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RICHARD HAWLEY - STANDING AT THE SKY'S EDGE (2012)

Qu'a fait Hawley ?

Ben ouais, quoi … quand on  a réussi à se faire un (petit) nom dans le music business, qu’on a son (petit) public, quand son patronyme est immédiatement assimilé à une forme d’expression musicale, faut pas chercher à comprendre, faut passer sa vie à refaire le même disque sous peine de retomber dans l’anonymat.
Mais voilà, Richard Hawley n’est pas – au hasard – Chris Isaak. Il aurait pu être ad vitam aeternam un crooner anglais triste, torchant des rondelles dont chacune serait la photocopie de la précédente ou de la suivante, avec comme seul point de différenciation un état de grâce dans la composition qu’on atteint parfois. Ses états de grâce à Hawley s’appelaient « Cole’s corner » qui lui valut le Mercury Prize (sorte de prix Goncourt british du rock-pop-machin) et « Truelove’s gutter » sur lequel sa recette patiemment mise en place touchait au sublime.
En train de raconter une histoire un peu Hawley Hawley ?
« Truelove’s gutter » est le disque précédant ce « Standing … ». Et Hawley qui ne doit être ni sourd ni con a dû se dire qu’il avait placé la barre tellement haut qu’il serait vain de vouloir la dépasser. Et des évènements extérieurs lui ont collé une sorte de rage, contenue, mais la rage quand même. Selon lui, ces idées noires lui seraient venues de la mort d’un ami proche et de l’exercice du pouvoir calamiteux (what else ?) des conservateurs revenus aux affaires en Angleterre. Parce que Hawley est Anglais, peut-être pas autant musicalement que Ray Davies, mais Anglais quand même, est originaire de Sheffield, vieux bastion industriel du Labour Party, à l’activité saccagée par les années Thatcher …
Hawley s’est aussi souvenu qu’il avait été guitariste en tournée et parfois en studio du Pulp de Jarvis Cocker et que ce dernier venait de le rappeler quelques mois plus tôt pour remonter une énième mouture de son groupe. Parce que Hawley, c’est un de ces guitar heroes anglais, reconnus par leur pairs (comme tous ces Chris Spedding, Albert Lee, Richard Thompson, Bert Jansch, liste infinie) mais condamnés à passer leur vie dans l’obscurité qu’ont posé sur leurs successeurs la Sainte Trinité des 60’s des Beck, Clapton et Page. Et Hawley oubliant sa trademark et sa petite notoriété publique, a fait un disque de guitariste. Pas même besoin d’écouter la rondelle, suffit de voir l’intérieur du (maigre) livret rempli de gros plans sur des détails de guitares qu’on suppose prestigieuses et vintage …
La plupart des habitués de la maison Hawley furent déçus par ce « Standing … » de rupture. Ils ont dû l’écouter en travers, cette rondelle. Qui si effectivement n’a que peu à voir avec les précédentes, vaut plus que largement le coup d’oreille. D’abord parce que Hawley n’est pas un guitariste brise burnes reléguant les autres musicos au fond du mix pour placer plein centre de la stéréo un solo que l’on imagine toutes grimaces en avant de douze mille milliards de notes à la seconde. Non, Hawley mixe sa guitare à un volume tout à fait déraisonnable tout le temps, et ne se hasarde que très rarement à des solos égomaniaques (les deux sur le premier titre « She brings the sunlight » étant l’exception qui confirme la règle), qui de toute façon misent tout sur le rendu sonore plutôt que sur l’agilité des doigts le long du manche. En gros, si vous aimez le Neil Young énervé et grand-père du grunge de la fin des 80’s, ce disque est pour vous. Dans un registre de chansons tout à fait différent de celles du canadien …
Je vous avais dit qu'il était guitariste ?
Le domaine de prédilection de Hawley, c’est la ballade down ou mid tempo. Dont il s’éloigne parfois pour faire des machins beaucoup plus rentre dedans. Ainsi « Down in the woods » dont le riff rappelle le « 1969 » des Stooges (pas besoin d’en dire davantage, le seul nom des Stooges vaut plus que de longs discours). Ou « Leave your body behind you », qui avec son gros riff qui dépote et sa voix aérienne ramène au shoegazing (Angleterre, quelques mois vers la fin du XXème siècle, avec My Bloody Valentine et Ride en tête de gondole, mais que sont ces gens devenus ?). On pense aussi de loin aux Jesus & Mary Chain pour ces mélodies pur sucre noyées sous des guitares toutes en reverb, feedback et larsens …
Ce qui nous amène à parler du chanteur Richard Hawley. On sent qu’il chante parce qu’il en faut bien un qui s’y colle et comme c’est son disque, c’est tombé sur lui. Faut être clair, dans le genre ballade triste, il se situe à des années lumière de l’expressivité d’un Roy Orbison, si vous voyez ce que je veux dire … Et quand les titres s’emballent, Hawley n’a pas le coffre pour accompagner la musique. C’est le seul gros reproche qu’on peut faire à cette rondelle, avec la faiblesse relative par rapport au reste du morceau « The wood collier’s grave ».  Parce que il y a dans « Standing … » de la matière. Hawley compose bien, évite le monolithisme donnant parfois dans l’ambiance floydienne (le crescendo de « Don’t stare at the sun » même si son jeu de guitare n’a rien à voir avec celui de Gilmour), l’alternance du quiet / loud sur le même tempo (la somptueuse ballade terminale « Before »), la prière incantatoire rageuse du titre d’ouverture (« She brings the sunlight »), quelques intros (longues et très travaillées chez Hawley) qui évoquent les ambiances sombres des Doors …
Tout à fait « logiquement », malgré de louables efforts de sa nouvelle maison de disques (Parlophone) qui a sorti quatre titres en singles, « Standing … » a été une gamelle commerciale …
Normal par les temps qui courent. C’est un bon disque …



A. SAVAGE - THAWING DAWN (2017)

Mieux vaut être seul ...
… que mal accompagné ? Andrew (A. pour les intimes) Savage est le principal chanteur et compositeur des Parquets Courts, un de ces innombrables groupes new yorkais post-punk influencés par le Velvet, Sonic Youth, Television, ce genre de choses … Et comme de bien entendu, un groupe dont le talent n’arrive pas à la cheville de ses modèles, même si faute de grives on a tendance à nous vendre ces merles comme un mets de choix …
Le Savage à l'état naturel ...
Groupe prolifique, mais apparemment ça ne suffit pas au dénommé Andrew Savage. Qui sort donc un disque solo sur son label Dull Tools, qu’il avait créé pour faire paraître les premiers enregistrements des Parquet Machins. Une rondelle pour le moment sortie uniquement en vinyle (ou en mp3, beurk…) et pas pressée à des milliards de copies. Alors, faut-il ressortir sa vieille platine ou investir dans un tourne-disque pour écouter ce « Thawing down » ? Ben, oui, éventuellement …
Parce que là, le Savage, il a fait un bon skeud, de ceux qui me parlent, de ceux auxquels je comprends quelque chose. Bon, un disque de vieux, si on veut, mais un bon disque de vieux, parce que bien souvent maintenant, les vieux qui font des disques de vieux pour les vieux, ils font des mauvais disques de vieux. La pochette, photo noir et blanc (ou plutôt en cinquante nuances de grey) et l’ambiance sépia qui s’en dégage, donne le la.
Savage nous fait un disque à l’ancienne, raconte des tranches de vie, pas vraiment gaies d’après ce que j’ai pu entraver, parce que chez lui comme chez les Rita, les histoires d’amour finissent mal en général. Dans une instrumentation assez austère, voire minimale, le cadre idéal pour montrer sa tristesse dans des formats folk ou country. Y’a quand même un bémol dans ce truc, c’est que sa voix se retrouve très exposée, et on peut pas dire qu’il joue dans la même cour qu’Otis Redding, if you know what I mean …
Premier de la classe ?
N’empêche, pour un projet qui tient beaucoup plus de l’exutoire personnel que de l’ambition commerciale, le résultat est plus que convaincant. En fait, seul le dernier titre l’éponyme « Thawing dawn », sorte de patchwork sonore, commencé comme une rengaine du Band, avant de se perdre dans des changements saugrenus de mélodies, de tempos en passant de l’acoustique à l’électrique, fait un peu mal aux oreilles. Mais les neuf qui précèdent, ma foi, y’a pas grand-chose à jeter. Ni à dire, d’ailleurs.
Ils reposent quasiment tous sur une mélodie à la guitare acoustique, renforcée par de discrets claviers, section rythmique, quelques notes de sax. On est en univers connu à base de country rocks pépères (« Eyeballs »), avec de temps en temps une pedal steel qui vient chialer (« Buffalo calf road woman »), une cavalcade western swing (« Winter in the South »), des ambiances très Leonard Cohen des débuts, à savoir épure et mélodie (« Wild, wild, wild horses », le très excellent « Ladies from Houston »). Parfois Savage donne dans la ballade soul 60’s (« Untitled »), d’autres fois on se dit que si Clapton sortait pareil morceau on hurlerait au génie retrouvé (« Phantom limbo »).

Un disque parfait pour journées pluvieuses et brumeuses …


JOSH RITTER - THE HISTORICAL CONQUESTS OF JOSH RITTER (2007)

A moitié conquis ...
De Josh Ritter, je ne sais quasiment rien. Singer-songwriter folkeux de la « nouvelle génération », la trentaine au moment de la rondelle dont au sujet de laquelle il est question. Encensé à ses débuts comme un génie en devenir, genre Ron Sexsmith ou Rufus Waingright, avant que ses laudateurs d’un jour passent à autre chose … Et ce disque acheté au hasard, sur la foi de quelques dithyrambes venus de sites ricains, parce que la notoriété du bonhomme a oublié, comme celle de nombre des ses congénères, de traverser l’océan …

« The historical conquests … » (et ne demandez pas pourquoi ce titre à la con, j’en sais rien) est bluffant d’entrée. Mais vraiment bluffant. Le premier titre (« To the dogs of whoever ») convoque instantanément le Dylan circa 65, que ce soit dans le rythme de la chanson, ou dans la voix, à s’y méprendre. C’est pas un décalque, parce que ça évolue en une sorte de gigue celtique qui fait penser à des Pogues au ralenti. En tout cas, effet garanti, ça capte l’attention.
Et ça continue. « Mind’s eyes », qui suit est plus que bien foutu, avec son gimmick de guitare-sirène à la « London calling » (le morceau) du Clash. Et pendant la première moitié du disque, rien  à jeter. Et pas grand-chose qui renvoie à un tristos égrenant sur sa gratte acoustique un pathos dégoulinant pour faire chialer dans sa bière. « Right moves », c’est du Supergrass avec une partie cuivrée (trompette ? trombone ?) à la Love (ou aux Pale Fountains, ce qui revient au même). C’est électrique, mélodique, entraînant, finement produit (le dénommé et inconnu pour moi Sam Kassirer).
Et ça continue, encore et encore. Quatrième morceau, le springsteenien par son titre (« The temptation of Adam »), semble en fait tout droit sorti d’un inédit de Nick Drake (l’épure mélodique parfaite). « Open doors », drivé par un gros shuffle emporte la chanson bien au-delà du folk à papa. « Rumors » est une petite tuerie pop.
Et puis, alors qu’on se dit qu’il va falloir faire un triomphe à cette rondelle et tresser une couronne de lauriers à son auteur, se pointe un court instrumental, genre bouton sur le pif de Miss France. On est prêt à pardonner ce qui pourrait passer pour une faute de goût mineure, un péché de jeunesse. Sauf qu’arrive pile poil derrière « Wait for love », un truc avachi entre folk et ragga hindou, qui te fait immédiatement réviser à la hausse l’œuvre pénible d’un Devendra Banhart. Impression dubitative renforcée avec « Real long distance » qui fait penser aux Kinks, mais gros hic, aux Kinks des années 80, avec mélodie tarabiscotée limite pénible et batterie herculéenne.
Le reste est à l’avenant, soupe à la grimace sonore. On voit bien où le Ritter veut en venir, piochant dans des références (bonnes, voire plus) pour les ressortir à sa sauce. Sauf qu’à force de faire des titres « à la façon de », tu te caches, oublies de montrer de quoi tu es vraiment capable, et l’ensemble finit par sonner comme une auberge espagnole musicale (« Next to the last romantic », comme si Johnny Cash reprenait du Creedence, ou le contraire, à quoi ça sert, sinon à montrer que tu es capable de sonner comme les deux…). Et là, ça défile dans le commun, voire le balourd, avec dans cette seconde partie du disque, le seul « Still beating » (classic folk, mais qui sonne « personnel ») à sauver.

Heureusement que le Ritter a la bonne idée de donner dans le concis (14 titres pour quarante minutes), sinon y’a des fois où on finirait par trouver le temps long … Etrange, cette construction symétrique (pour moi, lui doit pas envisager les choses de la même façon), où après un début sur les chapeaux de roues, on termine dans le bac à sable (l’inconsistant mantra folk « Wait for love » en point final).
Dans l’esprit « t’as vu comme je suis doué et malin, je peux tout jouer … », Josh Ritter me fait penser à Wilco. Sauf que dans Wilco il y a (en plus d’une cohorte de redoutables instrumentistes) Jeff Tweedy qui évite de se perdre dans les hommages trop voyants pour toujours rester au-dessus de ses influences. Et depuis dix ans, il me semble pas que la notoriété de Ritter soit en passe de rattraper celle de Kanye West …

Conclusion : si vous tombez sur cette rondelle pour pas cher, vous pouvez tenter le coup. Sinon, écoutez … autre chose.



SCOTT WALKER - SCOTT 4 (1969)

Walker on the wild side ?
Noel Scott Engel (puisque c’est son vrai nom), c’est un cas d’école dans le rock. L’archétype du bonhomme qui a fait tout ce qui était en son pouvoir pour saborder sa carrière. Et comme il était doué, il a réussi cet auto-sabotage méthodique.
Au début, dans les mid-sixties, il est un des trois Walker Brothers. Aucun des trois ne s’appelle Walker et bien entendu ils ne sont pas frères. Juste un groupe monté par le music-business américain en réponse à la British Invasion. Dans cette politique protectionniste et un brin nationaliste (on va pas se faire bouffer par les Anglais, on va pousser nos talents, leur faire vendre du disque), beaucoup d’appelés, peu d’élus. Les Walker Brothers seront parmi les rares à avoir des hits, et mieux, à vendre du disque en Angleterre. Mais ce genre d’icônes bubblegum ne dure qu’un temps, et de toute façon, à partir de 1967, les States allaient livrer au monde une multitude de groupes majeurs. Exit donc les faux frangins Walker. Scott Walker gardera son pseudo, et s’exilera en Angleterre.

Très vite, il sortira des disques solo (à succès), bêtement numérotés, mais très exigeants artistiquement, bien loin de ses premiers succès. Particularité des trois premiers (excellents, même si le « 3 » est en deçà des deux autres), ils comportent chacun plusieurs adaptations de titres de Jacques Brel. Ce qui confère à Scott Walker une aura toute particulière. Brel, les Anglais le connaissent pas ou s’en tapent, ce qui revient au même. Cet acharnement de Walker sur les titres du Belge le fera passer, en plus d’un exilé, pour un excentrique. Depuis, ses débuts en solo ont été cité par plein de gens assez disparates (de Radiohead à Pulp, en passant par Nick Cave et Alex Tuner, liste non exhaustive). Mais surtout, en cette fin des années 60, Walker a comme fan un jeune mod (David Jones, qui prendra bientôt le pseudo de David Bowie) bien déterminé à se faire un nom dans le rock, qui ira jusqu’à reprendre lorsqu’il aura atteint la gloire des titres de Brel et imitera Walker dans sa façon de chanter dans les graves.
Problème, Walker n’en a rien à foutre de ses fans et cette mini-reconnaissance l’agace. Il ne veut pas du succès, juste n’en faire qu’à sa tête. « Scott 4 » va rompre avec les trois précédents et entrouvrir la porte d’une des carrières et des musiques les plus étranges qui soient.
Dans « Scott 4 » plus de reprises de Brel. Les dix titres sont signés Scott Engel. Par contre, tant sur le livret du Cd que dans les recoins du Net, rien sur les types qui jouent avec lui. Et pourtant, même si « Scott 4 » est un disque sobre, limite austère, il n’est pas minimaliste. Derrière le chanteur, il y a souvent une formation rock classique, à laquelle se rajoutent pianos, section de cuivres, de cordes, … qui font passer l’aspect « rock » au second plan. S’il faut à tout prix situer Walker par rapport à ses contemporains, je dirais qu’il est quelque part du côté de Nick Drake et de Tim Buckley, tant musicalement (ce sens des mélodies, des arrangements « compliqués ») qu’intellectuellement (rien à foutre du succès). D’ailleurs, on se retrouvait dans la pochette intérieure avec la photo et une citation prise de tête de Camus sur l’Art. Pas vraiment destiné à l’amateur de Canned Heat, d’entrée …

Et le premier titre a de quoi faire détaler le rocker de base. « The seventh seal » qu’il s’appelle. Ben oui, comme le film de Bergmann dont il est inspiré. Ouais, Bergmann, « Le septième sceau », Max von Sydow qui joue aux échecs avec la Mort, ça devait laisser perplexe les fans de Creedence à l’époque. D’ailleurs, c’est plus un poème mis en musique qu’une chanson, et ce qu’on remarque d’entrée, c’est cette trompette qui mène la danse (macabre). A priori repoussant mais très beau titre. De la musique intello ? Non, même pas, tout semble couler de source sur ce disque, tout semble évident. Il y a un gros boulot d’écriture et de production, rien de grinçant pour l’oreille, au contraire (et c’est à peu prés la dernière fois chez Scott Walker, la suite de sa carrière sera pour le moins déstabilisante et hermétique).
Autre titre qui a beaucoup fait jaser, « The old man’s back again (dedicated to the neo-stalinist regime) », inspiré par les chars russes matant le Printemps de Prague (le old man, c’est à peu près évident qu’il s’agit de Staline). Chanson « lyrique » (comme beaucoup dans ce disque), et pas la meilleure idée pour se faire des amis communistes. De toute façon, cocos ou pas, il s’en fera pas trop d’amis, Scott Walker avec cette rondelle. Dommage, avec une voix pareille (« Angels of ashes »), des arrangements de violons (« On your own again ») ou de cordes (« Hero of the war »), des ballades pour chialer dans sa bière (« Duchess »), Walker livre un disque majuscule, hors des sentiers battus et rebattus du rock « traditionnel ». C’est finalement et logiquement le titre où la guitare électrique est mise en avant (« Get behind me », soul limite pompière) qui fait hors sujet.

Scott Walker avait tout lieu d’être satisfait de ce « Scott 4 ». Il venait de ruiner sa carrière commerciale. C’est exactement ce qu’il voulait. Mais quel beau sabordage …


TOM WAITS - CLOSING TIME (1973)

Play it again, Tom ...
Finalement, si Tom Waits ne s’est pas trop cramé en quarante ans de carrière, c’est qu’il a pas foncé. Lentement, à un rythme de coureur de fonds plutôt que de sprinter, il a fait progresser son art, pour en faire quelque chose d’unique, déposant une signature sonore instantanément reconnaissable, que tant se sont essayés à copier (en faisant gaffe quand même, l’homme Waits n’hésite pas à dégainer ses avocats quand on l’imite trop bien). Waits, lui, une fois atteinte sa plénitude du côté de « Rain dogs », malgré une tendance à l’auto-parodie, est resté cohérent (toute sa discographie depuis trente ans est écoutable, et pas uniquement réservée aux fans béats).
Tom Waits 1972, période Bob Dylan ...
Tom Waits a commencé avec ce « Closing time » en 1973, époque qui consacrait les glameux, les progueux et les hardeux. Inutile de s’étendre sur le fait que Waits ne collait pas exactement à l’air du temps. Lui, son truc, il se servait de son piano, un peu comme JJ Cale utilisait sa guitare. Tempos feutrés, orchestrations feignasses … du piano-bar quoi. Parce que les bars, il commençait à les fréquenter en temps que client, mais aussi pour y jouer, gagner de quoi remettre la sienne. Comme quoi la période qui suivra quelques années plus tard, celle du pochetron du Tropicana Motel, n’est pas une posture, c’est la suite logique de ses débuts…
« Closing time », c’est pas la peine d’en tartiner des tonnes. On peut s’en passer. A la même époque, un type comme Randy Newman (nettement plus doué que Waits pour la musique et les textes dans un même registre de chansons « classiques ») vendait que dalle, alors le Tom, il a pas fait fortune avec « Closing time ». Il a eu de la chance d’être signé par un label (Asylum) qui en fait un peu sa danseuse et lui a laissé enregistrer ce qu’il voulait (Waits, cause ou conséquence, aura ses premiers succès en changeant de label au début des 80’s). Il a aussi eu du bol qu’une bande de fumeurs d’herbe à succès (les Eagles) reprenne un des titres de ce « Closing time » l’année suivante et en fasse un hit. Ce titre qui lui servira quelque temps de carte de visite, c’est celui qui ouvre le disque, « Ol’ ‘55 », ballade cool avec un groupe qui pulse gentiment derrière.
Tom Waits 73, cultive déjà la déglingue ...
« Closing time », c’est le disque typique du singer-songwriter. Rien ne laisse présager les concassages de genres qui viendront plus tard. Tout dans le disque est classique, prévisible. Très appliqué même, alors que Waits est pour beaucoup (à tort à mon sens, tout me semble réfléchi et longuement mûri chez lui) le prototype du dilettante, du génial improvisateur. L’essentiel des douze titres, c’est du piano-bar, le Waits seul face aux touches d’ivoire quelques fois, le plus souvent avec un groupe discret d’anonymes (pour moi) derrière. Il s’essaye à tous les genres que l’on est en droit d’attendre de ce genre de configuration, avec une nette prédisposition pour les ballades intimistes. Mais on a aussi de la soul mâtinée de rhythm’n’blues (« Virginia Avenue ») qui me semble un hommage à Ol’ Ray Charles et son « Lonely Avenue », un « Ice cream man », très inspiré par les big bands de jazz festifs à la Cab Calloway ou Louis Prima, c’est pas mal mais dans le contexte général du disque ça fait coussin péteur dans une veillée funèbre, un « Old shoes … » qui lorgne vers la country avec ses notes de banjo, et un « Grapefruit moon », ballade un peu déglinguée aux arrangements baroques, quelque peu anodine même si c’est ce genre-là qui deviendra plus tard la Tom Waits touch … Par contre, ce qui revient souvent, ce sont des relents jazzy qui eux seront exploités jusqu’à plus soif dans son funeste premier live « Nighthawks at the Diner ».
« Closing time » est un disque qui surprendra ceux qui s’imaginent que Waits a toujours eu cette voix passée au papier verre (enfin, plutôt à la clope et au bourbon) si aisément reconnaissable. Là, il a la voix de Monsieur Tout-le-Monde, et essaye au maximum d’éviter les sonorités rauques beefheartiennes qui seront sa signature.

Œuvre de jeunesse (bien que Waits ne soit pas un talent précoce sur disque, il a 24 ans en 1973), plutôt anecdotique, surtout vu ce dont l’homme sera plus tard capable …

Du même sur ce blog :


TOM WAITS - RAIN DOGS (1985)

Encore plus près des étoiles ...
Tom Waits, parvenu à un âge canonique (c’est pas faute d’avoir essayé de mourir jeune et alcoolique) continue de sortir des disques plus ou moins intéressants. Et tous sont jugés et jaugés à l’aune d’un seul, ce « Rain dogs ». C’est peu de dire que c’est son meilleur, il est tellement excellent qu’il déborde très largement le cadre de son auteur, et de la musique que l’on y associe.
Parce que jusqu’au début des années 80, Tom Waits était un branquignol sympathique, mais pas vraiment un type sur les disques desquels on se précipitait, de quelque chapelle musicale qu’on vienne. Quand en 1985 paraît « Rain dogs », le Tom a plus d’une demi-douzaine de skeuds derrière lui, remplis à ras-bord de piano-bar déglingué et d’histoires plus ou moins extraordinaires et confondantes des gens de l’Amérique d’en bas, servies par une voix rocailleuse de pochetron. Le changement était déjà notable avec le précédent « Swordfishtrombones » dans lequel l’horizon de Waits s’élargissait considérablement. Rien à côté du pas de géant musical que représente « Rain dogs ».
Tom Waits, c’est un personnage presque caricatural, en tout cas une « gueule » (nombreux seront les réalisateurs qui auront recours à lui pour des rôles de types barrés, grandes asperges dégingandés aux prises avec un monde qui manifestement n’est pas fait pour eux). Un personnage jarmuschien avant que le peroxydé n’en fasse un de ses acteurs fétiches (jusque là, Waits n’avait eu que de petites apparitions chez Coppola). Tom Waits, c’est le pilier de bar, poivrot ronchon qui marmonne des histoires de comptoir racontées par des types de passage aussi bourrés que lui. Avec son éternel regard de type mal réveillé, sa longue silhouette, ses tenues chic dans les années 30, portées débraillées, sa barbichette et son galure élimé … Sa musique lui ressemble. Comme une discussion d’ivrogne, elle passe du coq à l’âne sans crier gare, elle cultive la nostalgie du « c’était mieux avant », elle se nourrit de peu, toujours titubante, bancale, …
Jusque là, Tom Waits se prenait dans le meilleur des cas pour un Nino Rota jazzy, maintenant il est un Captain Beefheart qui se la pèterait pas grand artiste, plutôt une épave des bas-fonds et des rades miteux de L.A. Le Tom Waits du milieu des 80’s n’a rien de moderne musicalement, mais sa façon de s’approprier et de traiter les sons qu’il aborde donne un rendu totalement neuf. Il faut être un peu plus que malin, c’est-à-dire avoir du talent pour pas se ringardiser avec des lamentos d’accordéon, des pickings de banjo, des extrapolations à partir de rythmes de polka, de valse ou de tango … Tous ces vieux machins ringards ne servent que de base à ses titres, Waits les emmène dans une autre dimension. Son monde sonore à lui est hésitant, titubant, à la limite de l’équilibre et du naufrage dans le n’importe quoi. Aussi baroque et lyrique, mais du baroque et du lyrique au ras du zinc de comptoir, on n’a pas de ces funestes envolée qui sont le fonds de commerce de, au hasard, Arcade Fire.
Tom Waits by Anton Corbijn
Avec « Rain dogs », Tom Waits n’y va pas de main-morte. Il dégaine en un peu plus de cinquante minutes dix-neuf titres sans fausse note, sans faute de goût. Bon, si, en chipotant, on peut dire que « 9th & Hennepin », parlé et pas chanté sur fond jazzy d’avant-garde est la seule concession à « l’ancien » Tom Waits et le plus dispensable du lot. Mais le reste, on peut y aller les yeux fermés. Et les oreilles grandes ouvertes. Faut juste être attentif, s’imprégner, se laisser infuser par ces morceaux minimalistes et dissemblables qui réussissent malgré tout à former un tout cohérent. En fait, Tom Waits a su créer un monde sonore inédit.
En partant de choses connues (du blues, de la country, du folk, du rock, …), avec une économie de moyens qui force le respect. Pour faire un blues rustique et râpeux (Gun Street girl »), pas besoin de s’appeler Clapton et d’un backing band pléthorique, un banjo, une basse et quelques percussions ça le fait aussi, et bien mieux … S’il faut faire du rentre-dedans sans des dizaines de pistes d’overdubs, faut juste aller à l’essentiel et savoir s’entourer. Et pour « Rain dogs », Waits s’est acoquiné avec rien moins que le Master of Riffs Keith Richards (sans doute croisé dans quelque bar un soir de biture) pour trois titres. Qui pour situer sont les trois meilleurs de Keith R. durant les 80’s (oui, je sais, dans les 80’s, les Stones sortaient aussi des disques, mais … sérieusement, vous les avez écoutés ?), « Big black Mariah », entre rhythm’n’blues et boogie, « Union Square » rock typiquement stonien (on le jurerait pompé sur « Neighbhoors », présent sur « Tattoo you »), « Blind love », country-rock gramparsonien avec backing vocaux à bout de souffle du Keith. Pour clore le chapitre Stones-Richards de l’affaire, il convient de noter « Hang down your head », ballade asthmatique à la Keith Richards mais sans cette fois-ci sans lui.
Tom Waits & Keith Richards
Mais la grande majorité des titres n’ont rien à voir avec les Stones et peu avec le rock au sens large. Il faut entendre le Farfisa azimuté sur fond de brouhaha de fête foraine de « Cemetary polka », l’espèce de tango « Rain dogs » et sa fanfare de manouches bourrés qui en disent autant que l’intégrale sonore de Kusturica, Beirut et autres tenants de la tzigane touch. Il faut apprécier pour ce qu’il est, juste un décalque direct, le seul du disque dans cette veine-là du Captain Beefheart (même voix, même rythme) des meilleurs jours (« Walking spanish »), les délires d’une fanfare de cuivres reprenant quasiment le thème de « Pink Panther » le temps d’un trop court mais rigolo « Midtown », …
Et puis, la grosse affaire de ce disque, le genre qui semble avoir été créé exprès pour Waits, en tout cas celui dans lequel il excelle, la ballade déglinguée, titubante, zigzagante, celle qu’on peut s’essayer à déclamer quand on se fait jeter d’un troquet à quatre heures du matin, parce qu’on est trop bourré et qu’on casse les couilles à tout le monde avec des histoires sans queue ni  tête. Ici, il y en a une de monumentale. C’est juste servi par une basse, une guitare et un accordéon, c’est crépusculaire et beau et chialer, ça s’appelle « Time » et Tom Waits ne fera jamais mieux. C’est pas faute d’essayer, pourtant, ce genre deviendra sa trademark, il y en aura sur tous ses disques. Ici, dans le même genre, on a « Downtown train » (tellement Springsteen qu’on sait pas si c’est un hommage ou s’il se fout de la gueule du sénateur du New Jersey), et celle qui clôture le disque, totalement hantée (Waits se projetterait-il dans le personnage de Renfield que lui fera endosser Coppola dans son « Dracula » ?), et accompagnée par une fanfare dixie totalement déprimée (« Anywhere I lay my head »).

« Rain dogs », c’est peut-être bien le meilleur disque de rock des années 80. Euh, « Rain  dogs », c’est pas du rock en fait. C’est du Tom Waits en état de grâce, un état dont il s’approchera parfois par la suite, mais qu’il ne retrouvera tout de même plus. Ecoutez-le, dégustez-le, … ou crevez idiots …

Du même sur ce blog :
Closing Time

ELVIS COSTELLO - THIS YEAR'S MODEL (1978)

Elvis, King op Pop ?
« This year’s model » est le second disque d’Elvis Costello. Son tout premier, « My aim is true » était déjà excellent, et pourtant il paraît à côté bien anecdotique. Pour moi, c’est simple, après 35 ans de carrière et deux grosses douzaines de publications, « This year’s model » est un des deux meilleurs Costello (pour les curieux, l’autre est « Imperial bedroom »).

Par manque de moyens, « My aim is true » sonnait un peu rachitique. Le son de « This year’s model », sans qu’on risque de le confondre avec une production spectorienne, est beaucoup plus « étoffé ». Pourtant le budget alloué n’a pas dû être colossal, et c’est toujours Nick Lowe qui produit. Avec son alter-ego Dave Edmunds, Lowe est une sorte de Monsieur Loyal de tous les faux punks, entendez par là tous ces zozos apparus à la seconde moitié des seventies, par paresse rattachés à un mouvement punk mais qui partagent peu de références avec les tribus à crête. Ce qui fait vraiment la différence avec ce disque, c’est l’apparition aux côtés de Costello de ceux qui deviendront et restent à ce jour le meilleur backing band qu’il ait eu, Bruce et Pete Thomas à la rythmique et Steve Nieve aux claviers.
Costello, il faut sans cesse le répéter tant ses glorieuses années (en gros jusqu’au milieu des 80’s) sont ignorées par ici, Costello donc est un immense compositeur, capable de torcher des titres à rendre McCartney jaloux avec des textes à faire pleurer Ray Davies. Avec « This year’s model », on est encore dans l’urgence, dans ce rythme qui apparaîtrait dément aujourd’hui, sortir au moins un disque par an. Il y a douze titres (ou treize, selon les éditions) sur « This year’s model », avec un bon paquet d’autres en réserve (la réédition qui pour moi fait date, celle du label Edsel en 2002, en rajoute d’autres sur un Cd bonus ainsi que les sempiternelles maquettes et prestations live).
Elvis Costello & The Attractions
Traits communs à tous les titres, la concision (tout est dit en trois minutes), l’aspect syncopé et énervé. Costello connaît par cœur ses classiques, mais insuffle dans tous les titres une urgence, une rage qui n’appartiennent qu’à lui (il a pas besoin de forcer, dans la vraie vie c’était à cette époque un teigneux à l’humour méchant et caustique). S’il faut faire le tri, perso je vois que deux titres en peu en retrait, « Hand in hand » et « Night rally ». Le reste, c’est du haut de gamme, et un paquet d’incontournables de  cet autre Elvis.
Du brutal « No action », qui va droit à l’essentiel en moins de deux minutes et ouvre le disque, en passant par la merveilleuse « You belong to me » (comme du Dylan 60’s, mais un Dylan qui aurait bouffé un troupeau de lions au petit déjeuner), l’addictive « Pump it up » (chanson sur la coke au pays des branchés), l’extraordinaire « (I don’t want to go to) Chelsea » (toujours ce mépris du bourgeois et de ses quartiers chicos), construite sur une base reggae speedée. La power pop en plein essor donne la trame de choses comme « Lip service » ou « Radio radio » … Et puis, comme tout semble tellement facile pour lui, Costello s’amuse à imiter à la fois Lennon et McCartney dans leurs carrières solo (« Little triggers »), ou pastiche carrément un des autres très doués de l’époque, la grande asperge Joe Jackson (« Living in paradise »).
Les Attractions assurent ô combien, et laissent entrevoir les merveilles dont ils seront capables dans l’accompagnement, avec notamment un Steve Nieve qui se signale déjà à l’attention de ses contemporains (sur « Pump it up » par exemple).

Avec « This year’s model », aucun doute n’est permis, Elvis Costello signe son entrée dans la cour des très grands …

Du même sur ce blog :



JAKE BUGG - SHANGRI LA (2013)

Un petit Bugg ?
Non, faut être sérieux, parce que lui, là, le Jake Bugg, c’est l’Espoir, celui qui va sauver le truc, remettre le machin dans le bon sens, faire revivre la chose … Il est jeune (19 ans), point trop laid (trollé ?), ça peut servir, et … Anglais. Bon, on fera avec, ça aurait été mieux si c’était un Ricain. Remarquez, il se rattrape en faisant une musique plus américaine qu’anglaise, à base de folk, rock ou pas, de country, etc, etc, …
Comme j’ai oublié ma boule de cristal, j’ai aucune d’idée du succès ou pas qu’il va réellement rencontré. Parce que tout le monde (enfin, ceux qui « savent », qui ont bon goût) enquille les superlatifs sur le présumé prodige. Mais en attendant, c’est Bieber et Gaga qui vendent …
Moi, j’émets quand même quelques réserves. On nous fait le coup du génie en devenir tous les dix mois. Après Miles Kane, Tame Impala, Ty Segall, Jacco Gardner, au tour de Bugg. Son disque, il est pour moi un ton en-dessous de ceux des autres sus-cités. Qui, soit dit en passant, ne sont pas des valeurs sûres pour autant. C’est pas eux, c’est Iggy Pop, Bowie ou les Stones qui passent à la caisse, qu’on voit ou entend dans les publicités …

« Shangri La » donc. Du nom du studio ayant appartenu à Dylan et The Band et où a été enregistré ce disque. Triple symbolique du titre pour ce qui concerne le rock, on peut y voir aussi la référence au girl group new-yorkais des 60’s, et à la chanson des Kinks. Faut faire gaffe, garçon, avec des appels du pied comme ça, faut être au niveau après. Bon, là, apparemment, il en manque … Pas faute de s’appuyer sur du solide, Pete Thomas, le « vieux » batteur des Attractions de Costello, Chad Smith celui des Red Hot, Brendan Benson (Raconteurs) à la co-écriture de plein de titres, et surtout le sorcier des manettes Rick Rubin. Lequel confirme avec ce disque qu’il est bon dans tous les genres, responsable ici d’une production « classique », sans esbroufe, mais qui réussit quand même à surpasser tout le reste, et surtout l’essentiel, les chansons …
Niveau écriture, c’est pas mauvais-mauvais, il y a même deux-trois trucs excellents, mais dans ces genres battus et archi-rebattus depuis presque cinquante ans, ce « Shangri La » n’a rien d’exceptionnel. Surtout que le Bugg est doté d’une voix qui rappelle assez souvent furieusement celle de Bob Dylan, c’est-à-dire assez « difficile » à l’oreille. C’est clairement le public ricain qui est visé dans ce disque, parce que sinon je vois pas trop l’intérêt d’entamer les hostilités par un morceau 100% country (« There’s a beast … »), et un suivant qui l’est quand même à moitié (« Slumville sunrise », doté d’une belle mélodie). Le reste navigue entre les mid-tempo d’une americana typique (« Messed up kids », « All your reasons »), accélérations franchement rock (« Kingpin »), relents de power pop comme c’était à la mode vers la fin des 70’s (« What doesn’t kill you »), assoupissement quasi laid back (« Kitchen table »), folks ou folk-rocks forcément dylaniens (« Me and you », « Pine trees »), torch song bien faite (« A song about love »), un truc pour finir qui me fait penser au vieux et oublié Country Joe McDonald, avec un emprunt mélodique au « Well all right » de Buddy Holly (« Storm passes away »)
Rien d’exceptionnel, du bon boulot un peu passéiste fait correctement. Peut-être un titre qui pour moi ressort du lot, « Simple pleasures », voix et instruments « concernés », atmosphère prenante, un truc qui pourrait passer à la radio, avec un bout de mélodie sur le refrain qui rappelle pas mal celle du « Zombie », gros succès en son temps des funestes Cranberries …

Je veux bien croire que Jake Bugg est un futur grand en devenir. Mais enfin, y’a encore du boulot, et il faudra sortir des disques autrement plus risqués et convaincants que ce « Shangri La », peut-être dans le haut du panier de la production actuelle, mais qui n’a rien de transcendant …


k.d. lang - INGENUE (1992)

Préjugés ...
Ouais, les préjugés, je sais, faut s’en méfier … Mais elle, k.d. lang, y’avait tellement de choses extra-musicales qui revenaient sempiternellement, que bof, ça me donnait pas envie de m’intéresser à son cas … Son blaze orthographié sans majuscules (pourquoi ? m’en fous), son physique comment dire, ingrat, son look androgyne, les riot grrrls, la folkeuse à la lesbianité proclamée, les combats pour la cause homosexuelle, la Canadienne qui vient la ramener aux States … Je subodorais les pensums sonores austères et militants, et comment dire, j’avais déjà cotisé pour les bonnes causes musicales dont on ne peut décemment pas dire de mal, mais qu’on s’emmerde quand même à écouter …

« Ingénue », c’est à force de lire ici où là que c’était son chef-d’œuvre atypique, que je l’ai écouté. Presque à reculons, je le sentais pas, ce truc… Ben, je vais vous dire, ce disque, il est vachement bien. Pas chiant pour deux sous. D’abord la donzelle, elle a une sacrée voix. Chante bien des mélodies pas simples, sans en faire des tonnes. Et puis « Ingénue », c’est pas du folk. C’est … j’en sais rien, en fait. Il y a plein de choses, d’arrangements venus d’horizons divers … Plein d’instruments « additionnels » (violoncelles, cordes, clarinette, marimbas, accordéon, …) dont les death metalleux ignorent l’existence, des musiciens dont j’avais jamais entendu causer.
Ça reste homogène dans la démarche, tout en partant dans tous les sens, ça évoque plein de noms sans jamais donner l’impression de copie ou de plagiat. On pense tour à tour à Suzanne Vega, aux Cowboy Junkies, aux productions de Lanois, aux U2 de « Joshua tree », aux disques « difficiles » de Scott Walker, à Dead Can Dance, Elvis Costello, Chris Isaak, Jeff Buclkey … Et pas souvent à Roy Orbison, auquel k.d. lang a souvent été comparée …
Les chansons (malgré le côté un peu précieux, on est bien dans le format chanson, tout est dit en moins de cinq minutes) sont apaisées, un peu tristes mais pas pleurnichardes, évitent le côté lyrique pompier dans lequel tombent trop facilement les « grandes » voix. Et puis, mis à part une paire, ces titres ne sont pas prévisibles, linéaires, ils ondulent, bougent, évoluent, multiplient les points d’accroche sans jamais être racoleurs … de la belle ouvrage …
Bizarrement, alors qu’il y a quand même un petit côté arty-élitiste, cet « Ingénue » a cartonné grave en Amérique, bien aidé par le succès en single du titre le plus « facile », le petit rock mid-tempo « Constant craving ». Mais des choses comme « Miss Chatelaine » et sa base salsa discrète, la ballade « Still thrives …» avec son ambiance femme fatale de film noir, ou la majesté tout en finesse de « Season of hollow soul » (pour moi le sommet du disque) sont d’une évidence immédiate …

Me donne bien envie d’aller jeter une oreille sur ses autres disques. Malgré mes préjugés …


IAN HUNTER - SHRUNKEN HEADS (2007)

American Alien Boy ...
Un artiste culte, Ian Hunter. Un de ces types qui a failli être tout en haut, qui vent pas tripette, mais qui peut compter sur des fans acharnés qui achètent tous ses disques. Logé à la même enseigne que lui, et pour situer, on peut citer Elliott Murphy ou Graham Parker. Devraient monter un club, tous les trois. Futures très grosses stars en devenir des années 70 qui n’ont jamais vraiment concrétisé, et qui ont trouvé leur plus grand nombre de fans en s’expatriant (Murphy l’Américain en France, les deux British aux States).
Hunter, je le suis depuis Mott The Hoople … sans être un forcené de ses productions … de loin en loin, je vais voir ce qu’il fait. Là, franchement, j’aurais pas misé un kopeck sur lui pour ce nouveau siècle. Parce qu’à force trop vieux (le bonhomme est né avant que Adolf envahisse les Polaks, donc plus vieux que les Stones, Dylan, Macca et tous les autres), et parce qu’un jour il avait rejoint le club de tous les ringards du rock, le Ringo Starr All-Star Band. Et Hunter était de la promo comportant également la sublime mais oubliée batteuse de Prince Sheila E, mais aussi les affreux Hogdson (Supertramp) et Lake (Emerson, Lui-Même & Palmer). Et devant un parterre de cheveux gris ou blancs (pour ceux qui avaient encore des cheveux), entre un « Logical song », un « Yellow submarine » et une reprise de Little Richard ou Elvis qu’il accompagnait à la guitare, Hunter venait deux fois au micro dans la soirée. Une fois pour « All the young dudes », le coup d’après pour « Once bitten, twice shy »… Un peu triste, voire pathétique … Quarante ans de sang et de sueur au service du rock pour sept ou huit minutes devant les projos et une troupe en goguette de vieilles mémères à yorkshires …
Ian Hunter 2007
Ian Hunter, c’est pourtant un mec bien. Qui a pas bougé d’un iota depuis la fin des années 60. Tu vois une photo de lui aux débuts de Mott et une aujourd’hui, c’est la même. Les bouclettes rousses à la Dylan 66-67, et les éternelles dark shades (ça fait le look, mais dans son cas c’est une nécessité, il est très myope). Dès le départ, Hunter a su ce qu’il voulait faire, ou plutôt être : un clone de Bob Dylan. Malheureusement pour lui, il a toujours dû composer avec de fortes personnalités qui ont croisé sa carrière quand tout pouvait réussir (Guy Stevens, Mick Ralphs, David Bowie, Mick Ronson), s’est retrouvé pseudo-héros glam ou chanteur devant des guitaristes envahissants … Et surtout, dans tous les cas, prié de laisser toute tentative de dylanerie au vestiaire.
Il s’est rattrapé en solo, à partir du milieu des seventies, mais bon, n’est pas Dylan qui veut … et Hunter, qui avait ferraillé pendant des années pour se hisser tout en haut du London qui swingue, allait se consacrer à une musique beaucoup plus roots, beaucoup moins liée à la mode, ce genre de chose qu’on appelle maintenant americana.
Et ce « Shrunken heads » (ça y est, j’y arrive, mais bon, venez pas me raconter que vous saviez tout ce qui précède, je vous croirais pas … enfin, pas tous …), je vais vous dire un truc, il est excellent. Contre toute attente (enfin, la mienne …). Non seulement Hunter fait maintenant du Dylan 70’s avec la voix du Dylan des 90’s (c’est à dire bien mieux que ce que fait Dylan maintenant), mais en plus il rocke comme Springsteen et Seger savent plus, ou ballade comme … seuls les Anglais (genre Rod Stewart, Jagger, Burdon, …) ont toujours su faire quand ils se prenaient pour des chanteurs Américains.
Evidemment, personne l’a acheté « Shrunken … » … Petit label, genre musical pas à la mode (euphémisme), et puis, Hunter lui-même y croyait pas vraiment. C’est enregistré façon bœuf en studio (on les entend parfois se caler au début, parler, et rigoler à la fin), juste pour le fun, aucune pression, pas de comptes à rendre, plus rien à foutre du fuckin’ success… c’est peut-être d’ailleurs pour ça que ça fonctionne. Mais attention, le boulot est pas salopé pour autant, ça assure. Preuve que c’est pas une vaste blague, y’a le dénommé Jeff Tweedy qui vient duoter sur trois titres … oui, oui, le Jeff Tweedy de Wilco, celui-là même … Wilco étant je le rappelle le meilleur groupe américain de ce siècle qui aura ma peau …
Ian Hunter live 2013
Bon, « Shrunken … », on le comparera pas non plus à « Born to run » ou « Blonde on blonde ». Parce qui si tout est grosso modo honnête sur la onzaine de titres, y’en a trois-quatre qui s’oublient vite, hyper-prévisibles et convenus, sans la petite trouvaille, le petit gimmick, le break, la mélodie du refrain, le lick de guitare qui donnent à un morceau un goût de revenez-y.  Par contre, quand tout s’emmanche bien, on se régale d’écouter des « Words (big mouth) » avec un Hunter tellement Dylan des meilleurs jours que c’en est troublant, des rocks velus et couillus pour hommes comme « Fuss about notin’ » ou « Strecht », les ballades éternelles made in 70’s comme « Read ‘em ‘n’ weep » ou « Shrunken heads » (là, on jurerait les Faces qui accompagnent un Rod Stewart – en petite forme le Rod car Hunter n’a quand même pas le gosier d’acier de l’Ecossais au fort tarin). Et puis, il y a le titre qui aurait pu être celui de toute une génération (enfin, celle de Hunter, celle des vieux de la vieille encore en vie), l’excellemment bien nommé « I am what I hated when I was young ». Dommage que ce « My generation » pour cheveux blancs soit gâché par la plus grosse (la seule ?) faute de goût du disque, un ridicule accompagnement country avec banjos et tout le tremblement. Non, mon pauvre Ian, t’aurais pas dû te prendre sur ce coup pour Waylon Jennings, t’es pas crédible une seconde dans cet exercice …

Aux dernières nouvelles, sa septième décennie bien entamée, Hunter qui de toute façons est bien incapable de faire autre chose, continue de sortir des disques (encore un cette année). En accélérant même les cadences de parution …


TOWNES VAN ZANDT - TOWNES VAN ZANDT (1969)

50 nuances de noir ?
Curieux cas, que celui de Townes Van Zandt (rien à voir avec le grassouillet court sur pattes qui chantait dans Lynyrd Skynyrd, ni avec le Soprano à bandana guitariste du député du New Jersey). Un type ignoré royalement de son vivant et maintenant célébré comme la huitième merveille du Monde (ou des 60’s –70’s, ce qui revient à peu près au même). Bon, faut relativiser tout çà. Même s’ils oeuvrent dans des genres quasiment  similaires, Townes Van Zandt n’est pas Bob Dylan. Mais ce n’est pas non plus un baltringue folk à la Richie Havens, dont la mort a été annoncée avec figure de circonstance par Pernaut à son JT, alors qu’absolument tout le monde avait oublié son existence depuis son passage braillard et improvisé à Woodstock.
Townes Van Zandt a du talent, c’est sûr. Un talent qui n’a pas besoin du sempiternel couplet sur l’ivrogne introverti qu’on ressert systématiquement dès qu’on l’évoque. En a t-il plus que d’autres oubliés de cette décade folk prodigieuse (en gros 63-73), tous ces Fred Neil, Tim Hardin, Bill Fay, Pete Seeger, Gene Clark (pour les Amerlos), Bert Jansch, John Renbourne, Nick Drake, John Martyn, Richard Thompson (pour les Angliches) ? Débat ardu dans lequel je ne m’aventurerais pas. En tout cas, quelles que soient ses qualités, il me semble à un niveau inférieur à toutes les têtes d’affiche de l’époque, les Dylan, Cohen, Donovan, Stevens.

Van Zandt est un folkeux dépressif (pas forcément un pléonasme), et beaucoup s’accordent pour dire que ses textes sont parmi les plus sombres jamais mis en musique. Le bonhomme vit le plus souvent reclus, quasi dans le dénuement, alors qu’il vient d’une famille très aisée, et ses compagnes les plus fiables seront sur la durée bouteilles (beaucoup) et poudres blanches (un peu). C’est aussi un compositeur de talent, ses musiques sont d’une pureté et d’un classicisme que beaucoup ont cherché à atteindre sans y réussir.
Ce « Townes Van Zandt » est son troisième disque. 33 T et conçu comme tel. Avec ses deux faces bien distinctes. La première est une épure folk. La guitare acoustique jouée en finger picking de Van Zandt est omniprésente, on sent (même sans comprendre forcément les paroles) dans la voix triste toutes les fêlures et brisures de l’homme. Et même quand l’instrumentation s’étoffe, ça reste austère, linéaire. Mais évident de talent. Curiosité et signe du perfectionnisme de Van Zandt, trois titres de ce « Townes Van Zandt » étaient déjà parus sur son premier disque, dont « The sake of the song », le plus « fini », le plus élaboré qui ouvre les hostilités. Une face de vinyle qui débutée de façon quasi guillerette (quoi que) et s’achève par le morceau le plus noir, le plus austère, « Colorado girl ».
La seconde face se teinte de country (une des références « antiques » de Van Zandt est Hank Williams, avec lequel il a bien des points communs, l’anxiété noyée dans l’alccol étant le plus évident), sonne «  contemporain ». Elle débute par « Lungs », country-rock décharné, avant coup sur coup d’aligner deux titres très dylaniens (le petit frisé est la référence « moderne » de Van Zandt). « I’ll be here in the morning » (un autre des trois titres réenregistrés) utilise par moments la même grille d’accords que « I want you » de « Blonde on blonde », et fait figure dans le contexte de titre enjoué, bien qu’étant nettement moins sautillant que son modèle évident. Autre dylanerie « Fare thee well … », tellement bien faite qu’on croirait que c’est le Band qui mouline derrière. Dernière auto-reprise « (Quicksilver daydream of) Maria » est pour moi la masterpiece, classique instantané, et le titre le plus enlevé (ou plutôt le moins sombre) du disque. Qui se conclut sèchement (on ne se refait pas) par la tristesse austère et dépouillée de « None but the rain ».
On l’aura compris , « Townes Van Zandt » n’est pas franchement un disque pour faire tourner les serviettes. Mais c’est ce style sombre qui est indissociable de l’aura d’artiste « maudit » qui entoure la carrière de Van Zandt. Auteur-compositeur pour auteurs-compositeurs, il n’obtiendra (la cherchait-elle d’ailleurs, rien n’est moins sûr) jamais de son vivant (il est mort en 97) une reconnaissance populaire significative. Mais son œuvre sombre et pessimiste continue de traumatiser des générations de gens sombres et pessimistes (ceux qui l’ont le plus cité doivent être les Ecossais de Tindersticks, qui n’ont rien de comiques troupiers).

Un disque à ranger pas très loin de ceux d’Harry Nilsson, les deux hommes, même si leur musique n’a rien de commun, ayant eu une approche artistique très similaire, et une façon d’appréhender l’existence quasi identique … 

GUIDED BY VOICES - ALIEN LANES (1995)

Illuminations ...
Guided By Voices (GBV pour les intimes), c’est un faux groupe. Ou pour être plus précis, un conglomérat à géométrie très variable gravitant autour de Robert Pollard, citoyen américain des mornes plaines de l’Ohio, leader, âme, et compositeur quasi exclusif des Guided By Voices.
Un gars qui devrait être reconnu comme un des plus brillants songwriters de son temps. Mais pour ça, il faudrait une seule chose : que les gens écoutent ou achètent ses disques. Mais voilà, Pollard ne fait pas des disques. Ou plutôt pas des disques dans le sens admis par le commun des mortels. Car personne, y compris le groupe garage-punk le plus radical, ne se pointerait chez un label aussi minuscule soit-il avec ce que Guided By Voices met sur « le marché ». Qualifier ce que publie Guided By Voices de maquettes est déjà très au-dessus de la réalité.
A côté des disques de GBV, les enregistrements de Son House ou Robert Johnson, c’est quasiment de la qualité sonore de « Dark side of the Moon ». On trouve sur « Alien lanes » (un de ses disques, voire son disque le plus abouti, au dire des spécialistes) la bagatelle de 28 morceaux (jamais terme n’aura aussi bien porté son nom) pour 40 minutes. Et non, les GBV ne font pas du punk hardcore. Loin de là, très loin, même.
Guided y Voices dans les 90's. Robert Pollard  à droite.
Pollard est un mélodiste incroyable, capable de torcher des rengaines que ne désapprouveraient pas les fans des Beatles ou des Kinks. De les enrober dans des guitares que ne renieraient pas les Lemonheads ou Dinosaur Jr. D’appliquer à ses titres un traitement lo-fi  à rendre jaloux Pavement ou les Minutemen. Pollard fourmille de bonnes idées (on se perd dans sa discographie pléthorique et labyrinthique), mais quand tout un chacun transformerait cette idée en chanson, en titre « normal », lui enregistre cette idée et basta, terminé, on passe à la suivante. Alors parfois, c’est juste une bribe mélodique, deux vers d’un couplet, et ça ne dure que 20 secondes. S’il est tout seul à ce moment-là, ben il fait ça avec la première gratte qui lui tombe sous la main, électrique, acoustique, peu importe. Si un ou plusieurs de ses potes traînent par là, ils prennent un instrument et enregistrent avec lui.
Enfin, enregistrer … les mots classiques du vocabulaire musical ne s’appliquent pas à Guided By Voices. Pour ce disque, le groupe avait signé avec un label indépendant, Matador. Qui envoya Pollard et sa bande dans un studio « normal », professionnel, mais certainement pas le plus high-tech des States. Le Pollard se prêta de mauvaise grâce au jeu, fit tourner les consoles quelques temps, écouta le résultat, et devant ce résultat beaucoup trop joli selon lui, retourna illico auprès de son quatre-pistes dans son garage.
« Alien lanes » est un disque qui demande de l’imagination. Au moins les deux tiers des titres sont à tomber et on se demande pourquoi des trucs d’une telle limpidité, d’une telle évidence, personne ne les avait jamais faits. Et là, il faut imaginer ce que donneraient ces titres avec un son correct, une intro, des arrangements, des ponts, d’autres couplets, un refrain, une coda … Parfois, on a des pistes, quelques titres sont pratiquement « finis », ils durent une paire de minutes, il y a plusieurs instruments, voire même des overdubs de guitare. Bon, peut-être aussi que tout ça perdrait tous son charme si c’était fait « comme il faut ». C’est tout ce côté amateur, enfantin quasiment, qui fait tout le charme de ce « Alien Lanes ». Totalement indescriptible, ça fourmille d’idées, de trouvailles, ça défile à toute vitesse, on passe de riffs sales grungy à du country-rock, de la sunshine pop à du folk acoustique, d’arpèges délicats à des rythmiques en surchauffe… déstabilisation et balayage d’idées reçues assurées…
Guided By Voices et Pollard ont bénéficié d’une réputation aussi flatteuse qu’underground, passant même plus tard par la case major (Capitol, avec Ocasek comme producteur). Sans résultat, évidemment (et sûrement aussi sans aucune motivation). On ne demande pas à un maître artisan chocolatier d’aller bosser chez Nestlé …

PS. On pourrait croire que Pollard est un rustique, un réfractaire à son temps. Il est très présent et « publieux » sur Facebook et le site de Guided By Voices et Pollard est d’une exhaustivité incroyable.

JACKSON BROWNE - FOR EVERYMAN (1973)


Au centre du centre ...

Jackson Browne, c’est le type dont on ne peut raisonnablement pas dire de mal. De toutes façons personne ne dit jamais de mal de Jackson Browne, c’est pas moi qui vais commencer.
Jackson Browne, c’est le songwriter doué, le bon chanteur, le type sympa, beau gosse et engagé dans plein de bonnes causes. Le gendre idéal des années 70. Musicalement, c’est clean, bien foutu, du classic rock américain (pléonasme) comme beaucoup l’aiment. Des influences et des copains irréprochables (le country-rock, Gram Parsons, Dylan, les Eagles, Springsteen, …). Des ventes de disques conséquentes également (chez lui aux States, parce qu’ailleurs, c’est confidentiel).
« For everyman » est son second disque, celui qui va l’installer pour des décennies au premier plan du paysage musical. Browne n’est pas un inconnu pour autant. Les curieux qui lisaient les notes de pochette de disques avaient déjà vu son nom dans le casting (pléthorique il faut dire) du Nitty Gritty Dirt Band, et dans les crédits de quelques compositions sur les disques des Eagles, des Byrds, ou Linda Ronstadt. Browne avait commencé très jeune, la légende veut qu’il ait été remarqué (et dépucelé, y’a pire pour débuter dans la vie sexuelle) par Nico dans le milieu des années 60. En tout cas, c’est sur le disque solo « Chelsea girl » de l’éphémère chanteuse du Velvet qu’on le retrouvera un peu partout dans les crédits.

Mais pour Browne, le premier jackpot viendra avec « Take it easy » co-écrit avec Glenn Frey, et premier gros succès de la carrière des Eagles en 1972. Et tout ce tissu d’amitiés occasionnera des retours d’ascenseur sur ses disques à lui. Ainsi on retrouve impliqués sur ce « For everyman » tout le gotha du rock West Coast (Frey et Henley des Eagles, Crosby, Joni Mitchell, Bonnie Raitt,…), celui qui restera son inamovible complice David Lindley (multi-instrumentiste avec prédisposition particulière pour le violon, électrique ou pas), et même cette grande folle d’Elton John au piano sur un titre et sous le pseudo (question de contrats) Rockaday Johnny.
« For everyman » débute par « Take it easy » qui va définir la couleur de l’album. Par rapport à la version des Eagles, celle de Browne est un peu plus clinquante, un peu plus « tape-à-l’oreille », avec un tempo un peu plus accéléré. Mais on reste en territoire connu, du country-rock bien dans la ligne du parti. Le reste est à l’avenant, musardant entre soft-rock, country rock, ballades pour chialer dans sa bière, mise en place sérieuse, bonnes compos, bien jouées, bien chantées, sans faute de goût. On bat plus vite la cadence quand arrive « Red neck friend » et son piano boogie-woogie, on pense à Dylan époque The Band (les inflexions de la voix, le souffle épique de ce titre le plus long du disque, le Hammond B3) avec la chanson-titre. Quand le tempo se ralentit au milieu d’arrangements de bon aloi, on se retrouve avec « These days », succès dans les charts et un des classiques de son auteur.
A ce stade, il faut bien placer le mot qui peut fâcher : centriste. Tout dans ce disque est bien joli, bien mignon, bien gentil. « For everyman » s’écoute facilement, passe comme une lettre à la poste. C’est bien fait, mais ça manque quand même de vie, de tripes … ça a tendance à s’oublier facilement …