FEDERICO FELLINI - SATYRICON (1969)

 

Décadence ...

Et pas seulement celle de la Rome antique montrée à l’écran. Pour moi, c’est le premier gros faux pas de Fellini. Qui avait jusque là aligné une litanie de bons films, au milieu desquels figurait une poignée de merveilles (« La Strada », « Les nuits de Cabiria », « La dolce vita », « Huit et demi », « Juliette des esprits »).

Bon, je vais ramer à contre-courant de l’avis général, parce que beaucoup considèrent que « Satyricon » (le public, venu en nombre le mater dans les salles obscures, et les critiques plutôt élogieuses) est un grand film.

Fellini sur le tournage

« Satyricon » est une (très) libre adaptation du bouquin de Pétrone (Ier siècle). Considéré comme un des premiers romans occidentaux (mi-prose mi-vers, fragmentaire), générant beaucoup de controverses littéraires (jusqu’à l’existence même de Pétrone ou sa vraie identité), ancêtre en même temps des romans picaresques et des « Caractères » de La Bruyère, il constituait certainement une source d’inspiration pour les délires baroques de Fellini.

D’ailleurs il s’approprie sinon le bouquin, du moins l’adaptation (le titre italien original du film est « Fellini Satyricon », et en fait un choc visuel. Tourné en grande partie dans les studios Cinecitta, musique de Nino Rotta (pas sa meilleure partition), même si Fellini à l’époque et après l’accueil tiède de « Juliette des esprits », a effectué pas mal de changements dans son entourage technique et sa façon de travailler. L’accroche énigmatique du film (« Rome before Christ, after Fellini », comprenne qui pourra) reprise sur les bandes-annonces d’origine est pour le moins étrange.


L’histoire ? Bizarrement, il y en a une, ce qui n’était plus toujours le cas chez Fellini (« Huit et demi », « Juliette … »), et qui le sera de moins en moins par la suite. « Satyricon » nous conte dans la Rome antique les aventures d’un trio (deux jeunes éphèbes, un blond et un brun, et de leur vraie poupée Shein, un jeune garçon dont ils se disputent les faveurs). Déjà, avec un point de départ comme ça, t’as aujourd’hui une montagne d’assignations et d’avocats au derrière avant d’avoir pu en placer une pour te défendre. Bon, « Satyricon » c’est en 69 (année érotique comme l’écrivait Serge et le chantait Jane), et la société était …euh, (faut faire gaffe à ce que j’écris, terrain hautement glissant) disons différente.

Les premières scènes nous montrent les deux éphèbes, Encolpe, le blond, et Ascylte, le brun, pas la peine de citer leurs noms ils étaient débutants et inconnus et le sont restés (inconnus) se disputer la propriété de leur petit Giton (le nom commun vient de ce personnage de Pétrone), en se poursuivant dans des catacombes, peuplée par une faune interlope de fracassés physiquement, au milieu de types qui vendent des potions (les petites mains de la DZ Mafia de l’époque ?), et d’autres qui se livrent à toutes les perversions (surtout sexuelles). Toutes ces silhouettes entrevues dans l’ouverture des cryptes, traduisent le sens aigu de Fellini pour caster des « gueules », avec prédilection pour les femmes mûres, peu vêtues et bien enveloppées (mais il n’y a pas que ces silhouettes typiquement felliniennes, il y a aussi les beaucoup plus sexy Capucine, Magali Noel, Lucia Bosè, plus quelques top model de l’époque).


La partie la plus longue nous montre un banquet chez le riche poète Trimalcion (c’est aussi le fragment le plus complet du bouquin), où nos trois héros pervers amenés par un poète fauché (Eumolpe) font figure de blanches colombes au milieu cette orgie toute en décadence alimentaire et comportementale. Ils seront ensuite « embauchés » comme galériens (les navires sont très étranges, de grandes maquettes surréalistes dont il n’est pas certain qu’elles puissent flotter longtemps) sur un rafiot dont le capitaine tue dans des combats à mains nues ses rameurs. Va savoir pourquoi, quand viendra le tour d’Encolpe (ou d’Ascylte, je sais plus), au lieu de se faire occire, il se fera épouser par le capitaine. Mariage qui durera peu, l’époux finira décapité par des pirates, le trio échouera dans un grand domaine dont les propriétaires se sont suicidés après avoir affranchi leurs esclaves, et feront des galipettes avec une (magnifique) servante noire qui traîne encore là. On les verra plus tard en compagnie d’un autre larron dont on sait pas d’où il sort kidnapper un jeune devin hermaphrodite, l’un d’eux affronter un gladiateur minotaure dans un combat mis en scène par Eumolpe, leur pote poète pauvre devenu très riche. Toute ces émotions entraîneront une panne profonde de virilité chez Encolpe, qui ne retrouvera sa vigueur que dans les bras d’une sublime sorcière, avant de refuser de bouffer le cadavre d’Eumolpe, condition sine qua non pour hériter de sa fortune. Finalement, les trois tourtereaux embarqueront dans la joie sur un bateau à l’équipage très « Cage aux folles ».

Faut quand même convenir que c’est très décousu comme scénario. Et que ce n’est qu’un prétexte à Fellini pour nous montrer … quoi, au fait ? that is the question. Et après plusieurs visionnages (à doses homéopathiques, une fois par décennie au max), j’ai toujours pas compris où le Maître voulait en venir.

Parce qu’une fois évacué l’aspect visuel, totalement baroque, décadent, surréaliste, et époustouflant, dont Fellini devenait coutumier, et qu’il convient de ne pas négliger, parce que « Satyricon » est esthétiquement somptueux, il reste quoi ? L’impression d’un enchaînement de scènes souvent incompréhensibles, sans lien être elles hormis la présence des trois jeunots, et dont le message, si tant est qu’il y en ait un, est passé par pertes et profits …

Les plus fins analystes voient dans « Satyricon » une mise en abyme de la décadence sociétale de la fin des 60’s vue par le prisme de la décadence romaine post-César-Auguste. Why not, mais ça reviendrait à faire de Fellini un réactionnaire à la De Villiers et du « c’était mieux avant », sauf que Fellini, malgré son look de rentier bourgeois n’était ni passéiste ni réac, ses films d’avant et d’après l’ont montré. Est-on devant une fresque surréaliste où le visuel (cette galerie de personnages entre les freaks de Browning peinturlurés et maquillés comme les stars du glam-rock à venir) prime sur le narratif ? Je pencherai plutôt vers cette hypothèse (la fascination de Fellini pour les plages, la mer, les monstres marins, les bateaux revient souvent dans ses films), même si ça suffit pas pour appréhender « Satyricon ». Est-ce un film sous substances (de persifleuses rumeurs prétendaient que Fellini tâtait de l’acide lors du tournage de « Juliette … », lui restait-il quelques buvards ?). Est-ce un pied de nez à l’industrie cinématographique et sa bien-pensance, en mettant très en avant homosexualité, libertinage, BDSM, scatologie, et toute cette sorte de choses, et en s’écartant radicalement de tout ce qui avait précédé et suivra chez lui ?

J’en sais rien … regardez « Satyricon » et faites-vous votre avis … si vous avez deux heures de libres / à perdre (cochez la mention inutile) …



Du même sur ce blog :


BLUR - PARKLIFE (1994)

 

La guerre est déclarée ...

La grosse affaire du milieu des années 90, c’était la britpop et la rivalité Blur / Oasis. Présentation rapide des protagonistes. Oasis, c’était les prolos de Manchester menés par les frères ennemis Gallagher. Travaillistes jusqu’au bout des sourcils qu’ils avaient fort denses, supporters de foot, amateurs de picole et de défonce. Et grandes gueules. Musicalement, du gros boucan mélodique, empruntant aux Beatles et aux Stones revisités heavy. Principaux atouts, un brillant mélodiste, Noel, un grand chanteur, Liam, et deux premiers albums irréprochables et farcis de hits à reprendre en chœur dans les stades.

Blur 1994

En face, des Londoniens vaguement bobo / arty, Blur. Menés par Damon Albarn, un blondinet fan des Kinks et de Bowie, soutenu par un guitariste binoclard, Graham Coxon. Des minots qui la jouaient plutôt profil bas, sortaient des disques que pour faire simple on qualifiera de pop, lesquels disques se vendaient de mieux en mieux. De confidentiel avec des disques brouillons, Blur progressait à chaque rondelle, le groupe devenait connu voire reconnu.

1994 sera l’année de Blur et d’Oasis, année qui verra la parution de « Parklife », troisième rondelle des Londoniens, et de « Definitely maybe », la première d’Oasis. Les deux disques seront précédés de singles marquants (« Girls & boys » pour Blur, « Supersonic » pour Oasis). Les deux titres finiront en haut des charts, mais pas à la première place (le premier au printemps, le second à l’automne). Blur ayant un temps d’avance sur les parutions de singles et d’albums, ils deviendront la cible privilégiée d’Oasis, résolus à humilier leur « ennemi ». Des déclarations fracassantes et pas toujours très finaudes des frangins Gallagher raviront les tabloïds, qui se renforceront quand dès sa parution, « Defintively maybe » obtiendra un succès considérable, pulvérisant des records de vente. Il n’en faudra pas plus pour que les frangins en rajoutent une couche dans leurs provocations orales. Première manche pour Oasis, mais le combat se poursuivra l’année suivante, quand le « Country house » des Blur, numéro un des charts, surclassera « Wonderwall » d’Oasis, lui piquant cette première place. Inutile de dire que les Gallagher cracheront tout leur venin (« j’espère qu’ils choperont tous le Sida », ce genre d’amabilités) sur les gars de Blur. Qui durant toute la séquence jouaient le plus souvent l’indifférence que la surenchère en tous genres.

Les deux groupes n’ont qu’un gros point commun : plus Anglais qu’eux, tu peux pas. Pour schématiser, en 1994, Oasis, c’est des plus très jeunes qui jouent pour des vieux et Blur des jeunes qui jouent pour des jeunes. Et Blur ont l’arme secrète absolue, Damon Albarn, dont les progrès à l’écriture sont exponentiels d’un disque à l’autre.

« Parklife » ne vaut pas « Definitely maybe », avis ferme, définitif, etc …

Coxon & Albarn

« Parklife » part dans tous les sens, à toute blinde (seize titres en à peine plus de cinquante minutes, ça défile, on a pas le temps de s’ennuyer). Avec parfois des sorties de route, des morceaux qui tiennent plus de la blague de carabin que du pop-rock-machin … Exemple type, chaque face vinyle se terminait par des instrumentaux genre flonflons de fête foraine et bal musette. Heureusement, ils durent moins de deux minutes, il n’empêche qu’on se demande ce qu’ils viennent foutre là … Dispensable également, la sorte de ballade expérimentale « Far out » ouvre de piètre façon la seconde face du vinyle.

Le reste, certes hétérogène, c’est quand même du sérieux. Blur, c’est avec « Parklife », un groupe encore sous influence, avec derrière nombre de titres, de grands ancêtres (anglais, of course). Visible, l’influence du Madness des grands titres pop du début des 80’s, quand ils avaient mis en sourdine leurs blagues ska, et le « Clover over dover » de Blur est de la veine de choses comme « Our house ». Bowie a dû se reconnaître dans la ballade « To the end » (Albarn en fait une bonne imitation vocale), et plus encore dans « Jubilee » qu’on jurerait échappé des sessions de « Ziggy Stardust », et qui constitue un petit frère de « Suffragette City », avec un Coxon qui remet au goût du jour les parties de guitare de Ronson. Les Kinks sont aussi de la revue sur « Parklife » avec là un très grand titre, « Tracy Jacks ». Qui doit beaucoup au Ray Davies des sixties. Et aussi un peu au Who de la même époque, et aux Jam de la fin, période « The gift ». Plus anglais que « Tracey Jacks » tu peux pas.

Blur & Moet & Chandon

Blur est un vrai groupe, composé des quatre mêmes depuis plus de trente ans. Bon, on pourra toujours dire que la rythmique (Alex James, Dave Rowntree) n’est pas du calibre de Bogert-Appice, mais les deux autres, c’est du lourd. Graham Coxon est un guitariste brillant, capable de passer d’arpèges discrets à de furieuses ruades électriques toutes en saturation. Voir son parcours solo, une litanie de disques discrets souvent remarquables, et son nouveau projet avec sa femme (The Weave, superbe disque éponyme). Damon Albarn, c’est un touche-à-tout génial plus souvent qu’à son tour. Bon chanteur, compositeur prépondérant chez Blur, cheville ouvrière de multiples projets et collaborations longues comme un bottin (Gorillaz, The Good, The Bad & The Queen, des disques avec des musiciens maliens, avec Tony Allen le batteur de Fela, des opéras, des musiques de film, des apparitions sur de multitudes de disques, …)

Ces quatre boys next door, ils sont capables de sortir des trucs imparables sur ce « Parklife ». « Girls & boys », leur premier hit majeur, est une sorte de synthèse de trente ans de pop anglaise, et reste trois décennies après sa parution un truc qui se laisse écouter et un des incontournables du groupe. « Parklife » le titre, grosses batterie et guitare, ressuscite une power pop qu’on croyait disparue. « London loves » avec ses guitares à la Fripp-Belew, c’est aussi original que du Rita Mitsouko à l’époque, c’est dire si c’est bien. « Trouble in the message center », ça aurait pu figurer tel quel sur un disque de – oui, oui – Oasis, c’est dire si ça envoie le bois, « This is a low » avec son refrain à la « Hey Jude » est un autre grand classique du groupe. « To the end » est une ballade à la Bowie, « End of the century » n’a rien à voir avec les Ramones, c’est juste un autre grand titre pop. Et un seul titre sonne (un peu) américain, c’est « Badhead », ballade construite sur une trame country, avec ses faux airs du « San Francisco » de Scott McKenzie.


Malgré deux-trois machins dispensables, « Parklife » mérite amplement le détour.

Et la suite de la guerre Blur / Oasis, me direz-vous ? Vainqueurs du premier round : Oasis avec leurs deux premiers disques. La suite pour les Gallagher Bros sera une longue plongée dans une production de plus en plus mauvaise avec comme apothéose la tragi-comédie de la baston et de la dissolution de Rock en Seine. Par charité, on n’évoquera pas les carrières solo de Liam et Noel. Côté Blur, des disques de plus en plus exigeants, qui évoluent de la pop grand public vers des choses beaucoup plus expérimentales d’une belle qualité. Second round pour Blur. Alors que l’on croyait la partie terminée, un bon disque de Blur et la très prévisible tournée de reformation d’Oasis au succès colossal (et à la tarification dynamique) ont fait l’actualité des derniers mois. Les deux groupes semblent avoir enterré la hache de guerre. Noel Gallagher et Damon Albarn ont même écrit une chanson ensemble (pour un disque de Gorillaz).


JIM JARMUSCH - DOWN BY LAW (1986)

 

Bayou Country ...

Jim Jarmusch est probablement, peut-être plus encore que Scorsese, le réalisateur le plus imprégné par la culture rock. Il réalisera notamment un documentaire sur Neil Young, et un autre sur les Stooges. Difficile de trouver une photo de lui sans ses éternelles darkshades (même quand il dirige ses films, ce doit pas être évident pour gérer les éclairages, même si Jarmusch est un adepte du noir et blanc), et à ses débuts, sans le blouson de cuir qui va bien avec.

Bobby Muller & Jim Jarmusch

« Down by law » est son troisième film, si l’on prend en compte « Permanent vacation » son film de fin d’études à l’Université de New York. Celui d’avant, « Stranger than paradise », description désabusée du pseudo rêve américain vu par de immigrants, l’avait positionné d’emblée parmi ceux qui comptent dans le cinéma d’auteur indépendant. Et les gens qu’il côtoie ou a côtoyés ne font pas partie du cinéma mainstream. Lui-même assistant de Wenders, il aura sur « Down by law » Claire Denis comme assistante. Et le film est dédié à Pascale Ogier, qui selon les potins de plumard, fut un temps sa compagne. Parce que Jarmusch est aussi grand amateur de culture française, et il parle à peu près couramment le français.

« Down by law » est dans un très beau noir et blanc, dû pour l’essentiel à la photographie du néerlandais (mais ayant beaucoup bossé en Allemagne, c’est la connexion Wenders qui l’a mis en relation avec Jarmusch) Robby Müller. Auquel il faut donner des loupiotes et une caméra, mais pas mettre un micro devant le museau. Dans la section bonus, il livre une intervention soporifique quasi monosyllabique, en gros il fait comme il sent, et faut pas chercher à savoir pourquoi. Et tant que j’y suis à évoquer le support physique, « Down by law » ça existe très peu en Blu-ray, pas beaucoup en Dvd à prix abordable, et dans tous les cas jamais en version française.

Waits, Lurie & Begnini , Jailhouse Rock ?

« Down by law » c’est la rencontre (dans le pénitencier de La Nouvelle Orleans) de laissés pour compte du rêve américain, trois types plus ou moins marginaux par leurs modes de vie ou leurs activités. Mais avant de les retrouver en taule, on nous montre qui ils sont et pourquoi ils finissent au trou.

Chez Jarmusch, ça se passe en famille, et ça pioche dans le milieu musical. John Lurie, concasseur de jazz dans les Flying Lizard et déjà présent dans ses deux premiers films, est Jack, un petit mac de La Nouvelle Orleans. Trop cool et trop sûr de lui, il se fait piéger par un habitué de ses « services » qu’il a envoyé balader (cette scène a été coupée), qui vient lui proposer de s’occuper d’une tapineuse esseulée. Il se rend dans une chambre, n’a pas le temps de faire un pas qu’il est capturé par les flics, parce que la fille qui l’attend soi-disant dans le lit est une gamine d’une dizaine d’années. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Parallèlement, on a fait connaissance avec Zack (Tom Waits, qui deviendra un habitué des films de Jarmusch), DJ nonchalant qui cherche mollement une radio où bosser. La grande asperge dégingandée et nonchalante se fait virer de chez sa copine (Ellen Barkin pour une courte apparition), et finit à la rue. Une de ses connaissances lui propose un petit boulot facile et bien payé, conduire une rutilante Jaguar à l’autre bout de la ville où quelqu’un doit la récupérer. Sauf que les flics pistent cette voiture, arrêtent Zack au volant, ouvrent le coffre où il y a un macchabée. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Les deux se retrouvent dans la même cellule spartiate avec deux rangs de lits superposés. Après avoir tenté la manière forte pour montrer qui est le mâle dominant, les deux par la force des choses finissent par plus ou moins se supporter et sympathiser. L’équilibre précaire de la cellule est rompu quand vient les rejoindre Roberto, Italien qui oscille entre tourisme et clochardisation, et qui avait fugacement croisé la route (ou plutôt le caniveau) de Zack. Roberto, c’est Roberto Begnini, jusque là cantonné à des petits rôles en Italie et qui avait entamé (sans trop de succès) une carrière de réalisateur. C’est avec « Down by law » qu’il obtiendra ses premiers lauriers internationaux.

In the bayou 
Son personnage exubérant tranche avec ses deux cafardeux voisins de cellule. Son anglais approximatif à fort accent rital (il a toujours sur lui un petit carnet où sont notées des expressions et leur traduction, qu’il n’utilise pas forcément à bon escient). Il finit par dérider Jack et Zack, jusqu’à les entraîner dans une sorte de danse tribale, une des grandes scènes du film. Le temps passe, rythmé par les traits que fait Zack sur le mur pour compter les jours. Jamais il n’est fait allusion à des procès, des avocats, des remises en liberté, c’est pas le but du film, que Jarmusch considère comme un conte de fées (?).

Jusqu’au jour où le couillon de service, Roberto donc, dit à ses deux compères qu’il connaît le moyen de s’évader. Une évasion dont on ne verra rien (c’est pas non plus le but du film), juste les trois qui courent dans les égouts sous la prison, avant de fuir vers le bayou pour semer les flics et leurs chiens à leurs trousses.

On entre ainsi dans la seconde partie du film, genre survival ou Odyssée d’Ulysse, où à pied ou en canot, il faut sortir du bayou, accessoirement s’alimenter (fabuleuse scène de Begnini qui fait rôtir un lapin), et faire face aux tensions qui se ravivent entre les trois. Au final, chacun sa route, chacun son chemin comme le chantaient les trois autres …

On the road again ...

« Dawn by law » n’est pas un film « classique ». Il y a certes une histoire, mais elle n’est que le prétexte à une succession de scènes (longues), qui s’apparentent plutôt à des sketches. Et les trois acteurs, en fait, ne jouent pas un personnage, ils ont dans le film comme ils sont dans la vie. Lurie, rétrospectivement le moins connu des trois, c’est le type cool, mais capable de poussées d’adrénaline qui le font monter dans les tours vis-à-vis des deux autres. Tom Waits est le pierrot lunaire que l’on a toujours connu, mal à l’aise avec sa grande carcasse longiligne, marmonnant et grommelant ses répliques. Et Begnini, tout en exubérance imprévisible, tel qu’on le verra toujours dans les films ou en public. Capable de partir en vrille dans les effets comiques et de tendresse béate quand vers la fin il rencontre l’amour en la personne de la tenancière d’une petite gargotte déserte au bord d’une route poussiéreuse (cette tenancière, c’est Nicoletta Braschi, compagne de Begnini à la ville, ils s’épouseront quelques années plus tard).

Jarmusch avec « Dawn by law » va se révéler un des leaders d’une sorte de nouvelle école du cinéma indépendant américain, résolument différent des succès du mainstream hollywoodien. Même si leurs carrières prendront par la suite des routes différentes, là, dans les 80’s, son cinéma se rapproche pas mal de celui de David Lynch (l’utilisation du noir et blanc, les acteurs fétiches, les personnages de bizarros laissés pour compte, …).

« Down by law », c’est pas un film classique. Mais avec le temps c’est devenu un classique.



Du même sur ce blog :

Dead Man





ANDREW STANTON - LE MONDE DE NEMO (2003)

 

Vingt mille lieues sans sa mère ...

En 2003, Pixar commence à devenir un empire au sein de l’Empire Disney. La firme à l’origine rachetée par Steve Jobs à George Lucas, est passée du rang de boîte à fabriquer des ordinateurs haut de gamme, à une filiale de Disney spécialisée dans l’animation de synthèse. Et dont les premières productions, « Toy Story 1 & 2 », « 1001 pattes », « Monstres et Cie » surpassent (tant artistiquement qu’en succès publics) ceux de la maison mère, engluée dans des suites qui courent après le succès des films originaux (« La belle et le clochard 2 », « Cendrillon 2 », « Les 101 dalmatiens 2 »).

Andrew Stanton

Stratégiquement pour le groupe Disney, le gros coup à venir doit être une nouvelle production Pixar, « Les Indestructibles », des sortes de super-héros Marvel, revus en mode famille dysfonctionnelle et images de synthèse.

Pixar, dans ses débuts, c’est organisé autour de trois tètes pensantes au niveau artistique et créatif, John Lasseter, Lee Unkrich et Andrew Stanton. C’est ce dernier qui sera officiellement coréalisateur de « …Nemo » (avec Unkrich), de fait, c’est lui qui fera la plus grosse partie du boulot (supervisant scénario, équipes d’animations et d’effets spéciaux, et principal réalisateur).

Avant les fonds d’écran verts et le tout numérique, l’animation était le seul domaine visuel qui pouvait transformer le rêve et l’imagination en réalité visuelle. On pourrait s’imaginer une bande de potes autour de bonnes bouteilles et trouvant l’inspiration en fin de soirée au fond des verres … tu parles, Pixar c’est réglé comme du papier à musique, et plutôt sur le mode multinationale – chef de projet que sur le mode téquila – gin fizz.

Faire un film d’animation qui se passe sous l’eau, c’est pas original ou nouveau. « La petite sirène » chez Disney en 89, et de toutes façons dès l’ouverture du 1er Disneyland (1955 en Californie, ce qui ne rajeunit personne), il y avait une attraction sous-marine (avec une machine étanche et amphibie en forme de sous-marin sur rails qui faisait virtuellement visiter les fonds marins, occupés entre autres par de vraies jeunes filles déguisées en sirène, qui avaient beaucoup plus de succès que les poissons en plastoc au milieu desquels elles évoluaient).

Nemo & Marin
Mais chez Pixar on est maniaque. La demi-douzaine de personnes en charge de la partie artistique commencent par visiter la station d’épuration de Sydney, où a lieu une partie du final, et ensuite les reste de la ville (ne pas croire que la représentation de Sydney a été faite à partir d’une carte postale). Ça c’était la partie divertissante des repérages et mise en condition. Parce que la même équipe s’est retrouvée en mode commando au large de Monterey (Californie) pour des séances sous-marine (et tous, loin s’en faut, n’étaient pas adeptes de plongée), afin de visualiser la luminosité du milieu, la flore, la faune (la façon de se déplacer de différentes espèces de poissons a été longuement examinée), amasser de visu toutes les infos nécessaires à rendre crédibles et naturelles les animations.

Ensuite il faut intégrer tout ça dans un scénario, et s’amuser à rajouter des allusions subliminales à d’autres films, généralement de la maison Disney-Pixar, mais pas seulement. Ça va de l’évident (Nemo, comme le capitaine de Jules Verne le film commence comme « Bambi » par la mort de la mère, il y a un séjour dans une baleine comme dans « Pinocchio ») jusqu’au totalement cryptique (quelques mesures de la musique de « Psychose » lors de l’apparition de la petite nièce du dentiste, certains bateaux dans le port qui comportent le prénom des types qui les ont dessinés, le « chef » des requins s’appelle Bruce, comme avait été baptisée par l’équipe de Spielberg la maquette du requin dans « Les dents de la mer », une pub pour le film « Les indestructibles » qui sortira l’année suivante sur la page d’un magazine chez le dentiste, une figurine de Buzz l’Eclair sur une étagère, …).

Nemo & Dory
« Le monde de Nemo » est un film d’action aquatique. Nemo est un petit poisson-clown, né d’un œuf rescapé de l’attaque d’un barracuda sur l’anémone de mer qui abrite son père, Marin, sa mère et leur future progéniture. La mère, tentant de sauver ses œufs, y laissera sa peau (hors champ, le public cible c’est les chères petites têtes blondes, on est chez Pixar, pas chez Wes Craven), et le petit Nemo naîtra avec une nageoire plus courte que l’autre. Marin chouchoutera son unique rejeton, ne consentant lorsqu’il en aura l’âge qu’à le laisser aller à l’école après moultes recommandations précautionneuses. Evidemment, Nemo pour impressionner ses collègues, s’approchera d’un bateau et se fera capturer par un plongeur, un dentiste que le mettra en compagnie d’autres de ses prises dans son grand aquarium, avec pour projet d’en faire le cadeau d’anniversaire de sa petite nièce, tortionnaire sadique qui a vite fait de dégommer tous les poiscailles que Tonton lui offre. On suivra en parallèle les tentatives d’évasion de la troupe de l’aquarium et la recherche désespérée de Marin, aidé par Dory, son amie fofolle et amnésique, pour retrouver et sauver son fils.

« Le monde de Nemo » se déroule à un rythme effréné, les gentils doivent faire face à une multitude de méchants (des requins au milieu d’un champ de mines, une lamproie dans les abysses, des champs de méduses, des mouettes affamées, …), trouvant aussi des alliés précieux (des tortues dans un courant marin, une baleine, un pélican, …). Les effets comiques annulent l’aspect anxiogène des situations, et évidemment tout est bien qui finit bien.

« Le monde de Nemo » n’est pas seulement un film d’animation à cent à l’heure. Visuellement, c’est magnifique, notamment la représentation toute en réalisme stylisé du milieu aquatique. Tout ce qu’on voit à l’écran est méticuleusement travaillé, et l’arrière-plan est aussi détaillé que les « personnages » principaux.

Jaws

Pour terminer, et parce que c’est la période, une recette d’utilisation du film en période de fêtes, lorsque la marmaille familiale ou des amis commence à être remuante. Mettez-leur le film à la télé, et ils vous foutront la paix pendant une heure et demie, ce qui laissera le temps de faire chauffer le tire-bouchon entre adultes bien élevés. Attention, c’est du one shot, si vous retentez le même coup le Noel suivant, les petits salopiauds braillards auront vite fait de s’apercevoir qu’ils l’ont déjà vu ce truc, et faudra trouver autre chose pour les occuper …

Ce qui prouve que « Le monde de Nemo » est un film qui ne s’oublie pas, et donc un grand film …


NENEH CHERRY - RAW LIKE SUSHI (1988)

 

Tout, tout, tout pour ma Cherry ?

Euh, non … « Raw like sushi », c’est un disque, comme son interprète, quelques peu disparus des radars. Qui a cependant eu un beau succès à la fin des 80’s, grâce à quelques titres bien foutus et novateurs (pour l’époque), et au charisme de la Neneh.


Neneh Cherry, elle a d’abord un nom connu. Le même que celui du jazzman Don Cherry. Qui n’est pas son père, mais son beau-père (Neneh naquit de deux artistes, une mère suédoise et un père du Sierra Leone). Elle s’est lancée tôt dans la musique, dans un oubliable et fort heureusement oublié groupe de jazz-funk, Rip Rig and Panic, dont elle était la chanteuse. Sous l’influence d’un premier mari vite révoqué, elle participera à d’autres obscurs projets, avant de rencontrer l’homme de sa vie, Cameron McVey. Une digression Closer qui a son importance ici.

Alors, oui, le disque est au nom de Neneh Cherry, c’est elle en photo sur la pochette (sexy mais pas nunuche, allure et regards déterminés genre « vous pouvez toujours me mater, mais n’essayez pas de me toucher »). La musique de Neneh Cherry n’a rien à voir avec le jazz de beau-papa, rien à voir avec le rock, rien à voir avec le passé (elle a commencé au début des années 80, avec le post-punk, et n’a pas remonté l’écheveau).

Elle a succombé au rap (elle se débrouille pas mal, en fout dans tous ses titres, quand bien même certains auraient pu s’en passer, enfin, c’est mon avis), et fréquente des bidouilleurs de synthés, des DJ’s, des programmeurs. Son disque est fait essentiellement avec des machines, des programmations, des boucles, des samples. La Neneh n’est que la partie visible de l’iceberg. Elle chante, écrit les paroles, et a son (petit) mot à dire sur la musique. Les hommes de l’ombre derrière cette rondelle sont lorsqu’elle est sortie à peu près des inconnus. Mais qui ne vont pas le rester. Le plus présent, c’est son mec, McVey, sous le pseudo de Booga Bear. Au casting des titres, on trouve aussi Tim Simenon (pseudo Bomb The Bass), Mark Saunders (qu’on retrouvera plus tard à la production de Cure, Tricky, Lydon, et des remixes pour Depeche Mode, Bowie, …), Nellee Hooper (créateur et tête pensante de Soul II Soul, collaborateur occasionnel de Björk, Madonna, U2, No Doubt, …), DJ Mushroom (Andy Wowles de son nom, homme de l’ombre de Massive Attack), et quelques autres moins connus.

Neneh Cherry & Cameron McVey

Allez voir leurs bios et vous verrez que la plupart sont nés ou vivent à ce moment-là à Bristol. Et qu’ils seront partie prenante dans la scène dance-electro-machin qui va éclore au début des 90’s avec Soul II Soul, Massive Attack, Portishead, Propellerheads, Tricky, Roni Size et consorts (ou pas) …

Ceci posé, il faut avoir l’oreille fine ou l’imagination débordante pour trouver beaucoup de similitudes entre Neneh Cherry et ces gens-là. Ce « Raw like sushi », c’est de la chansonnette basique, avec du rap, et des machines à la pointe du progrès générant les sons qui vont avec (le progrès).

Hasard ou pas, les trois meilleurs titres sont les trois premiers du disque, et en plus, rangés par ordre décroissant de qualité. En éclaireur, « Buffalo stance », le hit majeur de la rondelle. Une intro à la « Smoke on the water » de qui vous savez (et si vous savez pas, shame on you), les « instruments » arrivent les uns après les autres, du rap sur les couplets et un court refrain très mélodique (les Red Hot Chili Peppers n’ont rien inventé sur leurs meilleurs titres). « Manchild », joli succès aussi, est très pop, avec ses arrangements de fausses cordes, le passage rappé ne concerne qu’un court pont. « Kissed on the wind » sort aussi du lot, même si qualitativement, on est descendu de plusieurs étages. Le gimmick de l’intro parlée en espagnol amuse vingt secondes, un gros tapis de percussions mène la danse, et on trouve quelques intonations à la Madonna.


Madonna dont il sera aussi question (on est plus près du plagiat que de l’inspiration) sur « Inner City Mamma », très proche, jusque dans le chant de ce que faisait la Cicconne avant « Like a virgin ». Autre superstar de l’époque, Michou Jackson, dont les gros beats funky semblent l’inspiration majeure de « Outré-Risqué Locomotive » (??). Sinon, on a droit à un follow-up de « Buffalo stance », ça s’appelle « Heart », c’est conduit par un rap piaillé dans les aigus, et ça fait mal aux oreilles. Sont également de la revue une prévisible ballade (« Phoney ladies »), un titre 100% rap (« The next generation ») on s’en doute assez loin de Public Enemy, c’est rien de le dire mais ça va mieux en le disant. A l’opposé « Love ghetto » est totalement chanté mais trois fois hélas, ne vaut pas tripette.

Ce disque est sorti en 88 sous deux formes. Une version vinyle de dix titres, largement suffisante. Et une version Cd, qui comme il restait de la place, nous gâte avec quatre titres supplémentaires, un inédit oubliable et trois remix des trois meilleurs titres qui prennent un malin plaisir à les dé(cons)truire, les transformant en bouillasse sonore peu ragoûtante. Que ce soit en format vinyle ou cd, « Raw like sushi » ne tient pas la route sur la longueur, et sur la durée, a tout de même pris un sacré coup de vieux …

« Raw like sushi » obtiendra malgré tout des critiques favorables, se vendra bien, boosté par ses trois singles. Diminuée par la suite par la maladie de Lyme, Neneh Cherry mettra sa carrière en très gros pointillés, réussissant seulement à revenir dans les charts en 1994 grâce à son très bon duo avec Youssou N’Dour (« Seven seconds »).





ROLAND JOFFE - LA DECHIRURE (1984)

 

La petite histoire dans la grande ...

Comment rafler trois Oscars avec un film réalisé et scénarisé par deux inconnus, avec un casting d’inconnus, voire d’acteurs amateurs ? Ben, dans le cas de « La déchirure », prendre comme point de départ des faits réels et s’y tenir (plus ou moins, on y reviendra).

Et puis, autre chose. Faut quelqu’un pour croire à un projet. Dans le cas de « La déchirure » (« The killing fields » en V.O., ce qui est nettement plus raccord avec l’histoire), celui qui va tenir l’affaire à bout de bras, il s’appelle David Puttnam. Un producteur anglais qui enchaîne les succès au box-office (« Bugsy Malone », « Les duellistes », « Midnight express », « Les chariots de feu », « Local hero », …). Il a vaguement entendu parler d’un certain Sydney Schanberg, qui obtenu le prestigieux Prix Pulitzer en 1976 pour ses reportages sur le Cambodge lors de l’arrivée au pouvoir des khmers rouges. Trois ans plus tard, un entrefilet dans la presse annonçant que Schanberg a retrouvé son guide (aujourd’hui on appelle ça un fixeur) cambodgien lors de cette période, avec tout l’aspect mélodramatique qui accompagne les retrouvailles entre le journaliste et celui que l’on croyait mort, donne à Puttnam l’idée de faire un film sur cette histoire.

Ngor, Waterston & Joffé

Il faudra cinq ans pour que son projet de film se matérialise. Mais Puttnam est obstiné. Et quand un type de ce calibre passe un coup de fil, on répond et on écoute. Il lui faut un scénariste, un réalisateur et des acteurs. Sauf que les stars contactées taperont en touche. Sujet trop d’actualité, trop brûlant, et surtout passé sous silence dans les pays occidentaux. Pour le scénario, il se rabattra sur un inconnu, qui écrit pour des séries Tv anglaises, Bruce Robinson. Qui sent qu’il a là la chance de sa vie, bosse comme un forcené (se rend à Bangkok et à proximité de la frontière cambodgienne, rencontre Schanberg et son guide Dith Pran, …) et pond trois cents pages. Côté réalisation, Puttnam contacte Costa-Gavras, Louis Malle, Jacques Demy (?), et discute même le coup avec Kubrick. Refus poli. Il va alors recruter un réalisateur dont les parents sont français, et qui grouillote lui aussi dans les séries Tv, le parfait inconnu Roland Joffé. Lequel est sommé de s’inspirer de trois films : « La bataille d’Alger », « Apocalypse now » et « Rome ville ouverte ».

Pour les acteurs, refus poli de Puttnam pour le rôle de Schanberg des propositions de Warner, qui avait signé pour la distribution du film et avait sous le coude des gens comme Dustin Hoffman ou Roy Schreider. Puttnam imposera un autre inconnu, Sam Waterston (à son actif un petit second rôle dans « La porte du Paradis »), surtout pour une similitude physique avec Schanberg. Deux autres inconnus du grand public, Julian Sands et John Malkovich, complèteront les rôles des journalistes américains. Pour Dith Pran, des centaines d’acteurs le plus souvent amateurs sont testés, et Puttnam arrête son choix sur Haing S Ngor, toubib à Los Angeles, et qui a fui lui aussi le régime khmer (il gagnera l’Oscar du second rôle). Le tournage se fera en Thaïlande. La préparation du film aura duré cinq ans.

Sainds & Malkovich

Un budget conséquent pour l’époque est amené par Puttnam, un flot d’images est enregistré, avec selon Joffé de quoi faire six films différents sur cette histoire. La version choisie, d’une duré initiale de quatre heures, sera réduite quasiment de moitié au montage.

C’est pour cela que le début du film fait intervenir une voix off, qui présente « l’environnement ». Parce que quelques rappels historiques s’imposent. Les Américains viennent de se faire salement secouer au Vietnam, sont à l’intérieur en plein Watergate, et de ce fait la révolution communiste essaie de s’étendre aux pays voisins. Principale cible, le Cambodge, où un gouvernement corrompu et mal aimé tente de survivre. Soutenu mollement par quelques soldats américains qui y disposent de bases militaires. Les khmers progressent, armée de bric et de broc recrutée dans les campagnes (beaucoup de femmes et des enfants, certains pas plus hauts que leur kalachnikov). Quand la capitale Pnom Penh est menacée, les Américains décident d’intervenir, et envoient un de leurs gros bombardiers déverser des tonnes de projectiles sur un village censé être le QG des khmers. Pas de bol, l’avion se trompe de cible, et bombarde un autre patelin (Neak Loeung). Officiellement, des dizaines d’américains tués et de centaines de civils cambodgiens.

Cet évènement est le début du film. Devant les atermoiements de l’état-major US, Schanberg et Dith Pran décident de s’y rendre en soudoyant des militaires cambodgiens. Ils vont voir les résultats du carnage, et une fois rejoints par d’autres journalistes finalement amenés par l’armée américaine, se retrouver en première ligne face à la progression des khmers rouges. De retour à Pnom Penh déjà infiltrée par les khmers (attentats), les trois journalistes et Dith Pran sont témoins de la débandade du régime officiel. L’ambassade américaine est évacuée, y compris la femme et les enfants de Dith Pran. Lui et les journalistes restent, assistent à la chute de la capitale, et se réfugient à l’ambassade de France, dernière ambassade occidentale en poste, avec des civils cambodgiens proches du régime déchu. Sauf qu’ambassade ou pas, quand t’es encerclé, faut dealer. Les khmers laisseront sortir tous les ressortissants étrangers, par contre les Cambodgiens devront se rendre. Les journaleux essayent bien dans des conditions précaires de bidouiller un faux passeport à Dith Pran, ça foire, eux peuvent partir et lui est obligé de se rendre aux khmers rouges. C’est la première partie du film.


La seconde verra Dith Pran « réinséré » dans les camps de travail (ou de concentration, au choix), se faire passer pour un paysan inculte (le régime khmer élimine tous les « intellectuels » et il en faut pas beaucoup pour passer pour un intellectuel), tenter de s’échapper à travers les « killing fields », ces charniers à ciel ouvert où sont entassés les cadavres des « opposants » (trois millions de morts sur sept millions d’habitants du Cambodge pendant la « révolution »), se faire reprendre, gagner la confiance d’un petit chef khmer, qui sentant l’épuration du Parti arriver, lui confie son gosse, quelques dollars, et un plan sommaire de la région pour l’aider à gagner la frontière thaïlandaise. L’épilogue verra les retrouvailles quatre ans après leur séparation de Schanberg et Dith Pran.

Comme Joffé l’avait filmé, on peut faire beaucoup de choses avec un tel scénario et quelques moyens.

Le bilan est globalement positif, comme ils disaient en ces temps-là. Sont bien rendus le capharnaüm total dans les milieux occidentaux, les ambassades notamment, des scènes de bataille réalistes (matériel loué à l’armée thaïlandaise, ça tombe bien, c’est du matériel US, aide – a minima - d’instructeurs militaires américains pour les combats). Scènes impressionnantes (beaucoup de figurants) de l’exode des habitants de Pnom Penh qui vont se faire « rééduquer » dans les campagnes. Visions de chantiers pharaoniques (et sans aucun sens) des camps de travail, dans des carrières d’argile ou des rizières, entassement de milliers de faux cadavres dans les killing fields. Une évasion vers la Thaïlande où il faut traverser des villages pulvérisés par la guerre civile et inhabités, échapper aux patrouilles khmères, éviter de se faire sauter sur une mine (tous les fuyards ne s’en sortiront pas), … Chaos total chez les « révolutionnaires » où une gamine d’une quinzaine d’années a droit de vie et de mort sur les centaines de « rééduqués » du camp, purges « idéologiques » à tous les niveaux chez les khmers, séances de lavage de cerveau sur des gamins tout juste en âge de marcher, …

Les killing fields

Une séquence extraordinaire, lorsque les journalistes et Dith Pran se font capturer par une escouade khmère. Les occidentaux se retrouvent avec le canon des flingues sur la tempe, pendant que Dith Pran, mains jointes, essaye de négocier leur survie avec celui qui est leur chef. Cette discussion (quelques autres aussi plus tard) n’est pas traduite ou sous-titrée, on comprend rien et on sait pas ce qui va se passer. C’est fait exprès, y’a pas un bug technique, Joffé a voulu mettre le spectateur en « situation », à la place des journalistes, qui ne savent pas s’ils vont se faire dégommer ou être relâchés.

Quelques couacs aussi. Cette histoire d’amitié et de reconnaissance éternelle est quelque peu enjolivée. Schanberg n’avait guère d’estime pour Dith Pran, le traitait plutôt dans la vraie vie comme du poisson pourri, jusqu’à ce que le cambodgien lui sauve la vie. Une scène aussi, guère convaincante, n’a jamais eu lieu. Celle où Malkovich, vient, sorte de conscience à la Jimini Cricket, faire la morale à Schanberg le jour où celui-ci reçoit le Prix Pulitzer. Le plus gros foirage est la scène des retrouvailles, pathos larmoyant totalement surfait avec en fond sonore (what else ?) le « Imagine » de Lennon (alors que les reste de la bande musicale est plutôt bon, signée en grande partie par Mike Oldfield).

Malgré ces quelques réserves, « La déchirure » (quel titre imbécile en français !), est un grand et bon film, avec en toile de fond le terrible régime de Pol Pot, peu utilisé par le cinéma …


BUDDY HOLLY & THE CRICKETS - THE CHIRPING CRICKETS (1958)

 

Holly soit qui mal y pense ...

25 Février 1957. Séances d’enregistrement de « That’ll be the day », paru cinq mois plus tard. 3 Février 1959. Mort de Buddy Holly dans un crash d’avion. En comptant large, 23 mois de « carrière ». Enfoncés Hendrix, Cobain, et tous les crucifiés du Club des 27 (de toutes façons Holly n’avait que vingt deux ans). Question reconnaissance posthume, Holly bat tous les records.

Parce que parmi ceux qui l’ont comme référence primordiale, y’a du lourd. Du très lourd.

Buddy Holly & the Crickets

Bob Dylan. Dans son discours (qu’il a envoyé, il a pas daigné se déplacer) à l’occasion de la remise du Prix Nobel de littérature (2016), il cite comme influence majeure (en lieu et place de tous les Guthrie, Seeger ou Leadbelly auxquels on était en droit de s’attendre) Buddy Holly. Il explique qu’à dix sept ans, il a fait 150 bornes pour le voir en concert, deux jours avant sa mort. Et qu’il a ressenti pendant le show l’émotion musicale de sa vie, que c’est grâce à Buddy Holly qu’il a voulu écrire des chansons et les jouer sur scène.

Les Beatles. Un certain John Lennon, traumatisé par son second (et dernier) disque (l’éponyme « Buddy Holly ») se fait le même look que lui, (coupe de cheveux et binocles) et baptise le premier groupe qu’il forme avec McCartney les Silver Beetles, en hommage aux Crickets, les accompagnateurs de Buddy Holly. Les Beatles reprendront « Words of love » sur « Beatles for sale » leur quatrième disque.

Les Rolling Stones. Leur troisième single anglais est une reprise de « Not fade away » (numéro 3 des charts). C’est aussi leur premier single paru aux Etats-Unis.

C’est pas tout. De tous ceux que l’on qualifie de « pionniers » du rock, Buddy Holly est un des très rares (avec le Johnny Burnette Trio) à opérer avec un backing band attitré, les Crickets. Qui faisait qu’il pouvait sortir des disques sous son nom propre ou avec son groupe (de toute façon, c’étaient les mêmes qui l’accompagnaient). Seul Rod Stewart a fait aussi bien voire mieux à l’époque des Faces, dont il était le chanteur (chez Warner), les mêmes Faces l’accompagnaient sur ses disques solo (chez Mercury). Buddy Holly, en « solo » ou avec les Crickets, était chez MCA.

Buddy Holly

Plutôt pingre, la vénérable maison ricaine. Ce « Chirping Crickets » dure 26 minutes pour 12 titres. Ce qui aurait pu laisser de la place pour rajouter quelques singles dont le Holly n’était pas avare (un tous les deux mois en moyenne, et pas des bouche-trous). Pour ne rien arranger à l’histoire, ce disque est doté d’une pochette assez repoussante. Certes, Buddy Holly et ses copains n’étaient pas des sex symbols (on leur donnerait cinquante balais chacun), mais j’espère qu’ils ont pas payé le photographe. Avec en plus d’avoir l’air totally neuneu, il manque un morceau de la tête à celui à gauche de Buddy Holly (en fait non, après avoir vu plusieurs photos sur le Net, il avait une coiffure vraiment très étrange) …

Mais comme un disque, belle pochette ou pas, c’est surtout fait pour être écouté, il y a quoi à se mettre entre les oreilles dans « The chirping Crickets » ? Au moins cinq classiques du binoclard. Avec par ordre d’apparition « Oh boy » (rockabilly aux relents de gospel), « Not fade away » (transposition en encore plus saccadée du Diddley beat), « Maybe bay » (quintessence du Buddy Holly style, premier génie pop ever, du Beatles avant l’heure), « It’s too late » (grille d’accords éternelle pour chialer dans sa bière parce la baby elle s’est barrée), et l’imputrescible « That’ll be the day », un des classiques absolus du rock des 50’s.

Ce qui permet de se rendre compte de plusieurs choses. Buddy Holly était un compositeur de génie, et un chanteur étonnant, vocalement limité à bien des égards, des limites qu’il arrive à compenser par un élan juvénile (on y va, on fonce, on verra bien …), participant à la création de ce phrasé approximatif à base de hiccups et de changements incessants d’octaves, que l’on trouve souvent dans le rock des pionniers.

Autre chose dont on se rend compte. Les trois-quarts des titres sont cosignés par Norman Petty, également producteur exécutif. On a longtemps vu dans Petty une sorte d’escroc à la Colonel Parker. Sauf que contrairement au faux bidasse d’Elvis, Petty avait déjà un petit nom dans le music business, ayant travaillé avec notamment Roy Orbison et « découvert » le tout jeune Waylon Jennings qui intègrera la dernière version des Crickets (et a eu la bonne idée de céder sa place dans l’avion qui allait se crasher au Big Bopper). Bon, sinon Petty s’est paraît-il bien gavé abusivement de droits d’auteur, mais son travail en studio est incontestable, et il n’est pas stupide d’affirmer (tendance générale) que sans Norman Petty, il n’y aurait pas eu de Buddy Holly, ou du moins pas à ce niveau-là.


Parce que Holly est un défricheur. Et un traditionnaliste à la fois. Défricheur parce qu’il a introduit dans le rock des fifties, un caractère mélodique inédit, séparé, voire déconnecté de l’aspect rythmique qui jusque là l’incluait (voir le cas d’école Chuck Berry, où c’est le rythme qui contient la mélodie). Et traditionnaliste parce que Buddy Holly part très souvent d’extrapolations de choses bien définies comme le gospel (« Oh boy ») et surtout le doo wop (« You’ve got love » et les quatre derniers titres de la rondelle, pas les plus connus et qui font un peu office de remplissage tant ils semblent déclinés à l’identique d’une même matrice).

Le remplissage final, certainement pour capitaliser sur les premiers succès des singles (« That’ll be the day ») finira dans le Top 3 des hit-parades), limite l’impact de ce premier Lp. Les progrès en termes de composition de Buddy Holly seront exponentiels, les titres d’anthologie s’enchaîneront à une vitesse frénétique. Le « Buddy Holly » paru à la fin de la même année sera meilleur.

Une bonne compilation (« The very best of Buddy Holly & the Crickets » de 1999 est parfaite) reste cependant la meilleure porte d’entrée pour l’œuvre de l’auteur le plus original des années 50.


Du même sur ce blog : 

Buddy Holly
The Very Best Of Buddy Holly & The Crickets