Tiercé gagnant ...
A la fin de la bande-annonce d’époque, on pouvait entendre en voix off : « Paul Newman et Robert Redford de nouveau ensemble, cette fois ils s’en sortiront … peut-être. ». Ce qui est quand même faire peu de cas de George Roy Hill, qui a porté le projet « The sting » (le titre en V.O.) à bout de bras avant de commencer le tournage.
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| Newman, Hill & Redford |
A l’origine, le scénariste
David Ward qui a peaufiné une histoire inspirée de vrais arnaqueurs de années
30, dont notamment les frères Gondorff (donc le nom du personnage joué par Paul
Newman est tout sauf fortuit). Lorsque Hill lit le scénario, tourner un film
qui en découle devient une idée fixe. Rôle principal envisagé Jack Nicholson,
qui décline. Hill demande alors conseil pour le casting, à celui qui est devenu
son pote après le succès de « Butch Cassidy & the Sundance Kid »,
Robert Redford. Qui lui dit en substance que c’est pas la peine de chercher
ailleurs, il veut le rôle principal de ce projet.
Parce qu’il y a dans « L’arnaque » un rôle principal et un grand rôle secondaire. Pour celui-ci Redford suggère Paul Newman, qui, euphémisme, ne vient pas d’enchaîner que des succès. Hill est dubitatif, un second rôle pour Newman, il va pas accepter. Le scénario lui est envoyé, et très rapidement il donne son accord (moyennant un pourcentage sur recettes, ce qui n’était pas une mauvaise idée, vu le succès du film). Se trouve dès lors reconstitué le trio de « Butch Cassidy … ». Même si quelques choses ont changé, c’est maintenant Redford le principal personnage, et le port de la moustache sera cette fois-ci pour Newman.
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| Paul Newman |
L’action du film se situe en
1936, dans une Amérique qui se remet tant bien que mal de la Grande Dépression.
Tous les moyens sont bons pour faire bouillir la marmite, y compris les peu ou
pas légaux du tout. Dans Joliet, petite ville de la grande banlieue de Chicago,
un trio de petits arnaqueurs réussit le gros coup, piquer grâce à une belle
mise en scène, la recette d’un tripot clandestin qu’un homme de main va
transmettre au « banquier » du patelin. Protagoniste principal de
cette arnaque, Johnny Hooker (Robert Redford), assisté par son
« professeur » Luther et un minot. Parenthèse : certaines
rumeurs invérifiées affirment que le nom de Johnny Hooker (Jeannot Crocheteur
en français) serait un hommage à John Lee Hooker et au blues made in Chicago,
où l’histoire se poursuivra.
Très vite, les ennuis vont commencer pour les Pieds Nickelés de Joliet. Le pognon subtilisé devait remonter jusqu’au Parrain chicagoan Doyle Lonnegan (Robert Shaw) qui envoie ses tueurs à Joliet. Coleman se fait buter mais a le temps de transmettre à Hooker une recommandation pour Henry Gondorff (un génie de la manipulation basé à Chicago). Un petit voyage qui tombe bien pour Hooker, qui en plus des hommes de main de Lonnegan, doit mettre de la distance avec Snyder, un flic ripou local qui veut le racketter. Parce que Hooker est une grande gueule, tombeur et flambeur (il a perdu sa part du butin en misant tout à la roulette – truquée of course – dans un tripot).
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| Redford & Shaw |
Avant que Newman entre en
scène, on a déjà pu vérifier plusieurs choses. « L’arnaque » est
visuellement superbe, avec un soin maniaque apporté à la reconstitution de
l’époque où évoluent les personnages (les fringues, les accessoires, les bagnoles).
Le tout recréé en studio (le maire de Chicago, soucieux de la réputation de sa
ville, la bonne blague, a mis son veto au tournage dans sa riante cité, seules
quelques scènes y seront filmées). Il y a un rythme effréné, et un ton léger,
alors que les situations et les personnages n’ont rien de badin. On a droit à
des intertitres (le coup monté, l’appât, l’arnaque, …) sous forme de planche de
bande dessinée qui accompagne tous les développements de l’histoire. Et puis il
y a une bande-son (Marvin Hamlisch), déclinant des thèmes à succès de Scott
Joplin, grand maître du ragtime. Et même si cette musique est totalement
anachronique (le ragtime c’était dans les années 1910), elle est un marqueur
incontournable du film (avec pour la première fois dans un film dixit Hill, une
musique qui ne se superpose jamais aux dialogues).
Quand Hooker rencontre
Gandorff, il est plutôt déçu. Le génie de l’arnaque est salement bourré de la
veille, retiré des « affaires », il se contente de gérer avec sa
compagne Billie (Eileen Brennan) un petit bordel « couvert » par un
manège de fête foraine. Mais Gondorff est un homme d’honneur, et va venger son
pote Coleman en s’en prenant à Lonnegan, ou plutôt à son portefeuille, et
recruter de vieux amis à lui pour monter une arnaque majuscule. Il faut dire que
Paul Newman écrase toute la distribution de son talent. La partie de poker dans
un train donne lieu à un enchaînement de scènes extraordinaires.
On va de rebondissements en rebondissements parce que l’on suit l’intrigue à travers le personnage de Hooker. Qui accumule emmerdes et mésaventures sans en parler à Gandorff (le flic ripou a retrouvé sa trace et le course à Chicago, Lonnegan a embauché un tueur à gages aussi mystérieux qu’efficace pour lui régler son compte). Et parallèlement au montage de l’arnaque (des paris truqués sur des courses de chevaux), on suit la relation pas vraiment franche entre Gandorff et Hooker.
Parce que tout se joue sur le
fil du rasoir, il n’y a d’enfants de chœur nulle part, tout le monde se méfie
de tout le monde, et tente de manipuler tout le monde. Bon, faut être honnête,
aussi chiadé que soit le scénario, une pareille arnaque ne tient pas la route,
même si plus c’est gros, plus ça marche, on voit mal un caïd de la pègre se
faire embobiner de la sorte, un cercle de paris clandestins qu’il ne
connaîtrait pas dans sa ville, et dans lequel il se rue tête baissée ?
Enfin, se ruer c’est vite dit. Lonnegan boîte bas (Shaw s’est bousillé une
cheville au début du tournage, et à cause de cette grosse entorse voulait
renoncer au rôle, mais Hill a tenu à le conserver, sa boîterie réelle étant
finalement devenue un gimmick une fois sa cheville guérie).
« L’arnaque » a été
présentée en avant-première le jour de Noel 1973. Le film recevra de belles
critiques et connaîtra un immense succès populaire, glanant sept Oscars (Hill
pour la réalisation, des Oscars « techniques », mais aucun pour les
acteurs, seul Redford avait été nominé).
Deux anecdotes pour finir.
Charles Durning qui joue le ripou Snyder avait la cinquantaine et était comme
dirait Obélix « un peu » enveloppé. Au début du film, il poursuit
Redford. Il pensait que la scène serait « arrangée ». C’était méconnaître
la maniaquerie de Hill, qui a exigé qu’il sprinte pour attraper Redford. Ce
qu’il a été obligé de faire et de son aveu, même ado, il n’avait jamais couru
aussi vite. Paul Newman est fabuleux quand il simule le type bourré lors de la
partie de poker (ou plus tard dans « Le verdict » de Lumet). A
l’époque on ne le savait pas, mais il a avoué sur le tard qu’il picolait grave.
Pas sûr qu’il n’aurait pas été capable d’enchaîner les prises sans avoir à
couper son gin avec de l’eau …
Malgré son intrigue
labyrinthique, « L’arnaque » est une merveille de fluidité, et un
film dont on ne se lasse pas … Deux heures de comédie et de grand spectacle.
Du même sur ce blog :
Butch Cassidy & The Sundance Kid




