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ALAN J PAKULA - LES HOMMES DU PRESIDENT (1976)

 

9 Août 1974 ...

C’est la date de la démission de Richard Nixon, 37éme Président (Républicain) des Etats-Unis. Démission au terme d’une succession de révélations et de scandales sur les magouilles financières de son parti, d’espionnage des adversaires démocrates, dans lequel tout le haut de l’organigramme du parti et du gouvernement (jusqu’à Nixon lui-même) étaient impliqués. Cette démission est la conclusion historique de l’affaire dite du Watergate, le plus gros scandale politico-financier ayant touché un président des USA (en attendant possiblement que le truand affairiste et queutard Trump prenne quelques centaines d’années de taule …).

Hoffman, Redford & Pakula

L’affaire du Watergate et sa conclusion furent un traumatisme profond et sidérant pour la société américaine, qui voyait le chef d’Etat lui-même remettre en cause les fondements démocratiques du pays.

Et à peine plus d’un an après la chute de Nixon, le cinéma allait porter cette affaire à l’écran. Oh, ça s’est pas bousculé dans le tout-Hollywood pour participer au projet. Derrière lequel il y a un homme, Robert Redford, une des stars les plus en vue et ardent militant démocrate. C’est lui qui produit le film, ce qui finit par attirer Warner Bros pour le distribuer. Pour tenir la caméra, le choix de Redford se porte sur Alan J Pakula, peu connu, mais réalisateur du polar anxiogène « Klute » et de « A cause d’un assassinat » qui traite de celui de JF Kennedy, et lui vaudra la réputation de cinéaste « engagé ».

« Les hommes du Président » ne couvre pas toute l’affaire, le film se termine en 1973 alors que l’issue politique est improbable et que le Parti républicain fait tout pour protéger ses chefs à plumes (dont Nixon) et étouffer le scandale. La suite (que tous les Américains connaissaient) est montrée avant le générique sous forme de dates précisant celles des procès et procédures ayant entraîné la chute et la démission de Nixon.


« Les hommes du Président » s’en tient à l’enquête menée par deux journalistes du Washington Post qui se sont intéressés et ont investigué les premiers après le pseudo-cambriolage dans l’immeuble Watergate. Ces deux journalistes, Bob Woodward et Carl Bernstein, ont écrit aussi ensemble le livre-résumé de leur enquête, dont le titre sera également celui du film, auquel ils ont été associés avec l’écrivain et scénariste William Goldman. Redford a affirmé du bout des lèvres qu’il voulait se contenter de mettre des billets et ne voulait pas être du casting. Il n’y a cependant pas trop eu à le supplier pour qu’il prenne le rôle du plumitif débutant Bob Woodward. Pour Bernstein, la légende (et Redford) prétendent que lui et Hoffman se sont rencontrés par hasard à un match de basket (des Knicks de New York dont ils étaient tous deux supporters) et que le Dustin (lui aussi démocrate, tendance écolo), a accepté le rôle de Bernstein. Si la légende est plus belle que la vérité, etc …

Le film commence par le braquage des bureaux du Parti Démocrate dans l’immeuble Watergate. Cinq hommes bien sapés s’y introduisent de nuit munis de talkies-walkies, guidés-protégés par un complice dans un immeuble voisin. Un veilleur de nuit trouve une porte fracturée, appelle les flics et les cambrioleurs se font serrer par une patrouille de flics en civil, menés par un moustachu à cheveux longs et coiffé d’un bob informe (hommage subliminal à Serpico ?). Woodward, journaliste débutant au Washington Post, à peu près cantonné à la rubrique des chiens écrasés se rend au tribunal (le Watergate est à Washington), où les cinq braqueurs sont jugés en comparution immédiate. Il ne comprend pas très bien ce que ces types bien sapés, dont la plupart se prétendent cubains venant de Miami cherchaient, et est troublé par la présence dans le public de l’audience pour cette affaire très mineure, de l’avocat particulier du principal conseiller de Nixon, qu’il ne connaissait évidemment pas.

Redford, Balsam, Hoffman & Robards

Tout seul dans son coin au journal, il se rencarde auprès de collègues, finit par découvrir que les prétendus Cubains sont en réalité des militants Républicains et que l’un d’entre eux est haut placé dans l’organigramme de l’équipe chargée de recruter les fonds du parti pour les campagnes électorales. Il rédige un papier, espérant être publié que récupère et amende son chevronné collègue Carl Bernstein . Les deux décident de bosser ensemble sur l’affaire, commencent à dévider quelques fils de l’écheveau politico-financier mais malgré le soutien de leur chef de service (joué par Jack Wardens) se heurtent au rédacteur en chef Ben Bradlee (Jason Robards) qui sent le sujet explosif et veut du concret certifié et pas des allégations sans preuves formelles.

Le film va suivre l’enquête des deux journalistes, aidés épisodiquement par un indicateur très haut placé dans on ne sait quel service d’Etat, mais qui sait beaucoup de choses et ne peut se mouiller personnellement. Cet informateur que Redford rencontre de nuit dans l’obscurité d’un parking, est surnommé « Gorge profonde » et est joué (malgré la pénombre, on reconnaît son faciès émacié en quart de lune) par Hal Holbrook.

Gorge Profonde, Deep Throat, Hal Holbrook

Autant le dire, à moins de connaître parfaitement l’affaire, on saisit pas toujours les tenants et aboutissants de l’histoire, noyés que l’on est par un name dropping de pontes le la Maison Blanche et/ou du Parti Républicain liés de près ou de loin à ce qui petit à petit deviendra le scandale du Watergate (espionnage en règle du Parti Démocrate et constitution d’une colossale caisse noire au Parti Républicain). On suit un peu paumé les innombrables coups de fil des deux journalistes (bizarrement, à l’époque du téléphone à cadran, le propriétaire du numéro est toujours à coté de son bigophone pour répondre à la première sonnerie), leurs visites au domicile de personnes dont les noms arrivent au fur et à mesure de leurs investigations, de la pression qu’ils finissent par avoir de leur hiérarchie journalistique, …

En clair, « Les hommes du Président » est un film incompréhensible pour les non initiés, non contemporains et non américains, ce qui fait quand même beaucoup de monde, surtout aujourd’hui.

Mais il y a du rythme, comme les poussées d’adrénaline des deux compères journalistes, quand la lumière jaillit, ou que la pression devient forte. Redford et Hoffman sont parfaits, ils font quand même partie de la poignée des acteurs confirmés et starisés de l’époque, et sont « politiquement » impliqués dans le film. Pakula fait du Pakula (mais en accéléré si on se réfère à son précédent « Klute », « Les hommes du Président » est un film au montage et au jeu des acteurs nerveux, tonique), travaille beaucoup dans l’obscurité anxiogène qui est sa marque de fabrique (les rencontres dans le parking, les visites nocturnes chez les protagonistes de l’affaire, …) qui contraste avec la salle de rédaction du Washington Post, toute en néons riches en lumens et ambiance de ruche (reconstituée à l’identique dans les studios de la Warner à Burbank).

Le tout dans une ambiance col blanc macho très seventies (les hommes sont forts, manipulent et tirent les ficelles, les femmes sont faibles, tourmentées et finissent par balancer). A titre d’exemple, le film qui se veut retranscrire scrupuleusement l’enquête vécue par les deux journalistes, zappe totalement (ça a été remarqué et parfois critiqué) l’importance de la propriétaire du Washington Post, Katharine Graham. C’est elle, qui au moment où l’affaire du Watergate devenait scandale d’Etat et les pressions/menaces des Républicains maximales, qui a soutenu Woodward et Bernstein, les enjoignant de continuer à publier et enquêter, et pas son rédacteur en chef Bradlee. Etrangement son personnage est totalement absent du générique. Et pour la petite histoire, Gorge Profonde, était d’après ses dires au moment de sa mort en 2008, Mark Felt, ancien adjoint de l’éternel Hoover au FBI.

Les vrais Bernstein & Woodward

Et malgré tout, « Les hommes du Président » est un film à voir et à revoir. C’est un film sur la presse qui nous montre ce qu’est le métier de journaliste d’investigation. Du flair, de l’obstination, de l’information, des faits qu’on est allé chercher et vérifier, et surtout de la rigueur. Ne jamais abandonner même quand les difficultés sont désespérantes et les pressions (de la hiérarchie, de la flicaille, des politiques, …) multiples. Une démarche à mettre en parallèle avec les zozos qui ont des cartes de presse aujourd’hui (faut surtout pas les appeler des journalistes), aux ordres d’un quelconque Bolloré qui les paye, et prêts à toutes les compromissions (éthiques, financières, …) pour servir façon complotiste la soupe extrêmedroitarde de leur maître. Peut-être certains de ces pantins rêvent de prix Pulitzer. Woodward et Bernstein eux, l’ont eu.



Du même sur ce blog :

Klute





SYDNEY LUMET - SERPICO (1973)

 

Flic Story ...

Ça commence par un générique qui défile sur fond de gyrophare et de sirène de police. Puis on voit à l’intérieur de la voiture de police un type hirsute, dépenaillé, avec le visage en sang. Arrivée à l’hôpital, les brancardiers et les soignants s’affairent, le type est mal en point. Des flics que l’on suppose haut placés dans la hiérarchie arrivent à donf à l’hosto pour prendre des nouvelles du blessé. Le blessé, c’est un enquêteur de police, il s’appelle Franck Serpico. Les quelque deux heures qui suivent vont constituer un long flashback (plus quelques minutes en guise de conclusion à l’histoire) pour retracer sa vie et sa carrière et nous faire comprendre comment il a fini avec une balle dans la tête et pourquoi autant d’émoi chez les chefs à plumes de la police de New York.

Lumet & Pacino

Derrière la caméra, un pur newyorkais (il me semble bien que tous ses films se passent dans la Big Apple), Sydney Lumet. Le type qui aime bien gratter le vernis de l’Amérique là où ça pique. Une carrière de réalisateur commencée en 1957 par « Douze hommes en colère » un huis-clos oppressant sur la délibération d’un jury d’assises. Coup d’essai et coup de maître. Lumet tourne à une bonne cadence (peu ou prou un film par an) mais passera une décennie et demie à présenter des films qui rencontreront peu de succès, qu’il soit critique ou commercial. Mais là, avec « Serpico », il fait fort, c’est un classique éternel du film policier et un jalon incontournable du cinéma des seventies. Et en plus, c’est un biopic.

Franck Serpico a réellement existé, et Lumet a voulu coller au plus près de la réalité du bonhomme, s’efforçant de montrer ce flic hors des sentiers battus, ne se contentant pas d’une hagiographie ripolinée, mais explorant aussi certains côtés obscurs du personnage. Faut dire que Lumet a de la matière. L’« affaire » Serpico a été un pavé lancé dans la mare du NYPD et a trouvé son épilogue devant des commissions d’enquête où la presse se bousculait pour en rendre compte. De plus, Serpico avait un biographe officiel, le journaliste Peter Maas, qui a publié un livre après de longs entretiens avec le Frankie.

Période Easy Rider

Parce que « Serpico » ne remonte pas le temps. Quand paraît le film, il y a moins de trois ans que Serpico a pris une balle dans la tête. Question temporalité, difficile de mieux coller à l’époque.

Pour tourner « Serpico », c’est Dino de Laurentiis qui aligne la monnaie, et qui très vite, vire le réalisateur depuis peu engagé, l’à peu près inconnu George Avildsen (qui rebondira avec quelques Rocky, dont l’iconique premier de la série, et quelques Karaté Kid, mais qui se fera aussi virer du tournage de « Saturday Night fever »). Lumet est contacté et doit composer avec un De Laurentiis guère avenant, et faire avec un casting déjà choisi. En majorité des seconds couteaux. Quant au rôle principal, c’est Al Pacino, un Italo-américain (comme Serpico, hasard ou pas ?) qui a été retenu, avec juste une paire de films connus à son actif (le rôle principal dans le film de junkies « Panique à Needle Park » et un second rôle dans « Le Parrain » où il joue le film de Don Corleone – Brando). C’est ce jeunot de Pacino qui va tirer le film vers le haut, en flic plus ou moins baba-hippie, mais totalement incorruptible. Il y gagnera l’Oscar de meilleur acteur et « Serpico » sera la première de ses prestations légendaires (avec « Dog Day afternoon », les suites du « Parrain », et « Scarface » entre autres …). Et par opposition à ce qui deviendra sa trademark (le type qui tient pas en place, avec pétages de plombs XXL), Pacino dans « Serpico » est impressionnant de justesse, de sobriété et d’économie dans son jeu (faut dire que quand on vient de donner la réplique à un Brando bigger than life dans « Le Parrain », ça incite à l’humilité). Pour des raisons contractuelles liées aux engagements suivants des uns et des autres, « Serpico » sera tourné « à l’envers », c’est-à-dire en commençant par les dernières scènes, et en terminant par un Pacino avec sa coupe bien dégagée derrière les oreilles qui vient d’être nommé policier à Brooklyn.


Serpico est donc un Italo-américain (sa mère ne parle pas ou très peu anglais, on doit lui traduire) mais qui a envie de se rendre utile à son pays en faisant un métier dont il a toujours rêvé. C’est une joie pour lui et une fête familiale lorsqu’il reçoit son insigne et il entend être un policier exemplaire. La réalité du métier le rattrapera vite (les repas peu ragoûtants offerts par le patron d’un restau minable du coin le laissent perplexe). Sa première interpellation (il fonce à voiture vers le lieu où on lui signale un viol, se démène pour interpeller un type alors que son binôme y met le moins d’empressement possible). La victime était Noire, le type que Serpico a serré aussi et il va être témoin d’un interrogatoire très musclé au poste (un bon passage à tabac en fait). Lorsque le gars sera relâché faute d’éléments probants avec son visage tuméfié, il l’attendra à la sortie du poste, lui paiera un café, lui dira qu’il peut porter plainte et surtout l’aider à arrêter ceux qui ont été les plus impliqués dans l’agression.

Second choc pour lui, quand un collègue lui remettra une enveloppe avec trois cents dollars, sa part des pots-de-vin qui arrosent les flics du coin pour qu’il ferment les yeux sur les petits trafics de leur secteur. Cette enveloppe lui brûle les doigts et il finit par la remettre au chef de poste, qui n’a pas l’air vraiment surpris et lui assure qu’il va transmettre à la hiérarchie qui ne manquera de mener son enquête et remettra de l’ordre dans la maison poulaga. Rien ne passe, hors le temps, qui voit un Serpico promu enquêteur s’imprégner de l’air des 60’s, se fringuer comme un marginal, et fréquenter une bombe blonde adepte de soirées où joints et LSD circulent en grandes proportions. L’ambiance corrompue de sa brigade dans l’indifférence de la hiérarchie fera de Serpico un type perpétuellement à cran. Sa copine le quittera, il se consolera avec une infirmière, sa voisine d’appart à Greenwich Village, cœur de la contre-culture new yorkaise où il s’est installé.


Parce qu’il le demande et qu’il est perçu comme un mouton noir par ses collègues (le type au look de hippie babacool qui refuse les pots-de-vin), il va être muté de Brooklyn dans une brigade du Bronx où il n’y a pas une once de corruption. Tu parles, Charles, son coéquipier lors de leur première sortie, lui explique qu’il est un des « collecteurs » qui recouvre les enveloppes de liquide et les redistribue aux collègues. Et joignant le geste à la parole, il course en marche arrière un type qui a du retard sur ses paiements, avec un Serpico abasourdi et effrayé sur le siège passager de la voiture de police. Encore une fois, l’incorruptible Serpico refuse les enveloppes, et décide avec un de ses potes de l’école de police qui bosse au service du Maire, de porter l’affaire au plus niveau qu’ils peuvent, au plus haut gradé de la police pour Serpico et dircab du Maire pour l’autre. Des jours, des semaines, des mois passent, sans aucun retour et au mieux des explications embarrassées et alambiquées de ceux qui étaient censés rendre la police de New York propre. Evidemment, l’atmosphère se tend de plus en plus entre Serpico et ses collègues, et aussi au sein de son couple, sa copine finira par le larguer.

Muté dans Manhattan, Serpico se rend compte que c’est pire qu’à Brooklyn et il reçoit d’entrée les intimidations de ses nouveaux collègues qui savent qu’il est un « traître ». C’est cependant à Manhattan qu’il trouvera une aide précieuse de la part de son supérieur hiérarchique, qui acceptera de faire équipe avec lui, et toujours avec son pote à la Mairie, puisque la hiérarchie policière reste sourde aux preuves de la corruption qu’ils amènent, d’alerter la presse qui en fera ses unes et obligera Serpico à témoigner à visage découvert, mais sans guère de résultats pour résoudre le problème. C’est lors d’une énième mutation que ses « collègues » le laisseront lors d’une tentative de flagrant délit dans une histoire de stups, se faire coincer dans une embrasure de porte et se ramasser une balle dans la joue à bout portant. Et donc retour à la scène du début du film avant l’épilogue judiciaire et administratif de l’histoire.

Il faut dire que cette histoire est compliquée, c’est parfois confus, on a du mal à suivre, les seconds rôles foisonnent et changent à chaque mutation professionnelle de Serpico, et que ce soit au niveau de la base ou des hiérarchies, on a de vraies crapules ou des types qui laissent courir, se contentant de leur enveloppe hebdomadaire et peu envieux de laver du linge sale, quand bien même serait-ce en famille.

Le fil rouge du film, c’est bien sûr Serpico, de plus en plus obsédé par l’intégrité disparue de la police newyorkaise, et qui prend tous les risques pour mener à bien ce qu’il considère comme sa mission entre déconvenues et mises au placard (quelques années passées dans les bureaux de l’identification judiciaire pour l’éloigner du terrain), devenant de plus en plus irascible et à cran (ciao à l’infirmière qui en a sa claque de ce type qui monte dans les tours à la première réflexion et rend leur vie de couple insupportable). C’est un Serpico-Pacino de plus en plus dépenaillé, parano et obsessionnel, qui rend le film lumineux dans l’évocation de cette histoire vraie.

Le vrai Serpico devant une commission d'enquête

Enfin, vraie … Faut le dire vite. Vu le personnage dans le film, le vrai Franck Serpico, dont la rigueur et la parano ne sont pas exagérées, n’est pas avare de remarques fielleuses sur le boulot de Lumet. Il enrage par exemple de voir que lorsque Serpico en parka et bob informe, coince un type derrière un container et se fait tirer dessus par des flics en uniforme qui ne savent pas qu’il ont affaire à un des leurs, le vrai Serpico hurle au scandale et raciste et hollywoodien parce que dans la réalité le type était un Blanc et pas un Noir comme dans le film. Serpico accuse aussi Lumet de pudibonderie sous prétexte qu’il a zappé dans son film les quelques mois passés dans la brigade des mœurs où il travaillait fidèle à ses habitudes, infiltré discrètement dans le milieu des prostituées.

Bon, d’accord, mais il faut aussi reconnaitre à ce newyorkais pur jus de Lumet cette peinture sans concession de sa ville, où contrairement aux visions de carte postale, tout est gris, sale, pluvieux, gluant, tout sauf glamour, rempli de petits ou grands délinquants vivant en parfaite harmonie avec une police corrompue jusqu’au plus haut niveau …

Lumet et Pacino sont pour moi indissociables du succès du film. Une association gagnante qui sera reconduite deux ans plus tard pour une autre masterpiece, « Un après-midi de chien ».



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12 Hommes En Colere
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ROLAND JOFFE - LA DECHIRURE (1984)

 

La petite histoire dans la grande ...

Comment rafler trois Oscars avec un film réalisé et scénarisé par deux inconnus, avec un casting d’inconnus, voire d’acteurs amateurs ? Ben, dans le cas de « La déchirure », prendre comme point de départ des faits réels et s’y tenir (plus ou moins, on y reviendra).

Et puis, autre chose. Faut quelqu’un pour croire à un projet. Dans le cas de « La déchirure » (« The killing fields » en V.O., ce qui est nettement plus raccord avec l’histoire), celui qui va tenir l’affaire à bout de bras, il s’appelle David Puttnam. Un producteur anglais qui enchaîne les succès au box-office (« Bugsy Malone », « Les duellistes », « Midnight express », « Les chariots de feu », « Local hero », …). Il a vaguement entendu parler d’un certain Sydney Schanberg, qui obtenu le prestigieux Prix Pulitzer en 1976 pour ses reportages sur le Cambodge lors de l’arrivée au pouvoir des khmers rouges. Trois ans plus tard, un entrefilet dans la presse annonçant que Schanberg a retrouvé son guide (aujourd’hui on appelle ça un fixeur) cambodgien lors de cette période, avec tout l’aspect mélodramatique qui accompagne les retrouvailles entre le journaliste et celui que l’on croyait mort, donne à Puttnam l’idée de faire un film sur cette histoire.

Ngor, Waterston & Joffé

Il faudra cinq ans pour que son projet de film se matérialise. Mais Puttnam est obstiné. Et quand un type de ce calibre passe un coup de fil, on répond et on écoute. Il lui faut un scénariste, un réalisateur et des acteurs. Sauf que les stars contactées taperont en touche. Sujet trop d’actualité, trop brûlant, et surtout passé sous silence dans les pays occidentaux. Pour le scénario, il se rabattra sur un inconnu, qui écrit pour des séries Tv anglaises, Bruce Robinson. Qui sent qu’il a là la chance de sa vie, bosse comme un forcené (se rend à Bangkok et à proximité de la frontière cambodgienne, rencontre Schanberg et son guide Dith Pran, …) et pond trois cents pages. Côté réalisation, Puttnam contacte Costa-Gavras, Louis Malle, Jacques Demy (?), et discute même le coup avec Kubrick. Refus poli. Il va alors recruter un réalisateur dont les parents sont français, et qui grouillote lui aussi dans les séries Tv, le parfait inconnu Roland Joffé. Lequel est sommé de s’inspirer de trois films : « La bataille d’Alger », « Apocalypse now » et « Rome ville ouverte ».

Pour les acteurs, refus poli de Puttnam pour le rôle de Schanberg des propositions de Warner, qui avait signé pour la distribution du film et avait sous le coude des gens comme Dustin Hoffman ou Roy Schreider. Puttnam imposera un autre inconnu, Sam Waterston (à son actif un petit second rôle dans « La porte du Paradis »), surtout pour une similitude physique avec Schanberg. Deux autres inconnus du grand public, Julian Sands et John Malkovich, complèteront les rôles des journalistes américains. Pour Dith Pran, des centaines d’acteurs le plus souvent amateurs sont testés, et Puttnam arrête son choix sur Haing S Ngor, toubib à Los Angeles, et qui a fui lui aussi le régime khmer (il gagnera l’Oscar du second rôle). Le tournage se fera en Thaïlande. La préparation du film aura duré cinq ans.

Sainds & Malkovich

Un budget conséquent pour l’époque est amené par Puttnam, un flot d’images est enregistré, avec selon Joffé de quoi faire six films différents sur cette histoire. La version choisie, d’une duré initiale de quatre heures, sera réduite quasiment de moitié au montage.

C’est pour cela que le début du film fait intervenir une voix off, qui présente « l’environnement ». Parce que quelques rappels historiques s’imposent. Les Américains viennent de se faire salement secouer au Vietnam, sont à l’intérieur en plein Watergate, et de ce fait la révolution communiste essaie de s’étendre aux pays voisins. Principale cible, le Cambodge, où un gouvernement corrompu et mal aimé tente de survivre. Soutenu mollement par quelques soldats américains qui y disposent de bases militaires. Les khmers progressent, armée de bric et de broc recrutée dans les campagnes (beaucoup de femmes et des enfants, certains pas plus hauts que leur kalachnikov). Quand la capitale Pnom Penh est menacée, les Américains décident d’intervenir, et envoient un de leurs gros bombardiers déverser des tonnes de projectiles sur un village censé être le QG des khmers. Pas de bol, l’avion se trompe de cible, et bombarde un autre patelin (Neak Loeung). Officiellement, des dizaines d’américains tués et de centaines de civils cambodgiens.

Cet évènement est le début du film. Devant les atermoiements de l’état-major US, Schanberg et Dith Pran décident de s’y rendre en soudoyant des militaires cambodgiens. Ils vont voir les résultats du carnage, et une fois rejoints par d’autres journalistes finalement amenés par l’armée américaine, se retrouver en première ligne face à la progression des khmers rouges. De retour à Pnom Penh déjà infiltrée par les khmers (attentats), les trois journalistes et Dith Pran sont témoins de la débandade du régime officiel. L’ambassade américaine est évacuée, y compris la femme et les enfants de Dith Pran. Lui et les journalistes restent, assistent à la chute de la capitale, et se réfugient à l’ambassade de France, dernière ambassade occidentale en poste, avec des civils cambodgiens proches du régime déchu. Sauf qu’ambassade ou pas, quand t’es encerclé, faut dealer. Les khmers laisseront sortir tous les ressortissants étrangers, par contre les Cambodgiens devront se rendre. Les journaleux essayent bien dans des conditions précaires de bidouiller un faux passeport à Dith Pran, ça foire, eux peuvent partir et lui est obligé de se rendre aux khmers rouges. C’est la première partie du film.


La seconde verra Dith Pran « réinséré » dans les camps de travail (ou de concentration, au choix), se faire passer pour un paysan inculte (le régime khmer élimine tous les « intellectuels » et il en faut pas beaucoup pour passer pour un intellectuel), tenter de s’échapper à travers les « killing fields », ces charniers à ciel ouvert où sont entassés les cadavres des « opposants » (trois millions de morts sur sept millions d’habitants du Cambodge pendant la « révolution »), se faire reprendre, gagner la confiance d’un petit chef khmer, qui sentant l’épuration du Parti arriver, lui confie son gosse, quelques dollars, et un plan sommaire de la région pour l’aider à gagner la frontière thaïlandaise. L’épilogue verra les retrouvailles quatre ans après leur séparation de Schanberg et Dith Pran.

Comme Joffé l’avait filmé, on peut faire beaucoup de choses avec un tel scénario et quelques moyens.

Le bilan est globalement positif, comme ils disaient en ces temps-là. Sont bien rendus le capharnaüm total dans les milieux occidentaux, les ambassades notamment, des scènes de bataille réalistes (matériel loué à l’armée thaïlandaise, ça tombe bien, c’est du matériel US, aide – a minima - d’instructeurs militaires américains pour les combats). Scènes impressionnantes (beaucoup de figurants) de l’exode des habitants de Pnom Penh qui vont se faire « rééduquer » dans les campagnes. Visions de chantiers pharaoniques (et sans aucun sens) des camps de travail, dans des carrières d’argile ou des rizières, entassement de milliers de faux cadavres dans les killing fields. Une évasion vers la Thaïlande où il faut traverser des villages pulvérisés par la guerre civile et inhabités, échapper aux patrouilles khmères, éviter de se faire sauter sur une mine (tous les fuyards ne s’en sortiront pas), … Chaos total chez les « révolutionnaires » où une gamine d’une quinzaine d’années a droit de vie et de mort sur les centaines de « rééduqués » du camp, purges « idéologiques » à tous les niveaux chez les khmers, séances de lavage de cerveau sur des gamins tout juste en âge de marcher, …

Les killing fields

Une séquence extraordinaire, lorsque les journalistes et Dith Pran se font capturer par une escouade khmère. Les occidentaux se retrouvent avec le canon des flingues sur la tempe, pendant que Dith Pran, mains jointes, essaye de négocier leur survie avec celui qui est leur chef. Cette discussion (quelques autres aussi plus tard) n’est pas traduite ou sous-titrée, on comprend rien et on sait pas ce qui va se passer. C’est fait exprès, y’a pas un bug technique, Joffé a voulu mettre le spectateur en « situation », à la place des journalistes, qui ne savent pas s’ils vont se faire dégommer ou être relâchés.

Quelques couacs aussi. Cette histoire d’amitié et de reconnaissance éternelle est quelque peu enjolivée. Schanberg n’avait guère d’estime pour Dith Pran, le traitait plutôt dans la vraie vie comme du poisson pourri, jusqu’à ce que le cambodgien lui sauve la vie. Une scène aussi, guère convaincante, n’a jamais eu lieu. Celle où Malkovich, vient, sorte de conscience à la Jimini Cricket, faire la morale à Schanberg le jour où celui-ci reçoit le Prix Pulitzer. Le plus gros foirage est la scène des retrouvailles, pathos larmoyant totalement surfait avec en fond sonore (what else ?) le « Imagine » de Lennon (alors que les reste de la bande musicale est plutôt bon, signée en grande partie par Mike Oldfield).

Malgré ces quelques réserves, « La déchirure » (quel titre imbécile en français !), est un grand et bon film, avec en toile de fond le terrible régime de Pol Pot, peu utilisé par le cinéma …


MEL GIBSON - BRAVEHEART (1995)

 

Chanson de geste écossaise ...

« Braveheart » est devenu un classique des films populaires des 90’s. Pas vraiment lors de son exploitation en salles, où il n’a obtenu que des résultats honorables. C’est plus tard, lorsqu’on louait des VHS dans les vidéo-clubs, et encore plus tard, lorsque sont arrivés les Dvds, Blurays, jusqu’à aujourd’hui, avec les plateformes de streaming, que le vrai grand succès populaire s’est concrétisé et jamais démenti, appuyé par une critique qui a eu tendance à le réhabiliter, voire l’encenser.

Faut dire que le projet « Braveheart » est plutôt audacieux. Confier à un type (Mel Gibson) qui n’a qu’une seule réalisation à son actif (le mélo à peu près oublié « L’homme sans visage ») un budget de plusieurs dizaines de millions de dollars pour un film à grand spectacle, biopic médiéval d’une figure mi-historique mi-légendaire de l’Ecosse de la fin du XIIIème siècle, ça coulait pas de source. Même si derrière la caméra, et finalement aussi devant, il y a un acteur bankable, starisé par les sagas « Mad Max » et « L’arme fatale ».

Mel Gibson

« Braveheart » met en images la vie de William Wallace, paysan écossais à l’origine et à la tête d’une révolte contre l’occupant et oppresseur anglais. Le problème, c’est que Wallace, on sait peu de choses de lui. Et que Mel Gibson va l’introduire dans l’Histoire, la vraie, celle qui est documentée. Au prix de quelques incohérences et anachronismes flagrants, voire de tentatives de réécriture. Le scénariste (Randall Wallace, ce n’est pas simplement une coïncidence patronymique, on y reviendra) et Gibson le reconnaissent d’une façon plutôt badine, prétextant la beauté de l’histoire (du film), tout du long de leurs commentaires sur l’édition Bluray de 2007.

Premier point à évoquer, la réalité historique, les faits avérés et documentés. De Wallace, on suppose qu’il est d’extraction très modeste (paysan ?), qu’avec quelques comparses il a mené quelques actions de guérilla contre les troupes « d’occupation » anglaises, avant de fédérer une petite armée de bric et de broc (quelques nobles et leurs hommes, mais surtout des paysans) qui défait des Anglais pourtant plus nombreux à Stirlink (1297), avant que les Ecossais soient laminés l’année suivante à Falkirk. Wallace disparaît de la circulation quelques années (exil en France apparemment), revient mener quelques actions coup de poing en Ecosse, est capturé (trahison ?) avant d’être supplicié (émasculé, écartelé, éviscéré, découpé en morceaux et ses morceaux « exposés » dans plusieurs villes) en 1305.

La bataille de Stirlink

Robert Bruce (avec qui Wallace a des relations plutôt compliquées dans le film) sera celui qui par les armes obtiendra une certaine indépendance de l’Ecosse grâce à sa victoire à Bannockburn (1314, la dernière scène de « Braveheart »)

Le Roi d’Angleterre Edouard Ier est considéré comme un des grands souverains anglais, très politique (plutôt machiavélique donc), et qui instaurera la première mouture de ce qui deviendra le Parlement. Surnommé (par les Anglais) « The Hammer of Scottish » par son intransigeance et sa cruauté face aux tentatives d’émancipation des Ecossais. Il mourra deux ans après Wallace (et non pas le même jour comme dans le film).

Son fils (le futur Edouard II) sera connu pour sa bisexualité avérée (nombreux « mignons » et favoris), et sera beaucoup plus dur et rude que la lopette qui nous est montrée dans « Braveheart ». Il épousera Isabelle de France, (Sophie Marceau dans le film) alors âgée d’une douzaine d’années trois ans après la mort de Wallace. Donc elle et Wallace ne se sont jamais rencontrés.

Quand aux autres personnages du film (à part quelques nobles qui ont réellement existé, mais dont les faits et gestes à l’époque ne sont généralement pas connus), ils sont tous inventés (Murron sa femme, ses compagnons d’armes, …). Les premiers récits des aventures de Wallace sont généralement attribués à un troubadour plus d’un siècle après les faits. Il n’en demeure pas moins que Wallace a de nombreuses statues un peu partout en Ecosse et qu’il est considéré comme le premier « libérateur » de son peuple.

Edouard Ier - Patrick McGoohan

Bon, une fois qu’on a dit ça pour démontrer que « Braveheart » est quasi intégralement une totale fiction, il en reste quoi de ce film ? Une grande fresque épique, romantique et violente. D’une durée conséquente. A peine un peu moins de trois heures, il manque dix minutes de « director’s cut » apparemment jamais vues, dont l’essentiel est composé du supplice de Wallace (Gibson dit que c’était très réaliste, trop pour une exploitation grand public en salles).

Le côté fresque épique, il est dû au scénariste Randall Wallace. Américain bon teint, et descendants d’émigrés écossais. Qui décide d’aller faire un voyage d’agrément familial sur la terre de ses ancêtres. Et tombe sur les statues, les musées, les lieux « saints » où son homonyme aurait écrit un pan d’histoire écossaise. Troublé par la coïncidence, le très chrétien Wallace (Randall) va écrire un scénario et faire de Wallace (William) un personnage mystique et très croyant (la grande place occupée dans le film par les funérailles, le mariage « clandestin », les prières avant la bataille, avant le supplice qui a lieu sur une croix horizontale). Evidemment, quand la 20th Century Fox le mettra en relation avec Gibson qui cherche un film à réaliser, le côté grenouille de bénitier va pas laisser le Mel indifférent, lui qui est catho intégriste (parenthèse, il appartient à un courant religieux ultra réac, et a fort logiquement soutenu le ticket de demeurés Donald-J.D., fin de la parenthèse).

Côté romantique, ça n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère. Depuis le chardon offert par la petite Murron au gamin William lors de l’enterrement du père Wallace occis par les Anglais et conservé comme une relique, jusqu’au bout de tissu qui les a liés lors de leur mariage et que Wallace serrera dans sa main pendant son supplice, en passant par les visions de sa dulcinée, n’en jetez plus … Et l’entrée en « guerre » de Wallace et son obstination à lutter quoiqu’il advienne contre les « envahisseurs » aura pour cause l’assassinat de Murron par un petit notable anglais. Sans parler du coup de foudre réciproque entre Wallace et Isabelle de France …

Sophie Marceau & Mel Gibson

Mais ce qui a le plus fait jaser, c’est l’ultraviolence limite gore, du film. Les scènes de bataille sont particulièrement réalistes, ces mêlées-boucherie où tous les coups sont permis, tuer ou être tué. Les décapitations, amputations, les corps traversés par les épées, les lances, les haches, les flèches ou les poignards, les chevaux empalés. Et hors batailles, on a droit aux égorgements, aux têtes fracassées par les masses d’armes, … A côté, le supplice final de Wallace est plutôt soft, il n’y a que de la tension liée à l’agonie du roi, aux larmes d’Isabelle, à l’émotion des compagnons d’armes et de Bruce, grâce à un montage malin.

« Braveheart » a renforcé l’aura de Mel Gibson, parce qu’il joue William Wallace, ce qui n’était pas prévu au départ. Il avoue s’être fait berner par la Fox, qui alignait sans sourciller les millions de dollars à mesure que le scénario avançait, mais qui insidieusement suggérait qu’en plus de réaliser il tienne le rôle principal. Ce qu’il a fini par accepter, sans se douter de l’ampleur de la tâche. Rétrospectivement, Gibson avoue avoir fini le tournage (sept mois, dont plus de deux pour tourner les deux batailles, où il fallait gérer quotidiennement jusqu’à trois mille personnes sur le plateau) à peu près fou, les neurones cramés par la pression, le manque de sommeil, et le clap de fin qui n’apparaissait jamais. Il se sentait capable de réaliser, ayant beaucoup appris en tournant avec George Miller ou Peter Weir, mais il s’est fait bouffer par son projet, virant obsessionnel pour le moindre détail.

Les anecdotes sont légion. Pour donner un semblant d’organisation aux batailles, l’équipe a tourné sur un camp militaire et engagé les bidasses qui y étaient. Et Gibson a pu mesurer le fossé physique entre des pros qui s’entraînent tous les jours, et lui, à presque quarante ans (soit dix-quinze ans de plus que son personnage), qui devait sprinter comme un forcené pour être devant les soldats figurants lorsque les Ecossais chargeaient l’armée anglaise. En plus, Gibson a réalisé pratiquement toutes les cascades, sa doublure prévue passait les journées à se tourner les pouces. Et pour le final (le supplice de Wallace), Gibson a complètement disjoncté, et contre l’avis de tout son staff, a exigé d’être réellement pendu (on l’a descendu quand il a perdu connaissance, il a failli y passer, et rétrospectivement n’est pas très fier de cette décision aberrante). A côté de ça, l’utilisation d’une énorme vraie hache pour la décapitation fait figure de plaisanterie (pour le coup, il a quand même pris la précaution de filmer le geste de bas en haut, et de passer les images obtenues à l’envers au montage).

This is the end ...

Le résultat donne un film à grand spectacle (référence de Gibson, « Spartacus » le péplum plus ou moins réalisé par Kubrick), les plans filmés en hélicoptère sont nombreux, notamment lors de l’ouverture, avec panoramiques gigantesques des Highlands. Bien que sachant qu’il tournait une fiction à peu près intégrale, Gibson a apporté un soin maniaque aux détails, avec un énorme travail sur la création de décors en extérieur, les costumes et les maquillages. Le vice a été poussé jusqu’à rechercher parmi les agriculteurs écossais ceux qui pouvaient fournir des races centenaires de bovidés juste pour une scène, lorsqu’on ramène les dépouilles du père et du frère de Wallace morts au combat. Hormis les deux grandes batailles, tournées dans une base militaire irlandaise, les extérieurs sont en Ecosse, sous la pluie (invisible à l’écran, quand on la voit, c’est que de l’eau est versée à seaux sur le plateau) et le froid la plupart du temps. Quasiment aucun effet numérique n’a été rajouté, un encadrement médical, vétérinaire et de dresseurs était présent en nombre, aucun cheval n’a bien évidemment été abattu ou blessé (ceux qui sont empalés sont des chevaux mécaniques, trucage à l’ancienne), et parmi les centaines de figurants des scènes de bataille, Gibson est fier de préciser que seuls trois blessés ont été recensés, deux contusionnés et une fracture de la cheville en tout et pour tout …

La musique est dans l’air celtique du temps, et le thème principal est l’œuvre de James Horner qui en utilisera une version dérivée pour le thème de « Titanic » qu’il composera deux ans plus tard …

Un mot sur Sophie Marceau, principal rôle féminin en (future) reine glamour mais déterminée, elle entamera avec « Braveheart » un lustre de tentative de carrière internationale, qui malgré un autre succès remarqué au box office (le rôle de la méchante dans « Le monde ne suffit pas » de la saga James Bond), n’ira pas plus loin que la fin des années 90.

Alors au final, il faut en penser quoi ? « Braveheart » est un film d’action survitaminé et palpitant, et une incontestable réussite visuelle. Le seul reproche, les libertés prises avec la réalité historique qui enjolivent quelque peu (pour être gentil) ce biopic de William Wallace. Les Ecossais ont adoré le film, les Anglais moins …




INGMAR BERGMAN- FANNY ET ALEXANDRE (1982)

 

Clap de fin ...

« Fanny et Alexandre », promis juré, c’était le dernier film de Bergman. Comme n’importe quelle tournée des Stones ou d’Eddy Mitchell depuis trente ans est censée être la dernière … Mais le Maître suédois a lui à peu près tenu parole. Un court-métrage, le montage du making-of de « Fanny et Alexandre », un téléfilm (« Saraband ») qui finira par sortir au cinéma, suivront « Fanny et Alexandre ».

« Fanny et Alexandre » au départ, c’est aussi un téléfilm. D’à peine un peu plus de cinq heures. La version exploitée en salles fait deux heures de moins. Soit trois plombes. Ce qui est beaucoup. Et surtout pour Bergman. « Fanny et Alexandre » conte l’histoire d’une famille pendant quelques mois. Rappelons que « Les fraises sauvages » contait la vie entière d’un octogénaire en une heure et demie.

Bergman & Nykvist

« Fanny et Alexandre », c’est le péplum revisité par Bergman. C’est aussi le film, puisque annoncé comme son dernier, qui devait servir de résumé à sa carrière et exploiter des thèmes qu’il n’avait pas encore développés. Péplum parce qu’il y a des chiffres vertigineux (pour un film suédois s’entend). Plus gros budget jamais réuni pour une production locale, une soixantaine de rôles avec au moins une réplique, plus de mille figurants utilisés, sept mois de tournage (jusqu’alors, Bergman tournait ses films en 6-7 semaines).

On peut lire partout que « Fanny et Alexandre » est un film autobiographique. Même Bergman l’a dit. En apportant quelques nuances. Oui, Alexandre, c’est Bergman pré-ado (une douzaine d’années). Oui, certaines scènes ont été vécues par Bergman. Sauf qu’en grand-maître des émois intérieurs, c’est son état d’esprit qui est recréé par le jeune acteur à un moment donné, les événements y conduisant n’étant pas forcément autobiographiques.

Deux exemples. Au début du film, on fête le Noël 1907. Bergman est né en 1918, il y a donc un différentiel de plus de vingt ans entre les deux époques où Bergman et Alexandre avaient une douzaine d’années. Le père de Bergman était un pasteur très sévère, pour ne pas dire tortionnaire vis-à-vis de ses trois enfants. Ici, le pasteur n’est que le beau-père d’Alexandre et on a beau tourner son personnage, certes belle tête à claques, dans tous les sens, on n’arrive pas vraiment à savoir ce qu’il ressent pour son beau-fils.

Alexandre et Fanny

Beaucoup considèrent que « Fanny et Alexandre » c’est l’apothéose de Bergman. Pas moi. « Fanny et Alexandre » est décousu, Bergman part dans tous les sens, oublie parfois son histoire principale, se perd dans des histoires et des personnage secondaires, et le recours au surnaturel offre bien trop souvent des portes de sortie faciles quand le Maître s’égare dans ses digressions.

Le seul qui perd pas ses repères, c’est Sven Nykvist, son directeur photo attitré (quatorze films ensemble). C’est lui qui tient la caméra et visuellement, oui, « Fanny et Alexandre » est certainement le meilleur Bergman, il y a des plans, des scènes entières époustouflants de beauté, de fluidité. Pendant que Bergman se tient au plus près de ses acteurs, toujours à la limite du cadre, Nykvist accumule les prouesses, au milieu de décors et de costumes somptueux (logiquement, la direction artistique et les costumes auront une statuette).

L’histoire autour de laquelle s’articulent toutes les autres, c’est celle de la famille Ekdahl. Il y a la grand-mère, ancienne gloire locale (le film se situe à Uppsala) de théâtre, ses trois fils, un prof marié à une Allemande qu’il déteste, un coureur de jupons frénétique (il pioche ses conquêtes parmi les employées de maison, avec la bénédiction de sa femme), et celui qui a repris le théâtre familial (Oscar, piètre acteur), aidé par sa femme (Emelie, bonne actrice). On les voit tous réunis (ils habitent à des étages différents dans la même très grande bâtisse cossue familiale) pour fêter Noel 1907. Des signes d’essoufflement d’Oscar préfigurent la crise cardiaque qui va bientôt l’emporter, laissant Emelie passer sous la coupe d’un évêque spartiate, et ses deux enfants, Fanny (la plus jeune) et Alexandre en proie à leurs solitudes et leurs imaginations. Quand leur mère épousera l’évêque (luthérien, il a le droit de convoler), les deux enfants suivront les mariés dans ses appartements austères de l’évêché, au milieu d’une belle-famille rigide et de leurs domestiques guère plus accommodants. Alexandre entrera le premier en résistance (et en conflit) avec son beau-père. Et Fanny ? Même si elle partage le titre du film, elle n’a que deux ou trois répliques (ça se comprend, elle n’a que sept ou huit ans), se contentant de suivre son frère dans ses « aventures ».

Le film est divisé en deux parties, le téléfilm en cinq, aux intitulés explicites (Un Noel chez les Ekdahl, Le Spectre, La rupture, Les événements de l’été, Les démons). Parce que l’histoire, classique pendant à peu près une heure, bascule par la suite vers « autre chose ». Le père mort revient « guider » son fils, « discuter » avec la grand-mère, de lourds secrets semblent entourer l’évêque, les enfants lui sont soustraits (scène absurde, digne des gags de Scapin chez Molière), par Jacob, un théologien Juif ami-amant de la grand-mère, qui vit dans un musée de marionnettes pas si inanimées que ça, avec ses deux neveux (l’un magicien, l’autre doté de dangereux pouvoirs paranormaux et tenu – en principe, mais Alexandre ira le voir - sous clef). Tout ça se terminant (enfin, il reste une demi-heure de film) par des auto-combustions (?) de l’évêque et de sa sœur impotente. Le tout entrecoupé des « aventures » du reste de la famille.

L'évêque ( Jan Malmsjö) et Emelie (Ewa Frolling)

Le rôle principal (Emelie) est tenu par une actrice (blonde, évidemment) venue du théâtre (Ewa Frolling), comme d’ailleurs une grande partie de la distribution. A laquelle se rajoutent quelques « historiques » de Bergman (Jarl Kulle, Erland Josephson pour des rôles majeurs, et Harriet Andersson pour un petit second rôle). Pour moi, celle qui s’en sort le mieux est l’actrice de théâtre Gunn Wallgren (la grand-mère), et ce bien que très diminuée par un cancer qui l’emportera l’année suivante.

« Fanny et Alexandre », perso, il me laisse une impression mitigée. Côté positif, c’est visuellement magnifique, toutes les thématiques chères à Bergman sont là (les relations familiales, la mort, la religion). Coté négatif, un manque évident de scénario avec notamment un point crucial « oublié » : comment cette veuve, femme forte et déterminée tombe sous le charme de cet évêque psychorigide et sous la coupe de sa famille bien tarée (avant elle aussi de se rebeller). A voir le film, on pourrait supposer que des éléments majeurs se trouvent dans la version pour la télévision. Ben que nenni …

Erland Josephson & Gunn Walgren

« Fanny et Alexandre » a été des années introuvable en France sur un support avec langue française. C’est la Gaumont, distributrice du film lors de sa sortie, qui a fait le boulot, réunissant dans un même package (5 DVDs quand même), le film, la version télé, le making-of supervisé par Bergman et autres bonus. Les deux heures supplémentaires n’apportent rien de compréhensible à la version de trois heures, certaines très longues scènes – dispensables pour la très grande majorité – sont là pour mettre en valeur quelques amis de Bergman (nombreuses scènes au théâtre, très long face-à-face à la limite de l’absurde entre les deux beaux-frères d’Emelie et l’évêque, …).

« Fanny et Alexandre » a été le plus gros succès commercial de Bergman, même si succès commercial et Bergman n’ont jamais bien rimé. Pour moi, c’est loin d’être son meilleur. Au mieux son testament artistique. Et les testaments, c’est bon pour les notaires, moins pour les (télé)spectateurs …



Du même sur ce blog :

FEDERICO FELLINI - AMARCORD (1973)

 

Auto-biopic ...

« Amarcord », ça veut dire quelque chose entre « il était une fois » et « je me souviens » dans le dialecte de la région de Rimini. Rimini étant comme par hasard la ville où est né et a grandi Fellini.

Et le Maestro déroule avec « Amarcord » le dernier volet de ce qu’on a qualifié de trilogie mémorielle. Après le faux documentaire « Les clowns » (Fellini a toujours été attiré par le cirque et les bohémiens, voir son insurpassable « La Strada »), et « Fellini Roma » sur ses années romaines (où le génial côtoie le foutraque complet), Fellini centre « Amarcord » sur son adolescence boutonneuse à Rimini.

Fellini et son harem ...

Enfin, à Rimini, façon de parler. Tout a été tourné aux studios Cinecitta à Rome. L’histoire se déroule sur une année, du printemps au printemps. Et parler d’histoire est aussi un non-sens. Comme un peintre, Fellini joue sur les impressions, les couches superposées. Il l’a dit et répété, bien peu de son film repose sur des faits réels et avérés, un souvenir fugace amène une scène. Et s’il y a une chronologie, des personnages récurrents, il n’y a pas d’histoire, au sens scénaristique du terme.

Le personnage central de « Amarcord » est Titta (un ersatz de Fellini donc), joué par le jeune débutant Bruno Zanin. Qui ne fera guère parler de lui par la suite, Fellini recherchant pour ses personnages des « gueules » plutôt que des stars. Au milieu de cette brochette d’anonymes, un second rôle qu’il a déjà fait tourner à deux reprises est attribué à Magali Noël (celle qui a chanté les joies du SM avec « Fais moi mal Johnny », paroles de Boris Vian). Elle sera la Gradisca, femme du coiffeur et pin up locale qui affole tous les mâles de la ville. Et parmi tous les personnages « felliniens » du casting, une aura son quart d’heure warholien de gloire, Maria Antonietta Beluzzi (la buraliste à la poitrine démesurée dans laquelle finira par se perdre le jeune Titta).

Repas de famille ...

Il y a dans « Amarcord » toute la démesure de Fellini qui voisine avec l’intimisme de la cellule familiale, tendrement caricaturée (le père maçon, le grand-père pétomane et lubrique, l’oncle silencieux et fourbe, un autre qu’on sortira de l’asile pour un pique-nique homérique, la mère qui essaie d’arrondir les angles, la bonne qu’à peu près tous les mâles de la maison essaient de tripoter, …).

Dans ces polaroids de la fin des années 30, Fellini nous montre avec tendresse cette sorte d’interzone (on n’est pas à la campagne, mais pas non plus dans une grande ville), en butte avec ses traditions (on commence par un feu de joie pour fêter l’arrivée du printemps, rite païen, mais les curetons veillent et font la loi dans les âmes, voir la libidineuse séquence de confessions à la chaîne), mais rattrapée par l’histoire qui s’écrit ailleurs (la montée du fascisme, ses parades grotesques, mais aussi ses arrestations arbitraires et ses interrogatoires « musclés »).

Dans cette petite ville de province, tout ce qui sort de l’ordinaire devient – lapalissade – extraordinaire. On voit tout le village s’embarquer sur de frêles rafiots pour attendre au large le passage du Rex (paquebot gigantesque mis en chantier et symbole de la puissance économique de Benito et ses sbires, Fellini a fait construire pour cette seule scène une maquette de cent mètres, on est pas loin de Cameron et « Titanic »), on voit tous les hommes du village suivre avec des yeux gourmands, forcément gourmands, le dernier arrivage de « beautés » à destination du bordel de la ville.

Magali Noel, la Gradisca

On sent toute la tendresse de Fellini pour cette Italie « d’en bas ». Le sourire est bonhomme. Que ce soit pour décrire la misère sexuelle des collégiens et leurs concours de branlette, leur fascination pour le derrière moulant et rebondi de la Gradisca ou l’hypertrophie mammaire de la buraliste. Que ce soit pour les fantasmes de la Gradisca, férue de cinéma et qui rêve de donner la réplique à Gary Cooper. Que ce soit le narrateur du film, bourgeois distingué et précieux qui n’est en fait qu’un mytho affabulateur. Que ce soit les dimensions imposantes du Grand Hotel, fierté touristique de la ville, et les évènements fantasmatiques qui y ont eu lieu (la Gradisca y aurait été la maîtresse d’une nuit d’un prince de passage, le simplet du village y aurait honoré tout le harem d’un sultan, qui donne lieu à une scène pastiche des ballets aquatiques des Ziegfield Folies). Les simplets sont montrés avec compassion (la souillonne prostituée, le tonton aliéné qui monte tout en haut d’un arbre immense et réclame une femme, …).

Par contre, comme Indiana Jones qui n’aime pas les nazis, on peut pas dire que Fellini porte les fascistes dans son cœur. Mise en scène grandiose et caricaturale lors d’une parade des leaders locaux du parti dans un village tout acquis à leur cause avec scènes d’hystérie à la Beatlemania devant les deux chefs (un nain et un paralytique !) et leurs affidés qui défilent en trottinant avant qu’une immense composition florale à l’effigie du Benito se mette à parler. Un grotesque compensé quand un type joue « L’Internationale » à la clarinette du haut du clocher du village. Le père de Titta (ancien ouvrier maçon donc « forcément » communiste aux yeux des fascistes) est arrêté, menacé, et subit un interrogatoire « musclé » à base de larges rasades d’eau de ricin. Ces séquences de Fellini sont peut-être ce qui s’est fait de mieux en matière de dénonciation par la farce des régimes dictatoriaux nationalistes de l’époque.

Zanin et Beluzzi 

Collaborateur attitré de longue date du Maestro, Nino Rotta livre dans « Amarcord » ce que beaucoup (dont Alexandre Desplat) considèrent comme sa meilleure B.O.

Avec « Amarcord », Fellini, quelque peu empêtré dans la surenchère symbolique démesurée depuis quelques années (au hasard « Satyricon ») signe son dernier grand chef-d’œuvre. Deux films acclamés par la suite lui doivent beaucoup. « Le tambour » de Volker Schlöndorff (un faux biopic, la frustration sexuelle, un nain comme dignitaire nazi, …) et peut-être plus encore « Underground » de Kusturica. Avec ses personnages en vase clos, la musique de Bregovic plus Rotta tu peux pas, et sa dernière scène (le mariage sur l’île qui dérive du Serbe, celui de la Gradisca dans un bord de mer triste chez Fellini).

S’il fallait n’en retenir qu’une poignée de Fellini, « Amarcord » en fait partie (allez comme je suis de bonne humeur je vous fais mon Top 5 du Federico, les quatre sont dans le désordre « La Strada », « Les nuits de Cabiria », « Huit et demi », « La dolce vita », et « Juliette des esprits ». Oh, ducon, ça fait six… Ben oui, en plus d’être de bonne humeur, je suis généreux …


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