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NINE INCH NAILS - THE FRAGILE (1999)

Le syndrome des Citrouilles Ecrasées ?

Trent Reznor, ou Nine Inch Nails si vous préférez, pour faire simple, c’est pas un abonné de l’almanach Vermot. Pas le genre à reprendre « Tirelipimpon sur le chihuahua ». Et sa musique lui ressemble. Il a commencé à la fin des années 80 dans l’étroit créneau du rock-metal-machin industriel et n’a pas drainé un gros public sur son nom. Par contre la « chose » de son copain Brian Warner, Marylin Manson, dont il était pour beaucoup dans le succès (concept + production pour faire simple) lui a valu des retombées positives. Adoubement suprême, David Bowie s’est révélé être le fan number one de NIN et l’ancien Mince Duc Blanc et Reznor ont sillonné ensemble les Etats-Unis en 1995 alternant d’un soir à l’autre la tête d’affiche … de quoi aider à faire grandir sa notoriété.
Trent Reznor
La phase bassement matérielle de la carrière étant dès lors réglée, Reznor a entendu laisser au monde une œuvre destinée à marquer son époque. Cette œuvre va revêtir la forme d’un double Cd totalisant presque une heure trois quart de musique. Nom de la bestiole : « The Fragile ». Le bon peuple s’est rué sur la chose dès sa sortie et puis … gros coup de frein très vite au niveau des ventes. Que ce soient les premiers acheteurs ou la critique, ça a froncé du sourcil …
Il y a sur « The Fragile » un boulot colossal accompli par Reznor. Qui a tout écrit, enregistré, produit, ne tolérant que de rares apparitions extérieures sur des bribes de titres. Parmi ces invités, deux noms reviennent sur quelques morceaux, ceux d’Adrian Belew et Mike Garson. En gros le guitariste à la six-cordes folle du « Stage » de Bowie et le type au piano cinglé de « Alladin Sane » de … encore Bowie (vous avais-je dit que Bowie et Reznor avaient tourné ensemble, oui, il me semble ...). Et Reznor s’est retrouvé dans la situation de tous ces types que le monde entier (ou juste la petite amie, mais ça revient au même) a un jour trouvés géniaux et qui ont voulu à tout prix montrer à quel point ils l’étaient, géniaux. Passent ici les ombres aux ailes carbonisées de quelques Icare du rock qui ont pris un gros melon, genre Brian Wilson des Beach Boys ou Billy Corgan des Smashing Pumpkins. Qui ont tellement voulu réaliser leur plafond de la Chapelle Sixtine à eux qu’ils y ont laissé les neurones, Wilson et son « Smile », Corgan et sa logorrhée en double Cd – tiens tiens – « Mellon Collie and the Infinite Sadness ».
NIN au complet en studio
 
Reznor ne fait pas dès le départ une musique très abordable, très radiomicale, c’est un fait. Là, sur la durée, il vire souvent pénible, reproduisant comme on pointe à l’usine les recettes qui ont fait son succès. Ces sonorités noirâtres, caverneuses, tout en borborygmes saturés et parasités, comme si l’électricité du studio ne fonctionnait pas bien. Et quel que puisse être son talent de programmateur en bruits étranges, ses empilages colossaux de séquences rythmiques, ce raffut qui met les hauts parleurs de la stéréo à rude épreuve, à la longue ça finit par lasser.
Pour deux raisons principales.
Reznor s’attache à déconstruire ses morceaux, ne veut pas tomber dans l’écriture « traditionnelle », sauf qu’il utilise toujours les mêmes recettes, reposant sur des montées en tension qui s’achèvent invariablement par un mur de guitares saturées tous potards sur onze, et des paroles braillées. Et Reznor n’est pas un grand chanteur, loin s’en faut.
Et cette alternance quiet / loud, le modèle a été sinon inventé du moins popularisé par les Pixies et amené en haut des charts par Nirvana quelques années plus tôt. On a l’impression que NIN surfe sur la vague grunge alors que celle-ci retombe. Et ce n’est pas l’habillage industriel qui change quoi que ce soit.
Il y a sur « The Fragile » un problème de compositions. Sur presque deux douzaines de titres, la moitié aurait gagnée à rester dans les tiroirs, on a souvent l’impression de redites, de séquences interminables (les quatre derniers titres, enchaînement de ballades déglinguées et syncopées), une demi-douzaine d’instrumentaux « atmosphériques » interchangeables.
En concert, NIN se paye un choriste blond anglais
Il n’empêche que « The Fragile » est un choc sonore frontal, rendant bien le malaise et l’angoisse existentielle de Reznor à travers ces plages dévastées et ces scories de métal en fusion. Et puis il y a dans « The Fragile » deux titres qui sont dans la poignée de ce que Reznor a fait de mieux. La fantastique chanson d’amour enragée et violente « We’re in this together » et la revendicative « Starfuckers, Inc. » ou des couplets rappés sur une rythmique hip hop précèdent un refrain nucléaire drivé par des riffs de guitare colossaux. Un titre qui renvoie dans les cordes tous les Red Hot Machin ou Rage Against Bidule de la Terre à leurs études …
Ça ne rattrape pas toutes les longueurs inutiles du disque, malheureusement … Reznor s’est quelque peu fracassé sur le mur de ses ambitions. Il en tirera les leçons, devenant plus « classique » et finissant par signer des disques, qui bien que gardant leur dose d’étrangeté malsaine, seront beaucoup plus abordables (les B.O. de « The social network » ou « Gone girl ») …
Tout compte fait, il s’en sortira quand même mieux avec ce demi-ratage (et je suis gentil) que le type des Smashing Pumpkins


Des mêmes sur ce blog :

MICHEL GONDRY - ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND (2004)

La mémoire dans la peau ...
« Eternal … » réunit à peu près tous les ingrédients pour faire un bide all around the world. Un film américain tourné par un frenchie branché, des acteurs à contre-emploi, un scénario totalement barré, et un montage dans lequel se mélangent tellement passé, présent et futur qu’on comprend quasiment rien au premier visionnage … Normalement, ça aurait dû faire direct to Dvd (ou sortie chez Netflix aujourd’hui).
Carey, Gondry & Winslet
Sauf qu’un comptable a dû se lever et souligner que ce machin avait coûté du pognon et qu’il faudrait peut-être essayer de l’amortir. Quelques critiques positives, quelques noms très bankables en haut du générique, et au final un bon petit succès pour un film très atypique. Un peu la même histoire que « Dans la peau de John Malkovitch », avec lequel « Eternal sunshine … » possède bien des similitudes.
Le même scénariste pour commencer, Philip Kaufman, spécialiste de l’écriture pour réalisateur « différents ». Ici, derrière la caméra, Michel Gondry, bobo arty qui avait commencé en jouant de la batterie dans le groupe retro-infantile Oui-Oui (si-si), puis (bien) gagné sa vie en réalisant des pubs ou des clips, avant de virer cinéaste branché (et de se vautrer avec son premier film, « Human nature », tourné aux States et avec déjà Kaufman au scénario).
Clementine et Joel dans les bois ...
« Eternal … » (le titre est un extrait d’un poème anglais du XVIIIème signé Alexander Pope) est un bon film. Barré, confus, hermétique, qui part dans tous les sens à première vue, mais un bon film. Peut-être parce que Gondry la joue profil bas (réalisation simple, préférant nettement les trucages parfois too much aux effets numériques clinquants, profitant par exemple d’une parade d’un troupeau d’éléphants dans Broadway pour s’y précipiter avec équipe et acteurs tourner une scène quasi improvisée), laissant le champ libre à ses acteurs. Faut dire qu’il y a du monde au casting : Jim Carey, Kate Winslet, Elijah Wood, Kirsten Dunst. Pas exactement des débutants ou des gens à l’orée de leur carrière. Carey, sorte de Jerry Lewis pour prématurés, cartonne à chacun de ses films au box office, Winslet est une star (merci Cameron et « Titanic »), Elijah Wood avait le rôle principal de la série triomphale du « Seigneur des Anneaux », Kirsten Dunst est la fiancée de Spider-Man.
Le coup de génie de « Eternal … » est d’utiliser les têtes d’affiche principales (Carey et Winslet) à contre-emploi. Carey laisse tomber ses grimaces pour jouer un jeune mec coincé et fragile, amoureux largué. Son jeu est économe des gesticulations en tout genre qui ont fait sa fortune. C’est Kate Winslet qui en fait des brouettes à sa place, dans le rôle d’une nana libérée et extravertie, dont la principale tocade est de souvent changer de couleur de cheveux et de donner dans le voyant capillaire (orange, bleu, vert, rouge …). Elijah Wood a un second rôle, juste quelques scènes de neuneu qui fait tout foirer. Kirsten Dunst joue comme d’hab la nunuche sexy et creuse, mais dont la « rébellion » finale entraînera le dénouement du film. Casting auquel il faut rajouter un Mark Ruffalo en devenir et l’expérimenté Tom Wilkinson, sur lequel Gondry ne tarit pas d’éloges dans son commentaire du film en section bonus.
Clementine et Joel sur la glace ...
Au début du film, on voit Joel (Carey) visiblement la tête dans le derrière, se lever péniblement pour sa séquence habituelle métro-boulot. Sur le quai de la gare et sur un coup de tête, il prend un autre train qui l’amène sur une plage du New Jersey (en plein hiver et sous la neige, c’est pour le moins une idée étrange). La seule personne qui traîne là est Clementine (Winslet) qui le branche et le vampe littéralement. Début de la love story entre ces deux êtres si différents. Les scènes (que l’on croit banales, mais dont chaque détail compte, on s’en rendra compte plus tard) entre les deux tourtereaux se succèdent jusqu’à ce que le générique du film apparaisse (au bout de 17 minutes quand même). Et à partir de là, des choses étranges, bizarre se produisent, vues par l’œil de Joel. Jusqu’à ce que Clementine à qui il va offrir un cadeau à son boulot dans une librairie ne le reconnaisse même pas, occupée qu’elle est à bécoter un inconnu …
A partir de là, on bascule dans une autre dimension. Joel apprend que Clementine sur un coup de tête a fait « effacer » de son cerveau tous les souvenirs concernant Joel par une entreprise spécialisée, Lacuna. Totalement perdu, Joel s’en va chez Lacuna pour faire lui aussi effacer Clementine de sa mémoire. Evidemment, quand on voit les bureaux de Lacuna (plus lookés étude de notaire que société high-tech) et ses employés (Wilkinson, Dunst, Wood, Ruffalo) plutôt à l’Ouest, on se doute que tout ne va pas se passer exactement comme prévu. D’autant plus que le cerveau de Joel se rebelle, il est très attaché à Clémentine et veut la conserver, au moins dans ses souvenirs.
Dunst, Ruffalo & Wilkinson : la société Lacuna
C’est là qu’on s’aperçoit que le début du film se situe en fait aux deux tiers de l’histoire, et que toutes les scènes « anodines » d’avant le générique livraient des informations cruciales pour la suite. Trop tard (et c’est le gros reproche que je fais à ce film), tu te retrouves largué, d’autant plus que Gondry joue en permanence sur l’espace-temps (les flashbacks, les dédoublements, les retours en enfance, les projections dans le présent ou le futur s’enchaînent). Il faut plusieurs visionnages pour comprendre toute la mécanique poétique et légèrement surréaliste qui font la matière de « Eternal … ». Et ne pas compter sur la version commentée du film par Gondry et Kaufman, sans aucun intérêt. Les deux gars sont apparemment des taiseux (bonjour les blancs interminables) et ne font en gros que s’extasier sur le jeu de leurs acteurs. Quoique c’est peut-être fait exprès, il appartient à chacun d’interpréter, d’imaginer, de se prendre à ce jeu entre rêve et réalité.
Sorte de « Love Story » sous LSD, « Eternal … » est baigné par la musique onirique de Jon Brion et permet d’entendre une reprise par Beck (le scientologue, pas le Jeff) de la scie 80’s des neuneus Korgis « Everybody’s got to learn sometimes ». Un Oscar (mérité) pour le scénario sanctionnera la bonne carrière dans les salles du film.

« Eternal sunshine … » est un joli film à voir … plusieurs fois avant de le juger …



DEVO - Q : ARE WE NOT MEN ? A : WE ARE DEVO (1978)

UFO ...
Le mag Rolling Stone, dans un de ses hors-série, classe ce disque de Devo comme un des meilleurs disques punk de tous les temps. Non, pas d’accord … J’en veux pas à Rolling Stone, d’ailleurs tous les journaleux « rock » disent que Devo c’est du punk. Objection, messires …
Faut pas déconner. Autant on peut trouver des similitudes certaines entre Pistols, Clash, Dead Kennedys, à la limite les Ramones vers 76-78, autant avec Devo, on trouve des similitudes avec … rien. Enfin le Devo de ce « Q : … » parce que je ne connais personne de censé dans cette galaxie qui ait écouté d’autres disques de Devo. Même si le groupe (ou ce qu’il en reste) tourne encore aujourd’hui … Les punks venaient par ordre d’apparition de New York, Londres, Los Angeles. Devo étaient de Akron, Ohio, dernier pôle industriel avant le Midwest. Ville connue pour ses usines de pneus (et pour avoir vu naître Chrissie Hynde, inconnue en 1978 … et aussi un rappeur ou un big seller r’n’b, j’sais plus lequel et je m’en tape). Autrement dit, pas l’endroit musicalement tendance, où l’on s’emmerde ferme en attendant le prochain concert de nullards comme Journey, Nazareth, Kansas, … qui jouissent d’un succès sans commune mesure avec leur talent (ou plutôt leur absence de talent) dans les USA des mid 70’s.
Des employés du gaz ? Non, Devo 1978
Devo est constitué de deux « couples » de frères, les Mothersbaugh et les Casale, plus un batteur, Alan Myers (s’il est encore de ce monde, il peut me faire un virement Paypal, c’est pas tous les jours qu’on cite son nom …). Logiquement, le jeune qui fait de la musique, il essaye d’écrire des morceaux, de les jouer, de les enregistrer. Devo rajoutent une étape, ils créent un concept autour de leur musique. Oh, partez pas, on n’est pas chez ELP ou Genesis …
Le concept de Devo, piqué apparemment à des scientifiques sérieux ( ??? ), c’est le concept de la de-evolution, autrement dit une évolution à rebours, une régression planifiée ou un truc du genre (puisque le progrès nous amène des machins de plus en plus mauvais, faut revenir en arrière, vous voyez le truc ? non, ben tant pis …). C’est là, quand se pointe un truc loufoque, que les grands esprits citent le nom de Zappa et évoquent la filiation. Tout faux… Zappa, dont la musique est quand même chiante au possible, a un discours sérieux qu’il expose de manière loufoque. Il n’y a absolument rien de sérieux chez Devo. Parmi les cinq, y’en a un qui joue du synthé et ils sont allés enregistrer ce premier disque en Allemagne. Les mêmes gros malins vous citeront comme une évidence l’influence de Kraftwerk. Je les mets au défi de me trouver la moindre similitude ente les teutons électroniques et Devo.
Plus prosaïquement, à mon sens, Devo s’inscrit dans une démarche libérée des carcans et des stéréotypes qui commençaient à encombrer tous les dinosaures du rock ou qui allaient le devenir. Le rock des mid 70’s était devenu sérieux, appliqué, triste, joué par des types qui l’étaient tout autant. A l’opposé quelques trucs discordants et le plus souvent dissonants apparaissaient, joués par des types capables de sourire sur une photo : les Modern Lovers, Père Ubu, les Feelies, les Sparks, bientôt les B 52’s … auxquels je rajoute donc Devo. Parce que, je vais vous dire, les guignols qui comparent Devo à Kraftwerk, sont-ils seulement arrivés à la plage 10, « Come back Jonee » ? Ils devraient, ils y entendraient un riff très Chuck Berry (d’ailleurs dans les paroles, ils citent « Johnny B Good », et aussi « Johnny too bad », le reggae des Slickers).
L'autre pochette du disque (très moche)
Remarquez, je peux comprendre, il fallait chercher des comparaisons « intelligentes », puisque Devo était censé être un groupe intello. Et d’autant plus que sur la pochette du disque, y’a un nom qui clignote et pas qu’on peu : produced by Brian Eno. Alors forcément, s’il y a Brian Eno, c’est que prise de casque il doit y avoir … Apparemment Eno a été aiguillé sur Devo par Bowie alors que l’ex Roxy et l’ex Ziggy enregistraient des machins de la trilogie berlinoise. Et Bowie on ne sait trop comment, aurait écouté les premiers 45T et maxis confidentiels de Devo. A ce sujet, ceux qui ont payé (cher, c’est collector) pour se procurer ces premiers enregistrements autoproduits affirment que les versions qui y figurent sont meilleures que celles produites par le dégarni anglais. Soit … D’un autre côté, en allant chercher Eno, faut s’attendre à ce que ça sonne comme du Eno (on triture les rythmes et les sons, avec effort tout particulier sur ceux des guitares et des synthés).
En tout cas, avec « Q : … », on est fixé dès le premier titre « Uncontrollable urge » : un rythme épileptique, avec des riffs de guitare vifs et tranchants (ce son de guitare sera plagié sur les premiers B 52’s), et une voix très aigüe qui cherche toujours à aller encore plus haut. En ces temps reculés, de l’inédit sonore total. A peine digérée cette entrée en matière, on arrive sur « Satisfaction ». Ca vous dit quelque chose, pareil titre ? Ben oui, c’est une reprise des Stones, enfin le morceau est signé Jagger-Richards. Parce que la version des Devo, ma bonne dame, elle réduit l’emblématique titre à sa version la plus congrue. Exit les couplets, et place au seul refrain avec des arrangements qui le malmènent pas mal. Il n’empêche que cette reprise pour le moins « décalée » ne dénature pas le titre, c’est bien plus intéressant qu’un copier-coller mal foutu.
Un certain sens de l'accoutrement ...
« Praying hands » qui suit avec ses arrangements opératiques évoque l’axe Queen-Sparks, « Space junk » accélère jusqu’à la surchauffe des grilles d’accords qu’affectionnent d’habitude les progueux. Même si rétrospectivement et aussi malins qu’ils soient ces deux titres ne sont qu’un intermède avant les deux pièces de choix de la rondelle. « Mongoloid » a beaucoup fait jaser, on a accusé les Devo de se foutre de la gueule des trisomiques, alors qu’en fait ils racontent le monde vu par un mongolien. Le fan de rock, surtout en ces temps-là, n’était guère habitué au second degré … « Jocko Homo » qui clôturait la première face du vinyle, c’était aussi le premier single des Devo, qui contenait leur fameux mantra épileptique répété ad lib qui donne son titre au skeud : « Are we not men ? We are Devo ». L’intro de « Jocko Homo » faisant fortement penser à la bande son de « Rencontres du 3ème type » quand les savants essayent de communiquer en musique avec les Aliens.
On pourrait penser que la seconde face souffre de la comparaison. Même pas. Les Devo sont suffisamment en état de grâce pour, tout en continuant avec leur son global frénétique immédiatement reconnaissable, varier les mélodies et les arrangements, éviter la redite et capter l’attention. Les sons de guitare (merci Eno ?) de « Too much paranoia » préfigurent ceux du King Crimson reformé des 80’s, « Gut feeling » commence par tromper son monde avec ses arpèges de six-cordes, fait ensuite penser à de la surf music sous LSD, avant que le tempo s’accélère façon crise de tachycardie sur le final. « Come back Jonee » fait subir au rock’n’roll à la Chuck Berry la même punition qu’à « Satisfaction », on démonte violemment pour voir ce qu’il y à l’intérieur. « Sloppy » fait alterner rythmes de dragster et décélérations brutales, tout en montagnes russes mélodiques, avant la conclusion « Shrivel up », sorte de disco passé à la mauvaise vitesse.
Les Devo étaient partis de rien pour créer un univers sonore original, dérangé et dérangeant.

Un coup d’éclat, aux dires des courageux qui ont écouté l’interminable suite de leur discographie, resté sans équivalent …



SHINYA TSUKAMOTO - TETSUO (1989)

Metal Machine Movie ...
« Tetsuo », y’a écrit en tellement grosses lettres partout « film culte » que ça en devient trop voyant, limite embarrassant.
De quoi retourne t-il ? Tout d’abord, et c’est difficile de ne pas le reconnaître, « Tetsuo » est un film différent. D’à peu près tout ce qui est paru jusque là, même s’il pioche allègrement dans des œuvres « classiques », en tout cas plus conventionnelles. « Tetsuo » est un des premiers témoignages filmés (quelques courts métrages auparavant) de Shinya Tsukamato, qui a vingt huit ans au moment où il commence le tournage. Tsukamoto vient de la pub, d’où un sens sinon inné mais du moins bien assimilé de l’image qui accroche.
Shinya Tsukamoto
Et là, question image qui accroche, il a placé la barre très haut Tsukamoto. C’est plus de l’accroche, c’est du choc frontal. Qui passe par des choix esthétiques radicaux. Un noir et blanc granuleux, tellement « léger » techniquement (rassurez-vous, c’est fait exprès) qu’on dirait un film des années 20. Un montage hystérique (« Tueurs-nés » on dirait quasiment du Bergman en comparaison), saccadé, rythmé le plus souvent par une techno épileptique (signée Chu Ishikawa, partenaire constant de Tsukamoto). Ce qui fait qu’au bout d’une heure et cinq minutes, générique compris, tout est bouclé.
Le scénario est à la fois simple, sinon simpliste. Dans un Tokyo plus ou moins futuriste, des humains se contaminent, se séduisent et s’exterminent en devenant des mutants mi chair mi ferraille. Le tout dans des décors d’appartements exigus, ou dans des chantiers délabrés de sites industriels. On pense parfois au premier film de Luc Besson « Le dernier combat » (le noir et blanc, les sites post apocalyptiques, les dialogues réduits au strict minimum). Sauf que ni Tsukamoto, ni son fan club ou les spécialistes de son œuvre, ne citent jamais ce film de Besson.
The Man Machine ...
Tsukamoto se réclame de Lynch (« Eraserhead » évidemment), du « Metropolis » de Fritz Lang (le type connaît ses classiques), de « Blade runner » de Ridley Scott, et du « Videodrome » de Cronenberg. Il aurait pu citer « Frankenstein » et ses multiples adaptations. La « fiancée » ( ? ) du « héros » ( ?)  car personne n’a de nom dans le scénario, on dirait la fiancée de Frankenstein dans le film du même nom de Whale. Mais il les enterre tous par le côté totalement destroy de son film. « Tetsuo » est hyper violent, tendance gore (la première scène, c’est un type qui s’entaille très profondément la cuisse pour s’y insérer une longue tige filetée, garantissant en plein cadre giclées de sang, chairs en décomposition et grouillement d’asticots).
Comme il faut tout bien ranger et étiqueter, on trouve un peu partout que « Tetsuo » est un des films fondateurs du cyberpunk, tiroir générique où l’on met tout et n’importe quoi (en musique, c’était les terrifiants pantins de Sigue Sigue Sputnik au milieu des 80’s, mais il y a du cyberpunk littéraire, plastique, filmographique, …). Pour moi, c’est une surenchère visuelle perpétuelle qui se dirige vers un final où se mélangent, mort, vie et résurrection sous la forme d’un combat métallique entre deux mutants (dont Tsukamoto, qui aime bien faire l’acteur dans ses films, même si dans « Tetsuo » c’est dû à un budget plus qu’étriqué) devenus amas de ferrailles et de câbles électrique divers (on pense à Alien, avec les membres qui sortent des membres).
Une petite pipe ?
Visuellement, c’est très fort (pas de fric pour les effets spéciaux, les plans sont tournés image par image, comme un dessin animé), avec des scènes chocs qui s’enchaînent à un rythme effréné. Une des plus mémorables est la bagarre – copulation, avec le sexe de la femme en forme d’un serpent à tête chercheuse (Alien again) qui finit par sodomiser l’homme, avant que le sexe de celui-ci se transforme en foret et éventre sa partenaire … Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Perso, je trouve ce film original (c’est bien le moins), mais c’est pas vraiment mon truc (y’a aussi des références à la culture manga dont j’ignore tout et me contrefous complètement), je le trouve malgré sa durée réduite interminable, succession ininterrompue de délires psychotroniques qui me passent par-dessus la tête. A tel point que dans le coffret où le film est jumelé avec son remake-suite (il y aura quatre épisodes au total tous réalisés par Tsukamoto) en couleurs, je m’en suis prudemment tenu à ce premier volet et ne compte pas aller plus loin.
Etrangement, Tsukamoto que l’on voit dans les bonus du Dvd répondre à des questions de Jean-Pierre Dionnet (qui d’autre ?) est un type calme, poli, très rationnel et nullement extravagant dans ses propos alors que l’on s’attendrait à voir un excité intégral.
En fait, « Tetsuo », il durerait dix fois moins, on dirait un clip de Marylin Manson… C’est dire que pour moi on arrive assez vite aux limites du truc … 



SCOTT WALKER - SCOTT 4 (1969)

Walker on the wild side ?
Noel Scott Engel (puisque c’est son vrai nom), c’est un cas d’école dans le rock. L’archétype du bonhomme qui a fait tout ce qui était en son pouvoir pour saborder sa carrière. Et comme il était doué, il a réussi cet auto-sabotage méthodique.
Au début, dans les mid-sixties, il est un des trois Walker Brothers. Aucun des trois ne s’appelle Walker et bien entendu ils ne sont pas frères. Juste un groupe monté par le music-business américain en réponse à la British Invasion. Dans cette politique protectionniste et un brin nationaliste (on va pas se faire bouffer par les Anglais, on va pousser nos talents, leur faire vendre du disque), beaucoup d’appelés, peu d’élus. Les Walker Brothers seront parmi les rares à avoir des hits, et mieux, à vendre du disque en Angleterre. Mais ce genre d’icônes bubblegum ne dure qu’un temps, et de toute façon, à partir de 1967, les States allaient livrer au monde une multitude de groupes majeurs. Exit donc les faux frangins Walker. Scott Walker gardera son pseudo, et s’exilera en Angleterre.

Très vite, il sortira des disques solo (à succès), bêtement numérotés, mais très exigeants artistiquement, bien loin de ses premiers succès. Particularité des trois premiers (excellents, même si le « 3 » est en deçà des deux autres), ils comportent chacun plusieurs adaptations de titres de Jacques Brel. Ce qui confère à Scott Walker une aura toute particulière. Brel, les Anglais le connaissent pas ou s’en tapent, ce qui revient au même. Cet acharnement de Walker sur les titres du Belge le fera passer, en plus d’un exilé, pour un excentrique. Depuis, ses débuts en solo ont été cité par plein de gens assez disparates (de Radiohead à Pulp, en passant par Nick Cave et Alex Tuner, liste non exhaustive). Mais surtout, en cette fin des années 60, Walker a comme fan un jeune mod (David Jones, qui prendra bientôt le pseudo de David Bowie) bien déterminé à se faire un nom dans le rock, qui ira jusqu’à reprendre lorsqu’il aura atteint la gloire des titres de Brel et imitera Walker dans sa façon de chanter dans les graves.
Problème, Walker n’en a rien à foutre de ses fans et cette mini-reconnaissance l’agace. Il ne veut pas du succès, juste n’en faire qu’à sa tête. « Scott 4 » va rompre avec les trois précédents et entrouvrir la porte d’une des carrières et des musiques les plus étranges qui soient.
Dans « Scott 4 » plus de reprises de Brel. Les dix titres sont signés Scott Engel. Par contre, tant sur le livret du Cd que dans les recoins du Net, rien sur les types qui jouent avec lui. Et pourtant, même si « Scott 4 » est un disque sobre, limite austère, il n’est pas minimaliste. Derrière le chanteur, il y a souvent une formation rock classique, à laquelle se rajoutent pianos, section de cuivres, de cordes, … qui font passer l’aspect « rock » au second plan. S’il faut à tout prix situer Walker par rapport à ses contemporains, je dirais qu’il est quelque part du côté de Nick Drake et de Tim Buckley, tant musicalement (ce sens des mélodies, des arrangements « compliqués ») qu’intellectuellement (rien à foutre du succès). D’ailleurs, on se retrouvait dans la pochette intérieure avec la photo et une citation prise de tête de Camus sur l’Art. Pas vraiment destiné à l’amateur de Canned Heat, d’entrée …

Et le premier titre a de quoi faire détaler le rocker de base. « The seventh seal » qu’il s’appelle. Ben oui, comme le film de Bergmann dont il est inspiré. Ouais, Bergmann, « Le septième sceau », Max von Sydow qui joue aux échecs avec la Mort, ça devait laisser perplexe les fans de Creedence à l’époque. D’ailleurs, c’est plus un poème mis en musique qu’une chanson, et ce qu’on remarque d’entrée, c’est cette trompette qui mène la danse (macabre). A priori repoussant mais très beau titre. De la musique intello ? Non, même pas, tout semble couler de source sur ce disque, tout semble évident. Il y a un gros boulot d’écriture et de production, rien de grinçant pour l’oreille, au contraire (et c’est à peu prés la dernière fois chez Scott Walker, la suite de sa carrière sera pour le moins déstabilisante et hermétique).
Autre titre qui a beaucoup fait jaser, « The old man’s back again (dedicated to the neo-stalinist regime) », inspiré par les chars russes matant le Printemps de Prague (le old man, c’est à peu près évident qu’il s’agit de Staline). Chanson « lyrique » (comme beaucoup dans ce disque), et pas la meilleure idée pour se faire des amis communistes. De toute façon, cocos ou pas, il s’en fera pas trop d’amis, Scott Walker avec cette rondelle. Dommage, avec une voix pareille (« Angels of ashes »), des arrangements de violons (« On your own again ») ou de cordes (« Hero of the war »), des ballades pour chialer dans sa bière (« Duchess »), Walker livre un disque majuscule, hors des sentiers battus et rebattus du rock « traditionnel ». C’est finalement et logiquement le titre où la guitare électrique est mise en avant (« Get behind me », soul limite pompière) qui fait hors sujet.

Scott Walker avait tout lieu d’être satisfait de ce « Scott 4 ». Il venait de ruiner sa carrière commerciale. C’est exactement ce qu’il voulait. Mais quel beau sabordage …


KIM FOWLEY - OUTRAGEOUS (1968)

Grand Corps Malade ...
Grand Corps parce que Fowley mesurait une paire de mètres, et Malade, ben, parce qu’il était … comment dire … différent ? Affabulateur, mythomane, metteur en scène de sa propre histoire. Fowley a toujours grouilloté dans le milieu du music business, et on retrouve son nom associé à une multitude de plus ou moins arnaques plus ou moins foireuses. Son plus haut fait d’armes étant sans conteste la création et le management du groupe de gamines délurées The Runaways, ayant généré son lot de ragots scabreux invérifiables …

A titre personnel, son premier (et plus célèbre ?) fait d’armes est le single « The Trip », un des « classiques » du rock garage américain des 60’s, qu’on retrouve dans la version expended des 4 Cds « Nuggets ». Et dans sa longue litanie de disques solo, régulièrement cité comme ses meilleurs le glam « International Heroes » et ce « Outrageous ».
Qui ma foi porte bien son nom, tant il constitue quasiment de bout en bout une agression auriculaire spectaculaire. Peu de disques sonnent autant bâclés et barrés, dans une époque (la fin des sixties) pourtant peu avare en azimutés intégraux. Mélomanes, passez votre chemin, « Outrageous » n’est pas pour vous. Avec de l’imagination (beaucoup) et de la mauvaise foi (beaucoup), on peut voir dans ces quarante minutes les signes annonciateurs de la provocation et du minimalisme rentre-dedans qui allaient faire la réputation du punk.
« Outrageous » est d’une sauvagerie troublante. Troublante parce que jamais on n’a l’impression que c’est juste de l’entertainment. Non, c’est toujours empreint d’une folie très sérieuse. Adossé à un boucan que l’on sent quand même improvisé, Fowley montre qu’il est capable de tout, sauf de chanter à peu près correctement. Il alterne déclamations, cris, hurlements et autres borborygmes avec une obstination qui finit par forcer le respect. Il n’est dès lors pas surprenant que les Sonic Youth des débuts (dans leur période concerto pour scie circulaire donc) aient repris « Bubble gum » un des titres de ce « Outrageous ».

Et encore « Bubble gum » est un des rares titres « accessibles » du disque, bien qu’il n’ait que très peu à voir avec le genre musical du même nom, alors en vogue à l’époque. Autres titres que l’on peut glisser dans la playlist de l’iPod (s’il reste beaucoup de place), l’instrumental garage « Hide and seek » et l’étonnant dans tel contexte « Barefoot country boy ». Ce dernier morceau est un décalque inattendu du Chuck Berry style, avec quelques sonorités qui annoncent le glam (des similitudes certaines avec le « Round and round » de Bowie-Ziggy un lustre plus tard), avant que ce titre s’achève dans une bouillasse sonore bien raccord avec le reste …
Fowley a traîné un temps avec Zappa dans la période Mothers « Freak-Out ! » du moustachu. Il a sans doute rencontré ou au moins écouté le grand pote à Zappa Captain Beefheart parce que les similitudes avec le concasseur de blues sont nombreuses. Tous ces titres en roue libre, aux textes apparemment improvisés déclamés, c’est assez voisin du « Trout Mask Replica » du Captain (sa masterpiece, qu’il convient d’aborder avec précaution et dont on ne ressort pas indemne de l’écoute, si tant est qu’on arrive  au bout …). Du Beefheart, on en retrouve l’ADN dans des titres comme « Inner space discovery » ou le medley final « Up » - « Caught in the middle » - « Down » - «  California Hayride » (même si dans ce fatras sonique apparaissent aussi allusions à James Brown (« Up »), aux Doors dans « Down » avec ses ruminations sur les « black niggers » (?) et l’invasion de l’Amérique par les Chinois (??).

Alors qu’au début du disque, un Fowley lubrique, « Animal man » et ses râles d’amours bestiales comme un « Whole lotta love » des cavernes, ou un « Wildlife » lui aussi beefheartien, laissent transparaître des sous-entendus sexuels explicites pas toujours du meilleur goût (voir la pochette du disque suivant (« Good Clean Fun » avec Fowley au milieu d’enfants que les parents auraient pas du laisser traîner, et la photo intérieure très « Ring » avant l’heure, en tout cas un vaste chantier pour les psy …).
Mais pour tout dérangé qu’il soit, Fowley a parfois la main heureuse. Dans le backing band de circonstance qui l’accompagne, figure en bonne place (guitare, composition et arrangements de quelques titres) Mars Bonfire, celui-là même qui a écrit pour Steppenwolf leur hymne définitif (et celui de tous les motards) le légendaire « Born to be wild ».
« Outrageous » fait donc partie des disques « difficiles », réservés à un public « averti ». Remarquable plutôt par son extrémisme sonore que par les titres qu’on fredonne au réveil. Un disque pour curieux, qui s’est évidemment peu vendu, n’a pas été très souvent réédité et que l’on trouve donc au prix fort en vinyle d’occase et pas vraiment à prix d’ami en Cd (couplé avec « Good clean fun », un peu plus accessible et donc tout à fait quelconque).

« Outrageous » est une expérience assez déstabilisante. Un des prototypes des milliards de disques « sauvages » à venir …


KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - PAPER MACHE DREAM BALLOON (2015)

Etonnant ...
Cette bande pléthorique d’Australiens azimutés s’était signalée à l’attention de ses semblables l’année dernière avec le déglingué « I’m in your mind fuzz », tout un programme en soi et ode à la saturation répétitive (mais pas que). Arrivés à un tel point de non-retour sonore, on voyait pas très bien où le leader Stu McKenzie pourrait amener sa troupe (en HP ? au cimetière ?).
King Gizzard & The Lizard Wizard 2015
Bon, apparemment, ils doivent moins se défoncer que ce que ce disque laissait supposer, parce qu’ils sont encore là, et en état de marche … les plus ronchons diront qu’ils ont mis de l’eau dans leur shilom et ils auront raison. Ceci étant, on a également vite fait le tour des gimmicks à gratte saturée version psyché. Non, là, les King Machin ont fait un truc pour le moins inattendu. Un disque entier plein de chanson(nette)s de folk peinturluré (tendance late 60’s, parce que chez ces gens-là, Monsieur, on ne change pas de période de référence comme on change d’avis sur une vague question de déchéance de nationalité, y’a des principes dans la vie, et les Magiciens Bidule en ont).
Curieusement (enfin, pas tant que ça, y’a du talent chez ces types ou du moins chez leur leader), le résultat ne sonne pas aussi pénible que Devendra Chose ou le Tyrannosaurus Rex du Bolan des débuts. Pas non plus aussi casse-burnes que du Jethro Tull … Eh, pourquoi il cite Jethro Tull, ce con, se demandent mes légions de lecteurs assidus. Ben figurez-vous mes agneaux que le Stuart McKenzie dont au sujet duquel j’ai causé plus haut a appris à jouer de la putain de flûte et même s’il en fout partout, l’utilise d’une façon moins gavante que le héron éleveur de saumons Ian Anderson … pourquoi le héron se demandent etc etc …oh putain, faites chier, z’avez qu’à mater un Dvd des Jette-Rotules et vous comprendrez. Et n’allez pas croire que j’ai quelque chose contre Jethro Tull, non, pas du tout, c’est juste nul, mais je m’en tape, faut bien que les tocards aussi vivent, hein …
Quatre guitares, deux batteries, qui dit mieux ?
Bon, revenons à nos kangourous. Qui avec ce « Paper … » ont sorti un disque totalement bordélique. Et aussi totalement bien propre sur lui. Me demandez pas comment ils ont fait, le tout est qu’ils y sont arrivés. Tu t’attends à les voir se ramasser, et puis, tous leurs trucs brinquebalants, entre j’menfoutisme potache et traits de génie, tiennent étonnamment bien la route. Vous savez à qui ils me font penser ? Vous vous en foutez mais je vous le dis quand même. Ben à son Altesse Sérénissime, le nabot de Minneapolis, Prince himself dans les années 80 (ses meilleures), où il gambadait en toute nonchalance et décontraction de styles en styles au gré d’une poignée d’albums totalement différents et réussis (et pas seulement « Around the world … » son disque psyché à lui).
Et comme Prince, y’en a un (McKenzie ?) qui chante (sont plusieurs à se relayer au micro chez les King Machin) avec une voix de fausset, à laquelle il faut se faire, je veux bien vous l’accorder. Mais je m’égare. Non, en fait, je sais pas trop quoi raconter sur ce skeud.
Il est excellent, c’est tout. Avec des trucs très forts comme « Bone » (pop sous substances), « Paper Mache … » le titre (on dirait un inédit des Zombies), la gigue sautillante de « Cold cadaver » ( ? ) avec ses faux airs de rengaine à la Robert Palmer (« Everyday kinda people » ce genre), une sorte de rhythm’n’blues avec un jeu de piano très Jerry Lee lewis (« NGRI Bloodstain »), une ballade éternelle (« Most of what I like ») qui met les deux (oui, deux et pas dans le même genre que chez les foutus frangins Allman) batteurs en évidence. Jusqu’à un boogie (« The bitter boogie »), avec son riff dérivé de celui de « La Grange » donc quelque part de John Lee Hooker et sa séquence d’harmonica qui font penser à un bon titre de Canned Heat (si, ils en ont faits, faut pas s’arrêter à leurs statusquonneries de vingt minutes).

Evidemment, « Paper … » est pas en tête de gondole dans le Leclerc du coin. C’est pas non plus le disque du siècle. Mais c’est beaucoup mieux que … beaucoup de choses en fait …

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BRIAN ENO - BEFORE AND AFTER SCIENCE (1977)

Les bécanes à Eno ...
Brian Eno, comme il l’a répété pendant des siècles, c’est un non-musicien… qui a quand même sorti des milliards de disques, que ce soit sous son nom propre ou avec plein d’autres. Eno, c’est un cérébral, limite gourou, un type qui a élaboré des théories tellement compliquées sur la musique que si t’as pas fait Sciences Po, l’ENA et HEC à la suite, tu peux rien comprendre. En d’autres termes, si t’es fan de Status Quo et que tu vois le nom d’Eno sur une pochette de disques, tu passes ton chemin …
Ceci posé, il n’en reste pas moins que cette grande asperge au crâne dégarni (à vingt cinq ans, en pleine vague glam-rock, ça jette un froid, … comment ça, c’est mesquin de flinguer sur le physique, et alors je fais ce que je veux, non mais …) a eu par moments quelques inspirations assez étonnantes et que dans l’ensemble de son œuvre, y’a tout de même quelques trucs pas dégueu … dont ce « Before and after science ».
Brian Eno, adepte du bodybuilding ?
Un disque paru en 1977, et on s’en doute, personne a songé à lui coller un sticker « punk music ». Brian Eno fait tout son possible pour ne pas être à la mode, ce qui ne l’empêchera pas d’être cité comme le gourou sonore de plein d’avant-gardistes, allez comprendre.
Avec son nom qui fleure bon l’aristocratie consanguine (il est né le divin enfant affublé du patronyme de – on ne rit pas et on prend bien son souffle – Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno), il a commencé à se faire remarquer avec Roxy Music (vu sa calvitie, c’était lui le plus exubérant niveau fringues dans un groupe où personne n’essayait de passer inaperçu), bidouillant force synthés. Très vite (à partir du second album) il a commencé à faire son Clapton (what ? nous avons du succès ? je me casse …) et a quitté le monde du glam pour s’acoquiner avec quelques types chelous réputés pour leurs théories musicales absconses (pote-type de Eno, Robert Fripp, le mathématicien de la guitare furieuse). Curieusement, les premiers disques de Eno sont assez faciles d’accès, et perso je les trouve moins aventureux, moins « bizarres » que ceux de Roxy auquel il a participé.
Plus gros coup de Eno dans la seconde moitié des 70’s : la collaboration avec Bowie pour ce que l’on appellera la trilogie berlinoise de l’ex Ziggy. En étant en studio aux côtés de Bowie, Eno voit sa « célébrité » et sa reconnaissance faire un bond prodigieux vers l’avant. Et ce « Before and after science » devient de fait un disque « attendu » et écouté, disséqué. Les spécialistes de Brian Peter George etc … affirment même qu’il fait partie de ses meilleurs, voire que c’est sa masterpiece. C’est en tout cas dans sa discographie personnelle la fin de sa période dite « pop », avant celle dite « ambient ».
« Before and after science » est aussi un disque très people. Manque juste Bowie, occupé à sortir Iggy Pop des hôpitaux psychiatres où a pris l’habitude de séjourner l’ancien Stooge, pour le traîner dans les studios Hansa et lui faire enregistrer des disques. Parce y’a du beau monde (enfin, quelques relous aussi) aux crédits de « Before … ». Dans le désordre, on y trouve Jaki Liebezeit, le métronome tambourineur de Can, Manzanera de Roxy, Fripp pour un solo évidemment déstructuré (sur « King’s lead hat »), les deux types aux blazes de légionnaires romains du groupe de krautrock Cluster (Roedelius et Moebius). Aussi quelques boulets, genre l’inénarrable Phil Collins ou le guitareux jazz d’avant-garde Fred Frith (qui finira par échouer avec John Zorn, no comment …). Eno se réservant les parties chantées de sa voix douce, et tout ce que la création a pu accoucher de synthés, claviers et autres pianos.
Brian Eno, adepte du body painting ?
Evidemment, le résultat est notablement différent des classiques d’Howlin’ Wolf. Malgré le casting pléthorique, c’est une certaine forme d’économie qui prévaut dans tous les titres qui peuvent se partager dans deux grandes familles : d’une part des morceaux de format très pop, très mélodiques, et un peu à l’opposé des plages plus « compliquées » aux sonorités aventureuses, expérimentales. Assez curieusement, alors que Eno est perçu comme un type dont on s’inspire, c’est l’influence du premier disque des Talking Heads qui apparaît parfois (dans les schémas rythmiques, la façon d’aborder le chant), flagrant sur « No one receiving ». D’ailleurs, Eno deviendra vite la Yoko Ono de David Byrne, avec pour les Talking Heads le même résultat que pour les Beatles (le split).
Bon, comme moi j’suis pas un avant-gardiste, ma préférence va largement aux belles mélodies déprimées (« Here he comes », « Backwater » et son clone « By this river »), même si des choses comme le rock’n’roll pour trisomiques de « King’s lead hat », « Julie with … » et son atmosphère la tête dans le sac au fond du puits, ou « Spider and I » (qui permet de comprendre où les U2 – produits par Eno – sont allés chercher les ambiances d’hymnes funèbres de certaines plages de « Joshua tree ») valent aussi le détour.

Un disque somme toute bien accessible, pas forcément réservé à « l’élite » …


KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - I'M IN YOUR MIND FUZZ (2014)

A fond ...
Des cramés, des vrais … Dotés du nom de groupe le plus improbable depuis … Zodiac Mindwarp &The Love Reaction au moins. Les King Gizzard sont une famille nombreuse de déjantés (sept, dont deux batteurs, just like l’Airplane, l’Allman Bros, et dans leur cas, surtout les Warlocks, deux ou trois guitaristes et un harmoniciste à plein temps).
Les King Gizzard ne font pas dans l’avant-garde. Comme une palanquée de groupe actuels, ils donnent dans le heavy psyché 60’s. Mais autant on devine chez les autres une application à faire comme si, laissant le plus souvent l’impression de fonctionnaires copistes du rock, avec les King Gizzard il se passe quelque chose. On sent qu’ils font pas semblant, sont dans le truc à fond. Il y a dans ce groupe un jusqu’auboutisme impressionnant, une force de frappe peu commune. Peut-être parce qu’ils sont Australiens, pays-continent fournisseur de rudes soudards électriques depuis des décennies.

Quand les King Gizzard accélèrent, ils enterrent tous les fils de Blue Cheer de la création et rivalisent en sauvagerie et puissance avec Mötorhead, rien que ça … Suffit d’écouter les quatre titres enchaînés du début qui donnent une suite d’une lourdeur chronique, infimes variations d’un même martèlement oppressif de guitares et de batteries de plus de dix minutes. Ou comment pousser jusqu’à la démesure un gimmick de plomb en fusion …
King Gizzard se pose clairement lors de cette intro tous potards sur onze comme l’héritier de tous ces groupes pour motards from hell, dans la droite filiation de Steppenwolf, Hawkwind ou des déjà cités Blue Cheer et Mötorhead. Défoncés jusqu’à l’os, mâchoires crispées, cuirs noirs crasseux et volume sonore maximum. Petites filles s’abstenir.
Ouais mais voilà, ils sont tellement rétamés que tout à coup ils passent à autre chose, une folkerie glam très T.Rex, un peu déviante quand même, comme si on avait passé une camisole de force à Marc Bolan (« Empty »). Et quand le Roi Gésier et ses Sauriens Magiques donnent dans la « chanson » (parce que la chansonnette de ces types sonne quand même plutôt bizarre, si vous voyez ce que je veux dire …) psyché, c’est du côté des plus cintrés qu’ils vont piocher. Comme le bouffeur de space cakes Barrett, et leur « Hot water » a des faux airs du « Pow R Toc H » sur le premier Floyd. On peut dès lors s’attendre à tout, et même au pire, parce que c’est bien connu, l’acide, ça fait aussi des trous dans le cerveau. La seconde partie du disque est plus irrégulière, plus en roue libre, avec dans une paire des titres intitulés comme « jams ». On n’est pas exactement chez Cream, les Allman ou Gov’t n Mule, on se situe plutôt du côté de l’enfonçage de clous que de celui de la longue démonstration instrumentale.
Un hommage au 3ème Velvet ? Ou la grosse fatigue ?
Le titre le plus « facile » (tout est relatif avec ces zozos), c’est le dernier « Her & I (Slow Jam II) », qui fait assez penser aux rivages abordés live par le Captain Trip Garcia du Dead. En tout cas rien à voir avec la « Slow Jam I » sorte de reggae (si, si) seulement envisageable après combustion journalière de quelques dizaines de joints, et de ce fait le titre le plus cool (au sens Peter « Legalize it »Tosh du terme) du disque.
Restent pour avoir fait un tour d’horizon complet deux titres, dont l’un leur vaudra à n’en pas douter une comparaison facile mais justifiée avec les 13th Floor Elevators du dément Roky Erickson, la sunshine pop-rock from hell de « Satan speeds up ». Quant à l’autre, pour moi le meilleur et le plus original de cette galette, « Am I in heaven » (décidément, ils voyagent beaucoup dans les limbes), il taquine la country comme le Beck des débuts. Sauf qu’ici, on dirait « Loser » repris par Sepultura (un peu de plouc music et beaucoup de boucan).
A mon avis, faut en profiter de ces King Gizzard. Et vite. Je vois pas comment, arrivés à ce stade de décomposition physique et cérébrale, ils pourraient continuer longtemps. D’autant qu’ils semblent totalement dépendre (toutes les compos, et une foultitude d’instruments) d’un certain Stu MacKenzie. Au vu de la musique qu’il compose, le gars doit être à la limite de l’auto-combustion, genre batteur de Spinal Tap.

Disque du grand n’importe quoi essentiel de l’hiver…



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Paper Mache Dream Balloon



JAD WIO - FLEUR DE METAL (1992)

Fleur du Mâle ?
Jad Wio est un groupe à part dans l’assez triste panorama du rock français. En même temps nostalgique et avant-gardiste, ne se rattachant à l’Hexagone que par un méticuleux travail sur les textes. Mais là, on est très loin du slogan chanté. Plus proche en fait des poètes symbolistes (Mallarmé, Apollinaire, Lautréamont, …), les paroles de Jad Wio, mixées « à l’anglaise » (c’est-à-dire pas mises en avant, on n’est pas chez Renaud ou Aznavour, thanks God), sont chiadées, ciselées, abordant parfois des thématiques chères à Gainsbourg comme l’addiction sexuelle mise en rimes. Pas un hasard si le premier titre (« Bienvenue ») fait beaucoup penser par sa diction et son rythme musical à « Melody Nelson » ou « L’Homme à tête de chou ». Pas de hasard non plus s’ils reprennent dans une version quasi méconnaissable le « Contact » composé par Gainsbourg pour Bardot. Faut aussi préciser que la production est assurée par Bertrand Burgalat, autre esthète sonore et littéraire, qui signe pratiquement là ses débuts derrière les consoles. Et ceux qui trouvent que pas mal de choses ressemblent des années avant au premier disque de Air n’ont pas tout à fait tort.
Bortek & K-Bye
Mais Jad Wio ont un terrain de jeux beaucoup plus vaste. Les deux piliers de l’édifice, le chanteur Denis Bortek et le guitariste K-Bye font aussi une petite fixette sur le glam-rock, ou plus exactement sur sa frange dite « décadente », représentée en des temps immémoriaux par des gens comme Bowie Stardust ou Ferry Music. Les Jad Wio poussant le bouchon aussi loin qu’il se peut (ou qu’ils peuvent financièrement se le permettre) lors de concerts-évènements où ils apparaissent fortement grimés dans une mise en scène théâtralisée parfois jusqu’à l’outrance.
Jad Wio, ce qui saute aux oreilles, c’est la voix et la guitare. La voix exsude tour à tour comme très peu y sont arrivés, sensualité, stupre, perversion. Jamais démonstrative (Bortek est pourtant un grand chanteur), parfois s’alanguissant dans le talk-over, ailleurs entraînant les titres dans une sarabande lubrique. La guitare n’écrase pas tout, des pans entiers de morceaux s’en passent mais quand elle surgit, elle se fait remarquer par son originalité et son inventivité, et ses apparitions parfois fugaces mais qui s’incrustent grave dans les oreilles ne sont pas sans rappeler les interventions de Robert Fripp dans le « Scary Monsters » de Bowie.
Le seul reproche qu’on puisse faire à « Fleur de métal » est de partir dans tellement de directions qu’on finit par ne plus très bien s’y retrouver, on vadrouille de classic glam T-Rexien (« Fleur de métal » le morceau), à une reprise plutôt funky de la légende mod française des 60’s Ronnie Bird (« SOS Mesdemoiselles »), à de la pop synthétique sous forte influence Taxi Girl – Elli & Jacno (« Automate » qui évoque un étrange jeu de séduction entre un homme et une machine, texte assez proche dans l’esprit de celui de « In every dream home a heartache » de Roxy Music, dans lequel Ferry faisait une déclaration d’amour à une poupée gonflable), à des mini-jams funky (« Le beatnik de l’espace ») qui rendent vaines l’écoute du piteux Sinclair, voire à des choses qui s’apparentent à ce qu’on l’on appellera bientôt le trip-hop (« Tsé-tsé », chanson d’amour à – forcément – une mouche), pour finir carrément jazzy (« Mystère »). Et les textes ne donnent guère de pistes, les mots ne sont parfois là que pour leur sonorité, d’autres fois on nage dans des concepts ésotériques relativement fumeux (le trip Bowie-Ziggy du « Beatnik … », l’imaginaire du Ridley Scott de « Blade runner », …)

« Fleur de métal », comme à peu prés tout ce qu’a produit Jad Wio est assez déroutant, mais d’une beauté formelle assez peu atteinte par des groupes de par ici …

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TOM WAITS - RAIN DOGS (1985)

Encore plus près des étoiles ...
Tom Waits, parvenu à un âge canonique (c’est pas faute d’avoir essayé de mourir jeune et alcoolique) continue de sortir des disques plus ou moins intéressants. Et tous sont jugés et jaugés à l’aune d’un seul, ce « Rain dogs ». C’est peu de dire que c’est son meilleur, il est tellement excellent qu’il déborde très largement le cadre de son auteur, et de la musique que l’on y associe.
Parce que jusqu’au début des années 80, Tom Waits était un branquignol sympathique, mais pas vraiment un type sur les disques desquels on se précipitait, de quelque chapelle musicale qu’on vienne. Quand en 1985 paraît « Rain dogs », le Tom a plus d’une demi-douzaine de skeuds derrière lui, remplis à ras-bord de piano-bar déglingué et d’histoires plus ou moins extraordinaires et confondantes des gens de l’Amérique d’en bas, servies par une voix rocailleuse de pochetron. Le changement était déjà notable avec le précédent « Swordfishtrombones » dans lequel l’horizon de Waits s’élargissait considérablement. Rien à côté du pas de géant musical que représente « Rain dogs ».
Tom Waits, c’est un personnage presque caricatural, en tout cas une « gueule » (nombreux seront les réalisateurs qui auront recours à lui pour des rôles de types barrés, grandes asperges dégingandés aux prises avec un monde qui manifestement n’est pas fait pour eux). Un personnage jarmuschien avant que le peroxydé n’en fasse un de ses acteurs fétiches (jusque là, Waits n’avait eu que de petites apparitions chez Coppola). Tom Waits, c’est le pilier de bar, poivrot ronchon qui marmonne des histoires de comptoir racontées par des types de passage aussi bourrés que lui. Avec son éternel regard de type mal réveillé, sa longue silhouette, ses tenues chic dans les années 30, portées débraillées, sa barbichette et son galure élimé … Sa musique lui ressemble. Comme une discussion d’ivrogne, elle passe du coq à l’âne sans crier gare, elle cultive la nostalgie du « c’était mieux avant », elle se nourrit de peu, toujours titubante, bancale, …
Jusque là, Tom Waits se prenait dans le meilleur des cas pour un Nino Rota jazzy, maintenant il est un Captain Beefheart qui se la pèterait pas grand artiste, plutôt une épave des bas-fonds et des rades miteux de L.A. Le Tom Waits du milieu des 80’s n’a rien de moderne musicalement, mais sa façon de s’approprier et de traiter les sons qu’il aborde donne un rendu totalement neuf. Il faut être un peu plus que malin, c’est-à-dire avoir du talent pour pas se ringardiser avec des lamentos d’accordéon, des pickings de banjo, des extrapolations à partir de rythmes de polka, de valse ou de tango … Tous ces vieux machins ringards ne servent que de base à ses titres, Waits les emmène dans une autre dimension. Son monde sonore à lui est hésitant, titubant, à la limite de l’équilibre et du naufrage dans le n’importe quoi. Aussi baroque et lyrique, mais du baroque et du lyrique au ras du zinc de comptoir, on n’a pas de ces funestes envolée qui sont le fonds de commerce de, au hasard, Arcade Fire.
Tom Waits by Anton Corbijn
Avec « Rain dogs », Tom Waits n’y va pas de main-morte. Il dégaine en un peu plus de cinquante minutes dix-neuf titres sans fausse note, sans faute de goût. Bon, si, en chipotant, on peut dire que « 9th & Hennepin », parlé et pas chanté sur fond jazzy d’avant-garde est la seule concession à « l’ancien » Tom Waits et le plus dispensable du lot. Mais le reste, on peut y aller les yeux fermés. Et les oreilles grandes ouvertes. Faut juste être attentif, s’imprégner, se laisser infuser par ces morceaux minimalistes et dissemblables qui réussissent malgré tout à former un tout cohérent. En fait, Tom Waits a su créer un monde sonore inédit.
En partant de choses connues (du blues, de la country, du folk, du rock, …), avec une économie de moyens qui force le respect. Pour faire un blues rustique et râpeux (Gun Street girl »), pas besoin de s’appeler Clapton et d’un backing band pléthorique, un banjo, une basse et quelques percussions ça le fait aussi, et bien mieux … S’il faut faire du rentre-dedans sans des dizaines de pistes d’overdubs, faut juste aller à l’essentiel et savoir s’entourer. Et pour « Rain dogs », Waits s’est acoquiné avec rien moins que le Master of Riffs Keith Richards (sans doute croisé dans quelque bar un soir de biture) pour trois titres. Qui pour situer sont les trois meilleurs de Keith R. durant les 80’s (oui, je sais, dans les 80’s, les Stones sortaient aussi des disques, mais … sérieusement, vous les avez écoutés ?), « Big black Mariah », entre rhythm’n’blues et boogie, « Union Square » rock typiquement stonien (on le jurerait pompé sur « Neighbhoors », présent sur « Tattoo you »), « Blind love », country-rock gramparsonien avec backing vocaux à bout de souffle du Keith. Pour clore le chapitre Stones-Richards de l’affaire, il convient de noter « Hang down your head », ballade asthmatique à la Keith Richards mais sans cette fois-ci sans lui.
Tom Waits & Keith Richards
Mais la grande majorité des titres n’ont rien à voir avec les Stones et peu avec le rock au sens large. Il faut entendre le Farfisa azimuté sur fond de brouhaha de fête foraine de « Cemetary polka », l’espèce de tango « Rain dogs » et sa fanfare de manouches bourrés qui en disent autant que l’intégrale sonore de Kusturica, Beirut et autres tenants de la tzigane touch. Il faut apprécier pour ce qu’il est, juste un décalque direct, le seul du disque dans cette veine-là du Captain Beefheart (même voix, même rythme) des meilleurs jours (« Walking spanish »), les délires d’une fanfare de cuivres reprenant quasiment le thème de « Pink Panther » le temps d’un trop court mais rigolo « Midtown », …
Et puis, la grosse affaire de ce disque, le genre qui semble avoir été créé exprès pour Waits, en tout cas celui dans lequel il excelle, la ballade déglinguée, titubante, zigzagante, celle qu’on peut s’essayer à déclamer quand on se fait jeter d’un troquet à quatre heures du matin, parce qu’on est trop bourré et qu’on casse les couilles à tout le monde avec des histoires sans queue ni  tête. Ici, il y en a une de monumentale. C’est juste servi par une basse, une guitare et un accordéon, c’est crépusculaire et beau et chialer, ça s’appelle « Time » et Tom Waits ne fera jamais mieux. C’est pas faute d’essayer, pourtant, ce genre deviendra sa trademark, il y en aura sur tous ses disques. Ici, dans le même genre, on a « Downtown train » (tellement Springsteen qu’on sait pas si c’est un hommage ou s’il se fout de la gueule du sénateur du New Jersey), et celle qui clôture le disque, totalement hantée (Waits se projetterait-il dans le personnage de Renfield que lui fera endosser Coppola dans son « Dracula » ?), et accompagnée par une fanfare dixie totalement déprimée (« Anywhere I lay my head »).

« Rain dogs », c’est peut-être bien le meilleur disque de rock des années 80. Euh, « Rain  dogs », c’est pas du rock en fait. C’est du Tom Waits en état de grâce, un état dont il s’approchera parfois par la suite, mais qu’il ne retrouvera tout de même plus. Ecoutez-le, dégustez-le, … ou crevez idiots …

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Closing Time