En 2003, Pixar commence à devenir un empire au sein
de l’Empire Disney. La firme à l’origine rachetée par Steve Jobs à George
Lucas, est passée du rang de boîte à fabriquer des ordinateurs haut de gamme, à
une filiale de Disney spécialisée dans l’animation de synthèse. Et dont les
premières productions, « Toy Story 1 & 2 », « 1001
pattes », « Monstres et Cie » surpassent (tant artistiquement
qu’en succès publics) ceux de la maison mère, engluée dans des suites qui
courent après le succès des films originaux (« La belle et le clochard
2 », « Cendrillon 2 », « Les 101 dalmatiens 2 »).
Andrew Stanton
Stratégiquement pour le groupe Disney, le gros coup
à venir doit être une nouvelle production Pixar, « Les
Indestructibles », des sortes de super-héros Marvel, revus en mode famille
dysfonctionnelle et images de synthèse.
Pixar, dans ses débuts, c’est organisé autour de
trois tètes pensantes au niveau artistique et créatif, John Lasseter, Lee
Unkrich et Andrew Stanton. C’est ce dernier qui sera officiellement
coréalisateur de « …Nemo » (avec Unkrich), de fait, c’est lui qui fera la
plus grosse partie du boulot (supervisant scénario, équipes d’animations et
d’effets spéciaux, et principal réalisateur).
Avant les fonds d’écran verts et le tout numérique,
l’animation était le seul domaine visuel qui pouvait transformer le rêve et
l’imagination en réalité visuelle. On pourrait s’imaginer une bande de potes
autour de bonnes bouteilles et trouvant l’inspiration en fin de soirée au fond
des verres … tu parles, Pixar c’est réglé comme du papier à musique, et plutôt
sur le mode multinationale – chef de projet que sur le mode téquila – gin fizz.
Faire un film d’animation qui se passe sous l’eau,
c’est pas original ou nouveau. « La petite sirène » chez Disney en
89, et de toutes façons dès l’ouverture du 1er Disneyland (1955 en
Californie, ce qui ne rajeunit personne), il y avait une attraction sous-marine
(avec une machine étanche et amphibie en forme de sous-marin sur rails qui
faisait virtuellement visiter les fonds marins, occupés entre autres par de
vraies jeunes filles déguisées en sirène, qui avaient beaucoup plus de succès
que les poissons en plastoc au milieu desquels elles évoluaient).
Nemo & Marin
Mais chez Pixar on est maniaque. La demi-douzaine de
personnes en charge de la partie artistique commencent par visiter la station
d’épuration de Sydney, où a lieu une partie du final, et ensuite les reste de
la ville (ne pas croire que la représentation de Sydney a été faite à partir
d’une carte postale). Ça c’était la partie divertissante des repérages et mise
en condition. Parce que la même équipe s’est retrouvée en mode commando au
large de Monterey (Californie) pour des séances sous-marine (et tous, loin s’en
faut, n’étaient pas adeptes de plongée), afin de visualiser la luminosité du
milieu, la flore, la faune (la façon de se déplacer de différentes espèces de
poissons a été longuement examinée), amasser de visu toutes les infos
nécessaires à rendre crédibles et naturelles les animations.
Ensuite il faut intégrer tout ça dans un scénario,
et s’amuser à rajouter des allusions subliminales à d’autres films,
généralement de la maison Disney-Pixar, mais pas seulement. Ça va de l’évident
(Nemo, comme le capitaine de Jules Verne le film commence comme
« Bambi » par la mort de la mère, il y a un séjour dans une baleine
comme dans « Pinocchio ») jusqu’au totalement cryptique (quelques
mesures de la musique de « Psychose » lors de l’apparition de la
petite nièce du dentiste, certains bateaux dans le port qui comportent le
prénom des types qui les ont dessinés, le « chef » des requins
s’appelle Bruce, comme avait été baptisée par l’équipe de Spielberg la maquette
du requin dans « Les dents de la mer », une pub pour le film
« Les indestructibles » qui sortira l’année suivante sur la page d’un
magazine chez le dentiste, une figurine de Buzz l’Eclair sur une étagère, …).
Nemo & Dory
« Le monde de Nemo » est un film d’action
aquatique. Nemo est un petit poisson-clown, né d’un œuf rescapé de l’attaque
d’un barracuda sur l’anémone de mer qui abrite son père, Marin, sa mère et leur
future progéniture. La mère, tentant de sauver ses œufs, y laissera sa peau
(hors champ, le public cible c’est les chères petites têtes blondes, on est
chez Pixar, pas chez Wes Craven), et le petit Nemo naîtra avec une nageoire
plus courte que l’autre. Marin chouchoutera son unique rejeton, ne consentant
lorsqu’il en aura l’âge qu’à le laisser aller à l’école après moultes
recommandations précautionneuses. Evidemment, Nemo pour impressionner ses
collègues, s’approchera d’un bateau et se fera capturer par un plongeur, un
dentiste que le mettra en compagnie d’autres de ses prises dans son grand
aquarium, avec pour projet d’en faire le cadeau d’anniversaire de sa petite
nièce, tortionnaire sadique qui a vite fait de dégommer tous les poiscailles
que Tonton lui offre. On suivra en parallèle les tentatives d’évasion de la
troupe de l’aquarium et la recherche désespérée de Marin, aidé par Dory, son
amie fofolle et amnésique, pour retrouver et sauver son fils.
« Le monde de Nemo » se déroule à un
rythme effréné, les gentils doivent faire face à une multitude de méchants (des
requins au milieu d’un champ de mines, une lamproie dans les abysses, des
champs de méduses, des mouettes affamées, …), trouvant aussi des alliés
précieux (des tortues dans un courant marin, une baleine, un pélican, …). Les
effets comiques annulent l’aspect anxiogène des situations, et évidemment tout
est bien qui finit bien.
« Le monde de Nemo » n’est pas seulement
un film d’animation à cent à l’heure. Visuellement, c’est magnifique, notamment
la représentation toute en réalisme stylisé du milieu aquatique. Tout ce qu’on
voit à l’écran est méticuleusement travaillé, et l’arrière-plan est aussi
détaillé que les « personnages » principaux.
Jaws
Pour terminer, et parce que c’est la période, une
recette d’utilisation du film en période de fêtes, lorsque la marmaille
familiale ou des amis commence à être remuante. Mettez-leur le film à la télé,
et ils vous foutront la paix pendant une heure et demie, ce qui laissera le
temps de faire chauffer le tire-bouchon entre adultes bien élevés. Attention,
c’est du one shot, si vous retentez le même coup le Noel suivant, les petits
salopiauds braillards auront vite fait de s’apercevoir qu’ils l’ont déjà vu ce
truc, et faudra trouver autre chose pour les occuper …
Ce qui prouve que « Le monde de Nemo » est
un film qui ne s’oublie pas, et donc un grand film …
Euh, non … « Raw like sushi », c’est un disque,
comme son interprète, quelques peu disparus des radars. Qui a cependant eu un
beau succès à la fin des 80’s, grâce à quelques titres bien foutus et novateurs
(pour l’époque), et au charisme de la Neneh.
Neneh Cherry, elle a d’abord un nom connu. Le même
que celui du jazzman Don Cherry. Qui n’est pas son père, mais son beau-père
(Neneh naquit de deux artistes, une mère suédoise et un père du Sierra Leone).
Elle s’est lancée tôt dans la musique, dans un oubliable et fort heureusement
oublié groupe de jazz-funk, Rip Rig and Panic, dont elle était la chanteuse.
Sous l’influence d’un premier mari vite révoqué, elle participera à d’autres
obscurs projets, avant de rencontrer l’homme de sa vie, Cameron McVey. Une
digression Closer qui a son importance ici.
Alors, oui, le disque est au nom de Neneh Cherry,
c’est elle en photo sur la pochette (sexy mais pas nunuche, allure et regards
déterminés genre « vous pouvez toujours me mater, mais n’essayez pas de me
toucher »). La musique de Neneh Cherry n’a rien à voir avec le jazz de
beau-papa, rien à voir avec le rock, rien à voir avec le passé (elle a commencé
au début des années 80, avec le post-punk, et n’a pas remonté l’écheveau).
Elle a succombé au rap (elle se débrouille pas mal,
en fout dans tous ses titres, quand bien même certains auraient pu s’en passer,
enfin, c’est mon avis), et fréquente des bidouilleurs de synthés, des DJ’s, des
programmeurs. Son disque est fait essentiellement avec des machines, des
programmations, des boucles, des samples. La Neneh n’est que la partie visible
de l’iceberg. Elle chante, écrit les paroles, et a son (petit) mot à dire sur
la musique. Les hommes de l’ombre derrière cette rondelle sont lorsqu’elle est
sortie à peu près des inconnus. Mais qui ne vont pas le rester. Le plus
présent, c’est son mec, McVey, sous le pseudo de Booga Bear. Au casting des
titres, on trouve aussi Tim Simenon (pseudo Bomb The Bass), Mark Saunders
(qu’on retrouvera plus tard à la production de Cure, Tricky, Lydon, et des
remixes pour Depeche Mode, Bowie, …), Nellee Hooper (créateur et tête pensante
de Soul II Soul, collaborateur occasionnel de Björk, Madonna, U2, No Doubt, …),
DJ Mushroom (Andy Wowles de son nom, homme de l’ombre de Massive Attack), et
quelques autres moins connus.
Neneh Cherry & Cameron McVey
Allez voir leurs bios et vous verrez que la plupart
sont nés ou vivent à ce moment-là à Bristol. Et qu’ils seront partie prenante
dans la scène dance-electro-machin qui va éclore au début des 90’s avec Soul II
Soul, Massive Attack, Portishead, Propellerheads, Tricky, Roni Size et consorts
(ou pas) …
Ceci posé, il faut avoir l’oreille fine ou
l’imagination débordante pour trouver beaucoup de similitudes entre Neneh
Cherry et ces gens-là. Ce « Raw like sushi », c’est de la
chansonnette basique, avec du rap, et des machines à la pointe du progrès
générant les sons qui vont avec (le progrès).
Hasard ou pas, les trois meilleurs titres sont les
trois premiers du disque, et en plus, rangés par ordre décroissant de qualité.
En éclaireur, « Buffalo stance », le hit majeur de la rondelle. Une
intro à la « Smoke on the water » de qui vous savez (et si vous savez
pas, shame on you), les « instruments » arrivent les uns après les
autres, du rap sur les couplets et un court refrain très mélodique (les Red Hot
Chili Peppers n’ont rien inventé sur leurs meilleurs titres). « Manchild »,
joli succès aussi, est très pop, avec ses arrangements de fausses cordes, le
passage rappé ne concerne qu’un court pont. « Kissed on the wind »
sort aussi du lot, même si qualitativement, on est descendu de plusieurs
étages. Le gimmick de l’intro parlée en espagnol amuse vingt secondes, un gros
tapis de percussions mène la danse, et on trouve quelques intonations à la
Madonna.
Madonna dont il sera aussi question (on est plus
près du plagiat que de l’inspiration) sur « Inner City Mamma », très
proche, jusque dans le chant de ce que faisait la Cicconne avant « Like a
virgin ». Autre superstar de l’époque, Michou Jackson, dont les gros beats
funky semblent l’inspiration majeure de « Outré-Risqué Locomotive »
(??). Sinon, on a droit à un follow-up de « Buffalo stance », ça
s’appelle « Heart », c’est conduit par un rap piaillé dans les aigus,
et ça fait mal aux oreilles. Sont également de la revue une prévisible ballade
(« Phoney ladies »), un titre 100% rap (« The next
generation ») on s’en doute assez loin de Public Enemy, c’est rien de le
dire mais ça va mieux en le disant. A l’opposé « Love ghetto » est
totalement chanté mais trois fois hélas, ne vaut pas tripette.
Ce disque est sorti en 88 sous deux formes. Une
version vinyle de dix titres, largement suffisante. Et une version Cd, qui
comme il restait de la place, nous gâte avec quatre titres supplémentaires, un
inédit oubliable et trois remix des trois meilleurs titres qui prennent un
malin plaisir à les dé(cons)truire, les transformant en bouillasse sonore peu
ragoûtante. Que ce soit en format vinyle ou cd, « Raw like sushi » ne
tient pas la route sur la longueur, et sur la durée, a tout de même pris un
sacré coup de vieux …
« Raw like sushi » obtiendra malgré tout des
critiques favorables, se vendra bien, boosté par ses trois singles. Diminuée
par la suite par la maladie de Lyme, Neneh Cherry mettra sa carrière en très
gros pointillés, réussissant seulement à revenir dans les charts en 1994 grâce
à son très bon duo avec Youssou N’Dour (« Seven seconds »).
Comment rafler trois Oscars avec un film réalisé et
scénarisé par deux inconnus, avec un casting d’inconnus, voire d’acteurs
amateurs ? Ben, dans le cas de « La déchirure », prendre comme
point de départ des faits réels et s’y tenir (plus ou moins, on y reviendra).
Et puis, autre chose. Faut quelqu’un pour croire à
un projet. Dans le cas de « La déchirure » (« The killing
fields » en V.O., ce qui est nettement plus raccord avec l’histoire),
celui qui va tenir l’affaire à bout de bras, il s’appelle David Puttnam. Un
producteur anglais qui enchaîne les succès au box-office (« Bugsy
Malone », « Les duellistes », « Midnight express »,
« Les chariots de feu », « Local hero », …). Il a vaguement
entendu parler d’un certain Sydney Schanberg, qui obtenu le prestigieux Prix Pulitzer
en 1976 pour ses reportages sur le Cambodge lors de l’arrivée au pouvoir des
khmers rouges. Trois ans plus tard, un entrefilet dans la presse annonçant que
Schanberg a retrouvé son guide (aujourd’hui on appelle ça un fixeur) cambodgien
lors de cette période, avec tout l’aspect mélodramatique qui accompagne les
retrouvailles entre le journaliste et celui que l’on croyait mort, donne à
Puttnam l’idée de faire un film sur cette histoire.
Ngor, Waterston & Joffé
Il faudra cinq ans pour que son projet de film se
matérialise. Mais Puttnam est obstiné. Et quand un type de ce calibre passe un
coup de fil, on répond et on écoute. Il lui faut un scénariste, un réalisateur
et des acteurs. Sauf que les stars contactées taperont en touche. Sujet trop
d’actualité, trop brûlant, et surtout passé sous silence dans les pays
occidentaux. Pour le scénario, il se rabattra sur un inconnu, qui écrit pour
des séries Tv anglaises, Bruce Robinson. Qui sent qu’il a là la chance de sa
vie, bosse comme un forcené (se rend à Bangkok et à proximité de la frontière
cambodgienne, rencontre Schanberg et son guide Dith Pran, …) et pond trois cents
pages. Côté réalisation, Puttnam contacte Costa-Gavras, Louis Malle, Jacques
Demy (?), et discute même le coup avec Kubrick. Refus poli. Il va alors
recruter un réalisateur dont les parents sont français, et qui grouillote lui
aussi dans les séries Tv, le parfait inconnu Roland Joffé. Lequel est sommé de
s’inspirer de trois films : « La bataille d’Alger »,
« Apocalypse now » et « Rome ville ouverte ».
Pour les acteurs, refus poli de Puttnam pour le rôle
de Schanberg des propositions de Warner, qui avait signé pour la distribution
du film et avait sous le coude des gens comme Dustin Hoffman ou Roy Schreider.
Puttnam imposera un autre inconnu, Sam Waterston (à son actif un petit second
rôle dans « La porte du Paradis »), surtout pour une similitude
physique avec Schanberg. Deux autres inconnus du grand public, Julian Sands et
John Malkovich, complèteront les rôles des journalistes américains. Pour Dith
Pran, des centaines d’acteurs le plus souvent amateurs sont testés, et Puttnam
arrête son choix sur Haing S Ngor, toubib à Los Angeles, et qui a fui lui aussi
le régime khmer (il gagnera l’Oscar du second rôle). Le tournage se fera en
Thaïlande. La préparation du film aura duré cinq ans.
Sainds & Malkovich
Un budget conséquent pour l’époque est amené par
Puttnam, un flot d’images est enregistré, avec selon Joffé de quoi faire six
films différents sur cette histoire. La version choisie, d’une duré initiale de
quatre heures, sera réduite quasiment de moitié au montage.
C’est pour cela que le début du film fait intervenir
une voix off, qui présente « l’environnement ». Parce que quelques
rappels historiques s’imposent. Les Américains viennent de se faire salement
secouer au Vietnam, sont à l’intérieur en plein Watergate, et de ce fait la
révolution communiste essaie de s’étendre aux pays voisins. Principale cible,
le Cambodge, où un gouvernement corrompu et mal aimé tente de survivre. Soutenu
mollement par quelques soldats américains qui y disposent de bases militaires. Les
khmers progressent, armée de bric et de broc recrutée dans les campagnes
(beaucoup de femmes et des enfants, certains pas plus hauts que leur
kalachnikov). Quand la capitale Pnom Penh est menacée, les Américains décident
d’intervenir, et envoient un de leurs gros bombardiers déverser des tonnes de projectiles
sur un village censé être le QG des khmers. Pas de bol, l’avion se trompe de
cible, et bombarde un autre patelin (Neak Loeung). Officiellement, des dizaines
d’américains tués et de centaines de civils cambodgiens.
Cet évènement est le début du film. Devant les
atermoiements de l’état-major US, Schanberg et Dith Pran décident de s’y rendre
en soudoyant des militaires cambodgiens. Ils vont voir les résultats du
carnage, et une fois rejoints par d’autres journalistes finalement amenés par
l’armée américaine, se retrouver en première ligne face à la progression des
khmers rouges. De retour à Pnom Penh déjà infiltrée par les khmers (attentats),
les trois journalistes et Dith Pran sont témoins de la débandade du régime
officiel. L’ambassade américaine est évacuée, y compris la femme et les enfants
de Dith Pran. Lui et les journalistes restent, assistent à la chute de la
capitale, et se réfugient à l’ambassade de France, dernière ambassade
occidentale en poste, avec des civils cambodgiens proches du régime déchu. Sauf
qu’ambassade ou pas, quand t’es encerclé, faut dealer. Les khmers laisseront
sortir tous les ressortissants étrangers, par contre les Cambodgiens devront se
rendre. Les journaleux essayent bien dans des conditions précaires de
bidouiller un faux passeport à Dith Pran, ça foire, eux peuvent partir et lui
est obligé de se rendre aux khmers rouges. C’est la première partie du film.
La seconde verra Dith Pran « réinséré » dans
les camps de travail (ou de concentration, au choix), se faire passer pour un
paysan inculte (le régime khmer élimine tous les « intellectuels » et
il en faut pas beaucoup pour passer pour un intellectuel), tenter de s’échapper
à travers les « killing fields », ces charniers à ciel ouvert où sont
entassés les cadavres des « opposants » (trois millions de morts sur
sept millions d’habitants du Cambodge pendant la « révolution »), se
faire reprendre, gagner la confiance d’un petit chef khmer, qui sentant l’épuration
du Parti arriver, lui confie son gosse, quelques dollars, et un plan sommaire
de la région pour l’aider à gagner la frontière thaïlandaise. L’épilogue verra
les retrouvailles quatre ans après leur séparation de Schanberg et Dith Pran.
Comme Joffé l’avait filmé, on peut faire beaucoup de
choses avec un tel scénario et quelques moyens.
Le bilan est globalement positif, comme ils disaient
en ces temps-là. Sont bien rendus le capharnaüm total dans les milieux occidentaux,
les ambassades notamment, des scènes de bataille réalistes (matériel loué à l’armée
thaïlandaise, ça tombe bien, c’est du matériel US, aide – a minima - d’instructeurs
militaires américains pour les combats). Scènes impressionnantes (beaucoup de
figurants) de l’exode des habitants de Pnom Penh qui vont se faire « rééduquer »
dans les campagnes. Visions de chantiers pharaoniques (et sans aucun sens) des
camps de travail, dans des carrières d’argile ou des rizières, entassement de
milliers de faux cadavres dans les killing fields. Une évasion vers la
Thaïlande où il faut traverser des villages pulvérisés par la guerre civile et
inhabités, échapper aux patrouilles khmères, éviter de se faire sauter sur une
mine (tous les fuyards ne s’en sortiront pas), … Chaos total chez les « révolutionnaires »
où une gamine d’une quinzaine d’années a droit de vie et de mort sur les
centaines de « rééduqués » du camp, purges « idéologiques »
à tous les niveaux chez les khmers, séances de lavage de cerveau sur des gamins
tout juste en âge de marcher, …
Les killing fields
Une séquence extraordinaire, lorsque les
journalistes et Dith Pran se font capturer par une escouade khmère. Les occidentaux
se retrouvent avec le canon des flingues sur la tempe, pendant que Dith Pran,
mains jointes, essaye de négocier leur survie avec celui qui est leur chef. Cette
discussion (quelques autres aussi plus tard) n’est pas traduite ou sous-titrée,
on comprend rien et on sait pas ce qui va se passer. C’est fait exprès, y’a pas
un bug technique, Joffé a voulu mettre le spectateur en « situation »,
à la place des journalistes, qui ne savent pas s’ils vont se faire dégommer ou
être relâchés.
Quelques couacs aussi. Cette histoire d’amitié et de
reconnaissance éternelle est quelque peu enjolivée. Schanberg n’avait guère d’estime
pour Dith Pran, le traitait plutôt dans la vraie vie comme du poisson pourri,
jusqu’à ce que le cambodgien lui sauve la vie. Une scène aussi, guère
convaincante, n’a jamais eu lieu. Celle où Malkovich, vient, sorte de
conscience à la Jimini Cricket, faire la morale à Schanberg le jour où celui-ci
reçoit le Prix Pulitzer. Le plus gros foirage est la scène des retrouvailles,
pathos larmoyant totalement surfait avec en fond sonore (what else ?) le « Imagine »
de Lennon (alors que les reste de la bande musicale est plutôt bon, signée en
grande partie par Mike Oldfield).
Malgré ces quelques réserves, « La déchirure »
(quel titre imbécile en français !), est un grand et bon film, avec en
toile de fond le terrible régime de Pol Pot, peu utilisé par le cinéma …
25 Février 1957. Séances d’enregistrement de
« That’ll be the day », paru cinq mois plus tard. 3 Février 1959. Mort de Buddy Holly dans un
crash d’avion. En comptant large, 23 mois de « carrière ». Enfoncés
Hendrix, Cobain, et tous les crucifiés du Club des 27 (de toutes façons Holly
n’avait que vingt deux ans). Question reconnaissance posthume, Holly bat tous
les records.
Parce que parmi ceux qui l’ont comme référence
primordiale, y’a du lourd. Du très lourd.
Buddy Holly & the Crickets
Bob Dylan. Dans son discours (qu’il a envoyé, il a
pas daigné se déplacer) à l’occasion de la remise du Prix Nobel de littérature
(2016), il cite comme influence majeure (en lieu et place de tous les Guthrie, Seeger ou Leadbelly auxquels on était en droit de s’attendre) Buddy Holly. Il explique
qu’à dix sept ans, il a fait 150 bornes pour le voir en concert, deux jours
avant sa mort. Et qu’il a ressenti pendant le show l’émotion musicale de sa
vie, que c’est grâce à Buddy Holly qu’il a voulu écrire des chansons et les
jouer sur scène.
Les Beatles. Un certain John Lennon, traumatisé par
son second (et dernier) disque (l’éponyme « Buddy Holly ») se fait le
même look que lui, (coupe de cheveux et binocles) et baptise le premier groupe
qu’il forme avec McCartney les Silver Beetles, en hommage aux Crickets, les
accompagnateurs de Buddy Holly. Les Beatles reprendront « Words of
love » sur « Beatles for sale » leur quatrième disque.
Les Rolling Stones. Leur troisième single anglais
est une reprise de « Not fade away » (numéro 3 des charts). C’est
aussi leur premier single paru aux Etats-Unis.
C’est pas tout. De tous ceux que l’on qualifie de
« pionniers » du rock, Buddy Holly est un des très rares (avec le
Johnny Burnette Trio) à opérer avec un backing band attitré, les Crickets. Qui
faisait qu’il pouvait sortir des disques sous son nom propre ou avec son groupe
(de toute façon, c’étaient les mêmes qui l’accompagnaient). Seul Rod Stewart a
fait aussi bien voire mieux à l’époque des Faces, dont il était le chanteur
(chez Warner), les mêmes Faces l’accompagnaient sur ses disques solo (chez
Mercury). Buddy Holly, en « solo » ou avec les Crickets, était chez
MCA.
Buddy Holly
Plutôt pingre, la vénérable maison ricaine. Ce
« Chirping Crickets » dure 26 minutes pour 12 titres. Ce qui aurait
pu laisser de la place pour rajouter quelques singles dont le Holly n’était pas
avare (un tous les deux mois en moyenne, et pas des bouche-trous). Pour ne rien
arranger à l’histoire, ce disque est doté d’une pochette assez repoussante.
Certes, Buddy Holly et ses copains n’étaient pas des sex symbols (on leur
donnerait cinquante balais chacun), mais j’espère qu’ils ont pas payé le photographe.
Avec en plus d’avoir l’air totally neuneu, il manque un morceau de la tête à
celui à gauche de Buddy Holly (en fait non, après avoir vu plusieurs photos sur
le Net, il avait une coiffure vraiment très étrange) …
Mais comme un disque, belle pochette ou pas, c’est
surtout fait pour être écouté, il y a quoi à se mettre entre les oreilles dans
« The chirping Crickets » ? Au moins cinq classiques du
binoclard. Avec par ordre d’apparition « Oh boy » (rockabilly aux
relents de gospel), « Not fade away » (transposition en encore plus
saccadée du Diddley beat), « Maybe bay » (quintessence du Buddy Holly
style, premier génie pop ever, du Beatles avant l’heure), « It’s too
late » (grille d’accords éternelle pour chialer dans sa bière parce la
baby elle s’est barrée), et l’imputrescible « That’ll be the day »,
un des classiques absolus du rock des 50’s.
Ce qui permet de se rendre compte de plusieurs
choses. Buddy Holly était un compositeur de génie, et un chanteur étonnant,
vocalement limité à bien des égards, des limites qu’il arrive à compenser par
un élan juvénile (on y va, on fonce, on verra bien …), participant à la
création de ce phrasé approximatif à base de hiccups et de changements
incessants d’octaves, que l’on trouve souvent dans le rock des pionniers.
Autre chose dont on se rend compte. Les trois-quarts
des titres sont cosignés par Norman Petty, également producteur exécutif. On a
longtemps vu dans Petty une sorte d’escroc à la Colonel Parker. Sauf que
contrairement au faux bidasse d’Elvis, Petty avait déjà un petit nom dans le
music business, ayant travaillé avec notamment Roy Orbison et
« découvert » le tout jeune Waylon Jennings qui intègrera la dernière
version des Crickets (et a eu la bonne idée de céder sa place dans l’avion qui
allait se crasher au Big Bopper). Bon, sinon Petty s’est paraît-il bien gavé
abusivement de droits d’auteur, mais son travail en studio est incontestable,
et il n’est pas stupide d’affirmer (tendance générale) que sans Norman Petty,
il n’y aurait pas eu de Buddy Holly, ou du moins pas à ce niveau-là.
Parce que Holly est un défricheur. Et un
traditionnaliste à la fois. Défricheur parce qu’il a introduit dans le rock des
fifties, un caractère mélodique inédit, séparé, voire déconnecté de l’aspect
rythmique qui jusque là l’incluait (voir le cas d’école Chuck Berry, où c’est
le rythme qui contient la mélodie). Et traditionnaliste parce que Buddy Holly
part très souvent d’extrapolations de choses bien définies comme le gospel
(« Oh boy ») et surtout le doo wop (« You’ve got love » et les
quatre derniers titres de la rondelle, pas les plus connus et qui font un peu
office de remplissage tant ils semblent déclinés à l’identique d’une même
matrice).
Le remplissage final, certainement pour capitaliser
sur les premiers succès des singles (« That’ll be the day ») finira
dans le Top 3 des hit-parades), limite l’impact de ce premier Lp. Les progrès
en termes de composition de Buddy Holly seront exponentiels, les titres
d’anthologie s’enchaîneront à une vitesse frénétique. Le « Buddy
Holly » paru à la fin de la même année sera meilleur.
Une bonne compilation (« The very best of Buddy
Holly & the Crickets » de 1999 est parfaite) reste cependant la
meilleure porte d’entrée pour l’œuvre de l’auteur le plus original des années
50.