KAREN O & DANGER MOUSE - LUX PRIMA (2019)

Fiat lux ...

Putain d’étrange affaire que ce disque, né d’une collaboration inattendue, mais pas improbable. Les deux ont depuis une vingtaine d’années que leur carrière a commencé abordé tellement de genres, tenté (avec plus ou moins de bonheur) tellement d’expériences, que retrouver leurs deux noms accolés sur la pochette d’un disque n’est pas a priori une bizarrerie.
Elle, Karen O (O pour un nom polonais imprononçable hérité de son père, sa mère est sud-coréenne, ce doit pas être mieux pour nous occidentaux francophones) est surtout connue pour être la chanteuse des Yeah Yeah Yeahs, groupe new yorkais post rock-punk-new wave, enfin post tout ce que vous voulez… Look garçon manqué à la Chrissie Hynde, présence scénique détonante, des premiers disques au début de ce siècle remarqués sinon remarquables, et une relative disparition des radars depuis quelques années.
Karen O & Danger Mouse font la gueule
Lui, difficile de passer à côté. Des débuts comme Dj, avec une polémique initiale, des procès pour un mix osé (« The Grey album ») entre Jay-Z (« Black album ») et les Beatles (« White album »), avant que les collaborations prestigieuses et les montagnes de dollars s’enchaînent à une cadence infernale (le gros carton de son « groupe » Gnarls Barkley, des productions pour Gorillaz, Adele, U2, Red Hot Chili Machin, Norah Jones, sans parler de son travail avec les Black Keys dont il est de fait le troisième membre depuis le virage sinon commercial, du moins radio friendly du duo barbu).
Généralement, quand deux célébrités travaillent ensemble, on a droit à un partage poli et diplomatique du territoire sonore, pour ne pas décontenancer et perturber le fan de l’un des deux qui passerait par là. Sans être un exégète des œuvres de la demoiselle et du monsieur, il me semble bien qu’ils n’avaient pas fait grand-chose qui ressemble à ce « Lux Prima ».
Qui, autant le dire d’entrée, est un disque fantastique, comme il n’en sortira certainement pas une poignée cette année. Parce que « Lux Prima » est un disque pour les vieux plutôt que pour la génération Spotify - Kendji Girac. Ca tombe bien, je suis vieux, et j’ai jamais écouté plus de dix secondes un putain de morceau de Kendji Truc, et j’ai détalé au premier streaming attrapé sur Spotify (ou Deezer ou iTunes ou tout ce que voulez dans le genre), ces minables mp3 qui sont à la musique (et accessoirement au rock) ce que François de Rugy est à la conviction politique … Donc je suis vieux et j’emmerde la jeunesse (et l’affront national) et j’ai trouvé génial « Lux Prima ».
Karen O & Danger Mouse sont heureux
Parce que cette rondelle brillante fourmille de références. Sans que ça sonne une seule seconde passéiste ou revivaliste. Normal, le Danger Mouse doit passer trente heures par jour en studio, il a dépassé le stade d’essayer de sonner comme les 13th Floor Elevators de 1966. Le type est capable de sortir des mélodies atmosphériques (on disait planantes il y a quarante ans) et le titre d’après d’envoyer un rock minimaliste sur fond de percussions tribales. En utilisant des claviers high tech, certes, mais au fil des morceaux on le retrouve à la batterie, à la basse, aux guitares (acoustiques et électriques), au Wurlitzer, au mellotron,… Lui et la Karen (aux vocaux évidemment, mais aussi épisodiquement aux guitares et aux synthés) se sont même adjoint les services d’une section de cuivres et de cordes. Toutes ces possibilités sonores utilisées avec parcimonie, un bon goût et une classe jamais démentis (on est plus proche de Nick Drake que de Berlioz, if you know what I mean …).
Alors par ordre d’apparition dans la stéréo on a droit à « Prima Lux » (le morceau), quasi instrumental, lent, doucereux, découpé en quatre parties évoquant Pink Floyd, Cocteau Twins, Dead Can Dance … Totalement improbable mais captivant. Suit « Ministry », le genre de titres que Kate Bush (ou son avatar polaire Björk) n’a plus écrit depuis une éternité. Précision, on est dans l’inspiration pas dans la copie, la voix de Karen O et de la Babooshka  n’ont rien en commun, hormis une sensualité insidieuse. On semble parti après ces deux titres vers une atmosphère contemplative, genre new age haut de gamme.
Ben pas du tout. Se pointe un funk discoïde  au ralenti (« Turn the light »), qui marche sur des terres jadis foulées par des gens comme Chic ou Donna Summer. Arrive ensuite un rock primaire (« Woman », rien à voir avec le titre de Lennon), pour ne pas dire primitif, rempli de percus tribales, un peu comme si les White Stripes en leur âge d’or avaient trouvé des synthés dans leur studio et s’en étaient servis, ou si les Black Keys étaient retournés vers leurs trucs rêches et abrasifs.
Et tout le reste du disque multiplie les idées originales, les arrangements malins, les mélodies éthérées, la seconde partie du disque est plus calme, pas forcément moins intéressante. « Redeemer » mélange rythme rock et refrain raggamuffin, « Down » part dans tous les sens et réussit à garder une cohérence et un fil conducteur remarquables, la Karen O susurre à la façon de Debbie Harry une pop étincelante (« Leopard’s tongue »). « Rêveries » est un titre qu’aurait aimé trouver Patti Smith même si finalement dans l’ambiance et la partie vocale il y a des faux airs du « Working class Hero » repris par Marianne Faithfull. Le dernier titre « Nox Lumina » est le contrepoint du premier, manière de boucler la boucle, et que le grand cric me croque si la partie chantée n’emprunte pas la mélodie (ralentie) de « Comment te dire adieu ».
Danger Mouse par sa polyvalence instrumentale et son apparente facilité à aligner sons et mélodies qui s’incrustent en deux écoutes au plus profond du cerveau place la barre très haut, rejoignant dans l’excellence les quelques rares sorciers de studio ayant réussi à sortir sous leur nom des disques audibles (comme au hasard le Brian Eno des seventies avant qu’il vire gourou conceptuel pénible). Karen O surprend par l’étendue de son registre vocal, s’adaptant à quantité de styles, toute en émotion sensuelle, à l’opposé de toutes ces Castafiore sans âme qui encombrent le marché …
Grand et beau disque …



3 commentaires:

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    1. Je reprends, j'avais oublié le "d'"
      Danger Mouse a aussi collaboré avec James Mercer (The Shins) pour créer Broken Bells. Leur 1er album (2010) est très recommandable grâce à des compos inspirées et la voix chaude de Mercer. Les suivants sont à chier...
      Très agréable ce Lux Prima, effectivement Mouse est balèze pour les atmosphères (est-ce que j'ai une gueule d'atmosphèèère?)...

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    2. Je connais pas ces collaborations mais j'ai un disque des Shins dont j'ai oublié le titre qui est très bien dans mes souvenirs, de la bonne pop énergique ...

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