THE BEATLES - THE BEATLES (1968)


Double page blanche ...




















Hum ...
Mais qu’est-ce que je pourrais bien raconter sur ce skeud que personne ne sache déjà ? Rien, tout a été dit et redit des milliards de fois… Apothéose des Quatre de Liverpool pour les uns, début de la fin pour les autres… Certainement le double album le plus célèbre du monde, autant par son immaculée pochette que parce qu’il est des Beatles… Sempiternellement aussi nominé comme le meilleur des Beatles (en alternance avec « Revolver », « Sgt Pepper’s … » ou « Abbey Road ») … Toujours dans le Top 5 des meilleurs albums de tous les temps dans tous ces palmarès centristes qui fleurissent comme des pulsions pédophiles dans un congrès d’évêques …
Et pourtant, rarement œuvre aussi ambitieuse (plus d’une heure et demie) aura été enfantée dans des conditions aussi délétères. Brian Epstein, le manager du groupe qui les a lancés, est mort. Son successeur Allen Klein, escroc réputé, a été désigné contre l’avis de McCartney, ce qui n’est pas rien … le torchon brûle entre les membres du groupe, surtout entre John et Paul (des histoires de gonzesses, où reviennent les noms de Yoko Ono et Linda Eastman, qui se détestent, et leurs mecs respectifs les suivent dans leurs détestations) …
Et puis les Beatles s’emmerdent au milieu de leurs supposées montagnes de livres sterling (beaucoup moins qu’escompté, là aussi le réveil sera brutal). En plein délire financier hippie, ils montent une sorte de phalanstère culturel, la fameuse et fumeuse structure Apple Records qui se met petit à petit en place dans le courant de l’année 68. Et comme ils ont arrêté les concerts depuis belle lurette, ils donnent dans le cinéma, classique ou d’animation, pour des résultats soit pas très bons, soit mauvais,  traînent quand ils y pensent en studio pour sortir des 45T magiques qui se retrouvent systématiquement en haut des charts. Dernier en date, une bluette de McCartney, « Hey Jude », avec en face B une ballade « concernée » de Lennon, « Revolution », excusez du peu …
De fait, les Beatles ne sont plus un groupe, dans la mesure où ceux qui écrivent arrivent avec des chansons toutes faites, les autres n’ont rien à dire, jouent les accompagnateurs. Il faut tout le talent et surtout toute la diplomatie des saints hommes des studios Abbey Road (George Martin, mais aussi les ingés-son Geoff Emerick, Ken Scott, Chris Thomas) pour que l’essentiel de tous ces projets très personnels et de ces querelles d’ego aboutissent. Même si les Beatles en ordre dispersé, ça reste quand même malgré tout et surtout des types qui savent trousser la mélodie.
Sessions chaotiques donc. McCartney arrive le premier au studio, et quand les autres tardent trop, enregistre tout seul tous les instruments. Le résultat (« Back in USSR »), clin d’œil à Chuck Berry (« Back in the USA ») et aux Beach Boys (« Surfin USA »), sera placé au tout début du disque. Harrison et Ringo se pointent plus tard dans la matinée, le premier pour essayer de caser ses titres (il en aura finalement un par face du double vinyle original), le second pour voir si on a besoin de lui. Harrison fait la gueule, s’estimant sous-utilisé, et même le débonnaire Ringo, qui en a sa claque de compter ses bagouzes sans rien foutre, pète un beau matin les plombs et se casse en vacances en Italie. Il reviendra à Abbey Road au bout de quelques semaines, plus par ennui que par envie de s’impliquer. Lennon, lui se pointe le dernier avec la sangsue Yoko pendue à son bras, qui ne le lâche pas d’une semelle, s’asseyant dans un coin du studio, couvant toute la journée son mec du regard tout en lui envoyant de bonnes vibrations (c’est du moins ce que Lennon croit). McCartney, Lennon et Harrison ont chacun un studio, chacun bosse de son côté dans Abbey Road, c’est quand le groupe se retrouve ensemble que les tensions croissent … De ceci, évidemment à l’époque, seul le cercle fermé et très restreint des proches des Beatles est au courant. Le public et les fans attendent le disque, qui paraît fin novembre 1968.
Ce « White Album » part logiquement dans tous les sens, et les fans n’y verront bien entendu qu’une preuve indiscutable du talent protéiforme de ses auteurs. Alors que c’est juste la preuve du délabrement de la maison Beatles.
McCartney, que ses détracteurs trouvent trop gentil et trop mièvre, balance quand même les trois rocks les plus furieux du disque, « Back in the USSR », « Birthday », et surtout le colossal « Helter Skelter », allant des lustres avant eux plus loin dans métal aplatissant que les fafs de Slayer ou les crétins de Metallica. Au même titre que le « Sympathy for the Devil » des Stones sorti six mois plus tôt, « Helter Skelter » est un des morceaux les plus dangereux du rock, et sera assimilé aux pires dérives sanglantes qu’il suscitera (les crimes « rituels » de Manson et de sa secte The Family). Le reste de ses titres sera plus conforme à ce que l’on attend de lui (les morceaux « gentils », les mélodies évidentes), y compris les fautes de goût impardonnables (« Ob La Di – Ob La Da » et sa trame reggae certes visionnaire à l’époque, mais tellement naïve et surannée qu’elle en devient caricaturale).
Lennon cultive son image de chien fou, de déconneur sérieux, d’intellectuel infantile. Il mélange tout cela sur ce disque, passant du blues roots (« Yer blues »), aux mises en forme à base de cut-ups (« Glass onion », « Happiness is a warm gun »), joue au dur au cœur tendre (« Julia » sur sa mère disparue), puis au gourou générationnel (« Revolution » ici dans sa version dite « saturée »), pour finir par se vautrer lamentablement dans l’expérimental inaudible sous la conduite de Yoko (le funeste « Revolution n°9 »).
Harrison, qui commence à accumuler des titres non retenus (son premier disque solo deux ans plus tard, le bien long et quelque peu surestimé « All things must pass » sera un triple vinyle) doit se contenter d’une pochade sociale (« Piggies »), d’un rhythm’n’blues cuivré et tendu (« Savoy Truffle »), d’une bluette quelconque qui porte bien son nom (« Long, long, long »), et d’un solo de Clapton sur son titre de légende du disque « While my guitar gently weeps ». Pas une bonne bonne idée d’inviter son pote Clapton, qui perd pas une occasion de reluquer Pattie « Layla » Boyd-Harrison, et finira par la lui piquer …
Ringo se contentera de chanter deux titres, dont le clap de fin de ce disque, la berceuse à la guimauve « Good night ».
Au final, le « Double Blanc » a les défauts de ses qualités (ou vice-versa), c’est un disque de compromis, de palabres et de rancunes qui commencent à se mettre en place. Si on l’élague d’à peu près un quart des titres, reste une œuvre majeure et colossale. Tiens, par exemple à comparer avec ce qu’ont produit les amis et rivaux des Stones, quand Jagger et Richards étaient à la limite de se foutre sur la gueule dans les années 80. Le « Double Blanc » amène accessoirement la preuve que travaillant ensemble ou pas, les Beatles étaient le meilleur groupe des années 60 … et suivantes …

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