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MARTIN McDONAGH - LES BANSHEES D'INISHERIN (2022)

 

J'avais un ami ...

… mais il est parti (« Au cœur de la nuit », Téléphone 1980). En fait, il est pas parti, l’ami. Mais il veut plus être ami …

Martin McDonagh

« Les banshees d’Inisherin », c’est l’histoire d’une amitié de toujours qui part en vrille. Les deux ex-amis, ce sont Pàdraic Súilleabháin (retenez bien le nom, c’est tellement compliqué que c’est la dernière fois que je l’écris) et Colm Doherty. L’histoire se déroule dans une petite île (fictive) au Nord-Ouest de l’Irlande en 1923, alors que la guerre civile (entre Irlandais du Nord qui souhaitent être rattachés à la Couronne, et les indépendantistes de l’IRA) va prendre fin. Le contexte historique sert juste à situer l’époque, les quelques dizaines de gens qui sont sur cette petite île, ne vivent la guerre que par le bruit des canonnades sur l’île voisine plus grande, ou lorsque l’unique flic de la petite île annonce qu’il va y aller pour renforcer les pelotons d’exécution.

Pàdraic est interprété par Colin Farrell et Colm par Brendan Gleeson, la réalisation est assurée par Martin McDonagh. McDonagh possède la double nationalité (britannique et irlandaise), est surtout connu comme dramaturge avant de mener de front une carrière derrière la caméra. Il a déjà réuni Farrell et Gleeson pour « Bons baisers de Bruges » (pas vu) et a été acclamé pour son très bon « Three billboards, les panneaux de la vengeance ». Pour « Les banshees … » il réalise, co-produit et écrit le scénario.

Farrell & Gleeson

Je vais pas y aller par quatre chemins, « Les banshees … » est un des deux meilleurs films de cette première moitié de décennie (pour ceux que ça intéresse, et même si ça vous intéresse pas, l’autre est « Leila et ses frères » l’immense fresque familiale et sociale de l’Iranien Saeed Roustayi). Et pourquoi ? Je vais vous le dire comme dirait l’écrivain de la prison de la Santé …

« Les banshees … » a été tourné pendant le Covid sur deux petites îles irlandaises. Qui par nature offrent un décor magnifique. Et McDonagh va filmer ces lieux escarpés et battus par les vents comme John Ford filmait ses westerns dans Monument Valley. Et c’est pas une comparaison jetée au hasard pour justifier la qualité des images, McDonagh l’a revendiqué. Les personnages tout petits au milieu des paysages immenses, le cadrage 1/3 de terre pour 2/3 de ciel, et d’entrée le premier plan identique au premier (et au dernier) de « La prisonnière du désert », caméra dans une bicoque en pierre, un personnage qui ouvre la porte et sort, sa silhouette se découpant en contre-jour.

Le type qui sort c’est Pàdraic (Colin Farrell donc, vous savez le beau gosse abonné aux blockbusters du début des années 2000, ici méconnaissable). Il a la quarantaine fatiguée d’un paysan irlandais, et part comme tous les jours à quatorze heures pétantes chercher dans la petite ferme voisine son pote Colm (de dix-quinze ans son aîné) pour leur quotidienne virée au seul bar de la petite île où ils s’envoient jusqu’à plus soif des pintes de bière brune en causant de tout et de rien. Sauf que là, lorsqu’il frappe à la porte, Colm ne répond pas, Pàdraic jette un coup d’œil à la fenêtre et voit son poteau assis sur une chaise, l’air ailleurs.

Condon & Keoghan

On le voit à son attitude, Pàdraic est pas un prix Nobel en puissance. C’est un gentil garçon un peu benêt pour rester gentil. Son pote qui l’accompagne pas, ça le perturbe, il va au bar tout tracassé et la bière a du mal à passer. Ça va encore plus se compliquer pour sa pauvre petite tête pas bien pleine quand Colm va arriver, s’assoir seul et dire à Pàdraic venu aux nouvelles, qu’il en a sa claque de le voir et qu’il ne veut même plus lui adresser la parole.

Le brave Pàdraic en est tout retourné, et lorsqu’il arrive chez lui dans la petite ferme qu’il partage avec sa sœur Siobhan (Kerry Condon), il en est malade, en perd l’appétit en demande conseil à sa frangine, paysanne certes, mais la personne la plus instruite de l’île (pensez, elle lit des livres).

A la première occasion, le lendemain, sous l’œil effaré du patron du rade et des piliers de comptoir qui comprennent pas pourquoi les deux inséparables ne se parlent plus, Pàdraic tente de renouer le dialogue et se fait à nouveau rabrouer. Colm a l’impression de perdre son temps avec un demeuré bourré, il a envie d’autre chose, il se fait vieux, et son truc, ce serait d’écrire une chanson (il joue du violon), une de ces ballades tristes irlandaises qui serait un témoignage de son passage dans ce monde. Le gentil Pàdraic la ramène pas, parce que Colm est bien plus massif et balèze que lui, mais il en est définitivement retourné, et finit par picoler avec Dominic (Barry Keoghan), la vingtaine, simplet à plein temps de l’île, fils du seul flic du bled, qui le tabasse régulièrement, et bien pire encore est-il sous-entendu …


Mais l’amitié c’est l’amitié et Pàdraic va tout faire pour renouer avec Colm. Sauf que ça va tourner vinaigre. Colm devient menaçant et promet de s’auto-mutiler d’un doigt à chaque fois que Pàdraic lui adressera la parole. Evidemment, entre le benêt bavard et l’auto-supplicié, l’escalade va vite survenir … sous l’œil et la silhouette tout de noir vêtue d’une vieille femme de l’île, prophétesse-jeteuse de sorts, descendante réelle des imaginaires banshees, d’où le titre du film. Pour ceux qui auraient pas l’intégrale de Siouxsie, rappelons qu’une banshee est un esprit, généralement doté d’une apparence de vieille femme, qui annonce aux gens des morts qui vont survenir dans leur entourage. Cette vieille femme de l’île fout la frousse à Pàdraic qui se cache derrière les murets de pierre pour pas la croiser, ce qui ne l’empêchera pas de se voir annoncer qu’il va y avoir deux morts sur l’île. Et on verra la silhouette tout en noir avec sa pipe de marin au bec lors des situations les plus tendues du film.

« Les banshees … est le genre de film dont il ne faut pas spoiler le final, parce que si tout semble réglé, irréversible, rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre …

Surtout que si l’intrigue principale est celle d’un drame sombre à peu près en huis clos, « Les banshees … » laisse une grande place à l’humour. Le plus souvent noir, parce que et les acteurs principaux et les personnages secondaires (le patron du bistrot et son pote, la postière, le curé, le flic), habitués à l’immuable, se voient confrontés à des événements peu ordinaires, ont beaucoup de mal à assimiler tous ces changements. La première scène de confesse de Colm est plus drôle à elle seule que l’intégrale des « Don Camillo », la curiosité maladive de la postière qui ouvre et lit toutes les lettres qui arrivent sur l’île, les discours nonsensiques du simplet qui contrastent avec les réalités qu’il aborde ingénument, …

Tous les personnages du film sont profondément humains, attachants. Sensibles derrière leur aspect fruste. Se posent à leur niveau des questions cruciales existentielles. Colm qui se voit vieillir et donc s’approcher de la mort entend avant qu’il soit trop tard se consacrer à la musique, sa passion refoulée. Siobhan, seule sensée au milieu des doux (ou pas) dingues qui l’entourent, lassée de leur puérilité, va plier les gaules et aller bosser sur la « grande » île d’à côté. Pàdraic une fois seul au milieu de ses animaux (ses deux vaches, son cheval de trait et son ânesse naine qui aura un rôle crucial dans l’intrigue, comme le chien de Colm) et perturbé par tous ces événements qui bouleversent son train-train va peu à peu perdre sa gentille bonhommie, le simplet Dominic va se confronter à sa misère sexuelle (sa déclaration à Siobhan est une scène fabuleuse).


« Les banshees … » est très écrit, repose sur des scènes de tête-à-tête entre les quatre acteurs principaux. Qui trouvent peut-être là chacun le rôle de leur vie (tous les quatre ont été nominés pour un Oscar, fait assez peu commun pour être souligné). Mention particulière à Colin Farrell, le plus présent à l’écran. Il est pas au-dessus du lot, mais c’est le plus connu, et ce rôle à total contre-emploi eu égard à ses films précédents constitue une prise de risque artistique qui mérite d’être notée …

Curiosité temporelle : le lieu où de longues scènes font s’accumuler les tensions est le petit troquet où se retrouvent les protagonistes principaux. Exactement comme dans l’excellent « As bestas » de Sorogoyen, les deux films sont sortis à quelques semaines d’intervalle …

Témoin de la maniaquerie réaliste de McDonagh et de ses acteurs : Brendan Gleeson a appris à jouer du violon et c’est lui qui a réellement composé (paroles et musique) « sa » chanson dans le film (en fait, juste un couplet et le refrain). Et on le voit accompagner une chanteuse locale dans le troquet pour une version du classique du folklore irlandais « I’m a man you don’t meet everyday » (présente – évidemment - sur le second disque des Pogues).

« Les banshees d’Inisherin » est un film flamboyant, et pas seulement à cause de son final (spoil) …





THE MEN - BUYER BEWARE (2025)

 

Les Hommes, les Vrais ...

Bon, faut pas venir chouiner après avoir écouté cette rondelle, l’acheteur-auditeur est prévenu dès le titre du disque. Bon vous me direz, les foules se sont pas précipitées chez les disquaires (les quoi ?? ouais, bon ça va, je le sais que je suis plus tout jeune, mais z’avez vu la qualité sonore de ce que vous écoutez sur Spotify ou Deezer, venez pas la ramener …).


Donc The Men, c’est des vieux punks. Par force, parce qu’il y a bien quinze ans qu’ils font du boucan du côté de Brooklyn. Un quatuor de barbus qui pour les photos du moins s’affichent pas tout sourire en costume fluo. Des types avec qui t’as envie d’être pote parce qu’au fond t’es un gros froussard … Pas tibulaires mais presque, les The Men.

Et pas près de d’assagir non plus. Punks un jour punks toujours. Avec en plus l’expérience. Les types peuvent se permettre s’enregistrer live en studio, ce qui est le cas de ce « Buyer beware ». Ce qui veut dire deux choses. Un, ils en sont capables. Et deux, ils le font bien. Les types ont gardé la foi, aussi speeds que s’ils avaient vingt ans, mais avec en plus la capacité d'aligner un mur du son de guitares stridentes par-dessus une rythmique qui ne te laisse pas la possibilité de ralentir le tempo, et un type qui s’égosille au micro. De toutes façons, suffit de regarder le label sur lequel paraît « Buyer beware », Fuzz Club Records, label (forcément) indépendant d’origine norvégienne sur lequel, au milieu de groupes dont l’intitulé seul n’évoque pas spécialement du folk champêtre, on retrouve actuellement les stakhanovistes de King Gizzard & the Lizard Wizard.


Résultat, treize titres en moins de trente cinq minutes. Et non, c’est pas le même dupliqué une douzaine de fois. Bon, ça va pas plaire à tous ceux qui ont casqué un SMIC pour entendre couiner Céline Dion, mais quelque part ça force le respect. En tout cas le mien.

« Buyer beware » est construit comme un état des lieux. On montre d’abord qu’on n’a pas perdu la rage. Les deux tiers des titres sont basés sur des tempos échevelés et la messe est dite en une paire de minutes. D’entrée « Pony » nous renvoie en 1977, avec juste une différence par rapport aux punks d’origine, The Men sont capables de glisser un solo de guitare dans le déferlement sonore furieux. Et tout du long de ce disque, ce sont les deux guitares qui mènent la danse. Dégainant des riffs mémorables sur « Black heart blue » ou « Buyer beware » le morceau, « PO Box 96 » qui évoque les Stooges de « Funhouse », alors que « Charm » renvoie plutôt au Hüsker Dü mélodique de la fin, et que « Control », avec son tempo frénétique, ses guitares grinçantes et stridentes fait penser au Sonic Youth des débuts. Parce que oui, derrière l’apparence bourrin – toutadonf, on sent des types qui tant qu’à faire du boucan, ne rechignent pas à l’organiser.


Après avoir montré qu’ils n’ont perdu ni la foi ni la rage, les Hommes nous servent un final (les trois derniers titres) plutôt différent, et à mon sens la meilleure partie du disque (ce qui apparemment ne fait pas l’unanimité des premiers fans). Sur « The path » on a un ralentissement sensible du tempo, un riff lourd et ralenti qui fait penser à la structure de « Iron Man » de Black Sabbath. Avec « Tombstone », on n’est clairement plus dans le punk. Plutôt dans du rock’n’roll high energy comme le MC5 de « Back in the USA » ou les débuts de Motörhead. Le dernier titre (« Get my soul »), toutes proportions gardées, force encore plus sur l’aspect « expérimental », avec ses riffs aplatissant, sa voix éructée sur fond de bric à brac sonore comme si les quatre types avaient voulu mettre tout ce qu’il leur restait d’idées sur ce morceau. A mon sens le moins bon de cette triplette finale.

Rien qu’à voir la pochette (une peinture assez torturée d’un pote japonais à eux), on sent bien que « Buyer beware » malgré ses tempos souvent tachycardiques n’est pas un disque festif. Les textes le confirment, on sent un malaise, une colère, une rage, plus ou moins contenus mais bien présents. Bon, y’en a pas eu des piles dans le Leclerc du coin, de ce « Buyer beware », et encore moins ici qu’au pays de l’Oncle Sam. Faut dire que quand on a un président qui fait de son mieux (?) pour réhabiliter les Village People en se dandinant sur leur musique à chaque meeting MAGA, des excités new-yorkais qui se sentent pas très bien dans leur peau mais toujours vers 1977, c’est pas le meilleur plan pour faire fortune dans la musique.

Changez rien, les gars, vous avez raison, let’s rock’n’roll …


MOLINA TALBOT LOFGREN YOUNG - ALL ROADS LEAD HOME (2023)

 

Chevaux (Fous) de retour ...

En préambule et en guise d’avertissement, il y a un piège dans ce disque. Parce que, hein, avouez que vous y avez cru. Voir accolés à la suite les noms de Ralph Molina, Billy Talbot, Nils Lofgren et Neil Young, on pense bien évidemment à un disque du Canadien et de ses comparses, avec une coquetterie littéraire qui a juxtaposé leurs noms au lieu d’un habituel Neil Young & Crazy Horse. Ben non, vous avez tout faux.

Ralph Molina

Ce « All roads lead home » c’est une compilation au sens le plus strict du terme. Et pas une compilation de ce que les quatre ont fait paraître ensemble. Non, une compilation de titres solo enregistrés par les papys (ben oui, comment voulez-vous les appeler, ils ont 308 ans à eux quatre au moment de la parution du disque) lorsqu’ils étaient bloqués chez eux pendant la pandémie du Covid. Le pire est quand même évité, ils ont beau être vieux, ils savent (ou quelqu’un dans la baraque sait pour eux) se servir d’internet, ont fait circuler des fichiers à des potes ou à leur band, chacun à rajouté sa partie instrumentale, et on n’a pas à se farcir dix titres acoustiques …

Quoique … Neil Young, que l’on a connu moins chiche (voir la cadence effrénée à laquelle il sort de nouveaux trucs ou fait paraître ses archives musicales), balance seulement une version acoustique (guitare, harmonica, voix) de « Song of the seasons », titre paru en version « orchestre » sur une de ses dernières rondelles « Barn ». Rondelle que j’avais oublié d’écouter (Neil Young a tendance depuis bien trente ans à faire du Neil Young d’avant, en moins bien). Une fois le titre original youtubé, verdict : la version de « Barn » est meilleure que celle de « All roads … » qui rajoute une minute et demie à la version d’origine de six minutes, pas vraiment concise … Au mieux un fonds de tiroir, au pire du remplissage tendance foutage de gueule …

Billy Talbot

Les trois autres se montrent moins chiches, et a priori nous honorent de titres originaux (difficile de savoir pour Nils Lofgren, que ce soit en solo ou avec d’autres, il a dû sortir trois cents douzaines de disques) avec un remarquable esprit d’équité (trois titres chacun). Autant en venir à la conclusion, l’ensemble est assez décevant.

Pourtant, on a affaire à trois types qui ont quand même fréquenté deux backing bands parmi les meilleurs des douze derniers siècles (Crazy Horse pour les trois, le E Street Band en plus pour Lofgren).

Les trois vieux ont au moins deux problèmes majeurs. Ils ont peu composé (oui, je sais, Lofgren et sa kyrielle de disques, les meilleurs sont ceux des débuts, dans les seventies, j’en ai une paire que j’écoute jamais, et je dois pas être le seul), et on peut pas dire qu’ils avaient des titres fulgurants sous le coude à glisser sur « All roads … ». Pour finir de gâter la sauce, tous les trois n’ont plus de voix, si tant qu’ils en aient eu une un jour. A ce jeu, le pire est Ralph Molina.

Nils Lofgren

Le problème, c'est que ces trois vioques, ils ont joué tellement de fois tellement de bons morceaux dans leur vie, qu’il en reste forcément quelque chose. Et surtout dans un registre classic rock, ballades pépères, mid tempos enjoués, des trucs avec une intro, des couplets, un refrain, un p’tit solo quand il faut (Lofgren est le plus démonstratif à la guitare, même s’il n’y a rien qui donne envie de balancer les superlatifs). Molina est celui qui compose le mieux, ses titres sont intrinsèquement les meilleurs, mais bon, le malheur c’est qu’il chante. Lofgren est le plus concis, dépassant rarement les trois minutes, et se conduisant en Rémy Bricka du folk-rock-machin. Il joue de tous les instruments sur ses trois titres, avec le renfort sur un titre d’un autre Lofgren (son frère ? son fils ?) et d’un bassiste sur un autre morceau. Et Talbot, sans faire de vagues ou crisser les pneus, nous sert trois morceaux centristes, dont à mon avis le meilleur de la rondelle, ce « Rain » (rien à voir avec l’homonyme des Beatles) placé en ouverture.

Outre ce « Rain », qu’est-ce qui mérite qu’on jette une oreille distraite sur ce disque ? « It’s magical » de Molina qui n’est pas spécialement magique (et cette voix !), est cependant une jolie ballade up tempo, « Cherish » de Talbot accroche grâce à son intro hendrixienne, avant de tourner vinaigre, la faute à un tempo mollasson inadapté à la stridence des guitares. A demi convaincante aussi, une autre compo de Molina, « Just for you », jolie ballade triste avec son sax pleurnichard.

Neil Young

Les rares bonnes choses sont le « Rain » déjà évoqué, le « Fill my cup » de Lofgren qui grâce à une rythmique vaudou-tribale, amène un peu d’originalité à un ensemble prévisible et ronronnant, et l’assez concerné mid tempo rock de « Look through the eyes of your heart » de Molina.

Ce qui fait quand même assez peu pour des types dont le nom clignote en haut de la chose folk-rock depuis des décennies. J’aurais aimé tartiner des feuillets pour dire du bien de cette rondelle qui n’apportera rien à l’œuvre de ses auteurs. Il faudra certainement attendre qu’ils sortent un disque où ils jouent vraiment ensemble pour trouver quelque chose de consistant à se mettre entre les oreilles …




SHAME - DRUNK TANK PINK (2021)

 

Migonne, allons voir si la rose ...

Parce que « Drunk tank pink » c’est le nom d’une rose dont la couleur est celle du lettrage de la pochette (et ne me demandez pourquoi drunk tank pink j’en sais foutre rien). Et tant qu’on cause pochette, le type en photo dessus est le père d’un des gars de Shame. Et c’est qui Shame ?

Euh, je sais pas grand-chose sur eux. Ils font du rock au sens large, et donc intéressent pas grand-monde. C’est une bande de potes, banlieusards londoniens, plutôt jeunes (la trentaine au max) catalogués comme tant d’autres (Sleaford Mods, Idles, …) apparus au milieu des années 2010 comme un groupe post-punk. Vu que le punk, c’était il y a bientôt cinquante ans (‘tain, cinquante ans …), post punk ça ratisse large. Mais en gros cette mouvance post punk anglaise actuelle, malgré des références diverses et variées, a un dénominateur commun, le groupe de l’acariâtre Mark E. Smith (mort il y a quelques années), lider maximo de The Fall. The Fall, ils ont toujours vendu des clopinettes, mais un peu comme le Velvet en son temps, ont inspiré pas mal de gens. Il faut donc s’attendre à des trucs râpeux, des tensions d’électricité méchante, et une façon de chanter goguenarde, menaçante, genre diatribe de tribun en colère.

Shame

Il y a aussi plein d’autres choses de la décennie 75-85 qui remontent à la surface à l’écoute de Shame. Des inclassables à l’époque (devenus classiques maintenant), qu’ils soient américains (Talking Heads et Devo des débuts) ou anglais (P.I.L., dont l’influence ne cesse de grandir, alors que le groupe ne faisait pas vraiment l’unanimité à ses débuts). Et contrairement à beaucoup d’autres qui se contentent d’envoyer du boucan énervé et parfois énervant, les Shame font des efforts d’écriture, il y a de vraies bonnes chansons dans ce disque (pas sûr que ce soit le but recherché, mais le talent de composition, même si t’essaye de le planquer, il ressurgit toujours).

On n’écrit pas par hasard des choses comme « Alphabet », « Water on the well », « Human for a minute », « 6/1 », si on ne s’est jamais posé la question de quoi faire avec une intro, un couplet, un refrain, un pont, des riffs, un break, … autant de choses dont beaucoup ne s’encombrent pas l’esprit par les temps qui courent … En plus, les Shame ont mis derrière la console James Ford, producteur quasi attitré des Arctic Monkeys, et qui bosse depuis une quinzaine d’années avec Damon Albarn, que ce soit pour Blur ou Gorillaz … un type capable d’apporter un gros plus à un titre (comparer les démos de « Water on the well » et « Alphabet » parfois rajoutées en bonus sur les versions Cd de « Drunk tank pink », avec leurs versions « définitives »). Même si on a pas sur ce disque la team du siècle, on a un attelage groupe – producteur qui tient bien la route … Le problème majeur est que « Drunk tank pink » fait partie de ces disques du COVID (enregistrés dans des conditions pas ordinaires, impossibles à promouvoir parce que pas de concerts possibles, etc …). Résultat, un disque passé sous pas mal de radars. Et comme on refait jamais l’Histoire, on peut pas extrapoler sur l’accueil que cette rondelle aurait reçu en temps « normal ».

Shame's Next ?

Deux singles sont sortis en éclaireurs, « Alphabet » hymne noirâtre au chant déclamé, musicalement quelque part entre le Cure de « Pornography », Gang of Four, The Fall. « Water on the well » suivra, porté par ce qui est au moins le riff du mois sinon de l’année (qui de nos jours hormis quelques hardeux, ose faire reposer un titre sur quelques notes de guitares saturée, hein, répondez pas tous en même temps). Une fois n’est pas coutume, ces titres avant-coureurs donnent un bon aperçu de l’album qui va suivre, et ce qui ne gâte rien, font partie des meilleurs de la galette argentée.

Auxquels il convient expressément de rajouter « Human, for a minute », belle ballade portée par une non moins agréable mélodie, sur un rythme quasi up tempo et des synthés très 80’s. Un titre qui se remarque d’autant plus facilement, que les chansons apaisées, ça semble pas être le signe distinctif de la maison Shame. Preuve avec un autre grand titre « 6/1 » à peu près à mi-chemin entre les méchants postillons soniques de The Fall, et les bastons quasi indus de P.I.L.

Shame live

Dans le reste (sept titres de plus dans la version initiale), il y a quelques machins dispensables, voire crispants. Perso, j’aime pas « Snow day », harangue sur musique dissonante « élaborée », qui dans ses meilleurs moments fait penser à King Crimson période « Red », et dans les autres, aux pénibles Black Midi. Même verdict négatif pour « Station wagon », qui musicalement ressemble à une chute de « Broken English » de Lady Marianne Faithfull (les synthés lugubres) et sert de bande-son à une longue rumination déclamée … Pas de bol, ces deux titres sont les plus longs du disque …

Dans la poignée de titres restants, mention bien à « March day » et « Nigel Hitter » où l’influence des Talkings Heads époque « Remain in light » (les rythmes sautillants électrocutés, la façon d’aborder le chant de David Byrne) se fait sentir, ainsi que celle de Devo sur « March day ». Mention passable au punk bourrin (pléonasme) « Great dog », à l’abrasif et épileptique « Born in Luton » (remember le premier Wire ?), au coup de sang limite hardcore de « Harsh degrees ».

Pas sûr que quelqu’un ait vu dans ce groupe et ce disque (dont la première parution « Songs of praise » avait été remarquée) le futur du rock’n’roll … Par contre ce côté rebelle dark semble devenir la norme de ceux qui ont encore quelque chose à dire et utilisent le rock pour le dire … faut aujourd’hui savoir se contenter de peu …





IDLES - ULTRA MONO (2020)

 

Classes populaires ...

Idles (ou IDLES), c’est le groupe de ceux qui ne sont rien pour ceux qui ne sont rien. Des ploucs qui s’adressent aux ploucs. Et y’a des fois ça fait du bien, quand c’est direct, brutal, sans des concepts prise de tête. Et pour être direct et brutal, Idles fait pas les choses à moitié, contrairement à ce que son nom pourrait laisser supposer (pour ceux qui avaient pris ouzbek en première langue, idle c’est fainéant, oisif, paresseux) …

Idles, c’est un groupe avec une personnalité dominante, le chanteur Joe Talbot, né et grandi à Newport, ville portuaire, ancien débouché du secteur minier gallois, le genre d’endroit où quand tu grandis dans une famille modeste, tu es marqué au fer rouge par le Labour Party. Une fois riche (?) et célèbre (?), Talbot gardera ses racines prolos chevillées au corps et se fendra régulièrement de déclarations incendiaires dont les plus « célèbres » concernent le torchon informatif The Sun, Fox News (C News dans la langue de Shakespeare), et Nigel Farage (brexiteur très très à droite et meilleur pote british de Trump). Bon, des types de gauche qui chantent, c’est pas ça qui manque (à condition de comprendre les textes débités à grande vitesse). Mais même si on saisit pas un traître mot d’anglais, Talbot est un chanteur impressionnant. Une « présence » phénoménale derrière le micro, toujours dans l’accélération bestiale permanente. En gros, il hurle, mais en plus il chante …

Idles

Les Idles, c’est le groupe qu’il a monté avec un pote de collège, un duo autour duquel sont venus se greffer d’autres connaissances. Et les cinq même types sont ensemble depuis leurs débuts, en 2009. Leurs débuts discographiques eux ont eu lieu en 2017 (« Brutalism »), avant celui que beaucoup considèrent comme leur meilleur, « Joy is an act of resistance » l’année suivante (je l’ai, j’ai dû l’écouter une fois en travers, aucun avis dessus). Tous leurs disques sortent sur un label indépendant, le bien nommé Partisan Records (celui aussi des dernières rondelles des Black Angels, le fabuleux rock band psychédélique d’Austin, voir ailleurs sur ce blog).

Musicalement, les Idles, c’est comme déjà signalé vraiment du brutal. Si vous voulez mettre Talbot en colère, dites que les Idles c’est du post punk. C’est l’étiquette qui leur a été le plus souvent collée, et Talbot a raison de s’énerver, ça n’englobe qu’une petite partie de leur rendu sonore. Post punk je suppose à cause du traitement des guitares, le plus souvent dans la stridence et refusant les solos pentatoniques auxquels le(s) gratteux préfèrent les chorus distordus. Beaucoup d’autres choses affleurent : le punk, le hardcore, (à cause des rythmiques le plus souvent trépidantes), le métal, le rap (la scansion quasi parlée de Talbot sur la plupart des couplets). Et s’il faut faire dans le name dropping, on a avec Idles des effluves de Public Image Limited, Bad Brains, Body Count, Rage Against The Machine, Ministry, Big Black, The Fall, Dead Kennedys ... Et la rage engagée du chant renvoie à John Lydon (ex Rotten), fait remonter le souvenir de ce bon vieux Joe Strummer.

Idles, un langage fleuri ?

Idles, on sent qu’ils ont pas fréquenté les écoles de commerce. A une cadence infernale, à peu près un par mois, ils ont sorti des titres (on ne parle plus de singles, c’était quand la sortie du dernier 45T en vinyle ?) en éclaireurs de ce « Ultra Mono ». Ce qui fait que quand il est paru, les aficionados du groupe connaissaient déjà la moitié des titres, ce qui est pas exactement une bonne idée pour faire vendre du 33T ou du Cd (et qu’on me parle pas des truands qui mettent la musique en ligne, et te filent 10 centimes quand t’as un million d’écoutes). Toutes ces aberrations temporelles en matière de parution de morceaux renvoient à la première moitié des années 60, quand le trente trois tours n’était qu’une addition de titres déjà parus, auxquels venaient parfois se greffer quelques inédits. Les Idles sont tout ce qu’on veut, mais à mon sens surtout des passéistes. Sauf que leur rock à eux n’est pas bloqué sur les 60’s-70’s, il s’abreuve de tout ce qui est paru depuis 70 ans, du punk, de la new wave, du rap, de l’électro (voir les rythmiques, qui tiennent le plus souvent de la boucle répétée ad lib).

J’ai pas suivi de près leur carrière, mais ce « Ultra Mono » me paraît être comme une fin de cycle, un bilan. Et pour fêter ça, ils ont invité quelques amis. Dont certains évoluent dans des genres cousins (David Yow, la figure de proue bien allumée des violents Jesus Lizard), et d’autres pas du tout (Colin Webster saxophoniste de jazz expérimental, Jamie Cullum, jazzman touche-à-tout, et cocorico la frenchie Jehnny Beth, des disques en solo, en groupe avec John & Jehn, actrice avec notamment un second rôle dans le célébré « Anatomie d’une chute »).

Bon, et ça donne quoi tout cet aréopage ? Une douzaine de titres pour l’essentiel bien énervés, avec des réminiscences de ceux cités plus haut, le tout porté par l’incandescence du chant de Talbot. Seuls deux titres vers la fin sont plus « calmes », « The Lover », sournoisement rampant (genre « Poptones » de P.I.L.), et « A Hymn » avec son intro genre Hendrix à Woodstock, avant que se mette insidieusement en place une pression latente via un crescendo oppressant, avant un final plus apaisé, l’explosion sonique attendue n’étant pas venue. Formule maline sans être fondamentalement originale.


Dans les morceaux tout-à-fond, mention particulière à « Anxiety », ses riffs tronçonnés, et ce up tempo qui renvoie aux Bad Brains, Dead Kennedys, Big Black … , « Grounds » son rap métallique aux énormes riffs se terminant en magma sonique qui n’aurait pas dépareillé sur une rondelle de RATM, l’intro accrocheuse de « Kill them with kindness »  parce qu’avec ses arpèges de piano, elle constitue la première « respiration » du disque (c’est le cinquième titre), « Mr Motivator » un des singles initiaux les plus remarqués, avec ses toms fracassés, ses guitares stridentes et son approche vocale très Rotten-Lydon. Meilleur titre de la rondelle selon moi, « Model Village » sonne comme du Devo suramplifié, et est une sorte de réponse en mode punk au « Village Green » des Kinks (Talbot dresse un portrait au vitriol de cette Angleterre très rurale qui de conservatrice a viré extrême-droite, même topo par chez nous …).

Un gros tiers du disque, sans être rebutant, est moins intéressant, on sent la formule (couplet rap, accélération hardcore du refrain) qui revient comme un mantra, ou des choses entendues mille fois (le punk bourrin avec son accroche en faux français de « Ne touche pas moi »).

Appréciation globale, y’a encore de l’espoir, camarades …