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THE LIMIÑANAS - I'VE GOT TROUBLE IN MIND 7" AND RARE STUFF 2009/2014 (2014)

 

From Cabestany to Chicago ...

Cabestany ? c’est quoi, qui, où, … ? Bon, je vous dit tout. Pour ceux qui auraient oublié de réviser leur géographie, chapitre Pyrénées-Orientales (au milieu du fond d’une carte de France), Cabestany, c’est un peu la banlieue de Perpignan. Perpignan, on en entend parler, c’est le laboratoire du RN dans les villes de plus de 100 000 habitants, avec l’ex à Marine La Peine dans le rôle du maire, et avec les extraordinaires résultats qui vont avec : dette municipale en croissance exponentielle, idem pour les effectifs de police et la délinquance (comme quoi … no comment), copinage et favoritisme à tout-va, et subventions municipales en panne pour tout ce qui a l’air culturel, … et c’est pour ces tristes tocards que plein de gens veulent voter, ‘tain on est mal …

Marie & Lionel Limiñana

Les Limiñanas, ils sont pas potes avec Louis Alliot et ils ont bien raison. Les Limiñanas, c’est le rock de la France provinciale d’en bas, ceux dont logiquement on devrait jamais entendre parler parce qu’ils sont pas parisiens. Et d’ailleurs, leur carrière a commencé avec une forte odeur de sapin. Les Limiñanas, c’est Lionel et Marie, époux légitimes. Disquaires un temps en ville, ils montent ensuite un groupe-duo. Et se font remarquer et signer par un tout jeune label de Chicago, Trouble in Mind. Faut dire qu’avec leurs influences (en gros, années 60, version garage) ils avaient peu de chances de concourir dans les minables télécrochets de l’époque. Et c’est pas avec des débuts pareils que tu vas remplir des Stade de France quand tu fais un concert.

Avec une constance qui mérite le respect, les Limiñanas vont faire leur musique droits dans leurs godillots, sans aucune concession à l’air du temps. Bon, pas de quoi leur filer une médaille, y’en a des bottins pleins de groupes comme eux, qui font leur truc en se foutant totalement de l’audience qu’ils peuvent recueillir. Et réciproque à peu près toujours vérifiée, de l’audience ils n’en ont point.

Sauf que les Limiñanas, ils étaient tellement bons que plein de gens ont voulu jouer avec eux. Les plus connus étant le voisin catalan Pascal Comelade, jusqu’au plus improbable, le pape de la techno underground française Laurent Garnier, en passant par le très barré Anton Newcombe (du Brian Jonestown Massacre), avec lequel et la très people Mathilde Seigner (Mme Roman Polanski pour ceux qui avaient oublié de renouveler depuis cinquante ans leur abonnement à Gala) ils formeront même un groupe side-project, L’Epée. On peut aussi citer parmi ceux ayant croisé la gamme avec eux, des gens aussi dissemblables que Bertrand Belin ou le couple Areski – Brigitte Fontaine, …

Pourquoi tant de gens veulent collaborer avec les Limiñanas ? Peut-être bien parce qu’ils ont du talent et n’hésitent pas à le partager. Les Limiñanas, c’est un peu nos White Stripes ou nos Black Keys, un duo guitare (lui), - batterie (elle). Particularité, aux débuts, c’est le plus souvent (voire quasi exclusivement) Marie au chant.


Ce qu’il y a de bien avec cette rondelle, c’est que le titre dit de quoi il retourne. Une compilation de faces A ou B de 45T, de collaborations, de participations à des projets divers et variés, du temps de leur signature sur Trouble In Mind, de 2009 à 2014, c’est-à-dire l’époque de leurs débuts discographiques.

Les deux premiers titres font partie de la légende des Limiñanas. « I’m dead », chanté par Marie en anglais, c’est de la pop psychédélique 60’s à la sauce française, comme en sont remplies les compiles Wizzz !, avec sur le refrain une mélodie qui se rapproche de celle de « Harley Davidson » de Gainsbourg – Bardot. « Migas 2000 », toujours rock psyché acidulé fait une large place à la guitare fuzz de Lionel, un élément sonore qui deviendra un peu la marque de fabrique du groupe. Le texte est une recette de cuisine, celle de la fabrication des migas, spécialité de la cuisine ibérique à base de viande et de pain émietté, comme quoi, du moment que ça fait la farce, on peut chanter sur n’importe quel thème.

Il n’y a dans cette compile bien évidemment rien qui soit allé affoler les compteurs de ventes. Mais plein de titres sympas, où alternent réminiscences très 60’s, soit qu’on les envisage du côté yé-yé français (le côté mélodique et acidulé), soit du côté garage américain (le côté très binaire alourdi par les guitares fuzz, qui finissent par s’incruster dans tous les titres). Les titres originaux se taillent la part du lion, même si d’évidentes influences transparaissent. « Je m’en vais » présente pas mal de similitudes avec « Cheree » de Suicide (les bidouillages rythmiques cheap, les paroles « Chéri, chéri … » d’entrée, le phrasé nonchalant, …). « Tu es à moi », où l’on repère un riff à la « You really got me », un ensemble très Troggs, et un final à la « Louie Louie ». Avec « Mobylette » (un clin d’œil au « Vélomoteur » des feues Calamités qui s’abreuvaient – normal pour des Bourguignonnes – aux mêmes sirops 60’s ?), Lionel écrase la pédale fuzz. Au final « Dead swan » c’est plutôt la wah-wah chère à Hendrix qui est à l’honneur, l’orientalisante « Liverpool » (featuring Lio est-il annoncé, mais on du mal à l’entendre la Reine des Brunes), fait penser au « Black Mountain side » du 1er Led Zep.

On le voit et surtout l’entend, les Limiñanas sont un groupe lettré, qui aime tel un Petit Poucet version rock’n’roll, semer des indices sur son chemin. Et pour que les choses soient bien claires, trois reprises clarifient le propos, l’intention, et le background musical du duo.

Les Limiñanas en formation live

Un chant de Noel (« Christmas », what else) signé Greenwich, Barry et Spector, évoque bien le style girl-group, mais laisse de côté le wall of sound cher au nabot emperruqué. « An ugly death » est une déférence-hommage à Jay Reatard, garagiste phare des années 2000, et mort à trente ans en 2010. Last but not least, le « I know there’s a answer » des Beach Boys de « Pet sounds », certes moins aérien que l’original, vient nous rappeler que ce titre est un des préférés des rockeurs purs et durs des générations suivantes (Frank Black l’avait repris sous sa variante « Hang on to your ego » sur son premier disque d’après Pixies).

A l’heure où ils signent sur Trouble in Mind (label qu’ils remercient sur l’évidente « (I’ve got) Trouble in mind », qui semble surgie de la compile Nuggets), les Limiñanas ne sont plus des perdreaux de l’année. Ils ont eu le temps d’accumuler les références, et de roder leur répertoire on the road à de multiples reprises. Les Limiñanas tournent beaucoup, publient pas mal de choses. Si c’est le couple Lionel-Marie qui est les Limiñanas, ils aiment bien s’entourer de gens de la « famille » sur scène (ils sont au moins une demi-douzaine en concert, avec autant sinon plus de guitares que Lynyrd Skynyrd). Pour les avoir vus deux fois live, je dirais que c’était bien mieux avant, vers 2020, que deux-trois ans plus tard une fois la notoriété venue, avec sono monumentale à donf, un cyclone de guitares fuzz sans répit, Marie qui ne chantait plus un seul titre, on aurait dit un Brian Jonestown Massacre des mauvais soirs (qui sont nombreux je vous le concède) …



Des mêmes sur ce blog :

Malamore




HOLE - CELEBRITY SKIN (1998)

 

Hole you need is Love ...

Courtney Love a le cuir bien tanné … Genre scorpion qui résiste à toutes les apocalypses. Veuve de la méga-star de l’époque Kurt Cobain, junkie notoire, collègue d’excès en tous genres avec Drew Barrymore, et donc grande pourvoyeuse d’articles et de photos pour la presse à scandales. Artistiquement parlant, elle s’est lancée dans le cinéma avec louanges inattendues pour un grand second rôle dans « Larry Flint » de l’exigeant Milos Forman. Oui mais musicalement son « boulot » originel d’avant la célébrité mondiale, savoir son groupe Hole, que dalle depuis l’encensé « Live through this » paru quelques jours après le suicide de Cobain. Pire, de persiflantes rumeurs qui avançaient que ce disque était plutôt un side-project sous prête-nom de Cobain qu’un disque de Hole.

Hole 1998 : Love, Erlandson, Schemel, Auf Der Maur

Oh, on en avait bien entendu parler de Hole, mais dans la rubrique nécrologique, lorsque la bassiste Kristin Pfaff a claqué d’une overdose suite à une cure de désintoxication « mal gérée ». De fait, le groupe formé par le guitariste Eric Erlandson et Courtney Love était en stand-by. C’est alors que Zorro est arrivé, sous les traits d’une grande asperge chauve, le sieur Billy Corgan, lider maximo des Smashing Pumpkins qui commençaient à être un groupe très majeur dans le circuit du rock indé américain. Il convient de préciser que lui et la Love s’étaient déjà connus de très près avant qu’elle épouse Cobain, et qu’il se seraient à nouveau fréquentés après le veuvage de Love.

C’est en tout cas à l’instigation de Corgan que Hole retournera en studio. Le « Celebrity skin » dont au sujet duquel il est question ici provient de ces sessions. Corgan n’est pas venu les mains vides, il a participé à l’écriture de cinq titres (sur douze) et a conseillé – imposé l’arrivée de la superbe bassiste rousse Melissa Auf Der Maur pour remplacer Pfaff (c’est aussi Corgan qui dégottera un sessionman pour faire face aux carences techniques de la batteuse Patti Schemel, créditée par copinage sur le disque, présente sur les photos promo, mais qui n’effectuera pas la tournée suivant la parution de « Celebrity skin »).

From Courtney with Love...

On a souvent réduit Hole à un groupe féminin, avec un musicien additif aux guitares. Faux. Eric Erlandson s’il est bien guitariste lead (Love est tout juste capable d’aligner quelques accords sur scène), est aussi le co-compositeur de tous les titres, Love se contentant la plupart du temps des textes. Aux manettes en studio, Eric Beinhorm, révélé pour son boulot avec le rival vite écrasé de Nirvana, Soundgarden, et depuis très côté dans le milieu du rock à guitares viriles (Red Hot Chili Peppers, Living Colour, Aerosmith, Ozzy Osbourne, …).

Autant être clair d’entrée, « Celebrity skin » ne vaut pas « Live through this ». Mais il contient une belle majorité de titres intéressants, voire plus. Parce que Erlandson a la guitare lourde et sort des riffs qui déchirent les tympans, et que la Courtney, malgré une hygiène de vie assez déplorable assure au chant. On est d’accord, c’est pas Aretha Franklin ou Janis Joplin, elle est pas vraiment à l’aise sur les ballades (à guitares). Exemple le plus flagrant : « Northern star », lorsque le dépouillement instrumental laisse la voix de Love en avant, ça le fait pas du tout. Stevie Nicks, dont Courtney Love est une grande fan, aurait fait beaucoup mieux. A l’inverse, Stevie Nicks n’aurait pas été à la hauteur sur l’éponyme « Celebrity skin » qui ouvre le disque. Là, derrière un gros riff, un tempo enfiévré, un petit pont plus léger et mélodique, la Courtney assure, dans un registre rauque très Kurt Cobain. En moins de trois minutes, cette intro se révèlera d’assez loin comme le meilleur titre de la rondelle, surclassant tout ce qui va suivre.

« Celebrity skin » se partage à peu près équitablement entre titres rentre-dedans et ballades plus apaisées, les premiers plutôt au début, et forcément le reste dans la seconde partie du disque. Pour les raisons déjà évoquées (la voix de Love), c’est quand le tempo s’accélère et que la dame se déchire le larynx que les résultats sont les meilleurs. Morceaux les plus notables de la partie « rapide » : « Awful » et ses guitares violentes, avec la Courtney qui hurle dans les aigus, « Reasons to be beautiful », dont les grosses grattes ronflantes qui évoluent au final sur des arpèges apaisés compensent une relative faiblesse mélodique, « Boys on the radio » qui accumule tous les tics (gros son, refrain en forme d’hymne) des titres faits pour les arenas, « Playing your song », très Nirvana avec l’incontournable quiet/loud.


Avis favorable aussi pour une paire de morceaux que pour faire simple on qualifiera de power pop, dont le single le plus diffusé à l’époque « Malibu », où le très Bangles des débuts « Heaven tonight ». Le reste, une bonne poignée, ne mérite pas de se relever la nuit, tout juste peut-on montrer du doigt les ratages les plus évidents, le « Northern star » déjà cité, les geignardises de « Dying », et le final « Petals », ambitieux pensum à la place d’un feu d’artifice terminal qui aurait relevé le niveau.

« Celebrity skin » ne vaut pas son rageur prédécesseur. Il faut quand même lui reconnaître un travail sérieux d’écriture (les titres sont globalement plus longs, les arrangements plus fouillés, les ponts et les breaks permettent d’éviter un monolithisme qui pourrait sur la durée s’avérer redondant). Le Hole de « Celebrity skin », malgré de profonds remaniements de personnel est un vrai groupe qui n’a pas salopé le boulot sous prétexte d’opportunisme, d’un disque bâclé jeté en pâture au public pour voir si ça pourrait intéresser quelqu’un (à peu près à l’opposé de son successeur « Nobody’s daughter » douze ans plus tard, qui malgré quelques bons titres, sentait un peu trop le second service réchauffé).

En tout cas, « Celebrity skin » aura un succès correct, ce qui donnera à Courtney Love les moyens de s’adonner à des excès de plus en plus médiatisés, culminant avec le retrait par la justice de la garde de sa fille au début des années 2000. Junkie un jour, junkie toujours ?




INTERPOL - TURN ON THE BRIGHT LIGHTS (2002)

 

New York City Cops ?

Moi, quand je vois dans le titre d’un disque « bright lights » je peux pas m’empêcher de penser au grand « I want to see the bright lights tonight » que l’immense et of course sous-estimé guitariste Richard Thompson accompagné de sa Linda d’épouse avait sorti vers le milieu des années septante. Un disque lumineux, solaire, pour réchauffer le cœur et l’âme. Bon, avec Interpol, on est pas vraiment dans le chaud, le lumineux et le solaire.


Interpol, ils sont de Manhattan et ont commencé à faire paraître des disques au début des années 2000. Tiens, comme les Strokes. Et la référence à la bande à Casablancas et consorts ne doit rien au hasard, les deux groupes ont (avec d’autres de la même époque) joué ensemble dans de petits clubs de la presqu’île newyorkaise. Les Strokes ont été les premiers à dégainer (l’essentiel « Is this it » en 2001). L’année suivante, « Turn on … » sera la première rondelle d’Interpol.

Les similitudes entre les deux groupes sont essentiellement géographiques et temporelles. Musicalement, c’est sensiblement différent. Même si « Roland » et « Obstacle 1 » au tempos sautillants, ne sont pas sans évoquer ceux des Strokes. Mais des Strokes mélancoliques, voire dark. Officiellement, Interpol est catalogué groupe post-punk. Ce qui ne veut pas dire grand-chose au début des années 2000, le terme étant apparu (en Angleterre) comme son nom l’indique après la vague punk de 1977-78 pour définir une mouvance dont les têtes d’affiche étaient Magazine, P.I.L., Wire, The Fall, … Voire Joy Division. Allez savoir pourquoi, ce sont ces derniers qui sont toujours cités lorsque l’on veut comparer Interpol à quelqu’un. Bien que les gars d’Interpol aient toujours affirmé à leurs débuts qu’ils connaissaient mal (comprendre pas du tout) le groupe du pendu Ian Curtis. Bon, on n’est pas obligé de les croire, pas plus que ceux qui affirment une filiation évidente. Les points communs sont assez ténus. Une basse très en avant (beaucoup plus mélodique et moins oppressante chez Interpol), et une voix parfois exagérément grave du chanteur (même si souvent trafiquée et beaucoup moins naturelle que celle de Curtis). Quant aux textes (ou du moins ce qu’on peut en saisir, c’est souvent incompréhensible et ils sont pas sur le rachitique livret), même si ça donne pas dans le Prosper youplaboum chez les Ricains, ça semble assez loin de la littérature mortifère des Mancuniens.


Bon, alors, ça ressemble à quoi, Interpol ? A plein de choses déjà entendues, mais l’ensemble sonne la plupart du temps assez (voire plus) original. Le disque débute par « Untitled » (ce doit être de l’humour de Manhattan), qui paradoxe oblige, est le titre le plus travaillé de « Turn on … », avec sa longue intro portée par la basse, et une voix traînante, triste, voilée. Moi, ça m’évoque Cure (et pas seulement parce que « Untitled » était le dernier morceau de leur chef-d’œuvre « Disintegration »). « Obstacle 1 » déjà évoqué, outre son rythme Strokes, fait penser par le traitement des guitares (il y en a deux chez Interpol), à celles expérimentales du duo Verlaine-Lloyd dans Televison (et qu’ils me disent pas que ceux-là ils les connaissent pas, Television est une des figures de proue du rock newyorkais). Tiens, autre incontournable du rock de la Big Apple, le Velvet Underground. Que je vois apparaître en filigrane dans le mid-tempo lent et la mélodie abîmée par les stridences de guitare dans (what else) « NYC », pas très loin également de la pop noisy des Jesus And Mary Chain.

Ces trois titres sont les trois premiers du disque. A mon sens aussi les meilleurs. Comme la mise en place d’une atmosphère sonore qui sera dupliquée tout du long des huit suivants. Avec quelques variantes. Ainsi « Say Hello to the angels » est le titre le plus punk de la galette, tempo rapide mais mélodique, ça évoque « Lust for life » d’Iggy Pop, et ça sone comme les Clash (sans les postillons rageurs de Strummer au micro). Et puisqu’on parlait de Joy Division, le titre qui à mon sens peut s’en rapprocher le plus est « Stella was a diver … » (le jeu de basse, la voix dans les graves). C’est le morceau le plus « atypique » du disque, en ce sens qu’il est assez différent des autres, tant au niveau du son que de l’atmosphère. Le final de « Turn on … » apparaît plus « léger », avec le « Roland » déjà cité, « The New », pop mélancolique avec des similitudes mélodiques de « Fall at your feet » de Crowded House, avant un épilogue intitulé « Leif Erickson » (le navigateur Viking qui aurait découvert le Groenland des siècles avant Trump), dont les paroles ont peu (rien ?) à voir avec le titre.


« Turn on the bright lights » il est quand même mieux qu’une litanie de références. C’est une œuvre dense, originale, peut-être un peu trop longue (cinquante minutes, quelques redites auraient pu être élaguées). Une œuvre qui s’inscrit logiquement dans le revival du rock à guitares du début du siècle. Interpol n’aura pas la notoriété des poids lourds, genre Strokes ou White Stripes. Ce « Turn on … » est considéré par ceux qui ont suivi le groupe (encore en activité, mais peu prolixe, une demi-douzaine de disques en un quart de siècle, c’est pas des cadences infernales) comme leur meilleur (quelques-uns citent aussi son successeur, « Antics », comme méritant le détour).


THE BETA BAND - HEROES TO ZEROS (2004)

 

We can be heroes just for one day ...

… ou presque. Parce qu’ils n’a pas duré très longtemps, le Beta Band. Une poignée d’années et trois disques, au tournant du siècle. Et puis basta. Evaporés dans la nature dans l’incompréhension totale, une reformation confidentielle sans passage en studio en 2025, R.A.S de notable au niveau des carrières solo …


Et pourtant, on commençait à parler beaucoup d’eux (et en bien), ils avaient été portés sur les fonds baptismaux et adoubés à grands renforts de superlatifs par deux mastodontes de l’époque, Radiohead et Oasis, avaient ouvert pour eux en concert, ce « Heroes to zeros » avait reçu un bon accueil critique, se vendait pas mal Outre-Manche.

Radiohead et Oasis donc. Je sais pas ce que les dépressifs d’Oxford ou les sourcilleux frangins leur avaient trouvé, mais on peut pas dire que la musique du Beta Band ressemble à ce qu’ils faisaient. Juste quelques saturations de guitare avec parcimonie peuvent avec beaucoup d’imagination évoquer Oasis, et une ambiance électronique cafardeuse sur un titre (« Space Beatle », qui n’a rien de spatial et rien à voir avec les Fab Four) faire penser à la bande à Yorke, dont le producteur attitré Nigel Godrich est crédité au mixage de ce « Heroes to zeros », le Beta Band se réservant la production.

Qu’est-ce qu’on peut bien raconter sur le Beta Band ? Qu’ils sont Ecossais, que les deux fondateurs, Steve Mason et Gordon Anderson (ce dernier ayant assez vite jeté l’éponge pour cause de maladie) sont amis d’enfance, que leurs pochettes de disques sont plutôt moches, celle de « Heroes to zeros » détenant le pompon, affreux mix entre Marvel et mangas (c’est un pote au groupe qui en est responsable et coupable).


« Heroes to zeros », sorti au temps du Cd roi est conçu comme un vinyle : la quarantaine de minutes syndicales, douze titres, les six premiers (première face) plus « faciles », les six autres (seconde face) plus « expérimentaux ».

Globalement, « Heroes to zeros » est un disque agréable, « facile » à écouter. Le Beta Band est plutôt doué pour l’écriture, allant jusqu’à glisser plusieurs morceaux dans le même, dans la tradition du « Good vibrations » des Beach Boys. Un break, un changement de rythme, et le titre part dans une autre direction. Même si ce genre de galipette d’écriture n’est pas forcément ma tasse de thé (tout le monde n’est pas Brian Wilson), y’a rien à dire, c’est le plus souvent bien fait. Les quatre Beta Band semblent jouer de plein d’instruments, ce qui donne une grande variété de sons, c’est pas monolithique, on s’ennuie pas. Et de temps en temps, des cuivres et des cordes point trop envahissants amènent leur contribution.

Deux titres (qui n’ont pas fait grande carrière dans les charts ») sont extraits de « Heroes to zeros ». « Assessment » qui inaugure le disque débute avec ses guitares à la U2, sa mélodie saccadée à la Talking Heads, avant un break ponctué par un gros riff bien saturé qui débouche sur un final bien graisseux, très rock. « Out-side » mélange guitares saturées et accalmies, ça rappelle ce que faisait Blur à peu près à la même époque, c’est un titre sympa sans être renversant.

Parmi les titres hautement recommandables, priorité à « Lion thief », pastiche (?) du Jefferson Airplane période « Surrealistic pillow ». C’est totalement bluffant, ne manque que la voix acidulée de Grace Slick. « Easy » titille aussi les oreilles, avec son intro (également au clavinet ?) qui renvoie immédiatement au « Superstition » de Stevie Wonder, avant que le titre se transforme en folk (l’harmonica) sur rythmique hip-hop (ça à l’air totalement improbable présenté de la sorte, mais ça se laisse écouter). Et que le Grand Cric me croque si au début de « Wonderful » c’est pas la mélodie du « Paint it black » (de qui vous savez ou alors c’est que vous êtes un pasdaran égaré sur ces pages) avant que le batteur écrase ses toms sur fond de gros riffs bien craspecs, avant un folk alangui à la fin.


Et tant qu’on est à parler de folk (y’en a plein de bribes sur ce disque), un mot sur « Troubles » qui renvoie à la fin des sixties où Fairport Convention tenait la dragée haute aux spécialistes américains du genre.

Tous ces titres sont au début de l’album. Le reste est plus … comment dire … compliqué. Plutôt expérimental, comme signalé quelque part plus haut, mais qui laisse souvent dubitatif. « Rhododendron » (déjà rien que le titre fait peur), on dirait une méthode Assimil pour orgue Hammond et clochettes, heureusement c’est le morceau le plus court du disque. « Liquid bird » sample Siouxsie pour un rendu étonnant (en l’occurrence pas vraiment un compliment), son très mat, voix étouffée, alors que la grande prêtresse punk était tout en saturation dans les aigus. Et les deux derniers titres « Simple » et Pure for » ne font pas partie des plus réussis, le premier fait penser aux foirades sonores de Kate Bush (ça lui arrive, nobody’s perfect), et le second folk acoustique parasité par plein de bruitages, évoque le Wilco des mauvais jours (ça leur arrive aussi, nobody’s perfect bis).

Après ce disque, honnête sans être indispensable, le groupe s’est séparé, apparemment sans explication connue. On en connaît de moins talentueux qui ont duré bien plus longtemps …





BLUR - PARKLIFE (1994)

 

La guerre est déclarée ...

La grosse affaire du milieu des années 90, c’était la britpop et la rivalité Blur / Oasis. Présentation rapide des protagonistes. Oasis, c’était les prolos de Manchester menés par les frères ennemis Gallagher. Travaillistes jusqu’au bout des sourcils qu’ils avaient fort denses, supporters de foot, amateurs de picole et de défonce. Et grandes gueules. Musicalement, du gros boucan mélodique, empruntant aux Beatles et aux Stones revisités heavy. Principaux atouts, un brillant mélodiste, Noel, un grand chanteur, Liam, et deux premiers albums irréprochables et farcis de hits à reprendre en chœur dans les stades.

Blur 1994

En face, des Londoniens vaguement bobo / arty, Blur. Menés par Damon Albarn, un blondinet fan des Kinks et de Bowie, soutenu par un guitariste binoclard, Graham Coxon. Des minots qui la jouaient plutôt profil bas, sortaient des disques que pour faire simple on qualifiera de pop, lesquels disques se vendaient de mieux en mieux. De confidentiel avec des disques brouillons, Blur progressait à chaque rondelle, le groupe devenait connu voire reconnu.

1994 sera l’année de Blur et d’Oasis, année qui verra la parution de « Parklife », troisième rondelle des Londoniens, et de « Definitely maybe », la première d’Oasis. Les deux disques seront précédés de singles marquants (« Girls & boys » pour Blur, « Supersonic » pour Oasis). Les deux titres finiront en haut des charts, mais pas à la première place (le premier au printemps, le second à l’automne). Blur ayant un temps d’avance sur les parutions de singles et d’albums, ils deviendront la cible privilégiée d’Oasis, résolus à humilier leur « ennemi ». Des déclarations fracassantes et pas toujours très finaudes des frangins Gallagher raviront les tabloïds, qui se renforceront quand dès sa parution, « Defintively maybe » obtiendra un succès considérable, pulvérisant des records de vente. Il n’en faudra pas plus pour que les frangins en rajoutent une couche dans leurs provocations orales. Première manche pour Oasis, mais le combat se poursuivra l’année suivante, quand le « Country house » des Blur, numéro un des charts, surclassera « Wonderwall » d’Oasis, lui piquant cette première place. Inutile de dire que les Gallagher cracheront tout leur venin (« j’espère qu’ils choperont tous le Sida », ce genre d’amabilités) sur les gars de Blur. Qui durant toute la séquence jouaient le plus souvent l’indifférence que la surenchère en tous genres.

Les deux groupes n’ont qu’un gros point commun : plus Anglais qu’eux, tu peux pas. Pour schématiser, en 1994, Oasis, c’est des plus très jeunes qui jouent pour des vieux et Blur des jeunes qui jouent pour des jeunes. Et Blur ont l’arme secrète absolue, Damon Albarn, dont les progrès à l’écriture sont exponentiels d’un disque à l’autre.

« Parklife » ne vaut pas « Definitely maybe », avis ferme, définitif, etc …

Coxon & Albarn

« Parklife » part dans tous les sens, à toute blinde (seize titres en à peine plus de cinquante minutes, ça défile, on a pas le temps de s’ennuyer). Avec parfois des sorties de route, des morceaux qui tiennent plus de la blague de carabin que du pop-rock-machin … Exemple type, chaque face vinyle se terminait par des instrumentaux genre flonflons de fête foraine et bal musette. Heureusement, ils durent moins de deux minutes, il n’empêche qu’on se demande ce qu’ils viennent foutre là … Dispensable également, la sorte de ballade expérimentale « Far out » ouvre de piètre façon la seconde face du vinyle.

Le reste, certes hétérogène, c’est quand même du sérieux. Blur, c’est avec « Parklife », un groupe encore sous influence, avec derrière nombre de titres, de grands ancêtres (anglais, of course). Visible, l’influence du Madness des grands titres pop du début des 80’s, quand ils avaient mis en sourdine leurs blagues ska, et le « Clover over dover » de Blur est de la veine de choses comme « Our house ». Bowie a dû se reconnaître dans la ballade « To the end » (Albarn en fait une bonne imitation vocale), et plus encore dans « Jubilee » qu’on jurerait échappé des sessions de « Ziggy Stardust », et qui constitue un petit frère de « Suffragette City », avec un Coxon qui remet au goût du jour les parties de guitare de Ronson. Les Kinks sont aussi de la revue sur « Parklife » avec là un très grand titre, « Tracy Jacks ». Qui doit beaucoup au Ray Davies des sixties. Et aussi un peu au Who de la même époque, et aux Jam de la fin, période « The gift ». Plus anglais que « Tracey Jacks » tu peux pas.

Blur & Moet & Chandon

Blur est un vrai groupe, composé des quatre mêmes depuis plus de trente ans. Bon, on pourra toujours dire que la rythmique (Alex James, Dave Rowntree) n’est pas du calibre de Bogert-Appice, mais les deux autres, c’est du lourd. Graham Coxon est un guitariste brillant, capable de passer d’arpèges discrets à de furieuses ruades électriques toutes en saturation. Voir son parcours solo, une litanie de disques discrets souvent remarquables, et son nouveau projet avec sa femme (The Weave, superbe disque éponyme). Damon Albarn, c’est un touche-à-tout génial plus souvent qu’à son tour. Bon chanteur, compositeur prépondérant chez Blur, cheville ouvrière de multiples projets et collaborations longues comme un bottin (Gorillaz, The Good, The Bad & The Queen, des disques avec des musiciens maliens, avec Tony Allen le batteur de Fela, des opéras, des musiques de film, des apparitions sur de multitudes de disques, …)

Ces quatre boys next door, ils sont capables de sortir des trucs imparables sur ce « Parklife ». « Girls & boys », leur premier hit majeur, est une sorte de synthèse de trente ans de pop anglaise, et reste trois décennies après sa parution un truc qui se laisse écouter et un des incontournables du groupe. « Parklife » le titre, grosses batterie et guitare, ressuscite une power pop qu’on croyait disparue. « London loves » avec ses guitares à la Fripp-Belew, c’est aussi original que du Rita Mitsouko à l’époque, c’est dire si c’est bien. « Trouble in the message center », ça aurait pu figurer tel quel sur un disque de – oui, oui – Oasis, c’est dire si ça envoie le bois, « This is a low » avec son refrain à la « Hey Jude » est un autre grand classique du groupe. « To the end » est une ballade à la Bowie, « End of the century » n’a rien à voir avec les Ramones, c’est juste un autre grand titre pop. Et un seul titre sonne (un peu) américain, c’est « Badhead », ballade construite sur une trame country, avec ses faux airs du « San Francisco » de Scott McKenzie.


Malgré deux-trois machins dispensables, « Parklife » mérite amplement le détour.

Et la suite de la guerre Blur / Oasis, me direz-vous ? Vainqueurs du premier round : Oasis avec leurs deux premiers disques. La suite pour les Gallagher Bros sera une longue plongée dans une production de plus en plus mauvaise avec comme apothéose la tragi-comédie de la baston et de la dissolution de Rock en Seine. Par charité, on n’évoquera pas les carrières solo de Liam et Noel. Côté Blur, des disques de plus en plus exigeants, qui évoluent de la pop grand public vers des choses beaucoup plus expérimentales d’une belle qualité. Second round pour Blur. Alors que l’on croyait la partie terminée, un bon disque de Blur et la très prévisible tournée de reformation d’Oasis au succès colossal (et à la tarification dynamique) ont fait l’actualité des derniers mois. Les deux groupes semblent avoir enterré la hache de guerre. Noel Gallagher et Damon Albarn ont même écrit une chanson ensemble (pour un disque de Gorillaz).


BUDDY HOLLY & THE CRICKETS - THE CHIRPING CRICKETS (1958)

 

Holly soit qui mal y pense ...

25 Février 1957. Séances d’enregistrement de « That’ll be the day », paru cinq mois plus tard. 3 Février 1959. Mort de Buddy Holly dans un crash d’avion. En comptant large, 23 mois de « carrière ». Enfoncés Hendrix, Cobain, et tous les crucifiés du Club des 27 (de toutes façons Holly n’avait que vingt deux ans). Question reconnaissance posthume, Holly bat tous les records.

Parce que parmi ceux qui l’ont comme référence primordiale, y’a du lourd. Du très lourd.

Buddy Holly & the Crickets

Bob Dylan. Dans son discours (qu’il a envoyé, il a pas daigné se déplacer) à l’occasion de la remise du Prix Nobel de littérature (2016), il cite comme influence majeure (en lieu et place de tous les Guthrie, Seeger ou Leadbelly auxquels on était en droit de s’attendre) Buddy Holly. Il explique qu’à dix sept ans, il a fait 150 bornes pour le voir en concert, deux jours avant sa mort. Et qu’il a ressenti pendant le show l’émotion musicale de sa vie, que c’est grâce à Buddy Holly qu’il a voulu écrire des chansons et les jouer sur scène.

Les Beatles. Un certain John Lennon, traumatisé par son second (et dernier) disque (l’éponyme « Buddy Holly ») se fait le même look que lui, (coupe de cheveux et binocles) et baptise le premier groupe qu’il forme avec McCartney les Silver Beetles, en hommage aux Crickets, les accompagnateurs de Buddy Holly. Les Beatles reprendront « Words of love » sur « Beatles for sale » leur quatrième disque.

Les Rolling Stones. Leur troisième single anglais est une reprise de « Not fade away » (numéro 3 des charts). C’est aussi leur premier single paru aux Etats-Unis.

C’est pas tout. De tous ceux que l’on qualifie de « pionniers » du rock, Buddy Holly est un des très rares (avec le Johnny Burnette Trio) à opérer avec un backing band attitré, les Crickets. Qui faisait qu’il pouvait sortir des disques sous son nom propre ou avec son groupe (de toute façon, c’étaient les mêmes qui l’accompagnaient). Seul Rod Stewart a fait aussi bien voire mieux à l’époque des Faces, dont il était le chanteur (chez Warner), les mêmes Faces l’accompagnaient sur ses disques solo (chez Mercury). Buddy Holly, en « solo » ou avec les Crickets, était chez MCA.

Buddy Holly

Plutôt pingre, la vénérable maison ricaine. Ce « Chirping Crickets » dure 26 minutes pour 12 titres. Ce qui aurait pu laisser de la place pour rajouter quelques singles dont le Holly n’était pas avare (un tous les deux mois en moyenne, et pas des bouche-trous). Pour ne rien arranger à l’histoire, ce disque est doté d’une pochette assez repoussante. Certes, Buddy Holly et ses copains n’étaient pas des sex symbols (on leur donnerait cinquante balais chacun), mais j’espère qu’ils ont pas payé le photographe. Avec en plus d’avoir l’air totally neuneu, il manque un morceau de la tête à celui à gauche de Buddy Holly (en fait non, après avoir vu plusieurs photos sur le Net, il avait une coiffure vraiment très étrange) …

Mais comme un disque, belle pochette ou pas, c’est surtout fait pour être écouté, il y a quoi à se mettre entre les oreilles dans « The chirping Crickets » ? Au moins cinq classiques du binoclard. Avec par ordre d’apparition « Oh boy » (rockabilly aux relents de gospel), « Not fade away » (transposition en encore plus saccadée du Diddley beat), « Maybe bay » (quintessence du Buddy Holly style, premier génie pop ever, du Beatles avant l’heure), « It’s too late » (grille d’accords éternelle pour chialer dans sa bière parce la baby elle s’est barrée), et l’imputrescible « That’ll be the day », un des classiques absolus du rock des 50’s.

Ce qui permet de se rendre compte de plusieurs choses. Buddy Holly était un compositeur de génie, et un chanteur étonnant, vocalement limité à bien des égards, des limites qu’il arrive à compenser par un élan juvénile (on y va, on fonce, on verra bien …), participant à la création de ce phrasé approximatif à base de hiccups et de changements incessants d’octaves, que l’on trouve souvent dans le rock des pionniers.

Autre chose dont on se rend compte. Les trois-quarts des titres sont cosignés par Norman Petty, également producteur exécutif. On a longtemps vu dans Petty une sorte d’escroc à la Colonel Parker. Sauf que contrairement au faux bidasse d’Elvis, Petty avait déjà un petit nom dans le music business, ayant travaillé avec notamment Roy Orbison et « découvert » le tout jeune Waylon Jennings qui intègrera la dernière version des Crickets (et a eu la bonne idée de céder sa place dans l’avion qui allait se crasher au Big Bopper). Bon, sinon Petty s’est paraît-il bien gavé abusivement de droits d’auteur, mais son travail en studio est incontestable, et il n’est pas stupide d’affirmer (tendance générale) que sans Norman Petty, il n’y aurait pas eu de Buddy Holly, ou du moins pas à ce niveau-là.


Parce que Holly est un défricheur. Et un traditionnaliste à la fois. Défricheur parce qu’il a introduit dans le rock des fifties, un caractère mélodique inédit, séparé, voire déconnecté de l’aspect rythmique qui jusque là l’incluait (voir le cas d’école Chuck Berry, où c’est le rythme qui contient la mélodie). Et traditionnaliste parce que Buddy Holly part très souvent d’extrapolations de choses bien définies comme le gospel (« Oh boy ») et surtout le doo wop (« You’ve got love » et les quatre derniers titres de la rondelle, pas les plus connus et qui font un peu office de remplissage tant ils semblent déclinés à l’identique d’une même matrice).

Le remplissage final, certainement pour capitaliser sur les premiers succès des singles (« That’ll be the day ») finira dans le Top 3 des hit-parades), limite l’impact de ce premier Lp. Les progrès en termes de composition de Buddy Holly seront exponentiels, les titres d’anthologie s’enchaîneront à une vitesse frénétique. Le « Buddy Holly » paru à la fin de la même année sera meilleur.

Une bonne compilation (« The very best of Buddy Holly & the Crickets » de 1999 est parfaite) reste cependant la meilleure porte d’entrée pour l’œuvre de l’auteur le plus original des années 50.


Du même sur ce blog : 

Buddy Holly
The Very Best Of Buddy Holly & The Crickets


THE CURE - DISINTEGRATION (1989)

 

Reconstruction ...

1989. Robert Smith va avoir trente ans. Et il fait sa petite crise de la trentaine. Il gagne beaucoup de fric avec des disques qu’il n’aime pas beaucoup (comme son dernier en date « Kiss me, kiss me, kiss me » qui lui a cependant ouvert les hit parades et la lucrative tournée des arenas américaines), et pose deux options sur la table : il a fait des maquettes d’un nouveau disque, plutôt sombre, et soit il paraît sous le nom de Cure, soit il met fin au groupe et le sort sous son seul nom.


On le sait depuis déjà un moment, Robert Smith c’est Cure, ou inversement. Mais là, il fout un coup de pression supplémentaire sur les autres. Ses potes cofondateurs, Simon Gallup et plus encore Laurence (Lol) Tolhurst, qui lui a toujours été à ses côtés quand Cure était vers 83-84, réduit à l’état de duo. Sauf que Tolhurst a un gros problème, il picole beaucoup, un adjectif qui n’est pas rien quand on connaît le goût de Smith pour la dive bouteille (lors de la tournée qui suivra « Disintegration » pour tenir les trois heures des concerts, il lui faudra deux quilles de rouge et un pack de bière sur scène, ce qui donnera lieu à quelques fins de set et rappels étranges et titubants). Il n’empêche que FatBob va virer très rapidement des séances un Tolhurst épave humaine, ne consentant qu’à le créditer à la dernière ligne du casting, pour avoir joué « other instruments ». Un crédit tout diplomatique (Tolhurst n’a rien joué sur l’album), peut-être lié à des histoires de contrats ou par simple copinage pour qu’il touche quelques royalties …

Robert Smith a toujours alterné avec Cure disques que pour aller vite on qualifiera de sombres (la triplette « Seventeen seconds », « Faith », « Pornography »), avec d’autres plus enjoués, marqués par des singles lumineux (« Charlotte sometines », « Boys don’t cry », « Just like heaven », « Why can’t I be you ? », …). « Disintegration » est conçu comme la suite à « Pornography » (1982). Remarque : si pour les fans les trois cités plus haut constituent la trilogie « dark » de Cure, pour Smith c’est « Pornography », « Disintegration » et « Bloodflowers » (sorti en 1996, et le moins bon des trois).


L’heure n’est donc plus à la rigolade. Rien que le titre du disque indique la couleur. La pochette aussi. On y voit un Smith avec les cheveux courts, période « Kiss me … » (il va les laisser pousser à nouveau et va les crêper au-delà du raisonnable pour pérenniser cette excentricité capillaire qui ne le quittera plus), semblant immergé (mort ?) dans une eau saumâtre où croupissent avec lui corps morts (coquillage) ou plantes en voie de décomposition. Les cinq premiers vers du premier titre (« Plainsong ») contiennent tout le vocabulaire qui sera dupliqué tout au long des autres (« dark », « rain », « wind is blowing », « end of the world », « cold », « dead »).

Les instruments utilisés ne laissent pas de doute sur le son général. Deux guitaristes, Smith et Porl Thompson (qu’on retrouvera sur la « réunion » de Page et Plant quelques années plus tard), une rythmique (l’éternel complice Simon Gallup à la basse, et Boris Williams à la batterie). Et puis des claviers. Un attitré (Roger O’Donnell), plus Smith et Gallup. Le son de « Disintegration » est farci de synthés (qui parfois sonnent comme des guitares et vice-versa), la basse est le point d’ancrage de tous les titres, et la batterie métronomique évite le plus souvent le recours aux cymbales, ce qui rend la tonalité d’ensemble lourde et martiale. Robert Smith assure seul toutes les parties vocales, explorant tous les registres dont il est capable (certains titres sont quasiment murmurés, d’autres sont hurlés dans les aigus). Et le chant se fait attendre sur tous les morceaux, l’intro la plus courte est celle de « Lovesong » (30 secondes), la plus longue (un peu plus de trois minutes) celle de « Lovesick ». Forcément, avec de telles intros, les titres ne font pas dans la concision (six minutes en moyenne, plus d’une heure dix pour les douze), « The same deep water as you » fait plus de neuf minutes, et certains titres sont quasiment des instrumentaux « Plainsong », « Homesick », « Untitled »).



De prime abord, « Disintegration » est un disque monolithique. Des nappes lancinantes de synthés, la batterie économe et martiale sont présents partout. Sauf qu’il y a un travail sur les structures et les mélodies qui au fil des écoutes montrent que derrière cet aspect apparemment uniforme, se cache un vrai travail de composition et une recherche jamais démentie de mélodies.

 « Plainsong » ouvre donc le disque, tout d’abord par un frémissement de clochettes, et va crescendo vers une atmosphère lourde, lente, sombre, avec la voix démultipliée par l’écho, et ce son mat, compact, empli de claviers et synthés, avec une batterie sourde réduite à l’essentiel (marquer le tempo), noyée au fond d’un mix faisant la part belle aux basses… Tout prend forme sur les premiers titres. Cure est de retour vers la cold wave, qui a généré ses premiers bataillons de fans. Le son est d’une densité et d’une compacité sans faille (pas de breaks, de pauses, de silences, …), on pense à « Closer » de Joy Division, aux premiers Killing Joke (la noirceur et le côté martial). Si les claviers sont omniprésents (pas pianotés comme dans la pop new wave, ils sont sous la forme de nappes chères au krautrock), ils ne servent qu’à doubler la ligne de basse et la mélodie principale, et rajouter à l’atmosphère oppressante du disque. Ils sont aussi utilisés pour remplacer des sections de cordes comme notamment sur « Lullaby » (où ils sonnent comme des violons jouant pizzicato), « Prayers for rain » ou « The same deep water … ».


Dans son ensemble, on pourrait qualifier « Disintegration » de disque baudelairien, « Les fleurs du mal » mises en musique. Mais il n’y a pas qu’un ciel bas et lourd chez Smith. Il y a aussi quelques éclaircies. « Pictures of you » accélère le tempo, le chant est quasi hurlé, et tout cela donne une ambiance majestueuse, solennelle. « Lullaby » est le seul titre où un petit gimmick à la guitare sert de point d’accroche, la rythmique est en contretemps, et les synthés façon section de cordes font de ce titre à mon sens le plus beau du disque.

Il sortira (comme trois ou quatre autres) en single, mais ne sera pas celui qui grimpera en haut des charts. Dans ce rôle, il y aura « Lovesong ». Seul titre réellement en rupture avec le reste de la rondelle. Un morceau clair, limpide, avec une de ces mélodies magiques comme Smith en produit parfois (« Charlotte sometimes », « Boys don’t cry »). Résolument pop, « Lovesong » comme son intitulé le dit, est adressé à Mary Poole, son ancien amour de collège, devenue depuis Mrs Robert Smith. Une des très rares chansons « positives » de Cure, et résolument dans un format radio friendly (trois minutes trente, une intro « courte »).

Les six premiers titres (l’album original en comptait dix, « Last dance » et « Homesick » ont très vite été rajoutés, d’abord en Cd puis en rééditions vinyles) sont globalement plus concis. Par la suite, les morceaux vont avoir tendance à s’étirer, devenir plus « atmosphériques », plus lancinants. On commence avec « Fascination Street » (en référence à Bourbon Street, la célébrissime rue de La Nouvelle Orleans) qui n’a rien de cajun ou de zydeco, avec son tempo assez rapide et sa saturation dans les aigus qui renvoie à « Pornography ». Suit ce que les aficionados considèrent comme l’apex du disque, la triplette « Prayers for rain », « The same deep water as you » et « Disintegration », longs titres (entre six et neuf minutes), ensemble cohérent d’incantations plutôt désespérées d’une tragique beauté. « Prayers … » à l’ambiance « Seventeen seconds », avec synthés imitant une section de cordes, son tempo lent et ses vocaux dans un halo brumeux tout juste compréhensible, est quasiment enchaîné avec « The same deep … », dans lequel Smith qui vient de prier pour la pluie, introduit et termine le titre (joke ?) par des bruits d’orage et d’averses copieuses, sur fond de tempo très down. Pour beaucoup « Disintegration » le morceau, avec son gimmick lancinant comme un abcès dentaire, est une longue plainte de souffrance et constitue un sommet dépressif de toute la disco des Cure.


Manière de montrer que ce disque agit pour Smith comme une thérapie, retour de rayons de soleil (bien voilés les rayons, quand même) avec les deux derniers titres. « Homesick », son intro au piano et sa voix susurrée et un apaisement certain dans le son, impression d’apaisement confirmée par l’ultime « Untitled » (pas besoin de lui donner un titre, il reprend tous les tics sonores du Cure « dark », mais là aussi de façon bien apaisée …

Bon, on rembobine. Smith a conçu « Disintegration » comme une réponse et une antithèse à la dérive pop et commerciale de son groupe. Dans une sorte de geste artistique bravache et romantique (dans le sens du mouvement poétique littéraire français), il confirme que dixit Musset « les plus désespérés sont les chants les plus beaux … ».

Résultat de cette plongée dans l’esprit sombre et tortueux de Robert Smith : « Disintegration », œuvre dans la lignée des grands disques dépressifs genre « Tonight’s the night » de Neil Young ou « Red » de King Crimson, devient dès sa parution le disque le mieux vendu des Cure, succès jamais démenti au fil des décennies …

Top 10 d’office …



Des mêmes sur ce blog :

MOLINA TALBOT LOFGREN YOUNG - ALL ROADS LEAD HOME (2023)

 

Chevaux (Fous) de retour ...

En préambule et en guise d’avertissement, il y a un piège dans ce disque. Parce que, hein, avouez que vous y avez cru. Voir accolés à la suite les noms de Ralph Molina, Billy Talbot, Nils Lofgren et Neil Young, on pense bien évidemment à un disque du Canadien et de ses comparses, avec une coquetterie littéraire qui a juxtaposé leurs noms au lieu d’un habituel Neil Young & Crazy Horse. Ben non, vous avez tout faux.

Ralph Molina

Ce « All roads lead home » c’est une compilation au sens le plus strict du terme. Et pas une compilation de ce que les quatre ont fait paraître ensemble. Non, une compilation de titres solo enregistrés par les papys (ben oui, comment voulez-vous les appeler, ils ont 308 ans à eux quatre au moment de la parution du disque) lorsqu’ils étaient bloqués chez eux pendant la pandémie du Covid. Le pire est quand même évité, ils ont beau être vieux, ils savent (ou quelqu’un dans la baraque sait pour eux) se servir d’internet, ont fait circuler des fichiers à des potes ou à leur band, chacun à rajouté sa partie instrumentale, et on n’a pas à se farcir dix titres acoustiques …

Quoique … Neil Young, que l’on a connu moins chiche (voir la cadence effrénée à laquelle il sort de nouveaux trucs ou fait paraître ses archives musicales), balance seulement une version acoustique (guitare, harmonica, voix) de « Song of the seasons », titre paru en version « orchestre » sur une de ses dernières rondelles « Barn ». Rondelle que j’avais oublié d’écouter (Neil Young a tendance depuis bien trente ans à faire du Neil Young d’avant, en moins bien). Une fois le titre original youtubé, verdict : la version de « Barn » est meilleure que celle de « All roads … » qui rajoute une minute et demie à la version d’origine de six minutes, pas vraiment concise … Au mieux un fonds de tiroir, au pire du remplissage tendance foutage de gueule …

Billy Talbot

Les trois autres se montrent moins chiches, et a priori nous honorent de titres originaux (difficile de savoir pour Nils Lofgren, que ce soit en solo ou avec d’autres, il a dû sortir trois cents douzaines de disques) avec un remarquable esprit d’équité (trois titres chacun). Autant en venir à la conclusion, l’ensemble est assez décevant.

Pourtant, on a affaire à trois types qui ont quand même fréquenté deux backing bands parmi les meilleurs des douze derniers siècles (Crazy Horse pour les trois, le E Street Band en plus pour Lofgren).

Les trois vieux ont au moins deux problèmes majeurs. Ils ont peu composé (oui, je sais, Lofgren et sa kyrielle de disques, les meilleurs sont ceux des débuts, dans les seventies, j’en ai une paire que j’écoute jamais, et je dois pas être le seul), et on peut pas dire qu’ils avaient des titres fulgurants sous le coude à glisser sur « All roads … ». Pour finir de gâter la sauce, tous les trois n’ont plus de voix, si tant qu’ils en aient eu une un jour. A ce jeu, le pire est Ralph Molina.

Nils Lofgren

Le problème, c'est que ces trois vioques, ils ont joué tellement de fois tellement de bons morceaux dans leur vie, qu’il en reste forcément quelque chose. Et surtout dans un registre classic rock, ballades pépères, mid tempos enjoués, des trucs avec une intro, des couplets, un refrain, un p’tit solo quand il faut (Lofgren est le plus démonstratif à la guitare, même s’il n’y a rien qui donne envie de balancer les superlatifs). Molina est celui qui compose le mieux, ses titres sont intrinsèquement les meilleurs, mais bon, le malheur c’est qu’il chante. Lofgren est le plus concis, dépassant rarement les trois minutes, et se conduisant en Rémy Bricka du folk-rock-machin. Il joue de tous les instruments sur ses trois titres, avec le renfort sur un titre d’un autre Lofgren (son frère ? son fils ?) et d’un bassiste sur un autre morceau. Et Talbot, sans faire de vagues ou crisser les pneus, nous sert trois morceaux centristes, dont à mon avis le meilleur de la rondelle, ce « Rain » (rien à voir avec l’homonyme des Beatles) placé en ouverture.

Outre ce « Rain », qu’est-ce qui mérite qu’on jette une oreille distraite sur ce disque ? « It’s magical » de Molina qui n’est pas spécialement magique (et cette voix !), est cependant une jolie ballade up tempo, « Cherish » de Talbot accroche grâce à son intro hendrixienne, avant de tourner vinaigre, la faute à un tempo mollasson inadapté à la stridence des guitares. A demi convaincante aussi, une autre compo de Molina, « Just for you », jolie ballade triste avec son sax pleurnichard.

Neil Young

Les rares bonnes choses sont le « Rain » déjà évoqué, le « Fill my cup » de Lofgren qui grâce à une rythmique vaudou-tribale, amène un peu d’originalité à un ensemble prévisible et ronronnant, et l’assez concerné mid tempo rock de « Look through the eyes of your heart » de Molina.

Ce qui fait quand même assez peu pour des types dont le nom clignote en haut de la chose folk-rock depuis des décennies. J’aurais aimé tartiner des feuillets pour dire du bien de cette rondelle qui n’apportera rien à l’œuvre de ses auteurs. Il faudra certainement attendre qu’ils sortent un disque où ils jouent vraiment ensemble pour trouver quelque chose de consistant à se mettre entre les oreilles …