ROBERT REDFORD - DES GENS COMME LES AUTRES (1980)

 

Un film ordinaire ?

En 1980, Robert Redford n’est pas rien. Le beau gosse à succès du cinéma américain (depuis « Butch Cassidy & the Sundance Kid » qui l’a révélé jusqu’à son dernier en date, le carcéral « Brubaker », et entre les deux une litanie de classiques), le gendre idéal d’une Amérique qui s’émancipe, bouscule et casse les codes …

Hutton & Redford

Pour son premier film derrière la caméra, Redford va mettre en images le premier bouquin de la romancière Judith Guest, « Ordinary people » (également titre du film en V.O.), via une adaptation par le scénariste Alvin Sargent. Le film de Redford fera passer le bouquin de joli succès de librairie à best seller majeur et une des références de la littérature américaine de la seconde moitié du XXème siècle.

Je sais pas si Redford ruminait depuis longtemps son envie d’être réalisateur, ni si son public l’attendait dans cet exercice. Toujours est-il que le succès critique et dans les salles de « Ordinary people », et les Oscars glanés l’année suivante (production, scénario, réalisation et meilleur second rôle masculin pour le débutant Timothy Hutton) ne risquaient pas de lui faire regretter son choix.

« Ordinary people », c’est un drame. Psychologique. Et un drame psychologique vrai de vrai. Zéro aparté ou disgression qui pourraient faire esquisser un sourire. On est dans le noir c’est noir pendant deux heures. Et je vais vous faire un aveu, j’ai fini par trouver le temps long. C’est bien filmé (d’une façon très académique, mais bien filmé quand même), et les acteurs sont bons (de toute façon quand on prend Donald Sutherland pour jouer un père la tête dans le sac et qu’il nous fait sa mine de chien battu des grands jours, on y croit à son personnage et à son histoire).

Le scénario est assez simple, même si le point de départ ne nous est servi que par bribes tout au long du film. Deux ados, Buck et Conrad Jarrett, font de la voile par gros temps. Buck tombe à l’eau et qui est-ce qu’il reste ? Colin. Hanté par le souvenir de ce frangin qu’il n’a pas pu sauver. Dépression, tentative de suicide, « traitement » en HP avec électrochocs, et retour à la vie normale de lycéen. C’est à ce moment que nous prenons l’histoire en route.

Moore & Hutton

Et on va suivre pendant à peu près une année les pérégrinations de Conrad. Pas exactement « guéri », qui doit faire face à son environnement lycéen, sa difficulté à communiquer avec les autres (notamment les filles, et surtout ses parents). Et qui dans sa tête va alterner les périodes de pas vraiment bien et de au fond du trou.

Le film se déroule dans une petite ville résidentielle de la banlieue de Chicago. La famille Jarrett vit dans une grande baraque cossue. Le père (Donald Sutherland donc) est haut placé dans une boîte financière, la mère (Mary Tyler Moore) on sait pas trop mais elle a un emploi du temps très chargé, ce sont deux bourgeois bien propres sur eux, plus ou moins progressistes mais qui après une vingtaine d’années de mariage n’utilisent plus le lit conjugal que pour dormir, fréquentent des amis aussi bourges qu’eux, comme Trump jouent au golf le weekend et rêvent de voyages de vacances à l’étranger.

Conrad (Timothy Hutton pour son premier rôle) est le boy next door, lycéen besogneux et nageur quelconque dans l’équipe de natation scolaire. Il va pas fort, se réveille en nage et en sursaut, a des moments d’absence, évite ou fuit ceux de son âge, dans ses bons moments est présent physiquement mais a la tête ailleurs chez ses vieux, et le plus souvent s’isole dans sa chambre. Il va finir par faire ce à quoi il s’était refusé jusqu’alors, consulter un psy (Judd Hirsch), dont l’adresse lui avait été fournie à sa sortie de l’hôpital psy. Sur le qui-vive et la défensive, ces séances ne se passeront pas très bien, il abandonnera entraînements et compets de natation. Tout cela sans en dire un mot à ses parents, avec lesquels les rares dialogues deviennent de plus en plus tendus. Une éclaircie apparaît lorsqu’il retrouve une ancienne « collègue » de l’hôpital psy qui lui affirme s’en être sortie de tous ses problèmes. Conrad finira par draguer sans conviction une sainte-nitouche du lycée qui chante avec lui dans une chorale étudiante jusqu’à ce qu’une (très) mauvaise nouvelle (no spoil) le remette au fond du trou mental et émotionnel.

Hutton & Sutherland

Conrad sera aussi l’élément perturbateur de la belle union apparente de ses parents. Là aussi, les fissures commencent à apparaître, et le cercle familial ne tourne plus très rond. La conclusion de l’histoire, bien que prévisible, est plutôt mal amenée, pour un final où toutes les ficelles du tire-larmes sont quand même bien grosses.

Alors oui, c’est assez finement écrit et bien interprété (réserve faite pour Judd Hirsch qui en fait des caisses, genre Robin Williams dans « Will Hunting »), le bleubite Hutton s’en sort bien (c’est lui le personnage principal), bien aidé d’après ses dires par les conseils de Redford et les consignes données aux autres acteurs (soyez froid et distant avec lui, parlez-lui le moins possible, afin qu’il se sente en permanence mal à l’aise).

« Ordinary people » est sobre, limite austère. Et sur la durée, on aurait tendance à faire comme Sutherland lors d’un spectacle théâtral au début du film : cligner des yeux et commencer à s’assoupir … Avec à peu près la même histoire (les parents, deux enfants dont l’un se noie), Nani Moretti a fait un chef-d’œuvre (« La chambre du fils »). Redford lui n’a fait qu’un film … ordinaire …





BUSBY BERKELEY - PLACE AU RYTHME (1939)

 

En roue libre ?

« Place au rythme » (« Babes in arms » en V.O.) est sorti en Septembre 1939. Septembre 1939, c’est en Europe le début de la World War 2, comme l’appellent les Ricains. Qui eux voyaient les effets du New Deal de Roosevelt sortir le pays de la Grande Dépression. Mais surtout Septembre 39, c’est un mois après la sortie aux States d’un film événement, « Le magicien d’Oz » qui allait faire de sa jeune actrice principale, Judy Garland, une star planétaire.

Busby Berkeley

La Judy, c’était pas exactement une inconnue. Archétype de ces enfants-stars dont raffolait le grand public américain. Et déjà à l’affiche deux fois avec son pendant masculin, Mickey Rooney. Rooney et Garland, âgés en 1939 respectivement de 19 et 17 ans. Mais comme ce sont deux petits gabarits qui culminent à environ un mètre soixante, ils peuvent jouer des personnages de pré-ados. Dans « Place au rythme », Rooney (Michael Z. Moran) a treize ans, et Garland (Patsy Barton) à peu près autant. Ils sont les têtes d’affiche de la distribution, et la réalisation est confiée au grand Busby Berkeley. Berkeley, c’est un chorégraphe de génie, dont les numéros de danse et/ou aquatiques, ont produit des merveilles visuelles (« 42nd Street », « Chercheuses d’or 1933 », « Footlight Parade »). Passé à la réalisation avec des hauts (le mirifique « Prologues » avec l’extraordinaire James Cagney qui quitte ses rôles de gangster pour chanter, danser et jouer la comédie) et beaucoup plus de bas (à peu près tout le reste), Berkeley fait ce qu’il sait faire, de la comédie musicale avec de grandes chorégraphies.

Sauf que dans « Place au rythme », hormis un tableau final de cinq minutes, assez loin de ses chorégraphies insensées, pas grand-chose du Berkeley qu’on pouvait attendre.

Rooney & Garland

La vedette du film, celui qui est le plus souvent à l’image, c’est Mickey Rooney. Dont les dons, voire le talent sont indéniables, mais qui en fait toujours des caisses avec cette façon de surjouer finalement assez crispante. Dans le film, il est le fils aîné d’un couple d’acteurs acclamés de music-hall, les Moran. Le music-hall qui triomphe et remplit les théâtres en 1926, lorsqu’il vient au monde. Même si un avisé manager pense que le cinéma peut être un concurrent redoutable. Ce qui fait bien rire la petite troupe qui gravite autour des Moran. Las, l’année suivante et l’arrivée du cinéma parlant, la tendance va s’inverser et tous ces acteurs vieillissant de « vaudeville », vont voir leur côte s’effondrer et se retrouver sans travail. Ce point de départ du scénario, c’est à peu près le même que celui de « Singin’ in the rain », dont on voit un court extrait de la version de la chanson lors de sa création dans un film oublié des débuts du parlant. Le jeune Michael, qui a accompagné ses parents sur scène dès son plus jeune âge, se lance dans l’écriture de chansons, et encaisse même son premier chèque de cent dollars avec « Good morning » chantée par sa copine Patsy, qu’ils sont allés présenter à un producteur. Sur le chemin du retour, les deux minots échangent leur premier baiser et font de grands rêves de spectacles communs. Pendant que leurs parents et toutes les vieilles stars déchues du music-hall montent une tournée censée les remettre au haut de l’affiche. Les gosses et leurs copains comptent bien en être, mais niet catégorique des ancêtres. De dépit, ils vont essayer de monter leur propre revue, sous la menace d’une mégère qui veut les faire mettre en pension.


Pour monter un spectacle, il faut du fric. Qui sera amené par une autre enfant-star, riche mais sur la pente savonneuse du déclin (Baby Rosalie), danseuse contorsionniste, encore plus petite que Rooney et Garland. Ce qui ne l’empêchera pas de vamper le Michael promu metteur en scène, et faire exploser son flirt avec Patsy. La tournée des parents est un fiasco monumental, et le spectacle des enfants essuie un ouragan lors de sa première, mais rassurez-vous, tout finira bien pour les minots …

Des films musicaux avec ce genre de scénario (la réussite malgré l’adversité), il en sortait à la pelle dans les années 30. Les têtes d’affiche (Rooney - Garland), Berkeley à la mise en scène, ça aurait pu faire quelque chose de bien. Sauf qu’ici, tout le monde semble en roue libre, assurant un service minimum. Judy Garland me semble la seule à s’en sortir correctement. Elle a encore un physique agréable de petite fiancée idéale de collégien boutonneux, avant de virer anorexique bourrée et défoncée, chante, danse et joue la comédie sans trop en faire. Contrairement à Rooney, le plus souvent dans l’outrance visuelle et gestuelle. Malgré des imitations plutôt réussies de Clark Gable et Lionel Barrymore (le grand-oncle de la Drew du même nom). D’autres jeunes au casting font un peu cheveu sur la soupe (une future vraie chanteuse d’opéra joue la sœur de Rooney, et en fait des tonnes vocalement, un auteur-compositeur qui place une des chansons dans le film est très mauvais, sans parler le l’exubérance forcée de la Baby Rosalie). Les « vieux » (des habitués de seconds rôles) sont tout juste passables …


Mais la plus grosse déception vient de Berkeley. Pas grand-chose à sauver dans la mise en scène de ce chorégraphe qui fut génial au début de la décennie. Un court numéro de minstrels, ces Blancs maquillés au cirage qui imitaient les Noirs (voir Al Jolson dans « Le chanteur de jazz »), et la parade finale assez convenue, pas très bien filmée et pas vraiment spectaculaire, c’est tout ce qu’il daigne nous offrir.

Aujourd’hui, « Place au rythme » est quelque peu oublié. D’ailleurs on le trouve même pas en version française (doublée ou sous-titrée). Faut dire que sortir un mois après « Le magicien d’Oz » et deux mois avant « Autant en emporte le vent » lui laissait peu de place pour faire un succès populaire conséquent …


INTERPOL - TURN ON THE BRIGHT LIGHTS (2002)

 

New York City Cops ?

Moi, quand je vois dans le titre d’un disque « bright lights » je peux pas m’empêcher de penser au grand « I want to see the bright lights tonight » que l’immense et of course sous-estimé guitariste Richard Thompson accompagné de sa Linda d’épouse avait sorti vers le milieu des années septante. Un disque lumineux, solaire, pour réchauffer le cœur et l’âme. Bon, avec Interpol, on est pas vraiment dans le chaud, le lumineux et le solaire.


Interpol, ils sont de Manhattan et ont commencé à faire paraître des disques au début des années 2000. Tiens, comme les Strokes. Et la référence à la bande à Casablancas et consorts ne doit rien au hasard, les deux groupes ont (avec d’autres de la même époque) joué ensemble dans de petits clubs de la presqu’île newyorkaise. Les Strokes ont été les premiers à dégainer (l’essentiel « Is this it » en 2001). L’année suivante, « Turn on … » sera la première rondelle d’Interpol.

Les similitudes entre les deux groupes sont essentiellement géographiques et temporelles. Musicalement, c’est sensiblement différent. Même si « Roland » et « Obstacle 1 » au tempos sautillants, ne sont pas sans évoquer ceux des Strokes. Mais des Strokes mélancoliques, voire dark. Officiellement, Interpol est catalogué groupe post-punk. Ce qui ne veut pas dire grand-chose au début des années 2000, le terme étant apparu (en Angleterre) comme son nom l’indique après la vague punk de 1977-78 pour définir une mouvance dont les têtes d’affiche étaient Magazine, P.I.L., Wire, The Fall, … Voire Joy Division. Allez savoir pourquoi, ce sont ces derniers qui sont toujours cités lorsque l’on veut comparer Interpol à quelqu’un. Bien que les gars d’Interpol aient toujours affirmé à leurs débuts qu’ils connaissaient mal (comprendre pas du tout) le groupe du pendu Ian Curtis. Bon, on n’est pas obligé de les croire, pas plus que ceux qui affirment une filiation évidente. Les points communs sont assez ténus. Une basse très en avant (beaucoup plus mélodique et moins oppressante chez Interpol), et une voix parfois exagérément grave du chanteur (même si souvent trafiquée et beaucoup moins naturelle que celle de Curtis). Quant aux textes (ou du moins ce qu’on peut en saisir, c’est souvent incompréhensible et ils sont pas sur le rachitique livret), même si ça donne pas dans le Prosper youplaboum chez les Ricains, ça semble assez loin de la littérature mortifère des Mancuniens.


Bon, alors, ça ressemble à quoi, Interpol ? A plein de choses déjà entendues, mais l’ensemble sonne la plupart du temps assez (voire plus) original. Le disque débute par « Untitled » (ce doit être de l’humour de Manhattan), qui paradoxe oblige, est le titre le plus travaillé de « Turn on … », avec sa longue intro portée par la basse, et une voix traînante, triste, voilée. Moi, ça m’évoque Cure (et pas seulement parce que « Untitled » était le dernier morceau de leur chef-d’œuvre « Disintegration »). « Obstacle 1 » déjà évoqué, outre son rythme Strokes, fait penser par le traitement des guitares (il y en a deux chez Interpol), à celles expérimentales du duo Verlaine-Lloyd dans Televison (et qu’ils me disent pas que ceux-là ils les connaissent pas, Television est une des figures de proue du rock newyorkais). Tiens, autre incontournable du rock de la Big Apple, le Velvet Underground. Que je vois apparaître en filigrane dans le mid-tempo lent et la mélodie abîmée par les stridences de guitare dans (what else) « NYC », pas très loin également de la pop noisy des Jesus And Mary Chain.

Ces trois titres sont les trois premiers du disque. A mon sens aussi les meilleurs. Comme la mise en place d’une atmosphère sonore qui sera dupliquée tout du long des huit suivants. Avec quelques variantes. Ainsi « Say Hello to the angels » est le titre le plus punk de la galette, tempo rapide mais mélodique, ça évoque « Lust for life » d’Iggy Pop, et ça sone comme les Clash (sans les postillons rageurs de Strummer au micro). Et puisqu’on parlait de Joy Division, le titre qui à mon sens peut s’en rapprocher le plus est « Stella was a diver … » (le jeu de basse, la voix dans les graves). C’est le morceau le plus « atypique » du disque, en ce sens qu’il est assez différent des autres, tant au niveau du son que de l’atmosphère. Le final de « Turn on … » apparaît plus « léger », avec le « Roland » déjà cité, « The New », pop mélancolique avec des similitudes mélodiques de « Fall at your feet » de Crowded House, avant un épilogue intitulé « Leif Erickson » (le navigateur Viking qui aurait découvert le Groenland des siècles avant Trump), dont les paroles ont peu (rien ?) à voir avec le titre.


« Turn on the bright lights » il est quand même mieux qu’une litanie de références. C’est une œuvre dense, originale, peut-être un peu trop longue (cinquante minutes, quelques redites auraient pu être élaguées). Une œuvre qui s’inscrit logiquement dans le revival du rock à guitares du début du siècle. Interpol n’aura pas la notoriété des poids lourds, genre Strokes ou White Stripes. Ce « Turn on … » est considéré par ceux qui ont suivi le groupe (encore en activité, mais peu prolixe, une demi-douzaine de disques en un quart de siècle, c’est pas des cadences infernales) comme leur meilleur (quelques-uns citent aussi son successeur, « Antics », comme méritant le détour).


THE BETA BAND - HEROES TO ZEROS (2004)

 

We can be heroes just for one day ...

… ou presque. Parce qu’ils n’a pas duré très longtemps, le Beta Band. Une poignée d’années et trois disques, au tournant du siècle. Et puis basta. Evaporés dans la nature dans l’incompréhension totale, une reformation confidentielle sans passage en studio en 2025, R.A.S de notable au niveau des carrières solo …


Et pourtant, on commençait à parler beaucoup d’eux (et en bien), ils avaient été portés sur les fonds baptismaux et adoubés à grands renforts de superlatifs par deux mastodontes de l’époque, Radiohead et Oasis, avaient ouvert pour eux en concert, ce « Heroes to zeros » avait reçu un bon accueil critique, se vendait pas mal Outre-Manche.

Radiohead et Oasis donc. Je sais pas ce que les dépressifs d’Oxford ou les sourcilleux frangins leur avaient trouvé, mais on peut pas dire que la musique du Beta Band ressemble à ce qu’ils faisaient. Juste quelques saturations de guitare avec parcimonie peuvent avec beaucoup d’imagination évoquer Oasis, et une ambiance électronique cafardeuse sur un titre (« Space Beatle », qui n’a rien de spatial et rien à voir avec les Fab Four) faire penser à la bande à Yorke, dont le producteur attitré Nigel Godrich est crédité au mixage de ce « Heroes to zeros », le Beta Band se réservant la production.

Qu’est-ce qu’on peut bien raconter sur le Beta Band ? Qu’ils sont Ecossais, que les deux fondateurs, Steve Mason et Gordon Anderson (ce dernier ayant assez vite jeté l’éponge pour cause de maladie) sont amis d’enfance, que leurs pochettes de disques sont plutôt moches, celle de « Heroes to zeros » détenant le pompon, affreux mix entre Marvel et mangas (c’est un pote au groupe qui en est responsable et coupable).


« Heroes to zeros », sorti au temps du Cd roi est conçu comme un vinyle : la quarantaine de minutes syndicales, douze titres, les six premiers (première face) plus « faciles », les six autres (seconde face) plus « expérimentaux ».

Globalement, « Heroes to zeros » est un disque agréable, « facile » à écouter. Le Beta Band est plutôt doué pour l’écriture, allant jusqu’à glisser plusieurs morceaux dans le même, dans la tradition du « Good vibrations » des Beach Boys. Un break, un changement de rythme, et le titre part dans une autre direction. Même si ce genre de galipette d’écriture n’est pas forcément ma tasse de thé (tout le monde n’est pas Brian Wilson), y’a rien à dire, c’est le plus souvent bien fait. Les quatre Beta Band semblent jouer de plein d’instruments, ce qui donne une grande variété de sons, c’est pas monolithique, on s’ennuie pas. Et de temps en temps, des cuivres et des cordes point trop envahissants amènent leur contribution.

Deux titres (qui n’ont pas fait grande carrière dans les charts ») sont extraits de « Heroes to zeros ». « Assessment » qui inaugure le disque débute avec ses guitares à la U2, sa mélodie saccadée à la Talking Heads, avant un break ponctué par un gros riff bien saturé qui débouche sur un final bien graisseux, très rock. « Out-side » mélange guitares saturées et accalmies, ça rappelle ce que faisait Blur à peu près à la même époque, c’est un titre sympa sans être renversant.

Parmi les titres hautement recommandables, priorité à « Lion thief », pastiche (?) du Jefferson Airplane période « Surrealistic pillow ». C’est totalement bluffant, ne manque que la voix acidulée de Grace Slick. « Easy » titille aussi les oreilles, avec son intro (également au clavinet ?) qui renvoie immédiatement au « Superstition » de Stevie Wonder, avant que le titre se transforme en folk (l’harmonica) sur rythmique hip-hop (ça à l’air totalement improbable présenté de la sorte, mais ça se laisse écouter). Et que le Grand Cric me croque si au début de « Wonderful » c’est pas la mélodie du « Paint it black » (de qui vous savez ou alors c’est que vous êtes un pasdaran égaré sur ces pages) avant que le batteur écrase ses toms sur fond de gros riffs bien craspecs, avant un folk alangui à la fin.


Et tant qu’on est à parler de folk (y’en a plein de bribes sur ce disque), un mot sur « Troubles » qui renvoie à la fin des sixties où Fairport Convention tenait la dragée haute aux spécialistes américains du genre.

Tous ces titres sont au début de l’album. Le reste est plus … comment dire … compliqué. Plutôt expérimental, comme signalé quelque part plus haut, mais qui laisse souvent dubitatif. « Rhododendron » (déjà rien que le titre fait peur), on dirait une méthode Assimil pour orgue Hammond et clochettes, heureusement c’est le morceau le plus court du disque. « Liquid bird » sample Siouxsie pour un rendu étonnant (en l’occurrence pas vraiment un compliment), son très mat, voix étouffée, alors que la grande prêtresse punk était tout en saturation dans les aigus. Et les deux derniers titres « Simple » et Pure for » ne font pas partie des plus réussis, le premier fait penser aux foirades sonores de Kate Bush (ça lui arrive, nobody’s perfect), et le second folk acoustique parasité par plein de bruitages, évoque le Wilco des mauvais jours (ça leur arrive aussi, nobody’s perfect bis).

Après ce disque, honnête sans être indispensable, le groupe s’est séparé, apparemment sans explication connue. On en connaît de moins talentueux qui ont duré bien plus longtemps …





FEDERICO FELLINI - SATYRICON (1969)

 

Décadence ...

Et pas seulement celle de la Rome antique montrée à l’écran. Pour moi, c’est le premier gros faux pas de Fellini. Qui avait jusque là aligné une litanie de bons films, au milieu desquels figurait une poignée de merveilles (« La Strada », « Les nuits de Cabiria », « La dolce vita », « Huit et demi », « Juliette des esprits »).

Bon, je vais ramer à contre-courant de l’avis général, parce que beaucoup considèrent que « Satyricon » (le public, venu en nombre le mater dans les salles obscures, et les critiques plutôt élogieuses) est un grand film.

Fellini sur le tournage

« Satyricon » est une (très) libre adaptation du bouquin de Pétrone (Ier siècle). Considéré comme un des premiers romans occidentaux (mi-prose mi-vers, fragmentaire), générant beaucoup de controverses littéraires (jusqu’à l’existence même de Pétrone ou sa vraie identité), ancêtre en même temps des romans picaresques et des « Caractères » de La Bruyère, il constituait certainement une source d’inspiration pour les délires baroques de Fellini.

D’ailleurs il s’approprie sinon le bouquin, du moins l’adaptation (le titre italien original du film est « Fellini Satyricon », et en fait un choc visuel. Tourné en grande partie dans les studios Cinecitta, musique de Nino Rotta (pas sa meilleure partition), même si Fellini à l’époque et après l’accueil tiède de « Juliette des esprits », a effectué pas mal de changements dans son entourage technique et sa façon de travailler. L’accroche énigmatique du film (« Rome before Christ, after Fellini », comprenne qui pourra) reprise sur les bandes-annonces d’origine est pour le moins étrange.


L’histoire ? Bizarrement, il y en a une, ce qui n’était plus toujours le cas chez Fellini (« Huit et demi », « Juliette … »), et qui le sera de moins en moins par la suite. « Satyricon » nous conte dans la Rome antique les aventures d’un trio (deux jeunes éphèbes, un blond et un brun, et de leur vraie poupée Shein, un jeune garçon dont ils se disputent les faveurs). Déjà, avec un point de départ comme ça, t’as aujourd’hui une montagne d’assignations et d’avocats au derrière avant d’avoir pu en placer une pour te défendre. Bon, « Satyricon » c’est en 69 (année érotique comme l’écrivait Serge et le chantait Jane), et la société était …euh, (faut faire gaffe à ce que j’écris, terrain hautement glissant) disons différente.

Les premières scènes nous montrent les deux éphèbes, Encolpe, le blond, et Ascylte, le brun, pas la peine de citer leurs noms ils étaient débutants et inconnus et le sont restés (inconnus) se disputer la propriété de leur petit Giton (le nom commun vient de ce personnage de Pétrone), en se poursuivant dans des catacombes, peuplée par une faune interlope de fracassés physiquement, au milieu de types qui vendent des potions (les petites mains de la DZ Mafia de l’époque ?), et d’autres qui se livrent à toutes les perversions (surtout sexuelles). Toutes ces silhouettes entrevues dans l’ouverture des cryptes, traduisent le sens aigu de Fellini pour caster des « gueules », avec prédilection pour les femmes mûres, peu vêtues et bien enveloppées (mais il n’y a pas que ces silhouettes typiquement felliniennes, il y a aussi les beaucoup plus sexy Capucine, Magali Noel, Lucia Bosè, plus quelques top model de l’époque).


La partie la plus longue nous montre un banquet chez le riche poète Trimalcion (c’est aussi le fragment le plus complet du bouquin), où nos trois héros pervers amenés par un poète fauché (Eumolpe) font figure de blanches colombes au milieu cette orgie toute en décadence alimentaire et comportementale. Ils seront ensuite « embauchés » comme galériens (les navires sont très étranges, de grandes maquettes surréalistes dont il n’est pas certain qu’elles puissent flotter longtemps) sur un rafiot dont le capitaine tue dans des combats à mains nues ses rameurs. Va savoir pourquoi, quand viendra le tour d’Encolpe (ou d’Ascylte, je sais plus), au lieu de se faire occire, il se fera épouser par le capitaine. Mariage qui durera peu, l’époux finira décapité par des pirates, le trio échouera dans un grand domaine dont les propriétaires se sont suicidés après avoir affranchi leurs esclaves, et feront des galipettes avec une (magnifique) servante noire qui traîne encore là. On les verra plus tard en compagnie d’un autre larron dont on sait pas d’où il sort kidnapper un jeune devin hermaphrodite, l’un d’eux affronter un gladiateur minotaure dans un combat mis en scène par Eumolpe, leur pote poète pauvre devenu très riche. Toute ces émotions entraîneront une panne profonde de virilité chez Encolpe, qui ne retrouvera sa vigueur que dans les bras d’une sublime sorcière, avant de refuser de bouffer le cadavre d’Eumolpe, condition sine qua non pour hériter de sa fortune. Finalement, les trois tourtereaux embarqueront dans la joie sur un bateau à l’équipage très « Cage aux folles ».

Faut quand même convenir que c’est très décousu comme scénario. Et que ce n’est qu’un prétexte à Fellini pour nous montrer … quoi, au fait ? that is the question. Et après plusieurs visionnages (à doses homéopathiques, une fois par décennie au max), j’ai toujours pas compris où le Maître voulait en venir.

Parce qu’une fois évacué l’aspect visuel, totalement baroque, décadent, surréaliste, et époustouflant, dont Fellini devenait coutumier, et qu’il convient de ne pas négliger, parce que « Satyricon » est esthétiquement somptueux, il reste quoi ? L’impression d’un enchaînement de scènes souvent incompréhensibles, sans lien être elles hormis la présence des trois jeunots, et dont le message, si tant est qu’il y en ait un, est passé par pertes et profits …

Les plus fins analystes voient dans « Satyricon » une mise en abyme de la décadence sociétale de la fin des 60’s vue par le prisme de la décadence romaine post-César-Auguste. Why not, mais ça reviendrait à faire de Fellini un réactionnaire à la De Villiers et du « c’était mieux avant », sauf que Fellini, malgré son look de rentier bourgeois n’était ni passéiste ni réac, ses films d’avant et d’après l’ont montré. Est-on devant une fresque surréaliste où le visuel (cette galerie de personnages entre les freaks de Browning peinturlurés et maquillés comme les stars du glam-rock à venir) prime sur le narratif ? Je pencherai plutôt vers cette hypothèse (la fascination de Fellini pour les plages, la mer, les monstres marins, les bateaux revient souvent dans ses films), même si ça suffit pas pour appréhender « Satyricon ». Est-ce un film sous substances (de persifleuses rumeurs prétendaient que Fellini tâtait de l’acide lors du tournage de « Juliette … », lui restait-il quelques buvards ?). Est-ce un pied de nez à l’industrie cinématographique et sa bien-pensance, en mettant très en avant homosexualité, libertinage, BDSM, scatologie, et toute cette sorte de choses, et en s’écartant radicalement de tout ce qui avait précédé et suivra chez lui ?

J’en sais rien … regardez « Satyricon » et faites-vous votre avis … si vous avez deux heures de libres / à perdre (cochez la mention inutile) …



Du même sur ce blog :


BLUR - PARKLIFE (1994)

 

La guerre est déclarée ...

La grosse affaire du milieu des années 90, c’était la britpop et la rivalité Blur / Oasis. Présentation rapide des protagonistes. Oasis, c’était les prolos de Manchester menés par les frères ennemis Gallagher. Travaillistes jusqu’au bout des sourcils qu’ils avaient fort denses, supporters de foot, amateurs de picole et de défonce. Et grandes gueules. Musicalement, du gros boucan mélodique, empruntant aux Beatles et aux Stones revisités heavy. Principaux atouts, un brillant mélodiste, Noel, un grand chanteur, Liam, et deux premiers albums irréprochables et farcis de hits à reprendre en chœur dans les stades.

Blur 1994

En face, des Londoniens vaguement bobo / arty, Blur. Menés par Damon Albarn, un blondinet fan des Kinks et de Bowie, soutenu par un guitariste binoclard, Graham Coxon. Des minots qui la jouaient plutôt profil bas, sortaient des disques que pour faire simple on qualifiera de pop, lesquels disques se vendaient de mieux en mieux. De confidentiel avec des disques brouillons, Blur progressait à chaque rondelle, le groupe devenait connu voire reconnu.

1994 sera l’année de Blur et d’Oasis, année qui verra la parution de « Parklife », troisième rondelle des Londoniens, et de « Definitely maybe », la première d’Oasis. Les deux disques seront précédés de singles marquants (« Girls & boys » pour Blur, « Supersonic » pour Oasis). Les deux titres finiront en haut des charts, mais pas à la première place (le premier au printemps, le second à l’automne). Blur ayant un temps d’avance sur les parutions de singles et d’albums, ils deviendront la cible privilégiée d’Oasis, résolus à humilier leur « ennemi ». Des déclarations fracassantes et pas toujours très finaudes des frangins Gallagher raviront les tabloïds, qui se renforceront quand dès sa parution, « Defintively maybe » obtiendra un succès considérable, pulvérisant des records de vente. Il n’en faudra pas plus pour que les frangins en rajoutent une couche dans leurs provocations orales. Première manche pour Oasis, mais le combat se poursuivra l’année suivante, quand le « Country house » des Blur, numéro un des charts, surclassera « Wonderwall » d’Oasis, lui piquant cette première place. Inutile de dire que les Gallagher cracheront tout leur venin (« j’espère qu’ils choperont tous le Sida », ce genre d’amabilités) sur les gars de Blur. Qui durant toute la séquence jouaient le plus souvent l’indifférence que la surenchère en tous genres.

Les deux groupes n’ont qu’un gros point commun : plus Anglais qu’eux, tu peux pas. Pour schématiser, en 1994, Oasis, c’est des plus très jeunes qui jouent pour des vieux et Blur des jeunes qui jouent pour des jeunes. Et Blur ont l’arme secrète absolue, Damon Albarn, dont les progrès à l’écriture sont exponentiels d’un disque à l’autre.

« Parklife » ne vaut pas « Definitely maybe », avis ferme, définitif, etc …

Coxon & Albarn

« Parklife » part dans tous les sens, à toute blinde (seize titres en à peine plus de cinquante minutes, ça défile, on a pas le temps de s’ennuyer). Avec parfois des sorties de route, des morceaux qui tiennent plus de la blague de carabin que du pop-rock-machin … Exemple type, chaque face vinyle se terminait par des instrumentaux genre flonflons de fête foraine et bal musette. Heureusement, ils durent moins de deux minutes, il n’empêche qu’on se demande ce qu’ils viennent foutre là … Dispensable également, la sorte de ballade expérimentale « Far out » ouvre de piètre façon la seconde face du vinyle.

Le reste, certes hétérogène, c’est quand même du sérieux. Blur, c’est avec « Parklife », un groupe encore sous influence, avec derrière nombre de titres, de grands ancêtres (anglais, of course). Visible, l’influence du Madness des grands titres pop du début des 80’s, quand ils avaient mis en sourdine leurs blagues ska, et le « Clover over dover » de Blur est de la veine de choses comme « Our house ». Bowie a dû se reconnaître dans la ballade « To the end » (Albarn en fait une bonne imitation vocale), et plus encore dans « Jubilee » qu’on jurerait échappé des sessions de « Ziggy Stardust », et qui constitue un petit frère de « Suffragette City », avec un Coxon qui remet au goût du jour les parties de guitare de Ronson. Les Kinks sont aussi de la revue sur « Parklife » avec là un très grand titre, « Tracy Jacks ». Qui doit beaucoup au Ray Davies des sixties. Et aussi un peu au Who de la même époque, et aux Jam de la fin, période « The gift ». Plus anglais que « Tracey Jacks » tu peux pas.

Blur & Moet & Chandon

Blur est un vrai groupe, composé des quatre mêmes depuis plus de trente ans. Bon, on pourra toujours dire que la rythmique (Alex James, Dave Rowntree) n’est pas du calibre de Bogert-Appice, mais les deux autres, c’est du lourd. Graham Coxon est un guitariste brillant, capable de passer d’arpèges discrets à de furieuses ruades électriques toutes en saturation. Voir son parcours solo, une litanie de disques discrets souvent remarquables, et son nouveau projet avec sa femme (The Weave, superbe disque éponyme). Damon Albarn, c’est un touche-à-tout génial plus souvent qu’à son tour. Bon chanteur, compositeur prépondérant chez Blur, cheville ouvrière de multiples projets et collaborations longues comme un bottin (Gorillaz, The Good, The Bad & The Queen, des disques avec des musiciens maliens, avec Tony Allen le batteur de Fela, des opéras, des musiques de film, des apparitions sur de multitudes de disques, …)

Ces quatre boys next door, ils sont capables de sortir des trucs imparables sur ce « Parklife ». « Girls & boys », leur premier hit majeur, est une sorte de synthèse de trente ans de pop anglaise, et reste trois décennies après sa parution un truc qui se laisse écouter et un des incontournables du groupe. « Parklife » le titre, grosses batterie et guitare, ressuscite une power pop qu’on croyait disparue. « London loves » avec ses guitares à la Fripp-Belew, c’est aussi original que du Rita Mitsouko à l’époque, c’est dire si c’est bien. « Trouble in the message center », ça aurait pu figurer tel quel sur un disque de – oui, oui – Oasis, c’est dire si ça envoie le bois, « This is a low » avec son refrain à la « Hey Jude » est un autre grand classique du groupe. « To the end » est une ballade à la Bowie, « End of the century » n’a rien à voir avec les Ramones, c’est juste un autre grand titre pop. Et un seul titre sonne (un peu) américain, c’est « Badhead », ballade construite sur une trame country, avec ses faux airs du « San Francisco » de Scott McKenzie.


Malgré deux-trois machins dispensables, « Parklife » mérite amplement le détour.

Et la suite de la guerre Blur / Oasis, me direz-vous ? Vainqueurs du premier round : Oasis avec leurs deux premiers disques. La suite pour les Gallagher Bros sera une longue plongée dans une production de plus en plus mauvaise avec comme apothéose la tragi-comédie de la baston et de la dissolution de Rock en Seine. Par charité, on n’évoquera pas les carrières solo de Liam et Noel. Côté Blur, des disques de plus en plus exigeants, qui évoluent de la pop grand public vers des choses beaucoup plus expérimentales d’une belle qualité. Second round pour Blur. Alors que l’on croyait la partie terminée, un bon disque de Blur et la très prévisible tournée de reformation d’Oasis au succès colossal (et à la tarification dynamique) ont fait l’actualité des derniers mois. Les deux groupes semblent avoir enterré la hache de guerre. Noel Gallagher et Damon Albarn ont même écrit une chanson ensemble (pour un disque de Gorillaz).


JIM JARMUSCH - DOWN BY LAW (1986)

 

Bayou Country ...

Jim Jarmusch est probablement, peut-être plus encore que Scorsese, le réalisateur le plus imprégné par la culture rock. Il réalisera notamment un documentaire sur Neil Young, et un autre sur les Stooges. Difficile de trouver une photo de lui sans ses éternelles darkshades (même quand il dirige ses films, ce doit pas être évident pour gérer les éclairages, même si Jarmusch est un adepte du noir et blanc), et à ses débuts, sans le blouson de cuir qui va bien avec.

Bobby Muller & Jim Jarmusch

« Down by law » est son troisième film, si l’on prend en compte « Permanent vacation » son film de fin d’études à l’Université de New York. Celui d’avant, « Stranger than paradise », description désabusée du pseudo rêve américain vu par de immigrants, l’avait positionné d’emblée parmi ceux qui comptent dans le cinéma d’auteur indépendant. Et les gens qu’il côtoie ou a côtoyés ne font pas partie du cinéma mainstream. Lui-même assistant de Wenders, il aura sur « Down by law » Claire Denis comme assistante. Et le film est dédié à Pascale Ogier, qui selon les potins de plumard, fut un temps sa compagne. Parce que Jarmusch est aussi grand amateur de culture française, et il parle à peu près couramment le français.

« Down by law » est dans un très beau noir et blanc, dû pour l’essentiel à la photographie du néerlandais (mais ayant beaucoup bossé en Allemagne, c’est la connexion Wenders qui l’a mis en relation avec Jarmusch) Robby Müller. Auquel il faut donner des loupiotes et une caméra, mais pas mettre un micro devant le museau. Dans la section bonus, il livre une intervention soporifique quasi monosyllabique, en gros il fait comme il sent, et faut pas chercher à savoir pourquoi. Et tant que j’y suis à évoquer le support physique, « Down by law » ça existe très peu en Blu-ray, pas beaucoup en Dvd à prix abordable, et dans tous les cas jamais en version française.

Waits, Lurie & Begnini , Jailhouse Rock ?

« Down by law » c’est la rencontre (dans le pénitencier de La Nouvelle Orleans) de laissés pour compte du rêve américain, trois types plus ou moins marginaux par leurs modes de vie ou leurs activités. Mais avant de les retrouver en taule, on nous montre qui ils sont et pourquoi ils finissent au trou.

Chez Jarmusch, ça se passe en famille, et ça pioche dans le milieu musical. John Lurie, concasseur de jazz dans les Flying Lizard et déjà présent dans ses deux premiers films, est Jack, un petit mac de La Nouvelle Orleans. Trop cool et trop sûr de lui, il se fait piéger par un habitué de ses « services » qu’il a envoyé balader (cette scène a été coupée), qui vient lui proposer de s’occuper d’une tapineuse esseulée. Il se rend dans une chambre, n’a pas le temps de faire un pas qu’il est capturé par les flics, parce que la fille qui l’attend soi-disant dans le lit est une gamine d’une dizaine d’années. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Parallèlement, on a fait connaissance avec Zack (Tom Waits, qui deviendra un habitué des films de Jarmusch), DJ nonchalant qui cherche mollement une radio où bosser. La grande asperge dégingandée et nonchalante se fait virer de chez sa copine (Ellen Barkin pour une courte apparition), et finit à la rue. Une de ses connaissances lui propose un petit boulot facile et bien payé, conduire une rutilante Jaguar à l’autre bout de la ville où quelqu’un doit la récupérer. Sauf que les flics pistent cette voiture, arrêtent Zack au volant, ouvrent le coffre où il y a un macchabée. Direction la prison de La Nouvelle Orleans.

Les deux se retrouvent dans la même cellule spartiate avec deux rangs de lits superposés. Après avoir tenté la manière forte pour montrer qui est le mâle dominant, les deux par la force des choses finissent par plus ou moins se supporter et sympathiser. L’équilibre précaire de la cellule est rompu quand vient les rejoindre Roberto, Italien qui oscille entre tourisme et clochardisation, et qui avait fugacement croisé la route (ou plutôt le caniveau) de Zack. Roberto, c’est Roberto Begnini, jusque là cantonné à des petits rôles en Italie et qui avait entamé (sans trop de succès) une carrière de réalisateur. C’est avec « Down by law » qu’il obtiendra ses premiers lauriers internationaux.

In the bayou 
Son personnage exubérant tranche avec ses deux cafardeux voisins de cellule. Son anglais approximatif à fort accent rital (il a toujours sur lui un petit carnet où sont notées des expressions et leur traduction, qu’il n’utilise pas forcément à bon escient). Il finit par dérider Jack et Zack, jusqu’à les entraîner dans une sorte de danse tribale, une des grandes scènes du film. Le temps passe, rythmé par les traits que fait Zack sur le mur pour compter les jours. Jamais il n’est fait allusion à des procès, des avocats, des remises en liberté, c’est pas le but du film, que Jarmusch considère comme un conte de fées (?).

Jusqu’au jour où le couillon de service, Roberto donc, dit à ses deux compères qu’il connaît le moyen de s’évader. Une évasion dont on ne verra rien (c’est pas non plus le but du film), juste les trois qui courent dans les égouts sous la prison, avant de fuir vers le bayou pour semer les flics et leurs chiens à leurs trousses.

On entre ainsi dans la seconde partie du film, genre survival ou Odyssée d’Ulysse, où à pied ou en canot, il faut sortir du bayou, accessoirement s’alimenter (fabuleuse scène de Begnini qui fait rôtir un lapin), et faire face aux tensions qui se ravivent entre les trois. Au final, chacun sa route, chacun son chemin comme le chantaient les trois autres …

On the road again ...

« Dawn by law » n’est pas un film « classique ». Il y a certes une histoire, mais elle n’est que le prétexte à une succession de scènes (longues), qui s’apparentent plutôt à des sketches. Et les trois acteurs, en fait, ne jouent pas un personnage, ils ont dans le film comme ils sont dans la vie. Lurie, rétrospectivement le moins connu des trois, c’est le type cool, mais capable de poussées d’adrénaline qui le font monter dans les tours vis-à-vis des deux autres. Tom Waits est le pierrot lunaire que l’on a toujours connu, mal à l’aise avec sa grande carcasse longiligne, marmonnant et grommelant ses répliques. Et Begnini, tout en exubérance imprévisible, tel qu’on le verra toujours dans les films ou en public. Capable de partir en vrille dans les effets comiques et de tendresse béate quand vers la fin il rencontre l’amour en la personne de la tenancière d’une petite gargotte déserte au bord d’une route poussiéreuse (cette tenancière, c’est Nicoletta Braschi, compagne de Begnini à la ville, ils s’épouseront quelques années plus tard).

Jarmusch avec « Dawn by law » va se révéler un des leaders d’une sorte de nouvelle école du cinéma indépendant américain, résolument différent des succès du mainstream hollywoodien. Même si leurs carrières prendront par la suite des routes différentes, là, dans les 80’s, son cinéma se rapproche pas mal de celui de David Lynch (l’utilisation du noir et blanc, les acteurs fétiches, les personnages de bizarros laissés pour compte, …).

« Down by law », c’est pas un film classique. Mais avec le temps c’est devenu un classique.



Du même sur ce blog :

Dead Man