Flic Story ...
Ça commence par un générique qui défile sur fond de gyrophare et de sirène de police. Puis on voit à l’intérieur de la voiture de police un type hirsute, dépenaillé, avec le visage en sang. Arrivée à l’hôpital, les brancardiers et les soignants s’affairent, le type est mal en point. Des flics que l’on suppose haut placés dans la hiérarchie arrivent à donf à l’hosto pour prendre des nouvelles du blessé. Le blessé, c’est un enquêteur de police, il s’appelle Franck Serpico. Les quelque deux heures qui suivent vont constituer un long flashback (plus quelques minutes en guise de conclusion à l’histoire) pour retracer sa vie et sa carrière et nous faire comprendre comment il a fini avec une balle dans la tête et pourquoi autant d’émoi chez les chefs à plumes de la police de New York.
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| Lumet & Pacino |
Derrière la caméra, un pur
newyorkais (il me semble bien que tous ses films se passent dans la Big Apple),
Sydney Lumet. Le type qui aime bien gratter le vernis de l’Amérique là où ça
pique. Une carrière de réalisateur commencée en 1957 par « Douze hommes en
colère » un huis-clos oppressant sur la délibération d’un jury d’assises.
Coup d’essai et coup de maître. Lumet tourne à une bonne cadence (peu ou prou
un film par an) mais passera une décennie et demie à présenter des films qui
rencontreront peu de succès, qu’il soit critique ou commercial. Mais là, avec
« Serpico », il fait fort, c’est un classique éternel du film
policier et un jalon incontournable du cinéma des seventies. Et en plus, c’est
un biopic.
Franck Serpico a réellement existé, et Lumet a voulu coller au plus près de la réalité du bonhomme, s’efforçant de montrer ce flic hors des sentiers battus, ne se contentant pas d’une hagiographie ripolinée, mais explorant aussi certains côtés obscurs du personnage. Faut dire que Lumet a de la matière. L’« affaire » Serpico a été un pavé lancé dans la mare du NYPD et a trouvé son épilogue devant des commissions d’enquête où la presse se bousculait pour en rendre compte. De plus, Serpico avait un biographe officiel, le journaliste Peter Maas, qui a publié un livre après de longs entretiens avec le Frankie.
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| Période Easy Rider |
Parce que « Serpico »
ne remonte pas le temps. Quand paraît le film, il y a moins de trois ans que
Serpico a pris une balle dans la tête. Question temporalité, difficile de mieux
coller à l’époque.
Pour tourner « Serpico », c’est Dino de Laurentiis qui aligne la monnaie, et qui très vite, vire le réalisateur depuis peu engagé, l’à peu près inconnu George Avildsen (qui rebondira avec quelques Rocky, dont l’iconique premier de la série, et quelques Karaté Kid, mais qui se fera aussi virer du tournage de « Saturday Night fever »). Lumet est contacté et doit composer avec un De Laurentiis guère avenant, et faire avec un casting déjà choisi. En majorité des seconds couteaux. Quant au rôle principal, c’est Al Pacino, un Italo-américain (comme Serpico, hasard ou pas ?) qui a été retenu, avec juste une paire de films connus à son actif (le rôle principal dans le film de junkies « Panique à Needle Park » et un second rôle dans « Le Parrain » où il joue le film de Don Corleone – Brando). C’est ce jeunot de Pacino qui va tirer le film vers le haut, en flic plus ou moins baba-hippie, mais totalement incorruptible. Il y gagnera l’Oscar de meilleur acteur et « Serpico » sera la première de ses prestations légendaires (avec « Dog Day afternoon », les suites du « Parrain », et « Scarface » entre autres …). Et par opposition à ce qui deviendra sa trademark (le type qui tient pas en place, avec pétages de plombs XXL), Pacino dans « Serpico » est impressionnant de justesse, de sobriété et d’économie dans son jeu (faut dire que quand on vient de donner la réplique à un Brando bigger than life dans « Le Parrain », ça incite à l’humilité). Pour des raisons contractuelles liées aux engagements suivants des uns et des autres, « Serpico » sera tourné « à l’envers », c’est-à-dire en commençant par les dernières scènes, et en terminant par un Pacino avec sa coupe bien dégagée derrière les oreilles qui vient d’être nommé policier à Brooklyn.
Serpico est donc un
Italo-américain (sa mère ne parle pas ou très peu anglais, on doit lui
traduire) mais qui a envie de se rendre utile à son pays en faisant un métier
dont il a toujours rêvé. C’est une joie pour lui et une fête familiale
lorsqu’il reçoit son insigne et il entend être un policier exemplaire. La
réalité du métier le rattrapera vite (les repas peu ragoûtants offerts par le
patron d’un restau minable du coin le laissent perplexe). Sa première
interpellation (il fonce à voiture vers le lieu où on lui signale un viol, se
démène pour interpeller un type alors que son binôme y met le moins
d’empressement possible). La victime était Noire, le type que Serpico a serré
aussi et il va être témoin d’un interrogatoire très musclé au poste (un bon
passage à tabac en fait). Lorsque le gars sera relâché faute d’éléments
probants avec son visage tuméfié, il l’attendra à la sortie du poste, lui
paiera un café, lui dira qu’il peut porter plainte et surtout l’aider à arrêter
ceux qui ont été les plus impliqués dans l’agression.
Second choc pour lui, quand un collègue lui remettra une enveloppe avec trois cents dollars, sa part des pots-de-vin qui arrosent les flics du coin pour qu’il ferment les yeux sur les petits trafics de leur secteur. Cette enveloppe lui brûle les doigts et il finit par la remettre au chef de poste, qui n’a pas l’air vraiment surpris et lui assure qu’il va transmettre à la hiérarchie qui ne manquera de mener son enquête et remettra de l’ordre dans la maison poulaga. Rien ne passe, hors le temps, qui voit un Serpico promu enquêteur s’imprégner de l’air des 60’s, se fringuer comme un marginal, et fréquenter une bombe blonde adepte de soirées où joints et LSD circulent en grandes proportions. L’ambiance corrompue de sa brigade dans l’indifférence de la hiérarchie fera de Serpico un type perpétuellement à cran. Sa copine le quittera, il se consolera avec une infirmière, sa voisine d’appart à Greenwich Village, cœur de la contre-culture new yorkaise où il s’est installé.
Parce qu’il le demande et qu’il
est perçu comme un mouton noir par ses collègues (le type au look de hippie
babacool qui refuse les pots-de-vin), il va être muté de Brooklyn dans une
brigade du Bronx où il n’y a pas une once de corruption. Tu parles, Charles,
son coéquipier lors de leur première sortie, lui explique qu’il est un des
« collecteurs » qui recouvre les enveloppes de liquide et les
redistribue aux collègues. Et joignant le geste à la parole, il course en
marche arrière un type qui a du retard sur ses paiements, avec un Serpico
abasourdi et effrayé sur le siège passager de la voiture de police. Encore une
fois, l’incorruptible Serpico refuse les enveloppes, et décide avec un de ses
potes de l’école de police qui bosse au service du Maire, de porter l’affaire
au plus niveau qu’ils peuvent, au plus haut gradé de la police pour Serpico et
dircab du Maire pour l’autre. Des jours, des semaines, des mois passent, sans
aucun retour et au mieux des explications embarrassées et alambiquées de ceux
qui étaient censés rendre la police de New York propre. Evidemment,
l’atmosphère se tend de plus en plus entre Serpico et ses collègues, et aussi
au sein de son couple, sa copine finira par le larguer.
Muté dans Manhattan, Serpico se
rend compte que c’est pire qu’à Brooklyn et il reçoit d’entrée les
intimidations de ses nouveaux collègues qui savent qu’il est un
« traître ». C’est cependant à Manhattan qu’il trouvera une aide
précieuse de la part de son supérieur hiérarchique, qui acceptera de faire
équipe avec lui, et toujours avec son pote à la Mairie, puisque la hiérarchie
policière reste sourde aux preuves de la corruption qu’ils amènent, d’alerter
la presse qui en fera ses unes et obligera Serpico à témoigner à visage
découvert, mais sans guère de résultats pour résoudre le problème. C’est lors
d’une énième mutation que ses « collègues » le laisseront lors d’une
tentative de flagrant délit dans une histoire de stups, se faire coincer dans une
embrasure de porte et se ramasser une balle dans la joue à bout portant. Et
donc retour à la scène du début du film avant l’épilogue judiciaire et
administratif de l’histoire.
Il faut dire que cette histoire
est compliquée, c’est parfois confus, on a du mal à suivre, les seconds rôles
foisonnent et changent à chaque mutation professionnelle de Serpico, et que ce
soit au niveau de la base ou des hiérarchies, on a de vraies crapules ou des
types qui laissent courir, se contentant de leur enveloppe hebdomadaire et peu
envieux de laver du linge sale, quand bien même serait-ce en famille.
Le fil rouge du film, c’est bien sûr Serpico, de plus en plus obsédé par l’intégrité disparue de la police newyorkaise, et qui prend tous les risques pour mener à bien ce qu’il considère comme sa mission entre déconvenues et mises au placard (quelques années passées dans les bureaux de l’identification judiciaire pour l’éloigner du terrain), devenant de plus en plus irascible et à cran (ciao à l’infirmière qui en a sa claque de ce type qui monte dans les tours à la première réflexion et rend leur vie de couple insupportable). C’est un Serpico-Pacino de plus en plus dépenaillé, parano et obsessionnel, qui rend le film lumineux dans l’évocation de cette histoire vraie.
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| Le vrai Serpico devant une commission d'enquête |
Enfin, vraie … Faut le dire
vite. Vu le personnage dans le film, le vrai Franck Serpico, dont la rigueur et
la parano ne sont pas exagérées, n’est pas avare de remarques fielleuses sur le
boulot de Lumet. Il enrage par exemple de voir que lorsque Serpico en parka et
bob informe, coince un type derrière un container et se fait tirer dessus par
des flics en uniforme qui ne savent pas qu’il ont affaire à un des leurs, le
vrai Serpico hurle au scandale et raciste et hollywoodien parce que dans la
réalité le type était un Blanc et pas un Noir comme dans le film. Serpico
accuse aussi Lumet de pudibonderie sous prétexte qu’il a zappé dans son film
les quelques mois passés dans la brigade des mœurs où il travaillait fidèle à
ses habitudes, infiltré discrètement dans le milieu des prostituées.
Bon, d’accord, mais il faut
aussi reconnaitre à ce newyorkais pur jus de Lumet cette peinture sans
concession de sa ville, où contrairement aux visions de carte postale, tout est
gris, sale, pluvieux, gluant, tout sauf glamour, rempli de petits ou grands
délinquants vivant en parfaite harmonie avec une police corrompue jusqu’au plus
haut niveau …
Lumet et Pacino sont pour moi
indissociables du succès du film. Une association gagnante qui sera reconduite
deux ans plus tard pour une autre masterpiece, « Un après-midi de
chien ».
Du même sur ce blog :






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