Les éclats de rire avant les éclats d'obus ...
Les nazis n’aimaient pas
Lubitsch, ils l’avaient déchu de la nationalité allemande. Ça tombait bien, il
les aimait pas non plus. Je pense que les Russes devaient pas trop l’aimer non
plus, à Lubitsch, si tant est que Staline, occupé à affamer les Ukrainiens et
envisageant de se partager l’Europe avec l’Adolph, ait eu le temps de mater les
films de Lubitsch. Et quand on regarde « Ninotchka » (peut-être la
masterpiece de Lubitsch, mais la lutte est serrée avec « To be or not to
be »), on se rend compte que l’Ernst, il aimait pas les Soviets.
Garbo & Lubitsch
Et plutôt que la critique
politique ou idéologique frontale, il choisit de s’attaquer au communisme par
le rire. Et pour ça, il va chercher la glaciale star Garbo, maîtresse
incontesté du tragique (sa mort dans « Le roman de Marguerite
Gautier », adaptation de « La Dame aux camélias » est une des
plus belles morts du cinéma). Garbo dans une comédie, c’est pas chose courante.
La star du muet, puis du parlant, avait peu donné dans la légèreté, d’où la
célébrissime accroche du film « Garbo rit » (sous-entendant que
c’était une première à l’écran, ce qui était factuellement faux).
Ceci étant, difficile de ne pas
avoir à rire quand on tourne pour Lubitsch. Et surtout quand on a au scénario
une écriture ciselée par Billy Wilder et Charles Brackett (ces deux-là se
retrouveront pour le quelque peu caricatural « Le poison » et le
chef-d’œuvre « Boulevard du Crépuscule »). Quiconque désirant
entreprendre une carrière de scénariste devrait connaître par cœur les
répliques ravageuses de « Ninotchka ». C’est d’un anticommunisme
primaire, mais tellement juste …
Garbo & Douglas
« Ninotchka »
commence par les tribulations parisiennes d’un trio d’émissaires soviétiques
venus vendre les bijoux de l’aristocratie russe confisqués lors de la
Révolution et dont l’argent sera fort utile à un régime qui en manque
cruellement. La rigidité politique des trois apparatchiks ne résistera pas longtemps
aux charmes de la vie parisienne, et leurs scrupules idéologiques se dilueront
bien vite dans une way of life très bourgeoise. Bien aidés en cela par un
aigrefin, le très aristocratique comte Léon d’Algout (excellente interprétation
de Melvyn Douglas), amant occasionnel de l’exilée duchesse Swana (Ina Claire),
ancienne propriétaire des bijoux, que le duo compte bien récupérer en grugeant
les trois Russes. Le Politburo surveille l’affaire, et sentant les choses mal
engagées, envoie la psychorigide Ninotchka Yacouchova (Garbo), remettre de
l’ordre.
Tout d’abord insensible aux
charmes de la vie parisienne et d’Algout, elle finira par goûter aux deux, dans
une suite de scènes où se succèdent malentendus, quiproquos et comique de
situation. Avant que la rouée Swana récupère ses breloques, et les échange
contre le retour de Ninotchka et ses hommes en Russie, afin de pouvoir renouer
avec son amant d’Algout, qui est tombé éperdument amoureux de Ninotchka.
Garbo & Lugosi
Après la vie parisienne, retour
à la vie soviétique, nettement moins glamour. Avec les joies de la colocation
dans les luxueuses demeures aristocratiques partagées d’office entre camarades
(dont les mouchards de service) et qui sont devenues des taudis où manger une
omelette est un luxe (à condition que chaque invité amène son œuf). Le tout surveillé
par l’intransigeant Commissaire Politique (Bela Lugosi qui quitte ses habituels
cercueils pour un austère bureau à l’atmosphère glaçante). Pendant ce temps d’Algout essaye de retrouver
Ninotchka, lui écrivant (fabuleuse lette caviardée où ne subsistent que la date
et un « Yours » final), ou tentant d’obtenir un visa à l’ambassade
soviétique de Paris (extraordinaire réplique du planton qui suggère à une
personne qui demande des nouvelles d’un proche disparu depuis quelques temps de
se renseigner auprès de sa veuve).
Finalement c’est à
Constantinople que Ninotchka (encore une fois chargée de remettre dans le droit
chemin les trois émissaires qui ont tendance à déraper idéologiquement)
retrouvera son amoureux, et les quatre Russes finiront par sombrer
définitivement dans le capitalisme, les trois compères montent un restaurant,
le plus crétin du lot finissant homme-sandwich devant l’entrée, dernier plan du
film …
« Ninotchka » mélange
romance et comédie. La partie romantique de l’histoire se traîne un peu en
comparaison du rythme effréné de la satire, feu d’artifice de répliques
d’anthologie. Les Soviets, qu’ils soient Rouges ou Blancs (Swana) sont moqués à
chaque plan, les frivoles parisiens aussi. Les nazis, qui seront au centre de
l’intrigue de « To be or not to be » sont aussi évoqués sur une
scène, quand les trois compères sont venus accueillir l’émissaire russe sur le
quai de la gare, s’avancent vers un type austère encombré de bagages, lequel
les ignore pour faire un salut bras levé à sa dulciné qui l’attend sur le même
quai.
Garbo rit...
La mise en scène est précise,
et offre quelques vrais plans de Paris. Les acteurs sont bons, y compris les
personnages secondaires, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque. Garbo
nous fait un beau numéro, passant de la rigidité glaciale (l’arrivée) à
l’exubérance amoureuse (la cuite au champagne), puis à la tristesse
mélancolique (le retour au pays). Ce sera son avant-dernier film, elle quittera
le métier en pleine gloire deux ans plus tard, ce qui renforcera son aura et
entretiendra les rumeurs les plus délirantes. Etrangement, Ina Claire aura la
même trajectoire, abandonnant aussi les plateaux de cinéma peu d’années plus
tard, des décennies avant sa mort …
La charge frontale ou en
filigrane du régime soviétique, c’est pas ça qui manque dans le cinéma, surtout
une fois le maccarthysme posant sa chape de plomb sur les studios
hollywoodiens. Peu de films l’aborderont de façon aussi légère et subtile que
Lubitsch dans ce « Ninotchka », qui est quasi unique dans son genre
(et pitié ne me sortez pas le tragique « Don Camillo en Russie »).
Film cousin
recommandé (avec la romance en moins) : le djihadisme détruit par le rire
dans l’extraordinaire « We are four lions ».

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