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SONNY SMITH - ROD FOR YOUR LOVE (2018)

L'homéopathie Smith ...

Ne surtout pas se fier à la pochette. On dirait l’affreux Michael Youn en train de se la péter dans une décapotable vintage ricaine. Ben non, ce type est une de ces légendes underground (entendez par là qu’à part sa famille et quelques spécialistes du rock indé de la Côte Ouest des USA, personne en a jamais entendu causer) dont les faits d’armes sont habituellement commentés par ses maigres cohortes de fans.
Sonny Smith & Dan Auerbach
La plupart du temps, il sévit en groupe, sous le nom de Sonny & The Sunsets (et cette fois-ci, c’est bien avec ses Sunsets qui l’accompagnent sur scène qu’il a enregistré, mais comme les paroles sont très personnelles, « Rod for your love » paraît sous son seul nom). Son plus haut fait d’armes à ce jour est d’avoir fait le pari (stupide ?) de sortir cent (oui, vous avez bien lu) 45T sous autant de pseudos différents et avec des comparses plus ou moins nouveaux à chaque fois. Sinon, il est paraît-il pote avec Ty Segall et John Dwyer, et rien que pour ça, il a toute ma sympathie, Smith.
Pour ce « Rod for your love », il s’est acoquiné avec Dan Auerbach le chanteur guitariste des Black Keys, et s’en est allé enregistrer dans le studio de ce dernier, à Nashville (le disque sort d’ailleurs sur le label d’Auerbach, Easy Eye Sound). Vu la tournure de plus en plus mainstream qu’a pris la carrière des Black Keys, il aurait été présomptueux d’attendre un décape-oreilles radical de l’Auerbach.
On est fixé dès l’intro du premier titre « Pictures of you » qui a comme un petit air de celle de « Mr Tambourine Man » par les Byrds. Ce qui en soi est plutôt pas mal. La mélodie est superbe, le chant de crooner désabusé du Smith soutenu par des chœurs féminins discrets et des arrangements millimétrés, tout concourt à faire de cette mise en bouche une réussite. Bon, des types capables d’un morceau génial entouré de machins soporifiques, c’est pas ça qui manque.
Et bien, avec Sonny Smith, on a pas le temps de piquer un somme. D’abord parce que le disque dure pas trois plombes (dix titres en 31 minutes), et ensuite parce que le niveau d’excellence se maintient d’un bout à l’autre. Assez surprenant, parce que le Smith n’est pas un joyeux de nature, plutôt un dépressif qui fait des efforts pour avoir juste l’air triste. Après écoute de cette rondelle, il y a un nom qui clignote chez moi, celui d’Elvis. Non, pas l’amateur de sandwiches au beurre de cacahuètes, mais le teigneux binoclard Costello. Et plus précisément le Costello de « Imperial bedroom » (1982), quand l’autre Elvis s’était mis en tête de sortir au milieu de sa logorrhée vinylique, un disque de chansons comme on n’en avait pas entendu depuis … Lee Hazlewood ? … Burt Bacharach ?
Sonny Smith
« Rod for your love » est un disque de sunshine pop triste, inspiré par les grandes chansons des années soixante, avec le son des années quatre vingt. Vous situez ? Non ? Tant pis pour vous … Que le grand cric me croque si certaines mélodies n’ont pas comme un air de déjà entendu (attention, on ne parle pas copie ou plagiat, mais réminiscences). Si l’intro de « Burnin’ up » n’évoque pas celle de « Stand by me » ; si les paroles du ska ralenti  « Live, love and be free » (sublime meilleure chanson du disque, adressée à son fils) ne rappellent pas les Specials (« A message to you my son » vs « A message to you Rudy ») … Et tiens, ces Specials là étaient produits par … Elvis Costello, je vois que vous suivez. Le Joe Jackson de la grande époque (celle de ses débuts) pointe son museau (les lignes de basse de « Lost »), le Ray Davies qui torchait plus souvent qu’à son tour des titres géniaux planqués sous des mélodies désuètes est aussi de la revue (« More bad times »). Sinon, on pense à la power pop du Dwight Twilley Band, à l’americana mainstream de Petty (« Refugees », un titre pareil ne peut pas être une coïncidence).
Pour faire simple, on dira que sur dix morceaux, ils y en a neuf de magnifiques. Le dixième (« Bores me to tears »), placé à la fin du disque est le plus ambitieux, comme si Sonny Smith voulait donner sa version de « Good vibrations ». Faut quelquefois savoir raison garder, le résultat est plutôt médiocre, n’est pas Brian Wilson qui veut …
Disque totalement improbable et pourtant réussite majeure… quand je vous disais qu’il a toute ma sympathie, Smith …



SEX PISTOLS - NEVER MIND THE BOLLOCKS (1977)


Hey Hey My My, Rock’n’roll can never die
Il y a des disques qui sont plus importants que d’autres, qui comptent vraiment dans le rock … parce qu’ils créent quelque chose de neuf, de révolutionnaire, une nouvelle façon d’appréhender la musique. De ces disques essentiels, en comptant large, on doit pouvoir en trouver une dizaine en soixante et quelques années. Et « Nevermind the bollocks » en fait partie.
Pas tant par son contenu. Une sorte de hard-rock primaire balancé vite et mal, à grosses guitares, (celles de Steve Jones, le seul du lot à savoir correctement jouer d’un instrument), venu en droite ligne du glam et du rock’n’roll des origines, avec tout qui doit être dit dans trois minutes. Et également inspiré par le pub-rock énergique et primitif des British Dr Feelgood, Ducks DeLuxe, Eddie & The Hot Rods, … ou les Amerlos Ramones et Heartbreakers (les bons, enfin, ceux de Johnny Thunders) …
Jones, Vicious, Rotten & Cook : The Sex Pistols
Les Sex Pistols et le punk en général se sont construits non pas pour proposer quoi que ce soit de nouveau ou d’original, mais en réaction envers ce qui existait. L’heure dans l’Angleterre de 1977 était au politiquement correct, en pleine préparation de la commémoration des 25 ans de règne de la Reine … les Sex Pistols prôneraient donc par souci d’opposition radicale l’anarchie, ce mot qui allait tant effrayer les bourgeois de tous ordres, et notamment ceux de l’industrie musicale. Les Pistols n’avaient en fait aucune conscience politique, leur seul credo était de faire n’importe quoi. Et avec des provocateurs-nés comme Rotten ou des débiles profonds comme Vicious, on allait être servis au niveau du n’importe quoi … l’apologie du chaos comme forme ultime de positionnement social.
Des jeunes glandeurs qui veulent faire un doigt au système, c’est pas ça qui manque, en musique comme ailleurs. Bien peu arrivent à se faire entendre. Les  Pistols réussirent à être des stars planétaires avant même d’avoir enregistré un 45 T. Aujourd’hui, la  nouvelle génération qui s’imagine préparer la révolution en insultant son prochain sur Twitter à grands coups de hashtags débiles appellerait çà un buzz d’enfer …
Les Pistols ont eu la chance d’être au bon endroit au bon moment, et même si les « vrais » punks anglais de 77 ne représentaient que quelques poignées d’individus, ils disaient tout haut ce que l’ensemble de la jeunesse locale pensait tout bas. Marre de ces consanguins totalement out qui squattaient Buckingham Palace, marre de cette société qui, déjà, ne proposait comme avenir que des formulaires d’allocs à garnir, marre de ces zicos embourgeoisés pétés de thunes, claquemurés dans leurs manoirs du Surrey, marre des vieux Stones, Who, Led Zep, Floyd, Yes, Genesis, …, de la bouillasse jazz-rock et de la tambouille prog. Et place au « Do it yourself », en substance si vous voulez pas de ce qu’on a à proposer, on va se débrouiller pour le faire quand même, et à nous aussi le pognon, la bonne coke, les Aston Martin, et les groupies sublimes dans chaque piaule d’hôtel …

Il fallait à ce bouillonnement désorganisé une vision, une approche, pour arriver à ses fins. L’homme de la situation s’appellera Malcolm McLaren, agitateur arty de seconde zone, déjà auteur d’un relookage catastrophique de ce qu’il restait des New York Dolls en trotskistes, mais qui trouvera avec les Pistols des débuts (les rapports se dégraderont très vite, surtout avec Rotten, le plus intuitif du groupe) un terreau sur lequel faire pousser ses idées toutes particulières du management. Le moindre incident, la moindre déclaration stupide de ses protégés seront ainsi amplifiés au maximum, et les occasions ne manqueront pas, les Pistols étant signés et éjectés aussi sec de deux maisons de disques avec procès retentissants à l’appui avant de s’échouer chez Virgin où paraîtra « Nevermind … » ; les Pistols se verront interdire de concert dans la plupart des grandes villes anglaises, Londres en tête. McLaren aura beau jeu de hurler au loup de la censure, de la répression culturelle. Et quand par hasard ils trouveront un rade qui veut bien d’eux, l’apocalypse que les Pistols y déclencheront au bout d’une poignée de titres fera les choux gras et la une des tabloïds à scandale, ce qui était bien évidemment le but recherché …
« Never mind the bollocks » sera le manifeste de cette génération punk et obtiendra un bon succès un peu partout dans le monde. Le temps de claquer les premières royalties en dope, et le groupe partira vite en quenouille, avec quasi simultanément le départ de Rotten et la mort de Vicious… Mais la déflagration aura été telle, que de partout dans le monde surgiront des teigneux mal coiffés et malpolis qui reprendront le flambeau et feront de 1977  et de quelques années suivantes de grands millésimes d’air frais musical…
Et puis, comme tout dans le music business finit par un déjeuner avec son banquier et (ou) ses avocats, on a pu, au détour de la programmation d’un quelconque festival, voir et écouter des Sex Pistols reformés … avec Rotten, vieux, gros et riche qui fait son numéro de muezzin psychotique, sans Vicious toujours aussi mort, et les autres qui ont appris à jouer … pantalonnade sans aucun intérêt.
Il faudra après « Nevermind the bollocks » attendre quinze ans et Nirvana pour voir pareille chose secouer le monde ronronnant du music business… Et depuis le trio de Seattle, ça fait plus de vingt cinq ans qu’on espère que quelques gamins la rage aux dents viendront signifier aux geignards Coldplay, Muse, Radiohead et autres ennuyeux, que bon, ça va, on les a assez entendus ces pénibles, ils peuvent dégager …
Eh oh, Lester, tu crois que t’as fini ta chronique là ? T’as pas dit un seul mot sur ce putain de disque … Qu’est-ce qu’on y entend sur ta putain de rondelle ?
L'émission de télé avec Bill Grundy, le scandale arrive ...
Euh … du boucan, essentiellement. Par trois types, enfin deux … Paul Cook se fait chauffer les articulations des coudes à force de cogner sur ses toms le plus vite et le plus fort possible (avant que ça devienne un  passage obligé pour les les drummers punk, trash, hardcore, metal ou que sais-je …). Steve Jones, lui assure des parties de guitare qui ont du laisser songeur Santana (du riff bourrin, au mieux rock’n’roll, quelques chorus, pas le moindre foutu solo, fans d’Alvin Lee et de Dickey Betts, circulez …). Et puis, comme le docile Matlock (pas assez punk) s’est fait lourder et remplacer par le demeuré Sid Vicious, totalement incapable de sortir la moindre note de sa basse, c’est Jones qui a aussi assuré les lignes de basse (là aussi, si t’es fan de Jaco Pastorius, casse-toi …). Pas de bol pour Jones, dès la sortie de « Never mind … », une rumeur persiflante et insistante a prétendu que c’était le requin de studio Chris Spedding qui jouait toutes les parties de guitare, ce qui est faux … Tiens, en passant, une anecdote de studio. « Never mind » a été enregistré à Londres, au Wessex Studios. En même temps que les Pistols, Queen enregistrait «  A day at the races » (celui avec « We will rock you » et « We are the champions »). Et Freddie Mercury, cabot comme pas deux, passait son temps quand il le croisait à chambrer le « terrible » Sid Vicious (il était surtout terrible quand il avait beaucoup de monde avec lui, sinon il était gaulé comme une arbalète et toujours raide déf, il faisait pas le poids) qu’il appelait Stanley Ferocious …
Et puis, les Pistols, c’était avant tout Johnny Rotten. Lui avait de la répartie, ridiculisait tout son monde en interview, et savait trouver les formules et les accroches qui tapent fort et juste. Pas pour rien si les deux titres les plus emblématiques du punk toutes époques et continents confondus sont « God save the Queen » (« God save the Queen, her fascist regime … » et « Anarchy in the UK » (« I am an Antichrist, I am an anarchist … »). Rotten était un observateur féroce, décrivant avec les mots qui cognent et font mal  la déliquescence de la société anglaise… comme un Ray Davies des banlieues, et si vous savez pas qui est Ray Davies, c’est pas que vous êtes punk, c’est que vous êtes juste incultes …
C’était les Sex Pistols … et aujourd’hui on s’en bat les couilles, on préfère Maître Gims … porca miseria …



JANE'S ADDICTION - RITUAL DE LO HABITUAL (1990)

Casser les codes ...

Jane’s Addiction, c’est une de ces références que l’on s’échange sous le manteau. Pas vraiment underground (2 millions de copies de ce « Ritual … » dépotées rien qu’aux States), mais suffisamment borderline pour faire fuir l’amateur de binaire lambda. Une existence et une discographie erratiques (le groupe n’a fait paraître que deux albums studio à ses débuts), des retrouvailles épisodiques sous haute tension, bref une entité qui passe à côté de toute logique mercantile et commerciale, de tout plan de carrière… Même si tous les festivals « indépendants » du monde plus ou moins libre découlent du Lollapalooza initié au début des 90’s par Perry Farell, le frontman de Jane’s Addiction …
Dites-le avec des fleurs, Jane's Addiction 1990
Jane’s Addiction, c’est l’accouplement du hard zeppelinien des 70’s avec la génération indie. Un crossroad, avec le diabolique pacte faustien pour les guider. Arrivée trop tôt ou trop tard selon les humeurs, la musique de Jane’s Addiction est une sorte de totem, un pont entre les générations. Non pas que ces types aient inventé quoi que ce soit (il y a bien longtemps que dans les années 90 tout avait déjà dit et redit), mais leur approche est apparue et est restée assez unique et originale. Personne ne veut des Jane’s Addiction, ne les cite comme référence. Et surtout pas ceux qui les ont copiés, imités, plagiés (rayer les mentions inutiles …). En premier lieu les Red Hot Chili Machin. Des copains paraît-il. Des copains bien plus riches aujourd’hui certes. Mais qui n’ont jamais fait aussi bien que « Stop ! » et « No one’s leaving » qui ouvrent « Ritual … », les deux titres engloutissant hard, rap et funk dans leur folle sarabande. Et si les Jane’s Addiction n’étaient pas particulièrement discrets niveau look, souvent vêtus des fonds de tiroir de leurs grand-mères, ils ne se sont jamais ridiculisés à plastronner en tongs et bermudas qui sont depuis leurs débuts la tenue officielle des RHCP et les décrédibilisent à jamais …
Jane’s Addiction, c’est surtout Farell et Navarro, certes. Que l’on me permette de citer Stephen Perkins et Chris Chaney qui constituent une section rythmique malléable, capable de tout jouer. Car même s’ils sont considérés comme un groupe de hard, Jane’s Addiction, c’est beaucoup plus que ça, ils ne se cantonnent pas à deux titres, un lent et un rapide, joués jusqu’à la nausée. Chez eux, ça swingue, ça chaloupe, ça funke, ça passe du coq à l’âne, ça déchire sa race … On trouve toujours un OVNI dans leurs rondelles. Sur celle-ci, il s’appelle « Of course », et on dirait avec quelques années d’avance (le rythme oriental, le violon omniprésent, la mélodie zigzagante, …) ce que feront Page et Page lorsqu’ils se « réuniront » pour « No quarter ».
Farell, Chaney, Perkins & Navarro : Jane's Addiction
Tiens, et puisque le nom du dirigeable est quasiment lâché, autant signaler que Jane’s Addiction est de tous ceux qui se sont inspirés de Led Zep, ceux qui s’en sont le mieux approchés. A cause de Navarro d’abord. Sur lequel l’influence de Page est évidente, et pas seulement sur le look (l’air ténébreux et la même tignasse noire que le Jimmy de la fin des 60’s). Navarro tire vers la stratosphère tous les titres avec ses extraordinaires parties de guitare (énormissime sur « Ain’t right », le titre le plus speed du disque). Ce type plutôt très mal dans sa peau (il a de quoi, sa mère a été tuée sous ses yeux) est sans conteste et de loin le guitar hero des 90’s.
Les Jane’s Addiction sont capables de partir dans des directions improbables, dans des expériences qu’en d’autres temps on aurait qualifiées « d’acides ». Témoins les deux titres au cœur du disque, qui flirtent avec les dix minutes, « Three days » et « Then she did … ». Le premier est même l’inspiration de la pochette (bien évidemment censurée dans la puritaine Amérique), et raconte une « expérience » vécue par Farell avec deux femmes dans une orgie de sexe et de drogue qui dura trois jours. Débuté lent et acoustique, le morceau vire à la débauche électrique sous l’impulsion de Navarro qui tronçonne des riffs métalliques ahurissants de puissance. « Then she did … » c’est le titre zeppelinien par excellence (« The Rover » sur « Physical Graffiti » semble le modèle évident) avec vers la fin sa partie de piano au second plan qui renvoie à celles de Mike Garson chez Bowie époque « Alladin Sane ».

Deux titres ont poussé le disque vers le succès commercial « Stop ! » et surtout « Been caught stealing », groove machine avec aboiements de chien en intro et titre le plus connu et emblématique du groupe. Manière d’être exhaustif, il convient de citer « Obvious » avec ses arrangements de synthé et ses faux airs à la U2 (sous amphétamines) dans le genre hymne psalmodié de stadium rock. Enfin, « Classic girl » qui clôt la rondelle est une ballade vénéneuse, parasitée par un final plein de breaks et d’accélérations…
Les Jane’s Addiction auraient pu, auraient du devenir énormes. Les quatre types ont cessé d’émettre collectivement quelques mois après la sortie de « Ritual … ». Deux personnalités écrasantes (Farell l’atypique chanteur de hard, et Navarro l’introverti) ça faisait déjà beaucoup d’egos surdimensionnés au mètre carré. Une consommation effrénée de drogues (on parle pas là d’un petit pétard le samedi soir, mais de dépendance féroce à l’héroïne) ont accéléré la débâcle forcément prévisible dans le contexte.
Même s’ils se retrouveront des années plus tard (Strays » en 2003), rangés plus ou moins des poudres blanches, ce sera sans la magie qui habitait « Ritual de lo habitual ».

Des mêmes sur ce blog :



NIRVANA - NEVERMIND (1991)

L'enfer, c'est les autres ...

10 Septembre 1991. Un single, « Smells like Teen Spirit », d’un obscur groupe bruyant de Seattle, Nirvana, sort dans l’indifférence générale. Deux semaines plus tard, paraît l’album « Nevermind », dans une indifférence tout aussi générale.
Quelques mois plus tard, presque tous les titres de ce disque, dont bien évidemment « Smells like Teen Spirit », passent quasiment en boucle sur tous les médias de diffusion, « Nevermind » s’est vendu par millions, le monde entier découvre le grunge, et des millions d’ados la tête dans le sac et l’esprit désabusé, se sont trouvé une rock-star iconique, le chanteur-compositeur de Nirvana, Kurt Cobain …
Ce conte de fées, version cheveux gras et Fender Jaguar, tous ceux qui ont eu un jour l’occasion de sortir un skeud avec leur nom écrit dessus en ont rêvé. Tous sauf Cobain … on connaît la suite et la fin …

Un triomphe totalement improbable en provenance des USA, colonisés en ce début des années 90 par le rap sous toutes ses formes et la musique middle of the road. A l’ombre desquels quelques zozos « différents », rêvant de rocks énergiques sur fond de guitares stridentes essayent de tracer leur route, réfugiés sur des labels aussi motivés que fauchés. Un des plus courus est Sub Pop, basé à Seattle. La tête d’affiche de Sub Pop est Mudhoney, dont quelques rares types s’échangent le nom sous le manteau. Et dans cette ruche électrique, on trouve Nirvana qui en plus de quelques singles, a même sorti un album « Bleach », encensé par les huit fans du groupe et ignoré par le reste de l’humanité. Rétrospectivement, « Bleach » se verra qualifié de brouillon génial, ce qui est quand même pousser le bouchon un peu loin pour cette bouillasse sonore bruyante et bâclée.
« Bleach » participe avec les autres parutions de Sub Pop d’un effet de bouche à oreille qui finit par intéresser les majors. Il existerait au Nord de la Côte Ouest, autour de Seattle, la brumeuse et pluvieuse cité qui a vu naître Jimi Hendrix, toute une scène énervée balançant son indolence rageuse sur fond de guitares saturées. Toutes les majors veulent un groupe de cette scène, et si possible celui qui va devenir célèbre, surclasser ses concurrents et collègues dans cette mouvance que l’on qualifie de grunge (un mot qui ne veut rien dire, dérivé de l’argot « grungy » que l’on peut traduite par sale, craspec, un truc de ce genre …). Sur les conseils de Kim Gordon, bassiste de Sonic Youth (qui sait ce qu’est la musique bruyante et dissonante), David Geffen (qui sait ce qu’est faire du pognon avec de la musique, lui qui a signé par le passé les Eagles et Guns N’Roses) pose un contrat devant le museau des types de Nirvana.
Et Cobain, parce que Nirvana c’est Cobain, accepte le deal. Il a de nouvelles compos, un nouveau batteur, un certain Dave Grohl, et le vieux poteau Chris Novoselic fera l’affaire à la basse. Ah oui, je vous ai pas dit, Nirvana est un trio. Pas un power trio à la technique superfétatoire, genre Cream ou Experience, non, juste trois types qui envoient la sauce avec leurs moyens sans trop se soucier de comment sonnera le résultat … Un studio est réquisitionné en Californie, un producteur pas très couru, Butch Vig (qui vient de bosser sur une rondelle des à peu près inconnus Smashing Pumpkins) dépêché aux manettes. Souci, Cobain n’aime pas le son que Vig met en place. Palabres et médiation de Geffen, le mixage sera assuré par Andy Wallace, habitué des sessions des trashers crétins de Slayer, la production restant confiée à Butch Vig. Depuis, des milliards de types nous refont le coup de « Raw Power » (mix de Bowie ou d’Iggy, choisissez votre camp), que « Nevermind » est surproduit, avec un rendu commercial, bla bla bla … Que je sache, il n’existe qu’une version de « Nevermind » donc tout ce baratin, c’est juste pour strictement rien. Et puis, jeunes ( ? ) puristes ( ?? ), sachez que si à moment donné le type qui fait le disque a l’imagination aussi sèche qu’un vagin de centenaire (pas la peine de téléphoner à Marlene Schiappa, j’assume mes vannes pourries rétrogrades et machistes), tu peux foutre à la console les fantômes de George Martin, Phil Spector, Lee Perry et Rick Rubin (je sais, ils sont pas tous morts, faites chier avec vos remarques à la con), tu te retrouveras avec une daube au final …

Cobain a écrit seul tous les titres de « Nevermind », acceptant juste des participations minimes sur deux morceaux. Rien ne prédispose ce type ténébreux, asocial et mutique, à donner dans le radio friendly. Même si tout gosse il reprenait Led Zep, ses héros depuis l’adolescence sont les Pixies, Sonic Youth, Husker Du, pour les plus connus, et tout un tas de seconds couteaux du rayon punk hardcore. Plus deux bizarreries assez confidentielles, les Meat Puppets (indé éparpillé passant du coq à l’âne) et les Young Marble Giants (anglais minimalistes). Et Cobain n’a rien à foutre du succès et du star system, ce serait plutôt un puriste du « do it yourself » cher au punk originel.
« Nevermind » repose sur une technique d’écriture qui a fait ses preuves, l’alternance quiet/loud, technique portée à son pinacle par les Pixies. La mélodie et la douceur de la voix sur les couplets, l’explosion hurlée sur le refrain. La majorité des titres de « Nevermind » suivent ce concept à la lettre. Cobain a les mélodies (ouais, Nirvana, c’est pas seulement une sorte de boucan vaguement hardos, écoutez le « Unplugged », et vous vous rendez compte que là, ces titres à poil, sans le moindre artifice ni gimmick, sont naturellement bien foutus, bien écrits) et la voix rauque qui poussée dans ses derniers retranchements ou hurlements, traduit toute la misère qui repose sur ses épaules. Parce que les thématiques sont pas exactement joyeuses, jetant à la face du monde que oui, dans le pays magique des Etats-Unis, y’a pas que des blackos qui font du rap qui sont laissés de côté, il y a aussi toute une jeunesse blanche qui se trouve en totale déconnection avec le modèle social que le monde entier est censé envier et dupliquer. Cette génération que les sociologues auront vite fait de qualifier de X Generation, s’est trouvé un son et un héros.
Même s’il est facile et réducteur de qualifier Nirvana de types arrivés au bon endroit au bon moment. Ce serait oublier que contrairement aux utopies hippies, jamais la musique n’a changé le cours du Monde. Ceux qui se sont retrouvés en haut de l’affiche étaient peut-être plus malins que des collègues moins chanceux, mais parfois aussi ils avaient du talent, et plutôt que de surfer sur l’air du temps, ils contribuaient à le définir. C’est à mon sens ce dont il s’agit avec Nirvana.
Cobain et sa bande auraient pu être les U2 d’une génération dépenaillée, les Sex Pistols d’une nouvelle jeunesse de taudis humains, des Pink Floyd énervés pour minots désabusés. Ils se sont contentés d’être eux-mêmes. « Nevermind » s’appuie sur des morceaux imparables, tellement simples que tout un tas de types ont dû se demander mais putain, pourquoi j’y avais pas pensé. Novateurs dans le ton et l’esprit, mais pile aux confluences du rock, du punk, du hardcore, de la pop.

Il suffit d’écouter les imparables et archi connus « Smells like Teen Spirit », « In bloom », « Come as you are », « Lithium », « Drain you », « Stay away », tous construits sur le quiet/loud. Ils sont l’ossature du disque, de la chair à bande FM et MTV sans que ces considérations commerciales aient seulement été envisagées par Cobain. Le versant fan de punk hardcore de Cobain est représenté par « Breed » ou « Territorial pissings », tempo frénétique, grattes hurlantes et toujours ces lignes mélodiques absentes chez les cadors du genre, genre Bad Brains ou Dead Kennedys, et ne parlons des énervés et énervants de la chapelle hard …
Et puis il y a la façon de jouer ces titres. Cobain double ses guitares, lâchant ses riffs au-dessus des parties rythmiques, sans se laisser à la démonstration (il n’en est pas capable, n’est pas un guitar hero et ne veut surtout pas en être un, voir son solo « étrange » sur « In bloom »). Mais le plus impressionnant sur « Nevermind », c’est pas lui, c’est ce nouveau batteur inconnu Dave Grohl. Tout repose sur ses baguettes, ce type booste tous les morceaux, obligeant les autres à suivre, il crée une dynamique qui fait immédiatement penser aux macchabées Bonham et Moon.
Avec « Nevermind », on a affaire à un des derniers grands disques « à l’ancienne » pensé comme un 33T. Témoins les deux ballades acoustiques, « Polly » et « Something in the way » (avec même un violoncelle sur cette dernière), placés respectivement en sixième et dernière position sur le Cd. Elles concluent bien évidemment chaque face de l’édition vinyle. A noter que sur le Cd original, il y a un titre caché après un long silence, tout en hurlements et stridences, incongru dans le contexte, mais annonciateur du terrorisme sonore que Cobain allait mettre en place pour le successeur de « Nevermind », le très rêche « In Utero ».
Comme disait Neil Young, un adorateur de Nirvana (la réciproque était également vraie) : « Hey Hey My My, Rock’n’roll never die » …



BOB DYLAN - TIME OUT OF MIND (1997)

Résurrection ...
1997. Dylan a cinquante six ans. Ce qui en soi n’est pas grave. Non, là où ça coince c’est qu’il est en roue libre, voire en chute libre artistiquement depuis la fin des années 80. Depuis « Oh mercy » (1989), son dernier bon et grand disque produit par Daniel Lanois.
Il se contente d’enchaîner des concerts (le bien nommé Neverending Tour, même s’il n’aime pas cette dénomination) et des disques qu’il ne prend plus la peine de composer seul, dans une indifférence au mieux polie (le Zim fait partie de ces totems difficiles à abattre).
Bob Dylan & Daniel Lanois
L’homme étant peu enclin à livrer ses états d’âme, va savoir ce qui a bien pu lui passer par la tête pour s’atteler à la confection de ce « Time out of mind ». Ce qui est certain, c’est que quand il a envie de faire de bonnes choses, Dylan ne laisse rien au hasard. Il revient chercher Daniel Lanois pour produire et gratouiller de la guitare. Sous le pseudo de Jack Frost, Dylan coproduit. Mais surtout il s’investit comme ça ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps dans l’écriture, joue de la guitare, ressort son vieil harmonica, tapote du piano. Et il va recruter une escouade de fines gâchettes (certains l’accompagnent déjà sur scène), ne lésinant pas sur le casting. Dans lequel figurent entre autres, une flopée de guitaristes (Duke Robillard, Bucky Baxter, Robert Britt, la slideuse blonde Cindy Cashdollar), quatre batteurs dont l’incontournable Jim Keltner, le bassiste Tony Garnier, Augie Meyers aux claviers et last but not least la légende des studios Muscle Shoals Jim Dickinson également aux claviers (curieusement orthographié Dickenson sur le livret) dont le CV remplirait un bottin… Pas exactement des perdreaux de l’année …
L’ambiance du disque est sombre, voire crépusculaire (les textes, toutes les tonalités dans les down ou mid tempo). On a beaucoup causé à l’époque de disque testamentaire, celui d’un génie qui s’apprêtait à tirer sa révérence et voulait d’une fin artistique remarquable et grandiose. Sauf que Dylan a jamais rien prétendu de tel et que de toutes façons ça fait plus de vingt ans qu’il continue de sortir des disques, certains immondes (son disque de chants de Noël en 2009), d’autres plus que dignes (les trois-quatre qui ont suivi ce « Time out of mind »).

La première chose qui frappe lors de l’écoute, c’est cette voix caverneuse, gutturale, mixée le plus souvent très en avant, qui daigne quelquefois chantonner sur la mélodie mais se complaît la plupart du temps dans des talking blues. C’est à mon sens le point de bascule du disque. Déjà que Dylan n’a que peu à voir avec les grandes voix du rock & folk & machin, dans « Time out of mind », ce râle de vieillard orchestré peut être rédhibitoire pour certains. Qui auront tort. Parce que ce disque, il est pas loin d’être dans la poignée des tous meilleurs du Zim.
On le sait, Dylan est une éponge. Un type qui passe sa vie à écouter et jouer de la musique, qui a une culture encyclopédique, à l’instar de Costello, Prince et quelques autres, de tout ce que la musique populaire (et pas seulement binaire) a pu produire au XXème siècle. Bon, son truc à Dylan, là où il est le plus à l’aise, c’est ce qu’on englobe sous le terme générique d’americana, vaste mayonnaise sonore où se côtoient blues, folk, rock et leurs croisements et dérivés. Un genre qu’il a quand même et pas qu’un peu contribué à généraliser, notamment du temps où il se défonçait (et accessoirement enregistrait des disques) avec le Band.
« Time out of mind » aligne des compositions d’un niveau rarement entendu chez Dylan depuis la seconde moitié des années 60. « Time out of mind » joue dans la même cour que « Blood on the tracks », « Infidels » et « Oh mercy », ses trois meilleurs disques des trois dernières décades.
Pour s’en rendre compte, c’est pas compliqué, suffit de mettre la rondelle dans le lecteur et d’appuyer sur « Play ». « Love sick » qui ouvre le disque débute comme une jam, les types finissent d’accorder leurs grattes, on a l’impression le groupe se met progressivement en place, que petit à petit tous les instruments arrivent et se greffent sur ce down tempo plus parlé que chanté. Ça sonne laidback et foutraque comme un JJ Cale des grands soirs, entrelardé par de gros riffs de guitare très Dire Straits (hommage à son ancien pote Knopfler ? joke au énième degré ? ) qui déchirent l’espace.

La voix sépulcrale et la multiplication du Hammond B3 renforcent tout du long du disque cette ambiance crépusculaire, au service de ballades intemporelles (« Standing in the doorway », « Million miles », « ‘Till I fell in love with you », les énormes « Not dark yet » et « Make you feel my love »), toutes tirant sur la corde bluesy. Dylan est encore capable de s’attaquer au rock déglingué très stonien voire carrément keithrichardsien (« Cold iron bound ») manière de montrer que lui il assume son âge, ne joue pas aux éternels jeunes premiers (t’as saisi la petite vacherie, Mick ?) en s’arcboutant sur un tempo rapide hors de propos. La voix concassée et le blues déstructuré montrent que s’il veut, Dylan peut faire un excellent Tom Waits.
Enfin, histoire de faire bouillir quelques neurones, Dylan place à la fin du disque l’épique (plus de seize minutes) « Highlands », comme le contrepoint (ou le négatif, allez savoir avec lui) du « Sad eyed Lady of the Lowlands » qui clôturait « Blonde on blonde ». On peut penser ce qu’on voudra de cet auto-clin d’œil  mais il faut quand même reconnaître qu’il faut être sacrément gonflé pour se lancer dans cet exercice qui est loin d’être honteux face à un de ses titres emblématiques des 60’s …

Et donc en cet an de grâce ( ? ) 1997, tout le monde, bien embêté, a été obligé d’admettre que le vieux Bob Dylan avait encore sorti un grand disque …


Du même sur ce blog :

MATTIEL - MATTIEL (2017)

Brown, his name is Brown ...
Comme l’autre, le Jaaames … et comme lui quelques fois, elle a enregistré à ce disque Atlanta, Géorgie … Et … c’est tout, les similitudes avec le Godfather s’arrêtent là …
Mais par contre, si vous voulez secouer la boîte à souvenirs, elle se pose un peu là, la Mattiel, puisque c’est son prénom qu’elle a choisi comme nom de scène. Apparemment, c’est sa première rondelle, y’a pas de livret et des infos aussi rares que les vols d’autruches au Groenland dans le digipack. Juste une page Facebook entretenue par quelque geek qui poste des trucs sans intérêt tous les quarts d’heure. Seule issue possible : tu mets le freesbee dans le tiroir, t’appuies sur « Play » et tu te démerdes …

Et au bout d’à peine plus une demi-heure, tu restes un peu tourneboulé par ce que tu viens d’entendre. Douze titres et rien à jeter … les grincheux diront que le dernier titre (« Ready to think »), avec sa voix parlée et ses synthés trop en avant n’est pas génial. OK, je vous l’accorde, mais on en connaît beaucoup qui s’en contenteraient et bomberaient le torse s’ils étaient capables de foutre un morceau de ce calibre sur leurs rondelles.
Parce que les autres … on voit pas très bien parmi les jeunes « génies » (rires) de la pop-rock-machin-truc, ni d’ailleurs parmi les plus anciens qui peut espérer ce niveau.
D’abord, Mattiel, c’est une présence vocale mixée très en avant qui transperce les enceintes. Une shouteuse blanche, toujours à fond, ou alors encore plus à fond. Dont la façon d’interpréter renvoie assez fréquemment à Aretha Franklin. Et puis quand elle gueule pas, on pense irrémédiablement à la rétamée Amy Winehouse, ces feulements soul tout en retenue, en présence, au feeling … Impressionnant…
Et c’est pas que de la technique vocale, Mattiel. Y’a de la chanson, derrière tout çà. De la chanson sixties évidemment, la décennie où l’on  a écrite les meilleures. Mais contrairement à tous ces djeunes qui se focalisent sur une période et un genre précis (des groupes de heavy psych, il s’en monte trois cent douzaines par jour, et sortis de leurs gros effets fuzz, que dalle …), la Mattiel survole toute la décennie, touchant à tout avec un égal bonheur.

Vous voulez de la Tamla Motown genre « Please Mr Postman » des Marvelettes ? Ecoutez « Baby Brother » et vous m’en direz des nouvelles, y’a tout, la rythmique chaloupée, les chœurs, les cuivres … Vous vous souvenez du « San Francisco » de Scott McKenzie (ou de Jojo H.), alors « Cass Tech » est pour vous. Vous vous souvenez des blues tribaux aux riffs sales des White Stripes avant qu’ils virent mariachi (oui, je sais, ils enregistraient pas dans les 60’s mais les recopiaient eux aussi intelligemment), « Send dit on over » ou « Fives and tens » sont ce qu’il vous faut. Vous aimez le style Otis Redding (le plein d’octaves et de décibels sous le capot, mais toujours en retenue classieuse), jetez les deux oreilles sur « Just a name ».
Non contente de sonner comme les légendes, la Mattiel se paye aussi le luxe de ridiculiser en un seul titre ceux et celles qui avant elle s’étaient adonnés au même genre d’exercice. Le premier titre, « Whites on their eyes », c’est de la PJ Harvey des deux premiers disques, quand elle enregistrait et chantait toutes tripes en avant … quand le tempo s’accélère façon dragster, genre punk mélodique d’il y a trente ans, c’est le fantôme des disparus Supergrass qui s’agite (« Bye bye »). Cette Mattiel, même si sa voix est beaucoup plus aigue, c’et la Winehouse de cette fin de décennie (« Not today », « Count your blessings »). Et on reste bouche bée à l’écoute de « Salty words », dans le Top Ten des meilleures chansons sixties sorties trop tard …

Disque de l’année … au moins …



BLACK SABBATH - PARANOID (1970)

Doom Doom Boys ...
J’avais jamais accroché à Black Sabbath. Mon psy m’a dit que ça remontait à mes années collège. En ces temps-là (début des 70’s), les gars qui écoutaient de la musique étaient soit Led Zep, soit Purple (les has been en étaient restés aux Beatles et aux Stones, les cons …). Moi je faisais tourner en boucle le premier Maxime Le Foxterrier, sa poésie gentiment baba (« San Francisco ») et libertaire (« Parachutiste »)... Nobody's perfect… Et puis y’avait trois quatre mecs patibulaires mais presque, tignasse plus longue et plus sale que la moyenne, jeans pattes d’eph à la propreté douteuse, et treillis pourris de l’armée US avec écrit au feutre noir le nom de Black Sabbath, et qui toisaient toute la cour de récré d’un air méchant et d’un œil noir. Comme les filles ne les regardaient pas, ou dédaigneusement, j’ai logiquement conclu que Black Sabbath, c’était de la musique de cons faite pour des cons.
Black Sabbath 70
Des lustres plus tard, j’ai jeté une oreille distraite sur leurs premières rondelles, bof … Et puis de toutes façons, ils étaient vite devenus totalement ringardisés, l’espèce de machin qui subsistait encore sous ce nom était l’objet des moqueries des hardeux. Si même eux en voulaient pas … Encore plus tard, le nom de Black Sabbath est revenu avec insistance, des nuées de gonzos créaient de multiples chapelles de l’église hard (heavy, dark, doom, death, sludge, que sais-je encore …) et citaient les quatre corniauds de Birmingham comme la référence ultime, ceux qui avaient mis au monde la frange la plus noire du rock …
Afin d’assurer ma réputation partagée par moi d’encyclopédiste du binaire, j’ai rouvert le dossier Sabbath. Au début. Et là, y’a un skeud qui clignote, « Paranoid », parce que quasiment tous ses titres se retrouvent dans les Best of et compiles diverses consacrées au quatuor originel.
Autant y aller franco, « Paranoid », c’est du lourd. Beaucoup mieux, beaucoup plus fort, plus lourd, plus fou, que dans mes souvenirs. Bon, ça relève pas non plus de l’épiphanie, mais ça déchire proprement. Pourtant, c’est bête comme chou, la musique du Sab.
C’est d’abord une réaction. Une réaction au Swingin’ London. Les quatre de Black Sabbath viennent de Birmingham, cafardeuse cité industrielle des Midlands. Un patelin où si t’as de la chance, ton avenir c’est une silicose la cinquantaine venu dans la mine, ou une vie dans une boîte métallurgique (Iommi a laissé quelques phalanges sur une machine à l’usine). Alors quand tu vois les Beatles de la pochette de « Sgt Pepper » ou les Stones de « Satanic Majesties », c’est un monde inaccessible pour toi, petit prolo fumeur de joints et buveur de pintes le week end. Iommi, toujours lui, a pu juger sur pièces le Swingin’ London, puisque pendant le court laps de temps où il a fait partie de Jethro Tull, il a participé au raout psyché du « Rock’n’roll circus ». Ces types (Iommi, Osbourne, Ward, Butler) qui commencent à se croiser dans des groupes du dimanche à Birmingham, ils prennent une grosse baffe à l’écoute des Ricains lourds et violents genre Vanilla Fudge, Iron Butterfly, Blue Cheer. Le son du Sab, il vient de ceux-là, et pas des fanfreluches londoniennes…
Les mêmes en couleur
Les rythmiques de plomb, la lourdeur lancinante, seront leur signature musicale. Coup de bol (ou de génie), ils vont barbouiller tout ça de satanisme à deux shillings véhiculé par les films de la Hammer. Cette provocation potache, leur rock violent au ralenti, les feront immédiatement remarquer. En 1970, ils sortiront deux disques, le premier éponyme et ce « Paranoid ».
Black Sabbath prend le rock à rebrousse-poil. Faisant de leur défauts (une technique plus qu’hésitante, un look anti-glamour au possible, une crétinerie assumée, de la provocation simpliste, du satanisme de pacotille, …) des qualités dans lesquelles vont se reconnaître tous ceux qui jamais ne risquent de monter dans l’ascenseur social. Le Sab des débuts est le groupes des prolos, des asociaux, des cons et des moches. Plus tard viendront les dérangés et bas du front séduits par l’occultisme de carnaval …
Les Sab sont incapables d’écrire une chanson « dans les règles de l’art », de concevoir des ponts, des arrangements. Ils font se succéder des séquences (on fait tourner un riff en boucle, on enchaîne sur un mini solo de batterie, on change brutalement de tempo ou de mélodie, et on accole tout ça à la va comme je te pousse), privilégiant bien sûr les down ou mid tempo (c’est plus facile de trouver les notes quand ça va pas vite) aux accélérations façon dragster d’Hendrix ou à la virtuosité des power trio genre Cream. Et dans un logique réflexe spinaltapien, le Sabbath joue fort et très saturé. Réunissant par là-même tous les ingrédients pour sortir des disques grotesques avec une régularité métronomique. Sauf que là, à leurs débuts, et plus particulièrement sur « Paranoid », la sauce prend et tous ces titres fonctionnent.
On attaque avec « War pigs », le morceau anti-guerre. Qui n’arrive pas à la cheville de « Masters of war » ou de « Machine gun », mais l’important n’est pas là. On est bluffé par cette ambiance brute, noirâtre, les riffs lancinants de Iommi, les roulements de toms de Ward, cette affreuse voix de crécelle dans les aigus de l’Ozzy.
Il y a là une patte sonore, une recette assez unique. Que le groupe va répéter sur quasiment tous les titres du disque. « Paranoid » est un bloc, un pavé lourd, mal dégrossi, mais un putain de pavé quand même …
Les mêmes live
Huit titres. Dont cinq parpaings de metal lancinant. « War pigs », « Iron man » et son riff d’anthologie, le mid tempo aplatissant de « Electric funeral », « Hand of doom » qui a généré un sous-genre du hard, le classic heavy rock « Fairies wear boots ». Une remarque à propos de ce dernier. Soit les paroles (en principe c’est Butler qui est l’auteur des lyrics) sont complètement stupides, soit pires (fairies, c’est normalement les fées, ou alors les tarlouzes en argot).
« Planet caravan », c’est le slow façon Black Sabbath. Pas exactement aussi lascif que « Whiter shade of pale » si vous voyez ce que je veux dire. « Planet caravan » ça pue les types hébétés qui ont fumé trop d’herbe (« Sweet leaf » de leur premier disque, ode à la ganja des Midlands), ça fait l’effet d’un château de cartes sonore qui va s’écrouler, porté par la voix gémissante et inexpressive d’Ozzy. Tellement décalé que ça en devient génial. Tous ces titres taquinent ou dépassent les cinq minutes. Il y en a deux de beaucoup plus courts. « Paranoid », de l’aveu du Sab, a été rajouté à la hâte pour arriver au timing recommandé d’un trente trois tours. C’est un rock’n’roll violent, très proche dans l’esprit du « Speed King » de Purple, qui deviendra un hit et lancera la carrière du groupe all over the world. L’instrumental « Rat salad » semble lui totalement décalqué (la virtuosité en moins) sur le « Moby Dick » du Zeppelin avec son riff immédiatement mémorisable et son solo de batterie.

Conclusion : « Paranoid » est un disque crétin. Et génial à la fois. Dans un genre radicalement différent, il me fait penser au premier Ramones. Et ça c’est vraiment un compliment …

Des mêmes sur ce blog :



PUBLIC ENEMY - IT TAKES A NATION OF MILLIONS TO HOLD US BACK (1988)

Combat rap ...
Public Enemy, c’est du rap, certes. Mais aussi beaucoup plus que cela… En trois disques à la fin des années 80 ils ont placé la barre tellement haut que personne a cherché à la franchir depuis, on a vu tous les grands noms de la chose partir dans d’autres directions, esquiver le défi, ou se casser les dents à le relever. A la limite, Public Enemy, ils auraient même pas fait de musique, ils auraient fait parler d’eux.
PE presque au complet ...
Public Enemy, c’est un concept global. Deux rappeurs, un dans les graves (Chuck D.), l’autre dans les aigus (Flavor Flav). Un jongleur des platines et de bidules électroniques qui tient plus du terroriste sonore que du pousseur de disques (Terminator X). Un ministre ( ? ) de l’Information ( ?? ), Professor Griff. Une équipe d’auteurs (le Bomb Squad). Une milice à Uzi (S1W, pour Security of the First World). Une affiliation « politique » (la Nation of Islam). Un « atypique » pour la mise en sons (Rick Rubin, juif fan des deux genres musicaux alors extrémistes et a priori opposés, le rap et le trash metal). La seule chose bruyante connue qui coche autant de cases, c’était … le MC5.
Evidemment, pareil conglomérat ne pouvait pas durer sans frictions. Et si Public Enemy existe encore vaille que vaille aujourd’hui, ne restent plus de cette dream team originelle que Flav et Chuck D. Quelques uns de l’aventure « It takes a nation … » sont morts, Terminator X n’était pas là au début, le Bomb Squad s’est plus ou moins désintégré, Rubin est parti voir ailleurs et faire la carrière que l’on sait, le S1W a vu défiler un nombre conséquent de gros bras, et Griff (ministre de l’Information faut-il préciser) a multiplié les déclarations racistes, homophobes, antisémites, et on en passe …
Mais là, à l’époque de « It takes … », pièce centrale de la trilogie entamée l’année d’avant avec « Yo ! Bum rush the show » et conclue en 90 avec l’énorme et insurpassé « Fear of a black planet », Public Enemy plane très loin au-dessus de toute la meute en survet et casquettes à l’envers.
Terminator X, Flavor Flav, Chuck D.
Public Enemy, c’est au départ la rencontre de Flav et Chuck D du côté de la fac de long Island, New York City. Fans de soul, de funk, des premiers collectifs proto-rap « engagés » (Grandmaster Flash), et des « poètes de la rue » des 70’s (Last Poets, Gil Scott-Heron). Influence majeure, on s’en doute un peu rien qu’à leur nom, Jaaaames Brown, qu’ils sampleront et échantillonneront abondamment. Très vite, plus que militants (et davantage Malcolm X que Luther King), ils vont se positionner politiquement, et d’une façon plutôt radicale, citant pêle-mêle les Black Panthers, la Nation of Islam et son très controversé leader Farrakhan qui flirte avec toutes les lignes blanches xénophobes et antisémites. A quelques années près, la création et l’existence même d’un groupe comme Public Enemy aurait été impossible (Guerres du Golfe, Al Qaida, Daesh, et autres joyeusetés intégristes et radicales du même tonneau …).
Assez étrangement, les allusions à la religion si elles sont très rares dans les disques de Public Enemy, sont beaucoup plus présentes dans leurs déclarations publiques. Même si la structure bordélique du groupe fait que chacun peut s’en revendiquer porte parole. Et quand à côté d’un Chuck D. (parolier hors normes, le Woody Guthrie Noir ?) s’agite un crétin comme Griff, les dégâts peuvent être considérables dans l’opinion publique, au gré de déclarations plus imbéciles les unes que les autres. Il n’en demeure pas moins que Public Enemy est à la fin des années 80, le groupe le plus « signifiant » et engagé des States (et d’ailleurs), tous genres musicaux confondus. Ce qui au mieux le relèguerait à la confidentialité si au niveau de leurs disques, ils n’enterraient pas toute la concurrence.
Le poing levé dans un gant noir, allusion aux JO de Mexico, 1968
Musicalement, Public Enemy est un choc pour l’époque. On est très loin de l’électronique funky et des boîtes à rythme sommaires des débuts du rap. Rubin oblige, le son de Public Enemy est dense, martial (les appétences sonores du trasher Rubin qui rajoute quelquefois de gros riffs hardos au second plan), limite oppressant. Avec leur gimmick qui les distingue immédiatement, l’omniprésence des samples de sirènes de police, qui rajoute une dimension anxiogène à leur son. A l’opposé par exemple du gros son potache des Beastie Boys. Avec lesquels ils semblent régler une question de suprématie, intitulant le dernier titre de ce « It Takes … » « Party for your right to fight », réponse brutale au « Fight for your right to party » des Boys. Public Enemy se pose comme le porte parole de la multitude noire laissée pour compte et qu’on entasse dans les quartiers-ghettos de New York. Public Enemy analyse, argumente, appelle à l’insoumission ou à la révolte. Rien que les titres claquent comme des directs dans la face d’un pays où existe, comme disait l’autre par chez nous, une profonde fracture sociale. Des trucs comme « Countdown to Armageddon » (l’intro terrifiante à mon avis très inspirée par celle du live « Kick out the jams » du MC5), « Bring the noise » (gros hit sorti en éclaireur, qui sera réenregistré avec les trashers de Anthrax), « Don’t believe the hype », « Louder than a bomb », « Night on the living baseheads » (allusion au film de Romero et aux dealers de freebase qui zombifient la jeunesse black), « Rebel without a pause » (là aussi clin d’œil au cinéma et à James Dean), « Prophets of rage » (le nom qui est actuellement celui d’un conglomérat de stars des 90’s, alliage plus ou moins contre nature comprenant Chuck D., des types de RATM et de Cypress Hill).
Tous les titres sont construits selon un procédé immuable de pilonnage sonore duquel sont bannis toute forme de refrain, on se contente d’une courte phrase-slogan répétée plusieurs fois. Un truc tellement bien foutu que ça reste hors d’âge, comme du Led Zep ou du Stones early seventies. Quasiment la moitié des titres de ce « It Takes … » se retrouvent sur les compilations de Public Enemy.

Classique de chez classique … 



KEVIN MORBY - CITY MUSIC (2017)

New York, New York ...
Il y a quelque temps que le nom de Kevin Morby circulait de façon plus ou moins underground. Avec force renfort de superlatifs. Sauf qu’on me la fait pas. Des soi-disant surdoués auteurs de disques extraordinaires et qui finissent six mois après à moins d’un euro sur Priceminister, j’ai cotisé. Et avec l’âge, je suis devenu un vieux con méfiant. Alors la presse elle peut raconter ce qu’elle veut. Je les crois plus sur parole. Faut que j’écoute le bestiau avant de donner un avis ferme, définitif et incontestable.

Et donc, incontestablement, ce « City Music » est un grand disque. Très grand disque. Et il m’étonnerait que des trucs aussi bons, il en sorte plus d’une poignée cette année. Parce que là on en tient un. Un quoi ? Un grand songwriter. C’est à-dire un type capable d’écrire de grandes chansons qui s’incrustent dans le cerveau, un type capable de les enregistrer intelligemment, et de les chanter correctement. Ce qui par les temps qui courent, est une denrée plutôt rare.
Le Morby, il vient du Midwest et est allé humer l’air du circuit folk new-yorkais. Ça vous rappelle pas quelqu’un ? Soyons clair, Morby n’est pas le nouveau Bob Dylan. Pas con, les dizaines qui se voyaient piquer la place au Zim, sont disparus corps et biens, laissant au passage quelques machins ridicules, pompeux, prétentieux mais finalement bien vains et oubliables. De toute façon, Morby (qui cite Dylan comme référence et influence) n’a pas encore de choses du calibre de … ben des classiques de Dylan. Morby cite aussi Lou Reed. Là, il aurait pas besoin, tellement ça s’entend. Ecoutez « Tin Can », tout, mélodie, arrangements, jusqu’à la voix traînante, fait surgir le mot magique de « Transformer ». Carrément.
Morby, c’est pas un perdreau de l’année. Il approche la trentaine, et a largement payé de sa personne dans les groupes à l’audience famélique (Babies, Woods). Les galères en tout genre habituelles, quoi … Et puis il a décidé de partir en solo. Et à Los Angeles. Même si tout dans ce disque est totalement new-yorkais, comme un être aimé qui vous manque et dont on ne peut se défaire de l’image. « City Music » est une déclaration d’amour (il pouvait pas l’appeler « New York », Lou Reed l’avait déjà fait). Et même quand Morby rend hommage aux Germs (de Los Angeles), la relecture qu’il fait d’un de leurs titres (« Caught in my eyes ») transpose le groupe punk extrémiste de l’autre côté du pays. Et tant qu’on est à causer punk ou assimilés Morby se fend d’un hommage aux Ramones totalement dans l’esprit des faux frangins. Le titre s’appelle « 1234 » (que ceux qui n’ont pas compris lèvent le doigt, il y a mes ricanements à gagner), ressemble à leurs titres par la durée (1’45), et la simplicité des paroles et se conclut par un triste et lapidaire « they were all my friends, and they died » …

Lou Reed , les Ramones, c’est évident. Television aussi, le temps du morceau-titre qui s’étire sur plus de six minutes, avec ses parties de guitare qui rappellent furieusement celles de Lloyd et Verlaine. Le reste, c’est plus subliminal, on peut devenir que le type connaît ses classiques (Leonard Cohen, Neil Young, Jonathan Richman, Joni Mitchell, …). Et dès lors il se pose en concurrent direct du Wilco de Jeff Tweedy. Parce que Morby n’a pas enregistré avec de vieux briscards requins de studio maîtres es-country-rock depuis des décennies. Tout est fait par son backing band scénique, avec mention particulière à son alter ego de l’ombre, Richard Swift, multi-instrumentiste et coproducteur de ce « City Music ».
Qui impressionne de la première plage, la lente ballade mélancolique sur fond de nappes synthétiques jamais envahissantes, qui mettent en valeur sa belle voix grave (« Come to me now »), jusqu’à la somptueuse doublette finale (« Pearly gates » avec son riff démarqué de celui de « Sweet Jane » et la ballade apaisée « Downtown’s lights »). Aux dires des connaisseurs, ses trois précédents disques solo sont aussi bons que ce « City Music ». Dès lors, on peut s’interroger sur l’avenir de Morby. Il peut devenir « quelqu’un », par les références aux antiques Commandeurs, la connexion subliminale avec Cobain (la reprise des Germs, dont le guitariste était Pat Smear, qui fut celui des dernières tournées de Nirvana). A son débit, on peut pas dire que Morby soit très charismatique, avec son non look dépenaillé. Pas sûr non plus que le minuscule label indé qui l’a signé (Dead Oceans) ait les épaules suffisamment solides pour le mener vers la gloire. Au pire, il finira avec la réputation d’artiste culte confidentiel, dans la même étagère que d’autres surdoués méconnus, comme Stephen Malkmus ou l’Anglais Richard Hawley…

On vous aura prévenus …  


SANTANA - SANTANA (1969)

Chicano Revue ...
Aujourd’hui, Santana (le Carlos) est aussi chiant que les disques qu’il fait. Vous me direz , c’est pas le seul de sa génération et qu’on peut pas être et avoir été, ce genre de choses … N’empêche, voir ce pépé après des années de mutisme méprisant revenir tout sourire devant des journalistes pour faire vendre sa dernière daube jazz-rock-zen-cool-bouddhiste et les concerts qui vont avec où se rendent tous les hipsters En Marche (les mêmes qui vont voir les « performances » de Souchon et de la Dion et vont nous niquer profond pendant cinq ans avec leur autre façon de faire de la politique participative et diverses couillonnades du même genre), montre que vieillesse et dignité ne sont pas deux mots qu’on peut accoler facilement dès qu’il s’agit de rock ou de quelque chose qui est censé y ressembler.
Vérification faite, le dernier disque en date de Santana sur mes étagères, c’est le très mauvais « Amigos », plus de quarante piges au compteur. Et pourtant, ça avait plus que bien commencé … Flashback …
Santana, le groupe
Quartiers « populaires » de San Francisco, fin des années 60. Deux jeunes passionnés de musique traînent toujours ensemble. L’Américain pur jus Greg Rolie et le Mexicain de naissance Carlos Santana. Ils passent leur temps à écouter les Beatles, les Doors, Hendrix, et toute la scène psyché qui explose en Californie. Rolie a une formation de pianiste et se régale de maltraiter son orgue Hammond. Santana est guitariste. Des groupes sans lendemain sont montés sous l’égide des deux potes. A moment donné, parmi ces orchestres à géométrie variable, une tendance se dessine. Il y a beaucoup de batteurs ou de percussionnistes, beaucoup de métèques pour en jouer, le plus souvent comme Santana ayant leurs racines de l’autre côté du Rio Grande, et les rythmes latinos se mêlent aux rythmes rock.
Sentant qu’ils tiennent un truc, Rolie, Santana et leurs potes réussissent à faire venir à une répète une « star » chicano comme eux, un certain Gianquinto, dont le titre de gloire est d’accompagner parfois l’harmoniciste James Cotton. Le verdict du pro est sans appel : les titres sont trop longs, chacun y allant de son solo égomaniaque. Première baffe (ils ne lui en voudront pas, il sera recruté comme arrangeur lorsqu’ils iront pour de bon en studio). Les basanés ne se découragent pas, tournent inlassablement là où on veut bien d’eux à Frisco. Apothéose, leur réputation scénique finit par parvenir aux oreilles de Bill Graham (le patron du Fillmore et le Parrain de toute la scène musicale psyché, celui qui peut faire ou défaire les stars) qui lui aussi vient écouter les bestiaux. « C’est quoi votre bordel, vous faites que des instrumentaux, mettez des paroles si vous voulez que quelqu’un vous écoute un jour ». Deuxième baffe dans les rêves de gloire.
Santana, le Carlos
Mais les gars s’obstinent, suivent ces deux conseils, raccourcissent leurs compos et chantent (enfin, si on veut, voir plus loin) par-dessus (Rolie avec Santana aux backing vocaux). Fin 68, le groupe baptisé définitivement Santana rentre en studio pour un single qui sort début 69. « Evil ways » va scotcher tous les hippies. Et définir le Santana sound. Un rythme très chaloupé, des percus de partout, le B3 de Rolie et la Gibson SG du Carlos étant obligés de faire des prodiges pour se faire une place dans tout ce bordel tambouriné. Petit succès dans les charts, et le groupe entre-temps signé par la Columbia part en studio enregistrer son premier 33T. Bon, à cette époque-là, il sortait des singles fabuleux tous les jours et des albums de légende toutes les semaines ou quasiment. « Evil ways » et ses auteurs sont plus ou moins oubliés quand début Août paraît « Santana » le disque.
Coup de bol, Santana a été retenu pour ouvrir une journée à Woodstock. Le 16 Août en début d’après-midi, sous un soleil de plomb, les Santana prennent la scène d’assaut. Avec son guitariste qui a envie d’en découdre devant cette foule de festivaliers en train de se réveiller. Faut dire qu’on l’a vu avant le gig discuter avec Jerry Garcia, pape-gourou des hippies, et descendre une quille de Mezcal. Le groupe à l’unisson suit son leader, et le Santana band va livrer un des cinq morceaux de légende du festival, une version cataclysmique de leur pièce de bravoure « Soul sacrifice ». (Pour info, les quatre autres titres historiques de Woodstock sont le « No rain, no rain » du public, « I’m goin’ home » d’Alvin Lee et de ses Ten Years After, « I want to take you higher » de Sly et sa Famille Stone et le « Star spangled banner » concassé par Hendrix à l’aube blême du quatrième jour devant des rescapés hébétés). En tout cas, sur la foi de cette seule prestation enragée, l’histoire de Santana (le groupe et son leader) va prodigieusement s’accélérer.
« Santana » le disque est excellent, voire plus. Aurait-il permis à ses auteurs la gloire qui fut la leur sans leur prestation explosive à Woodstock, the answer my friend is blowin’ in the wind … Assez intelligemment, la réédition de 1998 a la bonne idée de rajouter au 33T studio trois titres joués à Woodstock dont évidemment « Soul sacrifice ». A noter que live, les titres durent le double que leur version studio, chassez le naturel et il revient au galop …
Aujourd’hui ce « Santana » premier du nom reste une des pierres angulaires du groupe (et de son leader), et avec son successeur « Abraxas » un des trucs à avoir absolument sur ses étagères. On y trouve, quarante siècles avant Fishbone, les Red Hot Machin et tous les autres balourds en pantacourt ce que doit être une fusion de genres musicaux réussie. A tel point que le débat fait encore rage (voir les notes de livret de la réédition) : Santana a-t-il inclus des rythmes latinos au rock ou le contraire ? Vous avez deux heures avant que je ramasse les copies, c’est coefficient 6 je vous rappelle…
Santana, Woodstock,16/08/1969
Parce que jusqu’à présent, les sonorités chicanos dans le rock, ça se limitait à « La bamba » de Ritchie Valens et au Farfisa hispanique de Sam « Wooly Bully » the Sham (qui était Texan) ou de Question Mark « 96 Tears » & the Mysterians (qui eux étaient du Michigan). « Santana » n’est pas un disque communautariste (comme en feront plus tard Los Lobos), il participe juste à faire avancer le schmilblick, à ouvrir d’autres portes, d’autres espaces au rock, pour reprendre la terminologie doorsienne de l’époque.
« Santana » est d’une redoutable cohérence. Neuf titres qui explorent ce mix entre culture latino-américaine et rock, les deux qui s’en écartent un peu (« Shades of time » plutôt soul et « Persuasion » heavy rock psyché à la Cream) semblant bien fades et convenus à côté du reste, alors qu’ils ne sont loin d’être indignes. Le reste, c’est emmené par des percussions qui sortent de partout (trois types, Carabello, « Chepito » Areas et Shrieve aux diverses batteries, percus, congas, timbales). Fidèles à leur idée de départ, les Santana couchent sur vinyle quatre instrumentaux (et les textes du restant seront très concis et d’une valeur littéraire proche du zéro absolu, mais on s’en cogne) « Waiting » en intro, le court « Savor », « Treat » comme un avant-goût du Carlos roi du sustain, et évidemment « Soul sacrifice ». On pourrait même y rajouter le single « Jingo » qui se contente de quelques onomatopées, un titre repris au percussionniste nigérian Olatunji (déjà plagié par Gainsbourg avec « Marabout »), voire la jam bordélique soul de « You just don’t care », tant les deux titres se composent du minimum syndical niveau paroles.
La mythique pochette avec sa tête de lion stylisée est signée Lee Conklin, un des illustrateurs (affiches, pochettes de disque) les plus connus du mouvement psychédéliques.
Conclusion : comme pas mal de choses, Santana, c’était vraiment mieux avant …


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