1984 ...
Et si le meilleur disque fait avec des machines, c’était
celui-là, sorti bien avant que les machines prennent le pouvoir sur la création
artistique … Kraftwerk fut pendant quelques années à la fin des seventies, un
groupe tellement en avance sur son temps que la plupart des musicologues et de
ceux qui causaient musique ne savaient trop qu’en penser.
Comme tous les autres, les Kraftwerk n’ont à proprement
parler rien inventé. Tout juste ont-ils laissé sédimenter sur leurs premiers
disques, des sons et des influences peu souvent usités. Ils ont été les
premiers et restent encore parmi les seuls (avec Suicide et Air je dirais) à
avoir dépassé le cadre expérimental dans lequel des générations entières de
joueurs de disquettes se sont perdus depuis, à savoir produire des sons et des
ambiances. Kraftwerk, ce qui change tout, c’est qu’ils écrivaient des chansons.
Et des chansons pop. Ils sont fans des Beach Boys (leur premier succès,
« Autobahn », plus de vingt minutes au compteur, est une
extrapolation électronique de « Barbara Ann » de la bande des
frangins Wilson), et des Beatles. Et peut-être plus lucides que d’autres,
plutôt que de partir dans une fumeuse quête mystique, cosmique, et finalement
comique, comme tant dans le krautrock pour transcender le format chansons (ce
qui a invariablement donné des surenchères techniques, les solos de dix
minutes, les funestes prog et jazz-rock, …), les Allemands ont fait dans le
dénuement.
![]() |
Les hommes et leurs machines |
Avec leurs antiques synthés forcément cheap et uniquement
avec eux, ils ont écrit des titres d’une naïveté confondante, et qui
bizarrement, ont bien vieilli, ou plutôt n’ont pas du tout vieilli. Enfin,
naïveté, c’est pas vraiment adéquat. Ils ont su en plus concevoir tout un monde
autour de leur musique, et il n’a rien de simpliste ou de naïf. Krafwerk ne
fait pas de sa musique un concept (comme tous les zicos « cérébraux »
qu’on nous vend depuis cent ans), c’est Kraftwerk lui-même qui est le concept.
Puisant dans le passé leur look (uniformes, coupe militaire, gomina, mélange
des symboliques totalitaires nazies et communistes sur l’artwork et le lettrage
du disque, rien n’est laissé au hasard …).
« The Man-machine » est un concept-album
autrement plus fin et audacieux que, au hasard, « Tommy » des Who ou
« Tales from machin » de Yes. Qui fait appel à d’autres visionnaires,
évidemment l’univers d’un Fritz Lang pour « Metropolis », les œuvres
littéraires d’un Orwell ou d’un Huxley, tous ceux qui décrivaient un monde dans
lequel l’homme avait perdu le pouvoir. Cette soumission, cette aliénation, tous
ces comportements pavloviens régis par une société de consommation, mieux que
personne, Kraftwerk les a exprimés avec ce disque.
Parce que oui, il y a des paroles dans leurs morceaux,
elles aussi faussement naïves, niveau quarante mots d’anglais maîtrisés, mais
qui en disent au moins aussi long que 3000 vers cryptiques de Bob Dylan. Les
titres parlent d’eux-mêmes (« The robots », « Spacelab »,
« Metropolis », « The model », « Neon lights »,
« The man-machine »). Les Kraftwerk disent que oui, on nous
conditionne comme des robots, que la conquête spatiale n’est qu’une fumisterie
pour masquer l’incapacité de l’homme à vivre « naturellement » sur
Terre, qu’entasser des gens dans des villes déshumanise la société, que
l’apparence physique est devenue un diktat, qu’il n’y a rien de plus flippant
qu’une autoroute bien éclairée, et que l’on ne réagit que selon des codes pré
ingurgités et non plus spontanément.
Evidemment, c’était pas gagné d’avance, les esprits les
plus fins ( ? ) de l’époque ont eu vite fait de taxer les Kraftwerk de
néo-nazis ou aimables jugements à l’emporte-pièce du même acabit. Les mêmes qui
lors d’un concert s’empressent de gueuler à tue-tête dès qu’un chanteur démago
leur demande s’ils sont là… ne jamais oublier que le rock est un des genres
musicaux les plus réactionnaires qui soient, de par ses origines et son
évolution, servi par une cohorte de mégalos cyniques …
Les Kraftwerk ont laissé leurs ego aux vestiaires,
signant collectivement leurs titres, alors même que l’on sait maintenant que
tout ou presque était l’œuvre des deux seuls Schneider et Hütter. Les Kraftwerk
étaient tellement en avance sur leur temps qu’ils ont inventé le home studio,
ayant leur propre structure (le Kling Klang Studio à Düsseldorf, et leur
ingénieur producteur attitré Conny Plank).
Et puis, je veux bien trouver génial Aphex Twin, Moby,
LCD Soundsystem ou qui on voudra de leurs semblables, mais que le jour où ces
gens-là seront capables d’écrire des mélodies comme celles de « The
Robots », « The Model » et « Neon lights », on me le
fasse savoir. Kraftwerk pourrait faire du Roni Size, du Boards of Canada (que
ces minus croient pas que je les oublie), l’inverse n’est pas vrai.