KRAFTWERK - THE MAN-MACHINE (1978)


1984 ...

Et si le meilleur disque fait avec des machines, c’était celui-là, sorti bien avant que les machines prennent le pouvoir sur la création artistique … Kraftwerk fut pendant quelques années à la fin des seventies, un groupe tellement en avance sur son temps que la plupart des musicologues et de ceux qui causaient musique ne savaient trop qu’en penser.
Comme tous les autres, les Kraftwerk n’ont à proprement parler rien inventé. Tout juste ont-ils laissé sédimenter sur leurs premiers disques, des sons et des influences peu souvent usités. Ils ont été les premiers et restent encore parmi les seuls (avec Suicide et Air je dirais) à avoir dépassé le cadre expérimental dans lequel des générations entières de joueurs de disquettes se sont perdus depuis, à savoir produire des sons et des ambiances. Kraftwerk, ce qui change tout, c’est qu’ils écrivaient des chansons. Et des chansons pop. Ils sont fans des Beach Boys (leur premier succès, « Autobahn », plus de vingt minutes au compteur, est une extrapolation électronique de « Barbara Ann » de la bande des frangins Wilson), et des Beatles. Et peut-être plus lucides que d’autres, plutôt que de partir dans une fumeuse quête mystique, cosmique, et finalement comique, comme tant dans le krautrock pour transcender le format chansons (ce qui a invariablement donné des surenchères techniques, les solos de dix minutes, les funestes prog et jazz-rock, …), les Allemands ont fait dans le dénuement.
Les hommes et leurs machines
Avec leurs antiques synthés forcément cheap et uniquement avec eux, ils ont écrit des titres d’une naïveté confondante, et qui bizarrement, ont bien vieilli, ou plutôt n’ont pas du tout vieilli. Enfin, naïveté, c’est pas vraiment adéquat. Ils ont su en plus concevoir tout un monde autour de leur musique, et il n’a rien de simpliste ou de naïf. Krafwerk ne fait pas de sa musique un concept (comme tous les zicos « cérébraux » qu’on nous vend depuis cent ans), c’est Kraftwerk lui-même qui est le concept. Puisant dans le passé leur look (uniformes, coupe militaire, gomina, mélange des symboliques totalitaires nazies et communistes sur l’artwork et le lettrage du disque, rien n’est laissé au hasard …).
« The Man-machine » est un concept-album autrement plus fin et audacieux que, au hasard, « Tommy » des Who ou « Tales from machin » de Yes. Qui fait appel à d’autres visionnaires, évidemment l’univers d’un Fritz Lang pour « Metropolis », les œuvres littéraires d’un Orwell ou d’un Huxley, tous ceux qui décrivaient un monde dans lequel l’homme avait perdu le pouvoir. Cette soumission, cette aliénation, tous ces comportements pavloviens régis par une société de consommation, mieux que personne, Kraftwerk les a exprimés avec ce disque.
Parce que oui, il y a des paroles dans leurs morceaux, elles aussi faussement naïves, niveau quarante mots d’anglais maîtrisés, mais qui en disent au moins aussi long que 3000 vers cryptiques de Bob Dylan. Les titres parlent d’eux-mêmes (« The robots », « Spacelab », « Metropolis », « The model », « Neon lights », « The man-machine »). Les Kraftwerk disent que oui, on nous conditionne comme des robots, que la conquête spatiale n’est qu’une fumisterie pour masquer l’incapacité de l’homme à vivre « naturellement » sur Terre, qu’entasser des gens dans des villes déshumanise la société, que l’apparence physique est devenue un diktat, qu’il n’y a rien de plus flippant qu’une autoroute bien éclairée, et que l’on ne réagit que selon des codes pré ingurgités et non plus spontanément.
Evidemment, c’était pas gagné d’avance, les esprits les plus fins ( ? ) de l’époque ont eu vite fait de taxer les Kraftwerk de néo-nazis ou aimables jugements à l’emporte-pièce du même acabit. Les mêmes qui lors d’un concert s’empressent de gueuler à tue-tête dès qu’un chanteur démago leur demande s’ils sont là… ne jamais oublier que le rock est un des genres musicaux les plus réactionnaires qui soient, de par ses origines et son évolution, servi par une cohorte de mégalos cyniques …
Les Kraftwerk ont laissé leurs ego aux vestiaires, signant collectivement leurs titres, alors même que l’on sait maintenant que tout ou presque était l’œuvre des deux seuls Schneider et Hütter. Les Kraftwerk étaient tellement en avance sur leur temps qu’ils ont inventé le home studio, ayant leur propre structure (le Kling Klang Studio à Düsseldorf, et leur ingénieur producteur attitré Conny Plank).
Et puis, je veux bien trouver génial Aphex Twin, Moby, LCD Soundsystem ou qui on voudra de leurs semblables, mais que le jour où ces gens-là seront capables d’écrire des mélodies comme celles de « The Robots », « The Model » et « Neon lights », on me le fasse savoir. Kraftwerk pourrait faire du Roni Size, du Boards of Canada (que ces minus croient pas que je les oublie), l’inverse n’est pas vrai.