JACQUES AUDIARD - DE BATTRE MON COEUR S'EST ARRETE (2005)

 

La leçon de piano ...

« De battre … » est le quatrième film de Jacques Audiard. En fait un remake (avec beaucoup de libertés prises par rapport à l’original) de l’assez oubliable « Fingers » (« Mélodie pour un tueur » en V.F.) de l’Américain James Toback, avec Harvey Keitel dans le rôle principal.

« Fils de », du grand scénariste Michel Audiard (il suffit de citer « Les Tontons flingueurs »), Jacques Audiard avait déjà un nom, il commence à se faire un prénom. « De battre … » va surclasser ce qu’il avait fait jusque là, et précéder son premier chef-d’œuvre « Un prophète ».

Duris & Audiard

« De battre mon cœur s’est arrêté », il paraît que grammaticalement ça s’appelle un chiasme. En fait, Audiard a piqué le titre à un autre grand manieur de style, Jacques Lanzman, qui avait utilisé cette tournure syntaxique dans « La fille du Père Noel », chanson créée par Dutronc en 1966 (avec le riff de « I’m a man » de Bo Diddley et de « Hoochie Coochie Man » de Muddy Waters et Willie Dixon, le même riff sera repiqué par Bowie pour « Jean Genie », fin de la parenthèse musicale). D’ailleurs Audiard, dans une scène de son film coupée au montage final, faisait passer le titre de Dutronc sur l’autoradio de sa bagnole et Duris le reprenait en chœur.

Bon, parce que « De battre … » est porté par Romain Duris, qui doit être de toutes les scènes. Duris, c’est l’acteur fétiche de Cédric Klapisch, qui a beaucoup tourné, sans atteindre une renommée majeure. Avec « De battre … » il va franchir un palier (même si parmi la tripotée de Césars glanée par le film, il n’aura pas celui de meilleur acteur).

Zaccaï, Cohen & Duris

Duris est T(h)om(as), et donne dans l’affairisme immobilier. En dehors de toutes les règles. Son truc, c’est d’encaisser des loyers présumés perdus, de virer des squatteurs à coups de batte de baseball, et une fois les locaux libérés, de prendre une grosse commission (en liquide of course) sur leur revente. Ses « associés » sont Fabrice (Jonathan Zaccaï) et Sami (Gilles Cohen). Parenthèse, on retrouvera ces deux-là une décennie plus tard (Zaccaï dans un grand second rôle et Cohen en personnage récurrent) dans la série « Le Bureau des Légendes », dont – le monde est petit – Audiard tournera les deux derniers épisodes.

Tom est le fils d’une pianiste concertiste (morte, on sait pas de quoi ou pourquoi) et d’un père (Niels Arestrup) qui fut lui aussi un cador de l’affairisme immobilier, qui a initié Tom au métier, mais qui là, actuellement, a quelque peu perdu la main … Tom passe son temps à écouter de la musique au casque (de la techno-electro-machin-truc), mais a gardé un piano de sa mère et un petit home studio. Un jour que par hasard il traîne à l’entrée d’une salle de concert classique, il se branche avec le prof de sa mère qui lui suggère de reprendre des cours de piano qu’il a depuis longtemps abandonnés et de passer une audition.

Linh-Dan Pham & Duris

La brute de l’immobilier se coltine donc les douceurs mélodiques de Bach (« Toccata en mi mineur ») prend des cours avec une virtuose asiatique (Linh-Dan Pham, la fille adoptive de Deneuve dans « Indochine »), doit gérer une passion soudaine pour la femme de Fabrice (Aure Atika) et un père qui fraye avec des mafieux russes dangereux (pléonasme). Comme on n’est pas chez la Comtesse de Ségur, tout va tourner vinaigre. Seul l’épilogue du film (deux ans après les faits montrés) laissera voir la possibilité d’une reconversion-rédemption …

Le personnage de Tom est très fouillé (normal, puisqu’il est de toutes les scènes). Duris est excellent, tout en nervosité impulsive, et incapable de gérer plus d’une chose à la fois. Quand il prend ses cours de piano, il oublie ses potes et son « boulot », leur fait foirer un gros coup, sa passion pour la femme de son pote lui fait négliger tout le reste, il est « ailleurs » quand son père, maintenant « dépassé » demande son aide (quand ça commence à chauffer grave avec les Russes, il se contente de les menacer par téléphone et de sauter l’escort qui les accompagne, Mélanie Laurent dans un de ses premiers rôles), ou lui présente sa nouvelle compagne (Emmanuelle Devos) que Tom méprise et traite comme une vulgaire catin. 

Arestrup & Duris

Avec son envie de réussir son audition, Tom change de vie, finies les soirées avinées et les bastons qui vont avec après une « affaire » rondement menée, et les coups d’un soir draguées en boîte ou ramassées sur le trottoir, place à l’improbable liaison « sérieuse » avec la femme de son pote. Le type toujours à cran ne bronche pas quand il se fait malmener et rabrouer par sa prof de piano qui ne parle pas un mot de français, il s’applique à essayer de communiquer avec elle, … Duris, qui savait déjà jouer du piano, a réellement pris des cours, et c’est lui qui joue le plus souvent (les parties les plus compliquées sont faites par sa sœur Caroline Duris, vraie concertiste virtuose, le reste de la musique est composé par Alexandre Desplat, et le « Monkey 23 » des Kills est présent deux fois, et accompagne le générique de fin).

Audiard impose sa patte, sa vision de l’histoire, élague impitoyablement son propos. Vingt minutes de scènes tournées sont virées au montage (principale victime, Emmanuelle Devos, rôle majeur dans son précédent « Sur mes lèvres » et qui au final n’aura droit ici qu’à deux-trois scènes) sous prétexte de « redondance ». Audiard veut donner du rythme, veut coller au caractère sanguin de son personnage principal. Quitte à donner dans le déroutant.

Atika & Duris

Première scène, où un Gilles Cohen introspectif raconte à un Duris qui a l’air de s’en foutre royalement, les rapports compliqués qu’il a eus avec son père et maintenant avec sa fille. Cette intro bizarre a été rajoutée au dernier moment, et plus ou moins improvisée. Deuxième scène, les trois compères dans une bagnole, avec caméra à l’intérieur et musique de l’autoradio qui parasite les dialogues, se rendent devant un immeuble, sortent deux sacs qui remuent de la malle, et les ouvrent devant un appart, laissant s’échapper un troupeau de rats. On ne comprend que pouic à ce début de film, Audiard explique qu’il a voulu interpeller le spectateur, le forcer à se concentrer sur l’histoire qu’il va lui présenter. Et plusieurs fois, on doit faire l’effort de comprendre ce qui s’est passé entre deux scènes et qui n’a pas été montré, et on a parfois du mal à saisir les notions de temps (genre ça se passe quand, trois heures ou trois semaines après la scène précédente ?).

Audiard entend filmer « le réel ». Très peu de trucages, et la caméra qui colle à ses personnages (de très gros plans des visages), est embarquée dans les voitures, et présente dans le vrai trois-pièces de 50 m² où Duris et sa prof répètent du Bach.

C’est dans « De battre … » qu’Audiard fait appel pour la première fois à Niels Arestrup sur lequel il avoue avoir eu des réserves, ne lui confiant qu’un second rôle, estimant qu’un acteur de théâtre aurait du mal dans un film. Il a révisé sa position, Arestrup se révèle excellent, et il aura un rôle majeur dans son tournage suivant, celui de « Un prophète » …





ERNST LUBITSCH - NINOTCHKA (1939)

 

Les éclats de rire avant les éclats d'obus ...

Les nazis n’aimaient pas Lubitsch, ils l’avaient déchu de la nationalité allemande. Ça tombait bien, il les aimait pas non plus. Je pense que les Russes devaient pas trop l’aimer non plus, à Lubitsch, si tant est que Staline, occupé à affamer les Ukrainiens et envisageant de se partager l’Europe avec l’Adolph, ait eu le temps de mater les films de Lubitsch. Et quand on regarde « Ninotchka » (peut-être la masterpiece de Lubitsch, mais la lutte est serrée avec « To be or not to be »), on se rend compte que l’Ernst, il aimait pas les Soviets.

Garbo & Lubitsch

Et plutôt que la critique politique ou idéologique frontale, il choisit de s’attaquer au communisme par le rire. Et pour ça, il va chercher la glaciale star Garbo, maîtresse incontesté du tragique (sa mort dans « Le roman de Marguerite Gautier », adaptation de « La Dame aux camélias » est une des plus belles morts du cinéma). Garbo dans une comédie, c’est pas chose courante. La star du muet, puis du parlant, avait peu donné dans la légèreté, d’où la célébrissime accroche du film « Garbo rit » (sous-entendant que c’était une première à l’écran, ce qui était factuellement faux).

Ceci étant, difficile de ne pas avoir à rire quand on tourne pour Lubitsch. Et surtout quand on a au scénario une écriture ciselée par Billy Wilder et Charles Brackett (ces deux-là se retrouveront pour le quelque peu caricatural « Le poison » et le chef-d’œuvre « Boulevard du Crépuscule »). Quiconque désirant entreprendre une carrière de scénariste devrait connaître par cœur les répliques ravageuses de « Ninotchka ». C’est d’un anticommunisme primaire, mais tellement juste …

Garbo & Douglas

« Ninotchka » commence par les tribulations parisiennes d’un trio d’émissaires soviétiques venus vendre les bijoux de l’aristocratie russe confisqués lors de la Révolution et dont l’argent sera fort utile à un régime qui en manque cruellement. La rigidité politique des trois apparatchiks ne résistera pas longtemps aux charmes de la vie parisienne, et leurs scrupules idéologiques se dilueront bien vite dans une way of life très bourgeoise. Bien aidés en cela par un aigrefin, le très aristocratique comte Léon d’Algout (excellente interprétation de Melvyn Douglas), amant occasionnel de l’exilée duchesse Swana (Ina Claire), ancienne propriétaire des bijoux, que le duo compte bien récupérer en grugeant les trois Russes. Le Politburo surveille l’affaire, et sentant les choses mal engagées, envoie la psychorigide Ninotchka Yacouchova (Garbo), remettre de l’ordre.

Tout d’abord insensible aux charmes de la vie parisienne et d’Algout, elle finira par goûter aux deux, dans une suite de scènes où se succèdent malentendus, quiproquos et comique de situation. Avant que la rouée Swana récupère ses breloques, et les échange contre le retour de Ninotchka et ses hommes en Russie, afin de pouvoir renouer avec son amant d’Algout, qui est tombé éperdument amoureux de Ninotchka.

Garbo & Lugosi

Après la vie parisienne, retour à la vie soviétique, nettement moins glamour. Avec les joies de la colocation dans les luxueuses demeures aristocratiques partagées d’office entre camarades (dont les mouchards de service) et qui sont devenues des taudis où manger une omelette est un luxe (à condition que chaque invité amène son œuf). Le tout surveillé par l’intransigeant Commissaire Politique (Bela Lugosi qui quitte ses habituels cercueils pour un austère bureau à l’atmosphère glaçante).  Pendant ce temps d’Algout essaye de retrouver Ninotchka, lui écrivant (fabuleuse lette caviardée où ne subsistent que la date et un « Yours » final), ou tentant d’obtenir un visa à l’ambassade soviétique de Paris (extraordinaire réplique du planton qui suggère à une personne qui demande des nouvelles d’un proche disparu depuis quelques temps de se renseigner auprès de sa veuve).

Finalement c’est à Constantinople que Ninotchka (encore une fois chargée de remettre dans le droit chemin les trois émissaires qui ont tendance à déraper idéologiquement) retrouvera son amoureux, et les quatre Russes finiront par sombrer définitivement dans le capitalisme, les trois compères montent un restaurant, le plus crétin du lot finissant homme-sandwich devant l’entrée, dernier plan du film …

« Ninotchka » mélange romance et comédie. La partie romantique de l’histoire se traîne un peu en comparaison du rythme effréné de la satire, feu d’artifice de répliques d’anthologie. Les Soviets, qu’ils soient Rouges ou Blancs (Swana) sont moqués à chaque plan, les frivoles parisiens aussi. Les nazis, qui seront au centre de l’intrigue de « To be or not to be » sont aussi évoqués sur une scène, quand les trois compères sont venus accueillir l’émissaire russe sur le quai de la gare, s’avancent vers un type austère encombré de bagages, lequel les ignore pour faire un salut bras levé à sa dulciné qui l’attend sur le même quai.

Garbo rit...

La mise en scène est précise, et offre quelques vrais plans de Paris. Les acteurs sont bons, y compris les personnages secondaires, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque. Garbo nous fait un beau numéro, passant de la rigidité glaciale (l’arrivée) à l’exubérance amoureuse (la cuite au champagne), puis à la tristesse mélancolique (le retour au pays). Ce sera son avant-dernier film, elle quittera le métier en pleine gloire deux ans plus tard, ce qui renforcera son aura et entretiendra les rumeurs les plus délirantes. Etrangement, Ina Claire aura la même trajectoire, abandonnant aussi les plateaux de cinéma peu d’années plus tard, des décennies avant sa mort …

La charge frontale ou en filigrane du régime soviétique, c’est pas ça qui manque dans le cinéma, surtout une fois le maccarthysme posant sa chape de plomb sur les studios hollywoodiens. Peu de films l’aborderont de façon aussi légère et subtile que Lubitsch dans ce « Ninotchka », qui est quasi unique dans son genre (et pitié ne me sortez pas le tragique « Don Camillo en Russie »).

Film cousin recommandé (avec la romance en moins) : le djihadisme détruit par le rire dans l’extraordinaire « We are four lions ».


DEAD KENNEDYS - FRESH FRUIT FOR ROTTING VEGETABLES (1980)

 

Plein la tête ...

Les Dead Kennedys ont déjà eu le mérite de relancer le rock sans fioritures dans le vieux fief des hippies, San Francisco. Et tant qu’à faire ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère. Déjà leur nom ne pouvait laisser indifférent, dans un pays ou le shooting des Présidents est quasi un sport national. Et puis ils comptent dans leurs rangs un type qui passe pas inaperçu. Eric Reed Boucher pour l’état-civil, Jello Biafra pour la scène.

Jello Biafra

Un activiste qui avant de faire de la musique (« Fresh fruit … » est leur premier disque) s’était signalé à l’attention des déclassés de tout poil en se présentant comme candidat au poste de Maire de San Francisco, avec un programme qui devait autant à Marx (Brothers) qu’au jusqu’auboutisme gauchiste. Entre rigolades, happenings, déclarations incendiaires, il avait réussi à rallier les suffrages de quelques milliers de personnes et fini en quatrième position sur une dizaine de candidats … Un attrait pour la vie politique (et la politique) qui ne l’a jamais vraiment quitté, il a même postulé aux primaires de l’élection présidentielle nationale au sein du parti écolo de Ralph Nader (c’est ce dernier qui en sortira vainqueur pour une candidature que l’on appelle pudiquement de témoignage en 2000).

Avec pareil background, Jello Biafra en musique allait pas donner un truc du genre des Doobie Brothers. Parce que c’est en gros la musique des jeunes et de la révolte, les Dead Kennedys feront dans le punk. Dans sa version la plus radicale, pas celle des pères fondateurs newyorkais genre Ramones and so on , pas non plus dans la version suivante anglaise (Pistols, Clash, etc ..), mais en s’inspirant du « retour » du punk dans son pays d’origine, en version encore plus radicale. Celle venue de Washington que l’on appellera hardcore, théorisée par Bad Religion ou Minor Threat et que le Hüsker Dü des débuts portera à son niveau d’incandescence …

« Fresh fruit … » dure trente deux minutes. Pour quatorze titres, dont six de moins de deux minutes. Ça va vite, voire très vite. Des brûlots de pur  hardcore (« Forward to death », « When ya get drafted », «  Drug me »), du hardcore qui lorgne vers le heavy metal (« Funland at the beach »), du hardcore qui peut se terminer en valse (!) (« Chemical warfare »), du hardcore avec de petits breaks pour reprendre son souffle (« Ill in the head »), du hardcore avec un pont plus « léger » (« I kill children »), un mix entre hardcore et punk (« Your émotions »), du punk tendance « Ah ça ira » (« Let’s lynch the Landlord »), du punk façon 33T d’AC/DC passé en 78 T (« Stealing people »). Tous ces titres étant dans la ligne du parti, attendus, voire espérés, par les premiers fans du groupe.

Dead Kennedys

Restent quatre morceaux, les plus longs (enfin, par rapport aux autres). « Kill the poor » ouvre le disque. Et prend le temps de s’installer avec son intro martiale, son tempo qui s’accélère progressivement pour finir sur un rythme punk frénétique. « Viva Las Vegas » clôture le disque. Ben oui, on parle bien du titre écrit par Doc Pomus et Mort Schuman pour Elvis Presley pour le navet filmé du même nom. Titre repris par une kyrielle de gens, des plus prévisibles (Springsteen) aux plus improbables (Amanda Lear). La version des Dead Kennedys me semble même supérieure à celle considérée comme de référence (et plus tardive) des ZZ Top. Manière de terminer une rondelle plutôt énervée par quelque chose de plus léger, plus enjoué, plus festif. Le tout of course sur un rythme effréné.

Les deux titres qui auront fait couler le plus d’encre sont par ordre d’apparition « California über alles » et « Holiday in Cambodia ». La première est le premier titre (sorti en 45T) publié par les Dead Kennedys. Batterie quasi tribale, guitares rampantes qui envoient de gros riffs, et explosion sonore sur le refrain. Charge violente contre le gouverneur de California Jerry Brown (cité dans la première phrase, on risque pas l’équivoque), qui bien que revendiqué Démocrate, n’avait rien à envier par ses méthodes et ses propos aux imbéciles trumpistes à venir. Le titre évoque évidemment l’hymne de l’Allemagne nazie (« Deutschland über alles ») et l’allusion se passe de commentaires. Commentaires offusqués qui n’ont évidemment pas manqué de prospérer, Jello Biafra est devenu, le temps que « l’opinion publique » passe à autre chose, une sorte d’Ennemi Public number One.


« Holiday in Cambodia » est le titre le plus « célèbre » du disque, entendre par là qu’il a fait une apparition dans les tréfonds des charts. Musicalement, c’est le plus, comment dire, travaillé, intro bruitiste, atmosphère oppressante avec brusques poussées d’adrénaline (le genre d’ambiance dont les Offspring des débuts feront leur trademark sonore). C’est aussi le moins raccord avec le boucan du reste du disque. Le texte parle de tous les bobos californiens, qui pour se donner l’air très progressif, citent à tout bout de champ les vertus prétendues de la révolution khmère rouge du Cambodge. Quelques années avant le film sur le sujet de Joffé (« La Déchirure / Killing fields »), Jello Biafra qui a les yeux ouverts sur monde et a laissé la niaiserie au placard, conseille à ces bobos d’aller passer leurs vacances au pays de Pol Pot et de ses massacres « politiques ».

Les Dead Kennedys n’ont évidemment pas été signés par une major. Avec l’argent gagné lors de leurs premiers concerts, ils ont monté leur propre label, Alternative Tentacles sur lequel sont parus tous leurs disques. Ce label, dirigé par Jello Biafra, aura par la suite à son catalogue des gens comme 16 Horsepower, les Melvins, Butthole Surfers ou les français Les Thugs, en se tenant farouchement à l’écart de tout mainstream.

Les Dead Kennedys dureront une demi-décennie, une petite poignée de disques qui n’imprimeront pas vraiment paraîtront, avant que des embrouilles (notamment entre Biafra et le guitariste East Ray Bay pour les habituelles histoires de droits d’auteur et des royalties qui vont avec) entraînent la débandade. Une « reformation » sans Jello Biafra se fera au début des années 2000 sans trop de retentissements, mais pas sans les interminables poursuites judicaires qui en découleront forcément.

Jello Biafra se dispersera beaucoup, quelques collaborations musicales avec des gens de la « famille », des stand-ups sous forme de spoken words, sera de beaucoup de combats altermondialistes, et rejoindra le Green Party (Les Verts version US).





ROBERT REDFORD - DES GENS COMME LES AUTRES (1980)

 

Un film ordinaire ?

En 1980, Robert Redford n’est pas rien. Le beau gosse à succès du cinéma américain (depuis « Butch Cassidy & the Sundance Kid » qui l’a révélé jusqu’à son dernier en date, le carcéral « Brubaker », et entre les deux une litanie de classiques), le gendre idéal d’une Amérique qui s’émancipe, bouscule et casse les codes …

Hutton & Redford

Pour son premier film derrière la caméra, Redford va mettre en images le premier bouquin de la romancière Judith Guest, « Ordinary people » (également titre du film en V.O.), via une adaptation par le scénariste Alvin Sargent. Le film de Redford fera passer le bouquin de joli succès de librairie à best seller majeur et une des références de la littérature américaine de la seconde moitié du XXème siècle.

Je sais pas si Redford ruminait depuis longtemps son envie d’être réalisateur, ni si son public l’attendait dans cet exercice. Toujours est-il que le succès critique et dans les salles de « Ordinary people », et les Oscars glanés l’année suivante (production, scénario, réalisation et meilleur second rôle masculin pour le débutant Timothy Hutton) ne risquaient pas de lui faire regretter son choix.

« Ordinary people », c’est un drame. Psychologique. Et un drame psychologique vrai de vrai. Zéro aparté ou disgression qui pourraient faire esquisser un sourire. On est dans le noir c’est noir pendant deux heures. Et je vais vous faire un aveu, j’ai fini par trouver le temps long. C’est bien filmé (d’une façon très académique, mais bien filmé quand même), et les acteurs sont bons (de toute façon quand on prend Donald Sutherland pour jouer un père la tête dans le sac et qu’il nous fait sa mine de chien battu des grands jours, on y croit à son personnage et à son histoire).

Le scénario est assez simple, même si le point de départ ne nous est servi que par bribes tout au long du film. Deux ados, Buck et Conrad Jarrett, font de la voile par gros temps. Buck tombe à l’eau et qui est-ce qu’il reste ? Colin. Hanté par le souvenir de ce frangin qu’il n’a pas pu sauver. Dépression, tentative de suicide, « traitement » en HP avec électrochocs, et retour à la vie normale de lycéen. C’est à ce moment que nous prenons l’histoire en route.

Moore & Hutton

Et on va suivre pendant à peu près une année les pérégrinations de Conrad. Pas exactement « guéri », qui doit faire face à son environnement lycéen, sa difficulté à communiquer avec les autres (notamment les filles, et surtout ses parents). Et qui dans sa tête va alterner les périodes de pas vraiment bien et de au fond du trou.

Le film se déroule dans une petite ville résidentielle de la banlieue de Chicago. La famille Jarrett vit dans une grande baraque cossue. Le père (Donald Sutherland donc) est haut placé dans une boîte financière, la mère (Mary Tyler Moore) on sait pas trop mais elle a un emploi du temps très chargé, ce sont deux bourgeois bien propres sur eux, plus ou moins progressistes mais qui après une vingtaine d’années de mariage n’utilisent plus le lit conjugal que pour dormir, fréquentent des amis aussi bourges qu’eux, comme Trump jouent au golf le weekend et rêvent de voyages de vacances à l’étranger.

Conrad (Timothy Hutton pour son premier rôle) est le boy next door, lycéen besogneux et nageur quelconque dans l’équipe de natation scolaire. Il va pas fort, se réveille en nage et en sursaut, a des moments d’absence, évite ou fuit ceux de son âge, dans ses bons moments est présent physiquement mais a la tête ailleurs chez ses vieux, et le plus souvent s’isole dans sa chambre. Il va finir par faire ce à quoi il s’était refusé jusqu’alors, consulter un psy (Judd Hirsch), dont l’adresse lui avait été fournie à sa sortie de l’hôpital psy. Sur le qui-vive et la défensive, ces séances ne se passeront pas très bien, il abandonnera entraînements et compets de natation. Tout cela sans en dire un mot à ses parents, avec lesquels les rares dialogues deviennent de plus en plus tendus. Une éclaircie apparaît lorsqu’il retrouve une ancienne « collègue » de l’hôpital psy qui lui affirme s’en être sortie de tous ses problèmes. Conrad finira par draguer sans conviction une sainte-nitouche du lycée qui chante avec lui dans une chorale étudiante jusqu’à ce qu’une (très) mauvaise nouvelle (no spoil) le remette au fond du trou mental et émotionnel.

Hutton & Sutherland

Conrad sera aussi l’élément perturbateur de la belle union apparente de ses parents. Là aussi, les fissures commencent à apparaître, et le cercle familial ne tourne plus très rond. La conclusion de l’histoire, bien que prévisible, est plutôt mal amenée, pour un final où toutes les ficelles du tire-larmes sont quand même bien grosses.

Alors oui, c’est assez finement écrit et bien interprété (réserve faite pour Judd Hirsch qui en fait des caisses, genre Robin Williams dans « Will Hunting »), le bleubite Hutton s’en sort bien (c’est lui le personnage principal), bien aidé d’après ses dires par les conseils de Redford et les consignes données aux autres acteurs (soyez froid et distant avec lui, parlez-lui le moins possible, afin qu’il se sente en permanence mal à l’aise).

« Ordinary people » est sobre, limite austère. Et sur la durée, on aurait tendance à faire comme Sutherland lors d’un spectacle théâtral au début du film : cligner des yeux et commencer à s’assoupir … Avec à peu près la même histoire (les parents, deux enfants dont l’un se noie), Nani Moretti a fait un chef-d’œuvre (« La chambre du fils »). Redford lui n’a fait qu’un film … ordinaire …





BUSBY BERKELEY - PLACE AU RYTHME (1939)

 

En roue libre ?

« Place au rythme » (« Babes in arms » en V.O.) est sorti en Septembre 1939. Septembre 1939, c’est en Europe le début de la World War 2, comme l’appellent les Ricains. Qui eux voyaient les effets du New Deal de Roosevelt sortir le pays de la Grande Dépression. Mais surtout Septembre 39, c’est un mois après la sortie aux States d’un film événement, « Le magicien d’Oz » qui allait faire de sa jeune actrice principale, Judy Garland, une star planétaire.

Busby Berkeley

La Judy, c’était pas exactement une inconnue. Archétype de ces enfants-stars dont raffolait le grand public américain. Et déjà à l’affiche deux fois avec son pendant masculin, Mickey Rooney. Rooney et Garland, âgés en 1939 respectivement de 19 et 17 ans. Mais comme ce sont deux petits gabarits qui culminent à environ un mètre soixante, ils peuvent jouer des personnages de pré-ados. Dans « Place au rythme », Rooney (Michael Z. Moran) a treize ans, et Garland (Patsy Barton) à peu près autant. Ils sont les têtes d’affiche de la distribution, et la réalisation est confiée au grand Busby Berkeley. Berkeley, c’est un chorégraphe de génie, dont les numéros de danse et/ou aquatiques, ont produit des merveilles visuelles (« 42nd Street », « Chercheuses d’or 1933 », « Footlight Parade »). Passé à la réalisation avec des hauts (le mirifique « Prologues » avec l’extraordinaire James Cagney qui quitte ses rôles de gangster pour chanter, danser et jouer la comédie) et beaucoup plus de bas (à peu près tout le reste), Berkeley fait ce qu’il sait faire, de la comédie musicale avec de grandes chorégraphies.

Sauf que dans « Place au rythme », hormis un tableau final de cinq minutes, assez loin de ses chorégraphies insensées, pas grand-chose du Berkeley qu’on pouvait attendre.

Rooney & Garland

La vedette du film, celui qui est le plus souvent à l’image, c’est Mickey Rooney. Dont les dons, voire le talent sont indéniables, mais qui en fait toujours des caisses avec cette façon de surjouer finalement assez crispante. Dans le film, il est le fils aîné d’un couple d’acteurs acclamés de music-hall, les Moran. Le music-hall qui triomphe et remplit les théâtres en 1926, lorsqu’il vient au monde. Même si un avisé manager pense que le cinéma peut être un concurrent redoutable. Ce qui fait bien rire la petite troupe qui gravite autour des Moran. Las, l’année suivante et l’arrivée du cinéma parlant, la tendance va s’inverser et tous ces acteurs vieillissant de « vaudeville », vont voir leur côte s’effondrer et se retrouver sans travail. Ce point de départ du scénario, c’est à peu près le même que celui de « Singin’ in the rain », dont on voit un court extrait de la version de la chanson lors de sa création dans un film oublié des débuts du parlant. Le jeune Michael, qui a accompagné ses parents sur scène dès son plus jeune âge, se lance dans l’écriture de chansons, et encaisse même son premier chèque de cent dollars avec « Good morning » chantée par sa copine Patsy, qu’ils sont allés présenter à un producteur. Sur le chemin du retour, les deux minots échangent leur premier baiser et font de grands rêves de spectacles communs. Pendant que leurs parents et toutes les vieilles stars déchues du music-hall montent une tournée censée les remettre au haut de l’affiche. Les gosses et leurs copains comptent bien en être, mais niet catégorique des ancêtres. De dépit, ils vont essayer de monter leur propre revue, sous la menace d’une mégère qui veut les faire mettre en pension.


Pour monter un spectacle, il faut du fric. Qui sera amené par une autre enfant-star, riche mais sur la pente savonneuse du déclin (Baby Rosalie), danseuse contorsionniste, encore plus petite que Rooney et Garland. Ce qui ne l’empêchera pas de vamper le Michael promu metteur en scène, et faire exploser son flirt avec Patsy. La tournée des parents est un fiasco monumental, et le spectacle des enfants essuie un ouragan lors de sa première, mais rassurez-vous, tout finira bien pour les minots …

Des films musicaux avec ce genre de scénario (la réussite malgré l’adversité), il en sortait à la pelle dans les années 30. Les têtes d’affiche (Rooney - Garland), Berkeley à la mise en scène, ça aurait pu faire quelque chose de bien. Sauf qu’ici, tout le monde semble en roue libre, assurant un service minimum. Judy Garland me semble la seule à s’en sortir correctement. Elle a encore un physique agréable de petite fiancée idéale de collégien boutonneux, avant de virer anorexique bourrée et défoncée, chante, danse et joue la comédie sans trop en faire. Contrairement à Rooney, le plus souvent dans l’outrance visuelle et gestuelle. Malgré des imitations plutôt réussies de Clark Gable et Lionel Barrymore (le grand-oncle de la Drew du même nom). D’autres jeunes au casting font un peu cheveu sur la soupe (une future vraie chanteuse d’opéra joue la sœur de Rooney, et en fait des tonnes vocalement, un auteur-compositeur qui place une des chansons dans le film est très mauvais, sans parler le l’exubérance forcée de la Baby Rosalie). Les « vieux » (des habitués de seconds rôles) sont tout juste passables …


Mais la plus grosse déception vient de Berkeley. Pas grand-chose à sauver dans la mise en scène de ce chorégraphe qui fut génial au début de la décennie. Un court numéro de minstrels, ces Blancs maquillés au cirage qui imitaient les Noirs (voir Al Jolson dans « Le chanteur de jazz »), et la parade finale assez convenue, pas très bien filmée et pas vraiment spectaculaire, c’est tout ce qu’il daigne nous offrir.

Aujourd’hui, « Place au rythme » est quelque peu oublié. D’ailleurs on le trouve même pas en version française (doublée ou sous-titrée). Faut dire que sortir un mois après « Le magicien d’Oz » et deux mois avant « Autant en emporte le vent » lui laissait peu de place pour faire un succès populaire conséquent …


INTERPOL - TURN ON THE BRIGHT LIGHTS (2002)

 

New York City Cops ?

Moi, quand je vois dans le titre d’un disque « bright lights » je peux pas m’empêcher de penser au grand « I want to see the bright lights tonight » que l’immense et of course sous-estimé guitariste Richard Thompson accompagné de sa Linda d’épouse avait sorti vers le milieu des années septante. Un disque lumineux, solaire, pour réchauffer le cœur et l’âme. Bon, avec Interpol, on est pas vraiment dans le chaud, le lumineux et le solaire.


Interpol, ils sont de Manhattan et ont commencé à faire paraître des disques au début des années 2000. Tiens, comme les Strokes. Et la référence à la bande à Casablancas et consorts ne doit rien au hasard, les deux groupes ont (avec d’autres de la même époque) joué ensemble dans de petits clubs de la presqu’île newyorkaise. Les Strokes ont été les premiers à dégainer (l’essentiel « Is this it » en 2001). L’année suivante, « Turn on … » sera la première rondelle d’Interpol.

Les similitudes entre les deux groupes sont essentiellement géographiques et temporelles. Musicalement, c’est sensiblement différent. Même si « Roland » et « Obstacle 1 » au tempos sautillants, ne sont pas sans évoquer ceux des Strokes. Mais des Strokes mélancoliques, voire dark. Officiellement, Interpol est catalogué groupe post-punk. Ce qui ne veut pas dire grand-chose au début des années 2000, le terme étant apparu (en Angleterre) comme son nom l’indique après la vague punk de 1977-78 pour définir une mouvance dont les têtes d’affiche étaient Magazine, P.I.L., Wire, The Fall, … Voire Joy Division. Allez savoir pourquoi, ce sont ces derniers qui sont toujours cités lorsque l’on veut comparer Interpol à quelqu’un. Bien que les gars d’Interpol aient toujours affirmé à leurs débuts qu’ils connaissaient mal (comprendre pas du tout) le groupe du pendu Ian Curtis. Bon, on n’est pas obligé de les croire, pas plus que ceux qui affirment une filiation évidente. Les points communs sont assez ténus. Une basse très en avant (beaucoup plus mélodique et moins oppressante chez Interpol), et une voix parfois exagérément grave du chanteur (même si souvent trafiquée et beaucoup moins naturelle que celle de Curtis). Quant aux textes (ou du moins ce qu’on peut en saisir, c’est souvent incompréhensible et ils sont pas sur le rachitique livret), même si ça donne pas dans le Prosper youplaboum chez les Ricains, ça semble assez loin de la littérature mortifère des Mancuniens.


Bon, alors, ça ressemble à quoi, Interpol ? A plein de choses déjà entendues, mais l’ensemble sonne la plupart du temps assez (voire plus) original. Le disque débute par « Untitled » (ce doit être de l’humour de Manhattan), qui paradoxe oblige, est le titre le plus travaillé de « Turn on … », avec sa longue intro portée par la basse, et une voix traînante, triste, voilée. Moi, ça m’évoque Cure (et pas seulement parce que « Untitled » était le dernier morceau de leur chef-d’œuvre « Disintegration »). « Obstacle 1 » déjà évoqué, outre son rythme Strokes, fait penser par le traitement des guitares (il y en a deux chez Interpol), à celles expérimentales du duo Verlaine-Lloyd dans Televison (et qu’ils me disent pas que ceux-là ils les connaissent pas, Television est une des figures de proue du rock newyorkais). Tiens, autre incontournable du rock de la Big Apple, le Velvet Underground. Que je vois apparaître en filigrane dans le mid-tempo lent et la mélodie abîmée par les stridences de guitare dans (what else) « NYC », pas très loin également de la pop noisy des Jesus And Mary Chain.

Ces trois titres sont les trois premiers du disque. A mon sens aussi les meilleurs. Comme la mise en place d’une atmosphère sonore qui sera dupliquée tout du long des huit suivants. Avec quelques variantes. Ainsi « Say Hello to the angels » est le titre le plus punk de la galette, tempo rapide mais mélodique, ça évoque « Lust for life » d’Iggy Pop, et ça sone comme les Clash (sans les postillons rageurs de Strummer au micro). Et puisqu’on parlait de Joy Division, le titre qui à mon sens peut s’en rapprocher le plus est « Stella was a diver … » (le jeu de basse, la voix dans les graves). C’est le morceau le plus « atypique » du disque, en ce sens qu’il est assez différent des autres, tant au niveau du son que de l’atmosphère. Le final de « Turn on … » apparaît plus « léger », avec le « Roland » déjà cité, « The New », pop mélancolique avec des similitudes mélodiques de « Fall at your feet » de Crowded House, avant un épilogue intitulé « Leif Erickson » (le navigateur Viking qui aurait découvert le Groenland des siècles avant Trump), dont les paroles ont peu (rien ?) à voir avec le titre.


« Turn on the bright lights » il est quand même mieux qu’une litanie de références. C’est une œuvre dense, originale, peut-être un peu trop longue (cinquante minutes, quelques redites auraient pu être élaguées). Une œuvre qui s’inscrit logiquement dans le revival du rock à guitares du début du siècle. Interpol n’aura pas la notoriété des poids lourds, genre Strokes ou White Stripes. Ce « Turn on … » est considéré par ceux qui ont suivi le groupe (encore en activité, mais peu prolixe, une demi-douzaine de disques en un quart de siècle, c’est pas des cadences infernales) comme leur meilleur (quelques-uns citent aussi son successeur, « Antics », comme méritant le détour).


THE BETA BAND - HEROES TO ZEROS (2004)

 

We can be heroes just for one day ...

… ou presque. Parce qu’ils n’a pas duré très longtemps, le Beta Band. Une poignée d’années et trois disques, au tournant du siècle. Et puis basta. Evaporés dans la nature dans l’incompréhension totale, une reformation confidentielle sans passage en studio en 2025, R.A.S de notable au niveau des carrières solo …


Et pourtant, on commençait à parler beaucoup d’eux (et en bien), ils avaient été portés sur les fonds baptismaux et adoubés à grands renforts de superlatifs par deux mastodontes de l’époque, Radiohead et Oasis, avaient ouvert pour eux en concert, ce « Heroes to zeros » avait reçu un bon accueil critique, se vendait pas mal Outre-Manche.

Radiohead et Oasis donc. Je sais pas ce que les dépressifs d’Oxford ou les sourcilleux frangins leur avaient trouvé, mais on peut pas dire que la musique du Beta Band ressemble à ce qu’ils faisaient. Juste quelques saturations de guitare avec parcimonie peuvent avec beaucoup d’imagination évoquer Oasis, et une ambiance électronique cafardeuse sur un titre (« Space Beatle », qui n’a rien de spatial et rien à voir avec les Fab Four) faire penser à la bande à Yorke, dont le producteur attitré Nigel Godrich est crédité au mixage de ce « Heroes to zeros », le Beta Band se réservant la production.

Qu’est-ce qu’on peut bien raconter sur le Beta Band ? Qu’ils sont Ecossais, que les deux fondateurs, Steve Mason et Gordon Anderson (ce dernier ayant assez vite jeté l’éponge pour cause de maladie) sont amis d’enfance, que leurs pochettes de disques sont plutôt moches, celle de « Heroes to zeros » détenant le pompon, affreux mix entre Marvel et mangas (c’est un pote au groupe qui en est responsable et coupable).


« Heroes to zeros », sorti au temps du Cd roi est conçu comme un vinyle : la quarantaine de minutes syndicales, douze titres, les six premiers (première face) plus « faciles », les six autres (seconde face) plus « expérimentaux ».

Globalement, « Heroes to zeros » est un disque agréable, « facile » à écouter. Le Beta Band est plutôt doué pour l’écriture, allant jusqu’à glisser plusieurs morceaux dans le même, dans la tradition du « Good vibrations » des Beach Boys. Un break, un changement de rythme, et le titre part dans une autre direction. Même si ce genre de galipette d’écriture n’est pas forcément ma tasse de thé (tout le monde n’est pas Brian Wilson), y’a rien à dire, c’est le plus souvent bien fait. Les quatre Beta Band semblent jouer de plein d’instruments, ce qui donne une grande variété de sons, c’est pas monolithique, on s’ennuie pas. Et de temps en temps, des cuivres et des cordes point trop envahissants amènent leur contribution.

Deux titres (qui n’ont pas fait grande carrière dans les charts ») sont extraits de « Heroes to zeros ». « Assessment » qui inaugure le disque débute avec ses guitares à la U2, sa mélodie saccadée à la Talking Heads, avant un break ponctué par un gros riff bien saturé qui débouche sur un final bien graisseux, très rock. « Out-side » mélange guitares saturées et accalmies, ça rappelle ce que faisait Blur à peu près à la même époque, c’est un titre sympa sans être renversant.

Parmi les titres hautement recommandables, priorité à « Lion thief », pastiche (?) du Jefferson Airplane période « Surrealistic pillow ». C’est totalement bluffant, ne manque que la voix acidulée de Grace Slick. « Easy » titille aussi les oreilles, avec son intro (également au clavinet ?) qui renvoie immédiatement au « Superstition » de Stevie Wonder, avant que le titre se transforme en folk (l’harmonica) sur rythmique hip-hop (ça à l’air totalement improbable présenté de la sorte, mais ça se laisse écouter). Et que le Grand Cric me croque si au début de « Wonderful » c’est pas la mélodie du « Paint it black » (de qui vous savez ou alors c’est que vous êtes un pasdaran égaré sur ces pages) avant que le batteur écrase ses toms sur fond de gros riffs bien craspecs, avant un folk alangui à la fin.


Et tant qu’on est à parler de folk (y’en a plein de bribes sur ce disque), un mot sur « Troubles » qui renvoie à la fin des sixties où Fairport Convention tenait la dragée haute aux spécialistes américains du genre.

Tous ces titres sont au début de l’album. Le reste est plus … comment dire … compliqué. Plutôt expérimental, comme signalé quelque part plus haut, mais qui laisse souvent dubitatif. « Rhododendron » (déjà rien que le titre fait peur), on dirait une méthode Assimil pour orgue Hammond et clochettes, heureusement c’est le morceau le plus court du disque. « Liquid bird » sample Siouxsie pour un rendu étonnant (en l’occurrence pas vraiment un compliment), son très mat, voix étouffée, alors que la grande prêtresse punk était tout en saturation dans les aigus. Et les deux derniers titres « Simple » et Pure for » ne font pas partie des plus réussis, le premier fait penser aux foirades sonores de Kate Bush (ça lui arrive, nobody’s perfect), et le second folk acoustique parasité par plein de bruitages, évoque le Wilco des mauvais jours (ça leur arrive aussi, nobody’s perfect bis).

Après ce disque, honnête sans être indispensable, le groupe s’est séparé, apparemment sans explication connue. On en connaît de moins talentueux qui ont duré bien plus longtemps …





FEDERICO FELLINI - SATYRICON (1969)

 

Décadence ...

Et pas seulement celle de la Rome antique montrée à l’écran. Pour moi, c’est le premier gros faux pas de Fellini. Qui avait jusque là aligné une litanie de bons films, au milieu desquels figurait une poignée de merveilles (« La Strada », « Les nuits de Cabiria », « La dolce vita », « Huit et demi », « Juliette des esprits »).

Bon, je vais ramer à contre-courant de l’avis général, parce que beaucoup considèrent que « Satyricon » (le public, venu en nombre le mater dans les salles obscures, et les critiques plutôt élogieuses) est un grand film.

Fellini sur le tournage

« Satyricon » est une (très) libre adaptation du bouquin de Pétrone (Ier siècle). Considéré comme un des premiers romans occidentaux (mi-prose mi-vers, fragmentaire), générant beaucoup de controverses littéraires (jusqu’à l’existence même de Pétrone ou sa vraie identité), ancêtre en même temps des romans picaresques et des « Caractères » de La Bruyère, il constituait certainement une source d’inspiration pour les délires baroques de Fellini.

D’ailleurs il s’approprie sinon le bouquin, du moins l’adaptation (le titre italien original du film est « Fellini Satyricon », et en fait un choc visuel. Tourné en grande partie dans les studios Cinecitta, musique de Nino Rotta (pas sa meilleure partition), même si Fellini à l’époque et après l’accueil tiède de « Juliette des esprits », a effectué pas mal de changements dans son entourage technique et sa façon de travailler. L’accroche énigmatique du film (« Rome before Christ, after Fellini », comprenne qui pourra) reprise sur les bandes-annonces d’origine est pour le moins étrange.


L’histoire ? Bizarrement, il y en a une, ce qui n’était plus toujours le cas chez Fellini (« Huit et demi », « Juliette … »), et qui le sera de moins en moins par la suite. « Satyricon » nous conte dans la Rome antique les aventures d’un trio (deux jeunes éphèbes, un blond et un brun, et de leur vraie poupée Shein, un jeune garçon dont ils se disputent les faveurs). Déjà, avec un point de départ comme ça, t’as aujourd’hui une montagne d’assignations et d’avocats au derrière avant d’avoir pu en placer une pour te défendre. Bon, « Satyricon » c’est en 69 (année érotique comme l’écrivait Serge et le chantait Jane), et la société était …euh, (faut faire gaffe à ce que j’écris, terrain hautement glissant) disons différente.

Les premières scènes nous montrent les deux éphèbes, Encolpe, le blond, et Ascylte, le brun, pas la peine de citer leurs noms ils étaient débutants et inconnus et le sont restés (inconnus) se disputer la propriété de leur petit Giton (le nom commun vient de ce personnage de Pétrone), en se poursuivant dans des catacombes, peuplée par une faune interlope de fracassés physiquement, au milieu de types qui vendent des potions (les petites mains de la DZ Mafia de l’époque ?), et d’autres qui se livrent à toutes les perversions (surtout sexuelles). Toutes ces silhouettes entrevues dans l’ouverture des cryptes, traduisent le sens aigu de Fellini pour caster des « gueules », avec prédilection pour les femmes mûres, peu vêtues et bien enveloppées (mais il n’y a pas que ces silhouettes typiquement felliniennes, il y a aussi les beaucoup plus sexy Capucine, Magali Noel, Lucia Bosè, plus quelques top model de l’époque).


La partie la plus longue nous montre un banquet chez le riche poète Trimalcion (c’est aussi le fragment le plus complet du bouquin), où nos trois héros pervers amenés par un poète fauché (Eumolpe) font figure de blanches colombes au milieu cette orgie toute en décadence alimentaire et comportementale. Ils seront ensuite « embauchés » comme galériens (les navires sont très étranges, de grandes maquettes surréalistes dont il n’est pas certain qu’elles puissent flotter longtemps) sur un rafiot dont le capitaine tue dans des combats à mains nues ses rameurs. Va savoir pourquoi, quand viendra le tour d’Encolpe (ou d’Ascylte, je sais plus), au lieu de se faire occire, il se fera épouser par le capitaine. Mariage qui durera peu, l’époux finira décapité par des pirates, le trio échouera dans un grand domaine dont les propriétaires se sont suicidés après avoir affranchi leurs esclaves, et feront des galipettes avec une (magnifique) servante noire qui traîne encore là. On les verra plus tard en compagnie d’un autre larron dont on sait pas d’où il sort kidnapper un jeune devin hermaphrodite, l’un d’eux affronter un gladiateur minotaure dans un combat mis en scène par Eumolpe, leur pote poète pauvre devenu très riche. Toute ces émotions entraîneront une panne profonde de virilité chez Encolpe, qui ne retrouvera sa vigueur que dans les bras d’une sublime sorcière, avant de refuser de bouffer le cadavre d’Eumolpe, condition sine qua non pour hériter de sa fortune. Finalement, les trois tourtereaux embarqueront dans la joie sur un bateau à l’équipage très « Cage aux folles ».

Faut quand même convenir que c’est très décousu comme scénario. Et que ce n’est qu’un prétexte à Fellini pour nous montrer … quoi, au fait ? that is the question. Et après plusieurs visionnages (à doses homéopathiques, une fois par décennie au max), j’ai toujours pas compris où le Maître voulait en venir.

Parce qu’une fois évacué l’aspect visuel, totalement baroque, décadent, surréaliste, et époustouflant, dont Fellini devenait coutumier, et qu’il convient de ne pas négliger, parce que « Satyricon » est esthétiquement somptueux, il reste quoi ? L’impression d’un enchaînement de scènes souvent incompréhensibles, sans lien être elles hormis la présence des trois jeunots, et dont le message, si tant est qu’il y en ait un, est passé par pertes et profits …

Les plus fins analystes voient dans « Satyricon » une mise en abyme de la décadence sociétale de la fin des 60’s vue par le prisme de la décadence romaine post-César-Auguste. Why not, mais ça reviendrait à faire de Fellini un réactionnaire à la De Villiers et du « c’était mieux avant », sauf que Fellini, malgré son look de rentier bourgeois n’était ni passéiste ni réac, ses films d’avant et d’après l’ont montré. Est-on devant une fresque surréaliste où le visuel (cette galerie de personnages entre les freaks de Browning peinturlurés et maquillés comme les stars du glam-rock à venir) prime sur le narratif ? Je pencherai plutôt vers cette hypothèse (la fascination de Fellini pour les plages, la mer, les monstres marins, les bateaux revient souvent dans ses films), même si ça suffit pas pour appréhender « Satyricon ». Est-ce un film sous substances (de persifleuses rumeurs prétendaient que Fellini tâtait de l’acide lors du tournage de « Juliette … », lui restait-il quelques buvards ?). Est-ce un pied de nez à l’industrie cinématographique et sa bien-pensance, en mettant très en avant homosexualité, libertinage, BDSM, scatologie, et toute cette sorte de choses, et en s’écartant radicalement de tout ce qui avait précédé et suivra chez lui ?

J’en sais rien … regardez « Satyricon » et faites-vous votre avis … si vous avez deux heures de libres / à perdre (cochez la mention inutile) …



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