JIM JARMUSCH - DOWN BY LAW (1986)

 

Bayou Country ...

Jim Jarmusch est probablement, peut-être plus encore que Scorsese, le réalisateur le plus imprégné par la culture rock. Il réalisera notamment un documentaire sur Neil Young, et un autre sur les Stooges. Difficile de trouver une photo de lui sans ses éternelles darkshades (même quand il dirige ses films, ce doit pas être évident pour gérer les éclairages, même si Jarmusch est un adepte du noir et blanc), et à ses débuts, sans le blouson de cuir qui va bien avec.

Bobby Muller & Jim Jarmusch

« Down by law » est son troisième film, si l’on prend en compte « Permanent vacation » son film de fin d’études à l’Université de New York. Celui d’avant, « Stranger than paradise », description désabusée du pseudo rêve américain vu par de immigrants, l’avait positionné d’emblée parmi ceux qui comptent dans le cinéma d’auteur indépendant. Et les gens qu’il côtoie ou a côtoyés ne font pas partie du cinéma mainstream. Lui-même assistant de Wenders, il aura sur « Down by law » Claire Denis comme assistante. Et le film est dédié à Pascale Ogier, qui selon les potins de plumard, fut un temps sa compagne. Parce que Jarmusch est aussi grand amateur de culture française, et il parle à peu près couramment le français.

« Down by law » est dans un très beau noir et blanc, dû pour l’essentiel à la photographie du néerlandais (mais ayant beaucoup bossé en Allemagne, c’est la connexion Wenders qui l’a mis en relation avec Jarmusch) Robby Müller. Auquel il faut donner des loupiotes et une caméra, mais pas mettre un micro devant le museau. Dans la section bonus, il livre une intervention soporifique quasi monosyllabique, en gros il fait comme il sent, et faut pas chercher à savoir pourquoi. Et tant que j’y suis à évoquer le support physique, « Down by law » ça existe très peu en Blu-ray, pas beaucoup en Dvd à prix abordable, et dans tous les cas jamais en version française.

Waits, Lurie & Begnini , Jailhouse Rock ?

« Down by law » c’est la rencontre (dans le pénitencier de La Nouvelle Orleans) de laissés pour compte du rêve américain, trois types plus ou moins marginaux par leurs modes de vie ou leurs activités. Mais avant de les retrouver en taule, on nous montre qui ils sont et pourquoi ils finissent au trou.

Chez Jarmusch, ça se passe en famille, et ça pioche dans le milieu musical. John Lurie, concasseur de jazz dans les Flying Lizard et déjà présent dans ses deux premiers films, est Jack, un petit mac de La Nouvelle Orleans. Trop cool et trop sûr de lui, il se fait piéger par un habitué de ses « services » qu’il a envoyé balader (cette scène a été coupée), qui vient lui proposer de s’occuper d’une tapineuse esseulée. Il se rend dans une chambre, n’a pas le temps de faire un pas qu’il est capturé par les flics, parce que la fille qui l’attend soi-disant dans le lit est une gamine d’une dizaine d’années. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Parallèlement, on a fait connaissance avec Zack (Tom Waits, qui deviendra un habitué des films de Jarmusch), DJ nonchalant qui cherche mollement une radio où bosser. La grande asperge dégingandée et nonchalante se fait virer de chez sa copine (Ellen Barkin pour une courte apparition), et finit à la rue. Une de ses connaissances lui propose un petit boulot facile et bien payé, conduire une rutilante Jaguar à l’autre bout de la ville où quelqu’un doit la récupérer. Sauf que les flics pistent cette voiture, arrêtent Zack au volant, ouvrent le coffre où il y a un macchabée. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Les deux se retrouvent dans la même cellule spartiate avec deux rangs de lits superposés. Après avoir tenté la manière forte pour montrer qui est le mâle dominant, les deux par la force des choses finissent par plus ou moins se supporter et sympathiser. L’équilibre précaire de la cellule est rompu quand vient les rejoindre Roberto, Italien qui oscille entre tourisme et clochardisation, et qui avait fugacement croisé la route (ou plutôt le caniveau) de Zack. Roberto, c’est Roberto Begnini, jusque là cantonné à des petits rôles en Italie et qui avait entamé (sans trop de succès) une carrière de réalisateur. C’est avec « Down by law » qu’il obtiendra ses premiers lauriers internationaux.

In the bayou 
Son personnage exubérant tranche avec ses deux cafardeux voisins de cellule. Son anglais approximatif à fort accent rital (il a toujours sur lui un petit carnet où sont notées des expressions et leur traduction, qu’il n’utilise pas forcément à bon escient). Il finit par dérider Jack et Zack, jusqu’à les entraîner dans une sorte de danse tribale, une des grandes scènes du film. Le temps passe, rythmé par les traits que fait Zack sur le mur pour compter les jours. Jamais il n’est fait allusion à des procès, des avocats, des remises en liberté, c’est pas le but du film, que Jarmusch considère comme un conte de fées (?).

Jusqu’au jour où le couillon de service, Roberto donc, dit à ses deux compères qu’il connaît le moyen de s’évader. Une évasion dont on ne verra rien (c’est pas non plus le but du film), juste les trois qui courent dans les égouts sous la prison, avant de fuir vers le bayou pour semer les flics et leurs chiens à leurs trousses.

On entre ainsi dans la seconde partie du film, genre survival ou Odyssée d’Ulysse, où à pied ou en canot, il faut sortir du bayou, accessoirement s’alimenter (fabuleuse scène de Begnini qui fait rôtir un lapin), et faire face aux tensions qui se ravivent entre les trois. Au final, chacun sa route, chacun son chemin comme le chantaient les trois autres …

On the road again ...

« Dawn by law » n’est pas un film « classique ». Il y a certes une histoire, mais elle n’est que le prétexte à une succession de scènes (longues), qui s’apparentent plutôt à des sketches. Et les trois acteurs, en fait, ne jouent pas un personnage, ils ont dans le film comme ils sont dans la vie. Lurie, rétrospectivement le moins connu des trois, c’est le type cool, mais capable de poussées d’adrénaline qui le font monter dans les tours vis-à-vis des deux autres. Tom Waits est le pierrot lunaire que l’on a toujours connu, mal à l’aise avec sa grande carcasse longiligne, marmonnant et grommelant ses répliques. Et Begnini, tout en exubérance imprévisible, tel qu’on le verra toujours dans les films ou en public. Capable de partir en vrille dans les effets comiques et de tendresse béate quand vers la fin il rencontre l’amour en la personne de la tenancière d’une petite gargotte déserte au bord d’une route poussiéreuse (cette tenancière, c’est Nicoletta Braschi, compagne de Begnini à la ville, ils s’épouseront quelques années plus tard).

Jarmusch avec « Dawn by law » va se révéler un des leaders d’une sorte de nouvelle école du cinéma indépendant américain, résolument différent des succès du mainstream hollywoodien. Même si leurs carrières prendront par la suite des routes différentes, là, dans les 80’s, son cinéma se rapproche pas mal de celui de David Lynch (l’utilisation du noir et blanc, les acteurs fétiches, les personnages de bizarros laissés pour compte, …).

« Down by law », c’est pas un film classique. Mais avec le temps c’est devenu un classique.



Du même sur ce blog :

Dead Man





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