, et va voir le 5 en concert à la Grande Ballroom, la salle de concert rock de la ville, où le groupe est quasi résident. Grosse perf scénique du band, et grosse claque pour Fields. Backstage, discussion avec Sinclair et les membres du groupe, qui veulent bien tenter le coup avec Elektra, mais qui disent que dans le coin, à Ann Arbor, dans la proche banlieue de Detroit, il y a un groupe de minots qui arrachent tout live, The Stooges. Celui qui est le plus admiratif pour les Stooges est le guitariste du MC5 Wayne Kramer. Le lendemain, Fields va voir les Stooges en concert, prend la claque de sa vie et téléphone aussi sec à Holzman pour lui dire qu’il a la possibilité de signer non pas un mais deux groupes, le MC5 et les Stooges. Banco de Holzman qui sort le chéquier, vingt mille dollars pour signer le MC5 et cinq mille pour les Stooges.

Dans le récit de ce weekend plutôt riche musicalement, Danny Fields (d’après ses dires à lui, qu’on trouve dans le livret d’une médiocre réédition Cd de 1987) avoue avoir été subjugué par la performance scénique du chanteur des Stooges (pourtant dans les 60’s, y’avait pas que des baltringues on stage ou derrière un micro). Crédité en tant qu’Iggy Stooge, plus tard Pop, le gars s’appelle aux yeux de l’état-civil James Osterberg, et avait commencé dans la musique en tant que batteur d’un autre groupe de Detroit, les Iguanas. D’où un surnom particulièrement stupide (only en France) d’Iguane.


Quand Fields les voit jouer, les Stooges sont essentiellement un groupe de reprises, tendance garage, comme il y en avait des milliers dans toute l’Amérique. En plus d’un chanteur-performer qui capte l’attention, les Stooges disposent en la personne de Ron Asheton d’un guitariste qui va à l’essentiel, pas de parties alambiquées (le riff de « I wanna be your dog » c’est trois notes) et le pied soudé sur la pédale fuzz. Un son et une attitude qui font des Stooges de 1969 les ancêtres des punks et de tous les « retours » du rock énervé à guitares.

Prendre cinq mille balles à Elektra, c’est bien, mais faut aller en studio. Et là c’est pas gagné. Les Stooges n’ont que – d’après la légende, peut-être vraie - trois titres quand ils rentrent en studio (au Hit Factory de New York, loin du Michigan, ils sont logés au Chelsea Hotel, déjà connu pour être le repaire de tous les artistes « bizarres »). Le producteur (choisi par Holzman, qui ira de temps en temps voir ce qu’il se trame en studio et en repartira plutôt horrifié) est John Cale (l’homme du terrorisme sonore du Velvet Underground) qui n’a qu’une seule production à son actif, le « Marble Index », fiasco commercial de sa copine Nico.

Les trois titres dont dispose le groupe sont « 1969 », « I wanna be your dog » et « No fun ». Faut reconnaître que quand on a cette triplette à son répertoire (classiques éternels des Stooges et du rock au sens large), le disque sur lequel ils figurent ne passera pas inaperçu. Quoique … « The Stooges » sera comme de bien entendu un magistral flop commercial, les quelques gens de prétendu bon goût qui l’avaient écouté lors de sa sortie n’avaient pas de mots assez durs pour le démolir (comme son à peu près cousin quelques années plus tard, le premier Ramones). La réhabilitation viendra plus tard …


Eh ducon, tu vas nous en parler de la musique qu’on trouve sur ces trente quatre minutes ? Ah bon, vous la connaissez pas par cœur, cette galette ? Vous avez fait quoi de votre fucking life, alors ? Dans un grand élan de mansuétude pour les déficients auditifs égarés sur cette page, un petit rappel des (mé)faits sonores ici présents.

Le disque commence par un état des lieux, « 1969 ». Pas un millésime folichon nous disent les Stooges, plutôt un cantique pour jeunes paumés et abandonnés par le « système », sur fond de guitare fuzz et d’une rythmique sur le mode handclaps. Oui mais 69, comme on le chantait dans la douce France, c’est aussi une année érotique … et pour Iggy, l’année des fantasmes, avec le titre ultime de toute sa carrière, la manifeste pervers, BDSM, « I wanna be your dog ». Un titre qui a lui seul préfigure les Ramones, le punk, et toutes celles et tous ceux qui en découlent. Un titre qu’Iggy a même chanté en playback il y a quelques années pour une pub SFR (cherchez le lien, bon courage, à moins qu’il s’agisse juste de payer les traites de sa villa de Miami) … Troisième incontournable, « No fun » porté par son riff rockab, avec lequel les Stooges inventent le glam-rock. Un titre qui a fortement impressionné Bowie durant sa période Iggy St…, pardon Ziggy Stardust, et s’est retrouvé cheval de bataille live des Sex Pistols (entre beaucoup d’autres).

Comme les Stooges sont signés sur Elektra, dont les Doors sont le groupe phare, il y a du Doors dans ce premier disque. Flagrant sur l’intro de « We will fall », pièce de bravoure (plus de dix minutes), rumination sexuelle désenchantée d’un défoncé, enjolivée (enfin, façon de parler) par les crissements du violon alto de John Cale. Dans la même veine, « Ann » semble un pastiche du groupe de Morrison, la guitare fuzz en plus et la technique de Densmore aux fûts en moins.


Si pour l’amateur lambda, les Stooges c’est Iggy Pop, sur ce premier disque, le plus impressionnant est Ron Asheton, qui pousse la saturation de sa guitare à des niveaux jamais osés jusque-là. « Not right », basique rock garage, constitue son empreinte la plus indélébile sur ce disque.

Et puis, comme l’inspiration n’était pas toujours au rendez-vous, on a droit en final à « Little doll » qui rappelle bien souvent « 1969 ». Pour finir le tour de piste(s), « Real cool time » est un bon titre, voire plus, dont le seul défaut est d’arriver après la quadrette majeure « 1969 », « I wanna be your dog », « We will fall », « No fun ».

« The Stooges » aura à peu près autant de succès que le premier Velvet Underground (une de leurs influences revendiquées). Contrairement à la bande à Lou Reed, les Stooges vont asseoir leur réputation sur scène, Alexander et les deux frangins Asheton tissant une clôture de barbelés sonique sur lesquelles Iggy se livrera à des performances (au sens premier du terme) enterrant tout que pouvait offrir la concurrence.

Avant les brouilles et les embrouilles (une paire d’années suffiront à bousiller le groupe), les Stooges feront paraître l’année suivante un « Fun house », aussi bon et encore plus extrémiste. Qui pour moi ne peut pas surpasser ce premier jet, essentiel et quintessenciel …


WOLFGANG PETERSEN - LE BATEAU (1981)

 

Et vogue le navire ...

Comme le chantait Ringo Starr, collectionneur de bagues, grand amateur de cocktails alcoolisés et de top models, accessoirement batteur de … comment s’appelait-il déjà son groupe, ça me reviendra peut-être, donc comme il le chantait, nous vivons tous dans un sous-marin jaune …

En regardant « Le bateau », on vit tous pendant 200 minutes (ouais, trois heures vingt) dans un sous-marin vert-de-gris de la Kriegsmarime nazie, de fin 1941 à quelque part l’année suivante. « Le bateau » (« Das boot » en V.O.) est un film allemand de Wolfgang Petersen. Ce film sera son fait d’armes principal (il sera aussi responsable et souvent coupable par la suite de choses comme « L’histoire sans fin », « Dans la ligne de mire », « Troie », …). « Le bateau » a connu un succès considérable chez nos teutons voisins, a été nominé six fois aux Oscars (ce qui en d’autres termes veut dire qu’il n’en a gagné aucun). Et tous les gens impliqués de près ou de loin dans le projet, même des décennies plus tard, y vont de tous les superlatifs de leur vocabulaire pour encenser le film.

Wofgang Petersen

Et la citation péremptoire qui revient le plus souvent est que « Le bateau » est le plus grand film allemand de tous les temps. Ben voyons, comme dirait l’autre. Et « L’aurore », « L’ange Bleu », « Le dernier des hommes », « Le cabinet du Docteur Caligari », « M le maudit », « Metropolis » et quelques autres de la même antédiluvienne époque, vous les oubliez ? Et les deux détraqués des années 70, Herzog et Fassbinder, ils ont pas derrière eux une œuvre, une forme d’expression, qui certes ne les a pas conduits au haut du box office, mais qui les place quand même très nettement au-dessus de Petersen et de son rafiot ?

Bon, je suis méchant là, parce que « Le bateau » est un vrai bon et grand film. Plus gros budget jamais réuni pour une production locale (l’équivalent de près de vingt cinq millions de dollars), tourné en Allemagne (aux studios Bavaria, dans un lac de Bavière et au large des îles d’Heligoland pour les scènes en extérieur), avec une équipe technique allemande et un casting allemand (à l’exception de Rita Cadillac – cocorico – pour une scène au début), et dans la langue de Beckenbauer.

Jürgen Prochnow

Il existe à peu près autant de versions de ce film que de versions de « Apocalypse now » (version pour l’Allemagne, pour le reste du monde, director’s cut, etc …). Avec en plus une version de six heures (!) pour la télévision (allemande of course) diffusée une première fois en 1985. Le tournage a duré un an, souvent dans des conditions dantesques. Quatre maquettes de sous-marin ont été utilisées (une d’un mètre, une de trois mètres, une de onze mètres, une grandeur nature), plus des parties du sous-marin à l’identique (la salle des machines, le « mess », les « cabines-dortoirs », …) pour les besoins de certaines scènes. Et tout fait main (pas de numérique et de rideau vert au début des années 80).

Le casting (Allemagne oblige) est constitué d’inconnus du point de vue international. Le moins inconnu est le rôle principal, celui du capitaine du sous-marin, échu à Jürgen Prochnow. Quant aux autres, d’après Petersen, ils vont devenir d’immenses stars (en Allemagne). Et Petersen insiste beaucoup sur Herbert Grönemeyer, second rôle majeur dans le film (celui du correspondant de guerre), qui a vite abandonné le cinéma pour la musique, et est devenu, toujours selon Petersen, le Springsteen allemand. Ach, la légendaire délicatesse allemande. Faudra leur expliquer, à ces gens-là, que plus américain que Springsteen tu peux pas, et que toute transposition ou comparaison avec un non-américain est forcément nulle et non avenue. Bon, passons ...

Avant l'embarquement

Au film, puisque c’est le but de cette notule. Il raconte, de façon à peu près exacte, hormis la scène finale, les faits d’armes du U-96, U pour Unterseeboot et 96 pour le numéro de série. Un carton au début du film nous situe le contexte, celui de la guerre totale entre les forces de l’Axe (le Reich et ses alliés) et à peu près tout le reste de la planète. En 1941, les Gaulois irréductibles qui résistent encore et toujours à l’envahisseur sont les Anglais. Copieusement bombardés nuit et jour, mais ravitaillés par une noria de bateaux américains (les USA sont officiellement neutres, plus pour longtemps). Pour détruire ces convois protégés par des bateaux de guerre, le Reich décide la construction d’une multitude de sous-marins chargés de les attaquer. Quarante mille sous-mariniers allemands participeront à cette guerre invisible, trente mille ne reviendront jamais au port.

Les premières scènes nous montrent le capitaine accompagné du correspondant de guerre qui lui a été attribué se rendre dans un bar-club-bordel de La Rochelle pour une dernière nuit de fiesta avant un départ le lendemain matin. On constate que les Allemands sont de sacrés soiffards, bourrés jusqu’au coma éthylique, et que la plupart sont très jeunes. Ces premières scènes, « à l’air libre » sont visuellement réussies, avec à moment donné un super plan-séquence lors d’une chanson de l’entraîneuse en chef de l’établissement (Rita Cadillac).

Les trois heures suivantes (hormis une scène lors d’une escale de ravitaillement à Vigo) vont se passer à l’intérieur du sous-marin. Claustrophobes s’abstenir, les acteurs évoluent dans un milieu exigu, où la promiscuité est la norme (fameuse scène de recherche de morpions par l’infirmier de bord). Rigueur militaire oblige, malgré les jours, les semaines et les mois passés en vase clos, on s’en réfère à l’incontestable hiérarchie. Le capitaine et le chef machiniste sont à peu près les seuls à avoir une expérience maritime, et on leur obéit sans moufter, malgré des décisions parfois pour le moins hasardeuses et osées.

Les mêmes, quelques mois plus tard

Le but de la mission est de trouver et détruire le maximum de bateaux qui viennent en convoi ravitailler les Anglais. Avec des communications réduites au très strict minimum avec la hiérarchie militaire (tout juste peut-on voir dans les quelques mètres carrés qui servent de mess pour les gradés un portrait d’un dignitaire nazi (Donitz, chef de la Marine de Guerre ?), symboliquement parcouru en permanence par une mouche à ver. On est dans le sous-marin très loin de l’idéologie du régime, on essaye de faire le taf et de survivre. Tout juste y a-t-il un officier nazi vrai de vrai, au début rasé de près avec son uniforme rutilant mais qui finit très vite hirsute, comme tout le reste de l’équipage. Le film a été tourné chronologiquement, tout le casting achève barbu (pour la toilette et l’hygiène, il n’y a qu’une chiotte de quelques décimètres carrés). Et ils ont ramassé de la flotte sur la frimousse en quantités industrielles. La technologie sous-marine de l’époque faisait que le sous-marin passait la majeure partie de son temps en surface, avec des types scrutant l’horizon sous les paquets de mer à la recherche d’un bateau à torpiller. Les acteurs sont unanimes à dire que « Le Bateau » n’était pas un film aux moyens hollywoodiens et que l’eau qu’ils recevaient sur le museau provenait de lances à incendie et était dans le meilleur des cas froide, voire glacée.

Comme l’Atlantique Nord est plutôt vaste, il se passe pas grand-chose pendant une heure, hormis la quête vaine d’une cible à torpiller. Seul objet flottant croisé, un autre sous-marin allemand (scène historiquement véridique). Et puis quand un convoi est visuellement détecté, y’a un gros souci qui s’appelle destroyer d’escorte. Les Américains étant technologiquement mieux dotés, ils ont de sonars qui permettent de détecter les sous-marins (qui ne peuvent guère dépasser les deux cents mètres de profondeur, sous peine d’être désintégrés par la pression) et sont dotés d’énormes grenades sous-marines, capables de couler les U Boot s’ils les touchent et à minima de les secouer très fortement si elles explosent à proximité. Les maquettes étaient montées sur vérins et les acteurs à l’intérieur ont eu droit à quelques séquences très agitées.


Dans cette épopée, quelques scènes sont marquantes. Un take no prisoners lorsque le sous-marin coule un pétrolier et que les marins qui se sont jetés à l’eau sont abandonnés (pas de place et de nourriture pour des prisonniers) et un échouage à deux cent cinquante mètres de fond suite à un bombardement par un avion alors que le sous-marin tentait de traverser le Détroit de Gibraltar en restant en surface. Craquements de la structure, manque d’oxygène, avaries à la pelle, et manœuvres désespérées du capitaine et du machiniste en chef pour pas crever au fond de l’eau …

« Le Bateau » n’est pas un film de guerre au sens strict du terme, les types sont là pour essayer de s’en sortir vivants, la guerre n’est là que comme un environnement avec lequel on doit composer, aucune allusion n’est d’ailleurs faite à ce qui se passe ailleurs dans le monde. « Le Bateau » tient plutôt du film d’aventures qui se déroulerait dans quelques mètres carrés, et les types qui filment, au plus près, forcément au plus près des acteurs, accomplissent des prouesses pour les suivre, surtout lors des montées d’adrénaline et des scènes de combat. Les relations entre les protagonistes ne sont pas esquivées, même si la psychologie de la plupart des acteurs n’est pas le but du film, on nous montre quand même leur relation avec le monde extérieur réduite à la portion congrue (les photos de la famille, les lettres écrites à la fiancée).

Même si dans sa version « courte », « Le Bateau » a parfois quelques longueurs, il se hisse sans problème sur le podium du sous-genre des films de sous-marins et côtoie les réussites dans ce domaine que sont « USS Alabama » ou « A la poursuite d’Octobre Rouge » …



THE LIMIÑANAS - I'VE GOT TROUBLE IN MIND 7" AND RARE STUFF 2009/2014 (2014)

 

From Cabestany to Chicago ...

Cabestany ? c’est quoi, qui, où, … ? Bon, je vous dit tout. Pour ceux qui auraient oublié de réviser leur géographie, chapitre Pyrénées-Orientales (au milieu du fond d’une carte de France), Cabestany, c’est un peu la banlieue de Perpignan. Perpignan, on en entend parler, c’est le laboratoire du RN dans les villes de plus de 100 000 habitants, avec l’ex à Marine La Peine dans le rôle du maire, et avec les extraordinaires résultats qui vont avec : dette municipale en croissance exponentielle, idem pour les effectifs de police et la délinquance (comme quoi … no comment), copinage et favoritisme à tout-va, et subventions municipales en panne pour tout ce qui a l’air culturel, … et c’est pour ces tristes tocards que plein de gens veulent voter, ‘tain on est mal …

Marie & Lionel Limiñana

Les Limiñanas, ils sont pas potes avec Louis Alliot et ils ont bien raison. Les Limiñanas, c’est le rock de la France provinciale d’en bas, ceux dont logiquement on devrait jamais entendre parler parce qu’ils sont pas parisiens. Et d’ailleurs, leur carrière a commencé avec une forte odeur de sapin. Les Limiñanas, c’est Lionel et Marie, époux légitimes. Disquaires un temps en ville, ils montent ensuite un groupe-duo. Et se font remarquer et signer par un tout jeune label de Chicago, Trouble in Mind. Faut dire qu’avec leurs influences (en gros, années 60, version garage) ils avaient peu de chances de concourir dans les minables télécrochets de l’époque. Et c’est pas avec des débuts pareils que tu vas remplir des Stade de France quand tu fais un concert.

Avec une constance qui mérite le respect, les Limiñanas vont faire leur musique droits dans leurs godillots, sans aucune concession à l’air du temps. Bon, pas de quoi leur filer une médaille, y’en a des bottins pleins de groupes comme eux, qui font leur truc en se foutant totalement de l’audience qu’ils peuvent recueillir. Et réciproque à peu près toujours vérifiée, de l’audience ils n’en ont point.

Sauf que les Limiñanas, ils étaient tellement bons que plein de gens ont voulu jouer avec eux. Les plus connus étant le voisin catalan Pascal Comelade, jusqu’au plus improbable, le pape de la techno underground française Laurent Garnier, en passant par le très barré Anton Newcombe (du Brian Jonestown Massacre), avec lequel et la très people Mathilde Seigner (Mme Roman Polanski pour ceux qui avaient oublié de renouveler depuis cinquante ans leur abonnement à Gala) ils formeront même un groupe side-project, L’Epée. On peut aussi citer parmi ceux ayant croisé la gamme avec eux, des gens aussi dissemblables que Bertrand Belin ou le couple Areski – Brigitte Fontaine, …

Pourquoi tant de gens veulent collaborer avec les Limiñanas ? Peut-être bien parce qu’ils ont du talent et n’hésitent pas à le partager. Les Limiñanas, c’est un peu nos White Stripes ou nos Black Keys, un duo guitare (lui), - batterie (elle). Particularité, aux débuts, c’est le plus souvent (voire quasi exclusivement) Marie au chant.


Ce qu’il y a de bien avec cette rondelle, c’est que le titre dit de quoi il retourne. Une compilation de faces A ou B de 45T, de collaborations, de participations à des projets divers et variés, du temps de leur signature sur Trouble In Mind, de 2009 à 2014, c’est-à-dire l’époque de leurs débuts discographiques.

Les deux premiers titres font partie de la légende des Limiñanas. « I’m dead », chanté par Marie en anglais, c’est de la pop psychédélique 60’s à la sauce française, comme en sont remplies les compiles Wizzz !, avec sur le refrain une mélodie qui se rapproche de celle de « Harley Davidson » de Gainsbourg – Bardot. « Migas 2000 », toujours rock psyché acidulé fait une large place à la guitare fuzz de Lionel, un élément sonore qui deviendra un peu la marque de fabrique du groupe. Le texte est une recette de cuisine, celle de la fabrication des migas, spécialité de la cuisine ibérique à base de viande et de pain émietté, comme quoi, du moment que ça fait la farce, on peut chanter sur n’importe quel thème.

Il n’y a dans cette compile bien évidemment rien qui soit allé affoler les compteurs de ventes. Mais plein de titres sympas, où alternent réminiscences très 60’s, soit qu’on les envisage du côté yé-yé français (le côté mélodique et acidulé), soit du côté garage américain (le côté très binaire alourdi par les guitares fuzz, qui finissent par s’incruster dans tous les titres). Les titres originaux se taillent la part du lion, même si d’évidentes influences transparaissent. « Je m’en vais » présente pas mal de similitudes avec « Cheree » de Suicide (les bidouillages rythmiques cheap, les paroles « Chéri, chéri … » d’entrée, le phrasé nonchalant, …). « Tu es à moi », où l’on repère un riff à la « You really got me », un ensemble très Troggs, et un final à la « Louie Louie ». Avec « Mobylette » (un clin d’œil au « Vélomoteur » des feues Calamités qui s’abreuvaient – normal pour des Bourguignonnes – aux mêmes sirops 60’s ?), Lionel écrase la pédale fuzz. Au final « Dead swan » c’est plutôt la wah-wah chère à Hendrix qui est à l’honneur, l’orientalisante « Liverpool » (featuring Lio est-il annoncé, mais on du mal à l’entendre la Reine des Brunes), fait penser au « Black Mountain side » du 1er Led Zep.

On le voit et surtout l’entend, les Limiñanas sont un groupe lettré, qui aime tel un Petit Poucet version rock’n’roll, semer des indices sur son chemin. Et pour que les choses soient bien claires, trois reprises clarifient le propos, l’intention, et le background musical du duo.

Les Limiñanas en formation live

Un chant de Noel (« Christmas », what else) signé Greenwich, Barry et Spector, évoque bien le style girl-group, mais laisse de côté le wall of sound cher au nabot emperruqué. « An ugly death » est une déférence-hommage à Jay Reatard, garagiste phare des années 2000, et mort à trente ans en 2010. Last but not least, le « I know there’s a answer » des Beach Boys de « Pet sounds », certes moins aérien que l’original, vient nous rappeler que ce titre est un des préférés des rockeurs purs et durs des générations suivantes (Frank Black l’avait repris sous sa variante « Hang on to your ego » sur son premier disque d’après Pixies).

A l’heure où ils signent sur Trouble in Mind (label qu’ils remercient sur l’évidente « (I’ve got) Trouble in mind », qui semble surgie de la compile Nuggets), les Limiñanas ne sont plus des perdreaux de l’année. Ils ont eu le temps d’accumuler les références, et de roder leur répertoire on the road à de multiples reprises. Les Limiñanas tournent beaucoup, publient pas mal de choses. Si c’est le couple Lionel-Marie qui est les Limiñanas, ils aiment bien s’entourer de gens de la « famille » sur scène (ils sont au moins une demi-douzaine en concert, avec autant sinon plus de guitares que Lynyrd Skynyrd). Pour les avoir vus deux fois live, je dirais que c’était bien mieux avant, vers 2020, que deux-trois ans plus tard une fois la notoriété venue, avec sono monumentale à donf, un cyclone de guitares fuzz sans répit, Marie qui ne chantait plus un seul titre, on aurait dit un Brian Jonestown Massacre des mauvais soirs (qui sont nombreux je vous le concède) …



Des mêmes sur ce blog :

Malamore




CHRISTOPHER NOLAN - MEMENTO (2000)

 

La mémoire dans la peau ...

En 2026, on ne présente plus Christopher Nolan. Le gars sort des films dont on parle beaucoup. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Nolan ne recherche pas la facilité. De la virtuosité technique (« Dunkerque », « Inception », « Tenet »), des mythes revisités (sa trilogie très dark de Batman, en attendant sa relecture de « L’Odyssée »), des scénarios très prise de tête pour ne pas dire incompréhensibles (« Inception », « Tenet », « Memento »). Finalement, c’est quand il est le plus « classique » (et le moins intéressant ?) qu’il cartonne le plus au box office (« Le prestige », « Interstellar »).

Nolan & Pierce

« Memento » est une œuvre de jeunesse, Nolan n’a que trente ans, c’est son second film, il a un petit budget, très loin des productions pharaoniques qui finiront par suivre, un casting qui n’affiche pas de stars intergalactiques, et un scénario fait maison (écrit par son frangin Jonathan). Ce scénario est tout banal (un revenge movie, un type veut retrouver et buter le violeur assassin de sa femme). Oui mais voilà, il est magnifié par deux idées de génie.

La première, c’est de montrer l’histoire en marche arrière (un Gaspar Noé avec « Irréversible » deux ans plus tard saura s’en inspirer et le reconnaître) et d’insérer au milieu de ce découpage à rebours (et en couleurs) une histoire-flashback annexe (chronologique et en noir et blanc).


Ça donne quoi ? Un truc époustouflant, hors-norme, où on ne comprend pas grand-chose (rassurez-vous, même après plusieurs visionnages, y’a plein de choses qui restent mystérieuses), mais on est pris dans cette spirale spatio-temporelle. Un peu comme le héros, Leonard Shelby (interprété par l’acteur australien Guy Pierce, révélé dans le queer road-movie « Priscilla folle du désert ») qui souffre d’une maladie peu commune, l’amnésie antérograde. En gros le cerveau a sauvegardé le passé, mais on se retrouve avec la mémoire vive d’un poisson rouge, on perd tout souvenir de ce qu’on a fait la minute précédente. Avec deux scènes géniales. La torgnole balancée à sa copine Natalie, qui sort de la maison, s’assied dans sa bagnole et revient aussi sec en accusant un dealer de l’avoir tabassée. Et la course poursuite à pied dans un parking avec un dealer armé, où Shelby ne sait plus s’il est poursuivi ou si c’est lui qui poursuit, c’est quand les balles siffleront à ses oreilles qu’il comprend que c’est lui le fuyard.

Shelby souffre de cette maladie depuis qu’il a pris un coup sur la tête en essayant de sauver sa femme. Solution pour pas perdre le fil et les pédales : prendre des photos (de sa piaule, de sa voiture, des gens qu’il rencontre) et les annoter (un tel est un menteur, telle autre pourrait l’aider par pitié, …). Quand aux éléments les plus importants, il se les fait tatouer sur le corps pour être sûr de ne rien oublier. Et pour pas se mélanger les crayons, tatouage primordial, le nom de Sammy Jankis sur le poignet.

Moss & Pierce

C’est ce Sammy Jankis (interprété par Stephen Tobolowski, un habitué des seconds rôles) qui lui sert de fil conducteur. Dans sa vie antérieure, Shelby était enquêteur pour une compagnie d’assurances, chargé de démasquer les fraudeurs. Jankis avait perdu sa mémoire immédiate, et malgré le soutien total de son aimante bonne femme, après entretiens et enquêtes par Shelby, a été reconnu simulateur par ce dernier, et privé d’indemnités de soins. C’est cette histoire en noir et blanc (qui finira mal pour Jankins et plus encore pour sa femme) qui vient s’intercaler dans la traque actuelle de Shelby.

Les deux personnages qui aident (ou pas, no spoil) Shelby dans sa quête sont Natalie (une serveuse de bar), et Teddy (un pote, un flic, un dealer, l’assassin ? no spoil bis), joués par Carrie-Anne Moss et Joe Pantolanio, à l’affiche ensemble l’année précédente sur le blockbuster des encore frères Wachowski « Matrix ». Le montage de Nolan est serré, oppressant et anxiogène (on est comme Shelby, sous pression permanente, en train d’essayer de comprendre ce qu’on voit et de démêler le vrai du faux). Sans oublier quelques sourires sarcastiques (Shelby se sent obligé d’informer tous ses interlocuteurs de quelle maladie il souffre) quand le réceptionniste du motel lui loue chaque fois qu’il arrive une nouvelle chambre, alors qu’il l’a fait payer d’avance, ou quand Natalie et les clients de son bar crachent dans la bière qu’il va boire quelques secondes plus tard.

Pantoliano & Pierce

Pearce est excellent, look Bowie période « Let’s dance », mâtiné de G.I., il se bastonne et dégomme une paire de types de sang froid. C’est d’ailleurs par cet aspect que l’histoire de Nolan coince un peu, cette transformation de l’employé d’assurance en une sorte de machine à tuer genre Van Damme-Schwarzie-Stallone … Mais comme on a les neurones en surchauffe pour essayer de tout piger, ça passe finalement crème.

Comme Noé avec « Irréversible », Nolan a remonté son film « à l’endroit ». Pas vu cette version et pas vraiment envie de la voir (après avoir vu les deux de Noé, c’est évidemment l’originale la meilleure, et de loin), on doit y perdre tout le « charme » de ce maelstrom à rebrousse-poil.

« Memento » a placé Nolan parmi les espoirs caméra en main à suivre. Il n’a pas déçu ceux qui avaient misé sur lui, sur la base de ce petit film indé bouclé en quatre semaines …