DEAD KENNEDYS - FRESH FRUIT FOR ROTTING VEGETABLES (1980)

 

Plein la tête ...

Les Dead Kennedys ont déjà eu le mérite de relancer le rock sans fioritures dans le vieux fief des hippies, San Francisco. Et tant qu’à faire ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère. Déjà leur nom ne pouvait laisser indifférent, dans un pays ou le shooting des Présidents est quasi un sport national. Et puis ils comptent dans leurs rangs un type qui passe pas inaperçu. Eric Reed Boucher pour l’état-civil, Jello Biafra pour la scène.

Jello Biafra

Un activiste qui avant de faire de la musique (« Fresh fruit … » est leur premier disque) s’était signalé à l’attention des déclassés de tout poil en se présentant comme candidat au poste de Maire de San Francisco, avec un programme qui devait autant à Marx (Brothers) qu’au jusqu’auboutisme gauchiste. Entre rigolades, happenings, déclarations incendiaires, il avait réussi à rallier les suffrages de quelques milliers de personnes et fini en quatrième position sur une dizaine de candidats … Un attrait pour la vie politique (et la politique) qui ne l’a jamais vraiment quitté, il a même postulé aux primaires de l’élection présidentielle nationale au sein du parti écolo de Ralph Nader (c’est ce dernier qui en sortira vainqueur pour une candidature que l’on appelle pudiquement de témoignage en 2000).

Avec pareil background, Jello Biafra en musique allait pas donner un truc du genre des Doobie Brothers. Parce que c’est en gros la musique des jeunes et de la révolte, les Dead Kennedys feront dans le punk. Dans sa version la plus radicale, pas celle des pères fondateurs newyorkais genre Ramones and so on , pas non plus dans la version suivante anglaise (Pistols, Clash, etc ..), mais en s’inspirant du « retour » du punk dans son pays d’origine, en version encore plus radicale. Celle venue de Washington que l’on appellera hardcore, théorisée par Bad Religion ou Minor Threat et que le Hüsker Dü des débuts portera à son niveau d’incandescence …

« Fresh fruit … » dure trente deux minutes. Pour quatorze titres, dont six de moins de deux minutes. Ça va vite, voire très vite. Des brûlots de pur  hardcore (« Forward to death », « When ya get drafted », «  Drug me »), du hardcore qui lorgne vers le heavy metal (« Funland at the beach »), du hardcore qui peut se terminer en valse (!) (« Chemical warfare »), du hardcore avec de petits breaks pour reprendre son souffle (« Ill in the head »), du hardcore avec un pont plus « léger » (« I kill children »), un mix entre hardcore et punk (« Your émotions »), du punk tendance « Ah ça ira » (« Let’s lynch the Landlord »), du punk façon 33T d’AC/DC passé en 78 T (« Stealing people »). Tous ces titres étant dans la ligne du parti, attendus, voire espérés, par les premiers fans du groupe.

Dead Kennedys

Restent quatre morceaux, les plus longs (enfin, par rapport aux autres). « Kill the poor » ouvre le disque. Et prend le temps de s’installer avec son intro martiale, son tempo qui s’accélère progressivement pour finir sur un rythme punk frénétique. « Viva Las Vegas » clôture le disque. Ben oui, on parle bien du titre écrit par Doc Pomus et Mort Schuman pour Elvis Presley pour le navet filmé du même nom. Titre repris par une kyrielle de gens, des plus prévisibles (Springsteen) aux plus improbables (Amanda Lear). La version des Dead Kennedys me semble même supérieure à celle considérée comme de référence (et plus tardive) des ZZ Top. Manière de terminer une rondelle plutôt énervée par quelque chose de plus léger, plus enjoué, plus festif. Le tout of course sur un rythme effréné.

Les deux titres qui auront fait couler le plus d’encre sont par ordre d’apparition « California über alles » et « Holiday in Cambodia ». La première est le premier titre (sorti en 45T) publié par les Dead Kennedys. Batterie quasi tribale, guitares rampantes qui envoient de gros riffs, et explosion sonore sur le refrain. Charge violente contre le gouverneur de California Jerry Brown (cité dans la première phrase, on risque pas l’équivoque), qui bien que revendiqué Démocrate, n’avait rien à envier par ses méthodes et ses propos aux imbéciles trumpistes à venir. Le titre évoque évidemment l’hymne de l’Allemagne nazie (« Deutschland über alles ») et l’allusion se passe de commentaires. Commentaires offusqués qui n’ont évidemment pas manqué de prospérer, Jello Biafra est devenu, le temps que « l’opinion publique » passe à autre chose, une sorte d’Ennemi Public number One.


« Holiday in Cambodia » est le titre le plus « célèbre » du disque, entendre par là qu’il a fait une apparition dans les tréfonds des charts. Musicalement, c’est le plus, comment dire, travaillé, intro bruitiste, atmosphère oppressante avec brusques poussées d’adrénaline (le genre d’ambiance dont les Offspring des débuts feront leur trademark sonore). C’est aussi le moins raccord avec le boucan du reste du disque. Le texte parle de tous les bobos californiens, qui pour se donner l’air très progressif, citent à tout bout de champ les vertus prétendues de la révolution khmère rouge du Cambodge. Quelques années avant le film sur le sujet de Joffé (« La Déchirure / Killing fields »), Jello Biafra qui a les yeux ouverts sur monde et a laissé la niaiserie au placard, conseille à ces bobos d’aller passer leurs vacances au pays de Pol Pot et de ses massacres « politiques ».

Les Dead Kennedys n’ont évidemment pas été signés par une major. Avec l’argent gagné lors de leurs premiers concerts, ils ont monté leur propre label, Alternative Tentacles sur lequel sont parus tous leurs disques. Ce label, dirigé par Jello Biafra, aura par la suite à son catalogue des gens comme 16 Horsepower, les Melvins, Butthole Surfers ou les français Les Thugs, en se tenant farouchement à l’écart de tout mainstream.

Les Dead Kennedys dureront une demi-décennie, une petite poignée de disques qui n’imprimeront pas vraiment paraîtront, avant que des embrouilles (notamment entre Biafra et le guitariste East Ray Bay pour les habituelles histoires de droits d’auteur et des royalties qui vont avec) entraînent la débandade. Une « reformation » sans Jello Biafra se fera au début des années 2000 sans trop de retentissements, mais pas sans les interminables poursuites judicaires qui en découleront forcément.

Jello Biafra se dispersera beaucoup, quelques collaborations musicales avec des gens de la « famille », des stand-ups sous forme de spoken words, sera de beaucoup de combats altermondialistes, et rejoindra le Green Party (Les Verts version US).