VINCENTE MINNELLI - LES ENSORCELES (1952)

 

Oublié ...

Ouais, je l’avais presque oublié celui-là … Un de ces innombrables classiques des années 50, il y en a tellement dans cette décennie, et dans plein de genres … coincé dans ma mémoire chancelante entre deux masterpieces absolues, « Sunset Boulevard » film sur le cinéma et « Citizen Kane » pour son récit en flashbacks. Mais sans l’aura légendaire des deux cités. La faute à Minnelli, sans doute, on y reviendra …

Vincente Minelli

Et puis, on tombe sur un blog (thanks, Luc) où l’on en dit le plus grand bien, on cherche dans la pile de Dvds, on donne la galette argentée à bouffer à la bécane, et cent treize minutes plus tard, comme dans cette pub stupide sur je sais plus quoi (une bagnole ?), on pousse un grand « Wow ! ». Parce que, oui, « Les ensorcelés » (« The bad and the beautiful » en V.O.), il est pas loin du tout de « Sunset … » ou « Citizen … ».

Pourtant, j’ai appris à mes dépens à me méfier de Minnelli. Capable parfois du meilleur (« Comme un torrent », « Un américain à Paris ») et souvent coupable du pire (toutes ces minables comédies musicales genre « Gigi » ou « Meet me in St Louis »). Bon, là, et sans évidemment avoir tout vu de sa pléthorique filmo, « Les ensorcelés » sauve pour moi sa réputation et le fait jouer dans la cour des très grands.

« Les ensorcelés », c’est l’histoire racontée par ceux qui à un moment ou un autre ont été très proches de lui, du producteur Jonathan Shields (impeccable Kirk Douglas, un de ses meilleurs rôles). Qui bien évidemment n’a jamais existé. Mais qui est tellement vrai, comme tous les autres personnages principaux (le comptable, le réalisateur, l’actrice, le scénariste) ou secondaires. Le but du jeu devant être à l’époque comme maintenant, de mettre un vrai nom sur tous ces personnages de fiction. Pas assez compétent dans cet exercice (d’autant que chacun doit être un mix de plusieurs « modèles », comme dans « Spinal Tap »), je n’ai vu dans « Les ensorcelés » que le premier degré, cette peinture amère et peu amène du cinéma hollywoodien.

Sullivan, Douglas & Pidgeon

La construction du film est magnifique. Tout commence par trois coups de téléphone. Shields (qu’on ne voie pas appelle depuis Paris trois personnes qui lui raccrochent au nez et/ou l’insultent sans même écouter de quoi il veut leur parler). Les trois se retrouvent dans le bureau de Pebbel, joué par Walter Pidgeon (qui on l’apprendra au cours du film, gère comme il peut la faillite de la Shields Inc., autrefois prospère, et dont il fut à l’origine avant que Shields en devienne le boss incontesté) qui leur dit pourquoi Shields les a appelés (il veut retravailler avec eux, pour un dernier tour de piste qui va être génial) et doit rappeler pour avoir leur réponse.

Les trois personnes contactées par Shields sont le réalisateur Fred Amiel (Barry Sullivan), l’actrice Georgia Lorrison (Lana Turner), et le scénariste James Lee Bartlow (Dick Powell). Et pendant qu’ils attendent le coup de fil de Shields, on nous présente en flashback la relation particulière qu’ils ont entretenu avec lui, les trois ayant été à des époques différentes très proches du producteur.

Shields et Amiel se sont rencontrés à l’enterrement du père de Shields, un producteur pas très recommandable dont Amiel commente à voix haute la nécrologie récitée par l’officiant. Sans savoir que le fils est à côté de lui et entend ses remarques acides, avant de le voir distribuer à la fin de la cérémonie une poignée de billets à ceux qui étaient venus. Payer des figurants pour un enterrement, c’est assez peu commun, Shields bien que fauché n’en est pas à ça près. Les deux finissent par s’associer dans la dèche, le premier rêvant de passer derrière la caméra, le second de produire ses films. On les voit taper l’incruste dans les soirées du tout-Hollywood, espérant rencontrer la bonne étoile qui leur permettra de faire fortune, vivant au jour le jour, grouillottant dans des jobs subalternes dans des productions minables. Le flash a lieu alors qu’ils se débattent avec des figurants feignasses et des costumes de chats géants tueurs trop grands, trop vieux, trop mités, que Shields a l’idée de suggérer les minous plutôt que de les montrer à l’image, et de substituer l’imaginaire du spectateur à l’image qui serait apparue sur l’écran. Beaucoup ont utilisé cette méthode, et l’hommage à Jacques Tourneur, maître de l’épouvante américaine avec trois bouts de ficelle, est ici évident et l’allusion à son « Cat people » guère voilée … Shields et Amiel s’attirent la sympathie et la reconnaissance (le film sera un succès) de leur patron, qui leur confie de plus en plus de responsabilités, le malin Shields devenant peu à peu calife à la place du calife. Las, Amiel s’apercevra alors qu’il s’apprête à diriger son premier film avec le bellâtre latin idolâtré du moment dans le rôle principal, que Shields l’a doublé et confié la caméra à un metteur en scène allemand reconnu. Amiel ne voudra plus entendre parler de Shields.

Turner & Douglas

Deuxième très proche de Shields, Georgia Lorrison, fille solitaire, recluse, dépressive et alcoolique, que Shields et Amiel ont rencontré alors qu’ils visitaient le manoir qu’ils croyaient abandonné de son père, vieille star déchue morte dans l’oubli et l’indifférence générale. Géniale inspiration de Minelli qui durant toute la séquence, ne nous montre que les jambes de Turner pendant au bord d’un accès aux combles de la bicoque (faille temporelle, on pense à ce moment-là à Johnny Depp dans « Edward aux mains d’argent »). Attirés ou au moins intrigués l’un par l’autre, les deux solitaires misanthropes Shields et Lorrison vont se rapprocher, le premier devenu quelqu’un qui compte, essayant de faire décrocher la seconde de la picole et de la pistonner pour de la figuration ou des petits rôles. Après « Le facteur sonne toujours deux fois », on s’aperçoit que le blanc dont elle est à peu près tout le temps vêtue sied définitivement à ravir à Lana Turner, et que pour ce personnage d’amie puis compagne alcoolo, Minelli n’a pas eu trop à forcer son imagination, il avait le modèle original à la maison … Evidemment, c’est quand Lorrison obtiendra son premier rôle et se verra promise à un avenir de star, qu’elle se rendra compte que Shields se fout totalement d’elle et qu’il préfère s’envoyer une starlette aguicheuse et médisante …

Troisième victime de Shields, James Lee Bartlow, un auteur provincial à succès, dont Shields a lu un des bouquins, qu’il veut adapter (et réaliser lui-même, le bonhomme ne se sent plus et commence à avoir un gros melon). Et qu’il invite à venir peaufiner le scénario à Hollywood. Le péquenot refuse de prime abord, mais poussé par sa femme, pipelette idiote et maniérée qui mène des réunions Tupperware (magnifique second rôle de Gloria Grahame, qui lui vaudra d’ailleurs un Oscar), finit par se rendre à Los Angeles avec sa moitié, bécasse tout excitée par le milieu « merveilleux » qu’elle découvre, ses lubies fantasques empêchant son mari de bosser sur un scénario. Shields éloignera l’importune grâce au charme de son pote le bellâtre latino, mais l’escapade se finira tellement mal que Bartlow vouera désormais une haine tenace (il y a quand même un peu de quoi) à Shields.

Grahame & Powell

Réunis tous les trois dans le bureau de Pebbel (qui assure un peu le lien entre les protagonistes dans les trois histoires), on les sent malgré tout et malgré toutes les rancunes subjugués (d’où le titre du film, aussi finalement explicite que son titre original, alors qu’ils font allusion à des protagonistes différends) par Shields. La voix de ce dernier au téléphone depuis Paris et les réactions qu’elle suscitera chez les trois sont les dernières séquences du film.

« Les ensorcelés » est un film sur le cinéma, avec ses visions gigognes (le réalisateur filme un plateau avec un réalisateur qui tourne un film, tous les participants qui interviennent sur un tournage étant ainsi démultipliés). Première (?) réussite dans un sous-genre qui en comptera beaucoup (« Sunset Blvd », « Singing in the rain » et « Le mépris » en étant les chefs-d’œuvre absolus, « Babylon » étant la dernière (?) réussite en date).

Surtout Minelli nous dépeint un milieu où le paraître et l’apparence dominent, et où l’individualisme forcené règne en maître. Les lucioles attirées par la lumière des étoiles viennent s’y brûler les ailes (le personnage de Gloria Grahame), on oublie les gens aussi vite qu’on les avait portés au pinacle (les parents de Shields et Lorrison). « Les ensorcelés » est un film sombre, et en même temps doté d’un humour sarcastique (la scène ou Shields porte dans ses bras, figure du père protecteur qui protège son enfant, une Lorrison bourrée qui a séché son premier tournage en tant que tête d’affiche, avant de s’immobiliser au bord d’une piscine et de la balancer sans ménagement à la flotte).

Ensorcelés ...

Le casting est remarquable, joue juste (hormis peut-être un Powell qui comme trop souvent en fait des caisses).

On sent que Minnelli n’aime pas ce monde du paraître hollywoodien, dont il fait quand même bien partie grâce (à cause ?) de sa Judy Garland d’épouse.

Et le portrait au vitriol d’un réalisateur anglais pointilleux toujours accompagné – approuvé par sa mégère de femme, nous indique que le Vincente ne devait guère apprécier le gros Hitchcock et son omniprésente épouse …

Grand film …



Du même sur ce blog :

Gigi


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