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ANDY & LARRY WACHOWSKI - MATRIX (1999)

Bruce Lee et la Matrice ...

« Matrix », moi ça me dépasse. Enfin, surtout son succès. La référence de la fin du siècle dernier en matière de culture geek. Un vaste gloubi-boulga où se mêlent science-fiction angoissante forcément angoissante (avec des pompages éhontés de « Alien » et « Terminator »), histoires pour petits nenfants (les mangas, Alice au pays des Merveilles, la Belle au Bois Dormant, …), bastons taekwandesques pour attirer les fans endeuillés de Bruce Lee, bouillasse techno et/ou hardcore en fond sonore, j’en passe et des trucs plus pénibles encore.
C A Moss, Andy & Larry Wachowski
« Matrix », c’est lors de sa parution l’œuvre d’une vie des pas encore sœurs Wachowski (et comptez pas sur moi pour en rajouter une couche sur l’histoire des deux mecs qui se sont fait implémenter une matrice). Qui mettent cinq ans pour accoucher du bestiau. A grands renforts d’effets numériques et spéciaux en tout genre à la pointe de la modernité, d’un scénario abracadabrant mais suffisamment malin pour nourrir en même temps QI négatifs et réflexions métaphysiques (la vie est-elle un songe, la virtualité peut-elle agir sur la réalité, vous avez trois heures et une boîte de Doliprane pour répondre). Et aussi d’un casting qu’on jurerait issu des premiers prix d’une comice agricole, multipliant profils bovins inexpressifs. Et qu’on me dise pas que c’est le jeu des acteurs, Reeves (pas l’astrophysicien, le Keanu), Fishburne et la Moss sont au taquet, au maximum de leurs possibilités …
Pour appréhender « Matrix », faut retomber en enfance, débrancher le cerveau, et regarder les images. Et là, ça peut fonctionner. Tu suis le lapin blanc, tu passes à travers le miroir, tu arrives dans un autre monde, tu deviens un mutant (ou un vrai humain, allez savoir) qui file des torgnoles plus vite que son ombre, tu évites les balles, tu bousilles de l’androïde indestructible... Tu peux même mourir virtuellement et ressusciter réellement (à moins que ce soit le contraire), pour finir, après avoir sauvé l’humanité (qui a disparu), par t’envoler tel Superman qui aurait troqué son survêt moulant rouge et bleu contre un long manteau de cuir noir, vers de nouvelles aventures … Elles est pas belle, ta nouvelle vraie vie ?
Les gentils
Reste que « Matrix », c’est même pas si mauvais que ça au final… Comparé à des « Hulk », « Captain America », et les suites interminables des super-héros Marvel (à quand le 25ème Batman et le 72ème Spiderman ?). Même si comme de bien entendu, on connaît la fin dès le début. Neo / Reeves, c’est comme Macron, c’est l’Elu. Celui qui mine de rien, va sauver la galaxie. Avec la Moss (pas la Kate, la Carrie Ann) dans le rôle de Brigitte, et Laurence Poissoncouille dans celui d’Edouard Philippe. Y’a même le traître qui va les abandonner au cours de la mission (non, pas Hulot, Joe Pantoliano), passer du côté obscur de la farce et faire copain-copain avec les hybrides fringués à la Blues Brothers – Reservoir Dogs – Men in Black – Laurent Delahousse, mais bien fait pour lui, il se fera dégommer par un type qu’il vient pourtant de tuer … Vous avez rien compris, c’est pas grave, vous allez quand même lire jusqu’au bout. C’est comme ça, « Matrix », y’a rien à comprendre, c’est bête comme chou, mais tu regardes jusqu’à la fin …
Le méchant
Le seul truc qui sauve le film, c’est le rythme. Ça commence très fort, et ça accélère toujours (contrairement à la série des « Speed » qui avait « révélé » le beau gosse ombrageux Reeves). Les Wachowski y sont pas allés avec le dos de la cuillère (vous savez, la fameuse cuillère, celle que le gosse fringué en dalaï lama explique à Neo qui rend visite à l’Oracle qui fait des cookies, comment il faut faire pour la tordre rien qu’en la regardant), les frangins ont utilisé des kilomètres carrés de rideaux verts devant lesquels, filmés par des caméras hyper high tech disposées concentriquement et qui prennent des photos pour donner les fameux effets de ralenti accéléré chers à John Woo, s’agitent des acteurs suspendus à des câbles façon trapézistes chez les Gruss, … et que il va vite falloir que je mette un point quelque part pour finir cette phrase ...
La Warner a mis un gros paquet de pognon devant le museau des Wachowski, assorti d’un contrat bien ficelé (là, les mecs, ils sont bien dans le réel, l’espèce sonnante et trébuchante), anticipant un gros succès populaire, et toute une litanie de déclinaisons, dont deux épisodes supplémentaires si le premier volet de ce qui était conçu comme une trilogie fonctionnait … Jackpot. On compte plus les millions de dollars de cash rien que sur l’exploitation du film en salles, sans parler de la multitude d’éditions VHS, Dvd, Blu-Ray, les produits dérivés (BD, bouquins, jeu vidéo, …). Côté business, on n’est pas dans la matrice, mais bien dans le monde réel …
Welcome to the machine & have a cigar ?



NINE INCH NAILS - THE FRAGILE (1999)

Le syndrome des Citrouilles Ecrasées ?

Trent Reznor, ou Nine Inch Nails si vous préférez, pour faire simple, c’est pas un abonné de l’almanach Vermot. Pas le genre à reprendre « Tirelipimpon sur le chihuahua ». Et sa musique lui ressemble. Il a commencé à la fin des années 80 dans l’étroit créneau du rock-metal-machin industriel et n’a pas drainé un gros public sur son nom. Par contre la « chose » de son copain Brian Warner, Marylin Manson, dont il était pour beaucoup dans le succès (concept + production pour faire simple) lui a valu des retombées positives. Adoubement suprême, David Bowie s’est révélé être le fan number one de NIN et l’ancien Mince Duc Blanc et Reznor ont sillonné ensemble les Etats-Unis en 1995 alternant d’un soir à l’autre la tête d’affiche … de quoi aider à faire grandir sa notoriété.
Trent Reznor
La phase bassement matérielle de la carrière étant dès lors réglée, Reznor a entendu laisser au monde une œuvre destinée à marquer son époque. Cette œuvre va revêtir la forme d’un double Cd totalisant presque une heure trois quart de musique. Nom de la bestiole : « The Fragile ». Le bon peuple s’est rué sur la chose dès sa sortie et puis … gros coup de frein très vite au niveau des ventes. Que ce soient les premiers acheteurs ou la critique, ça a froncé du sourcil …
Il y a sur « The Fragile » un boulot colossal accompli par Reznor. Qui a tout écrit, enregistré, produit, ne tolérant que de rares apparitions extérieures sur des bribes de titres. Parmi ces invités, deux noms reviennent sur quelques morceaux, ceux d’Adrian Belew et Mike Garson. En gros le guitariste à la six-cordes folle du « Stage » de Bowie et le type au piano cinglé de « Alladin Sane » de … encore Bowie (vous avais-je dit que Bowie et Reznor avaient tourné ensemble, oui, il me semble ...). Et Reznor s’est retrouvé dans la situation de tous ces types que le monde entier (ou juste la petite amie, mais ça revient au même) a un jour trouvés géniaux et qui ont voulu à tout prix montrer à quel point ils l’étaient, géniaux. Passent ici les ombres aux ailes carbonisées de quelques Icare du rock qui ont pris un gros melon, genre Brian Wilson des Beach Boys ou Billy Corgan des Smashing Pumpkins. Qui ont tellement voulu réaliser leur plafond de la Chapelle Sixtine à eux qu’ils y ont laissé les neurones, Wilson et son « Smile », Corgan et sa logorrhée en double Cd – tiens tiens – « Mellon Collie and the Infinite Sadness ».
NIN au complet en studio
 
Reznor ne fait pas dès le départ une musique très abordable, très radiomicale, c’est un fait. Là, sur la durée, il vire souvent pénible, reproduisant comme on pointe à l’usine les recettes qui ont fait son succès. Ces sonorités noirâtres, caverneuses, tout en borborygmes saturés et parasités, comme si l’électricité du studio ne fonctionnait pas bien. Et quel que puisse être son talent de programmateur en bruits étranges, ses empilages colossaux de séquences rythmiques, ce raffut qui met les hauts parleurs de la stéréo à rude épreuve, à la longue ça finit par lasser.
Pour deux raisons principales.
Reznor s’attache à déconstruire ses morceaux, ne veut pas tomber dans l’écriture « traditionnelle », sauf qu’il utilise toujours les mêmes recettes, reposant sur des montées en tension qui s’achèvent invariablement par un mur de guitares saturées tous potards sur onze, et des paroles braillées. Et Reznor n’est pas un grand chanteur, loin s’en faut.
Et cette alternance quiet / loud, le modèle a été sinon inventé du moins popularisé par les Pixies et amené en haut des charts par Nirvana quelques années plus tôt. On a l’impression que NIN surfe sur la vague grunge alors que celle-ci retombe. Et ce n’est pas l’habillage industriel qui change quoi que ce soit.
Il y a sur « The Fragile » un problème de compositions. Sur presque deux douzaines de titres, la moitié aurait gagnée à rester dans les tiroirs, on a souvent l’impression de redites, de séquences interminables (les quatre derniers titres, enchaînement de ballades déglinguées et syncopées), une demi-douzaine d’instrumentaux « atmosphériques » interchangeables.
En concert, NIN se paye un choriste blond anglais
Il n’empêche que « The Fragile » est un choc sonore frontal, rendant bien le malaise et l’angoisse existentielle de Reznor à travers ces plages dévastées et ces scories de métal en fusion. Et puis il y a dans « The Fragile » deux titres qui sont dans la poignée de ce que Reznor a fait de mieux. La fantastique chanson d’amour enragée et violente « We’re in this together » et la revendicative « Starfuckers, Inc. » ou des couplets rappés sur une rythmique hip hop précèdent un refrain nucléaire drivé par des riffs de guitare colossaux. Un titre qui renvoie dans les cordes tous les Red Hot Machin ou Rage Against Bidule de la Terre à leurs études …
Ça ne rattrape pas toutes les longueurs inutiles du disque, malheureusement … Reznor s’est quelque peu fracassé sur le mur de ses ambitions. Il en tirera les leçons, devenant plus « classique » et finissant par signer des disques, qui bien que gardant leur dose d’étrangeté malsaine, seront beaucoup plus abordables (les B.O. de « The social network » ou « Gone girl ») …
Tout compte fait, il s’en sortira quand même mieux avec ce demi-ratage (et je suis gentil) que le type des Smashing Pumpkins


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JANE'S ADDICTION - RITUAL DE LO HABITUAL (1990)

Casser les codes ...

Jane’s Addiction, c’est une de ces références que l’on s’échange sous le manteau. Pas vraiment underground (2 millions de copies de ce « Ritual … » dépotées rien qu’aux States), mais suffisamment borderline pour faire fuir l’amateur de binaire lambda. Une existence et une discographie erratiques (le groupe n’a fait paraître que deux albums studio à ses débuts), des retrouvailles épisodiques sous haute tension, bref une entité qui passe à côté de toute logique mercantile et commerciale, de tout plan de carrière… Même si tous les festivals « indépendants » du monde plus ou moins libre découlent du Lollapalooza initié au début des 90’s par Perry Farell, le frontman de Jane’s Addiction …
Dites-le avec des fleurs, Jane's Addiction 1990
Jane’s Addiction, c’est l’accouplement du hard zeppelinien des 70’s avec la génération indie. Un crossroad, avec le diabolique pacte faustien pour les guider. Arrivée trop tôt ou trop tard selon les humeurs, la musique de Jane’s Addiction est une sorte de totem, un pont entre les générations. Non pas que ces types aient inventé quoi que ce soit (il y a bien longtemps que dans les années 90 tout avait déjà dit et redit), mais leur approche est apparue et est restée assez unique et originale. Personne ne veut des Jane’s Addiction, ne les cite comme référence. Et surtout pas ceux qui les ont copiés, imités, plagiés (rayer les mentions inutiles …). En premier lieu les Red Hot Chili Machin. Des copains paraît-il. Des copains bien plus riches aujourd’hui certes. Mais qui n’ont jamais fait aussi bien que « Stop ! » et « No one’s leaving » qui ouvrent « Ritual … », les deux titres engloutissant hard, rap et funk dans leur folle sarabande. Et si les Jane’s Addiction n’étaient pas particulièrement discrets niveau look, souvent vêtus des fonds de tiroir de leurs grand-mères, ils ne se sont jamais ridiculisés à plastronner en tongs et bermudas qui sont depuis leurs débuts la tenue officielle des RHCP et les décrédibilisent à jamais …
Jane’s Addiction, c’est surtout Farell et Navarro, certes. Que l’on me permette de citer Stephen Perkins et Chris Chaney qui constituent une section rythmique malléable, capable de tout jouer. Car même s’ils sont considérés comme un groupe de hard, Jane’s Addiction, c’est beaucoup plus que ça, ils ne se cantonnent pas à deux titres, un lent et un rapide, joués jusqu’à la nausée. Chez eux, ça swingue, ça chaloupe, ça funke, ça passe du coq à l’âne, ça déchire sa race … On trouve toujours un OVNI dans leurs rondelles. Sur celle-ci, il s’appelle « Of course », et on dirait avec quelques années d’avance (le rythme oriental, le violon omniprésent, la mélodie zigzagante, …) ce que feront Page et Page lorsqu’ils se « réuniront » pour « No quarter ».
Farell, Chaney, Perkins & Navarro : Jane's Addiction
Tiens, et puisque le nom du dirigeable est quasiment lâché, autant signaler que Jane’s Addiction est de tous ceux qui se sont inspirés de Led Zep, ceux qui s’en sont le mieux approchés. A cause de Navarro d’abord. Sur lequel l’influence de Page est évidente, et pas seulement sur le look (l’air ténébreux et la même tignasse noire que le Jimmy de la fin des 60’s). Navarro tire vers la stratosphère tous les titres avec ses extraordinaires parties de guitare (énormissime sur « Ain’t right », le titre le plus speed du disque). Ce type plutôt très mal dans sa peau (il a de quoi, sa mère a été tuée sous ses yeux) est sans conteste et de loin le guitar hero des 90’s.
Les Jane’s Addiction sont capables de partir dans des directions improbables, dans des expériences qu’en d’autres temps on aurait qualifiées « d’acides ». Témoins les deux titres au cœur du disque, qui flirtent avec les dix minutes, « Three days » et « Then she did … ». Le premier est même l’inspiration de la pochette (bien évidemment censurée dans la puritaine Amérique), et raconte une « expérience » vécue par Farell avec deux femmes dans une orgie de sexe et de drogue qui dura trois jours. Débuté lent et acoustique, le morceau vire à la débauche électrique sous l’impulsion de Navarro qui tronçonne des riffs métalliques ahurissants de puissance. « Then she did … » c’est le titre zeppelinien par excellence (« The Rover » sur « Physical Graffiti » semble le modèle évident) avec vers la fin sa partie de piano au second plan qui renvoie à celles de Mike Garson chez Bowie époque « Alladin Sane ».

Deux titres ont poussé le disque vers le succès commercial « Stop ! » et surtout « Been caught stealing », groove machine avec aboiements de chien en intro et titre le plus connu et emblématique du groupe. Manière d’être exhaustif, il convient de citer « Obvious » avec ses arrangements de synthé et ses faux airs à la U2 (sous amphétamines) dans le genre hymne psalmodié de stadium rock. Enfin, « Classic girl » qui clôt la rondelle est une ballade vénéneuse, parasitée par un final plein de breaks et d’accélérations…
Les Jane’s Addiction auraient pu, auraient du devenir énormes. Les quatre types ont cessé d’émettre collectivement quelques mois après la sortie de « Ritual … ». Deux personnalités écrasantes (Farell l’atypique chanteur de hard, et Navarro l’introverti) ça faisait déjà beaucoup d’egos surdimensionnés au mètre carré. Une consommation effrénée de drogues (on parle pas là d’un petit pétard le samedi soir, mais de dépendance féroce à l’héroïne) ont accéléré la débâcle forcément prévisible dans le contexte.
Même s’ils se retrouveront des années plus tard (Strays » en 2003), rangés plus ou moins des poudres blanches, ce sera sans la magie qui habitait « Ritual de lo habitual ».

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NIRVANA - NEVERMIND (1991)

L'enfer, c'est les autres ...

10 Septembre 1991. Un single, « Smells like Teen Spirit », d’un obscur groupe bruyant de Seattle, Nirvana, sort dans l’indifférence générale. Deux semaines plus tard, paraît l’album « Nevermind », dans une indifférence tout aussi générale.
Quelques mois plus tard, presque tous les titres de ce disque, dont bien évidemment « Smells like Teen Spirit », passent quasiment en boucle sur tous les médias de diffusion, « Nevermind » s’est vendu par millions, le monde entier découvre le grunge, et des millions d’ados la tête dans le sac et l’esprit désabusé, se sont trouvé une rock-star iconique, le chanteur-compositeur de Nirvana, Kurt Cobain …
Ce conte de fées, version cheveux gras et Fender Jaguar, tous ceux qui ont eu un jour l’occasion de sortir un skeud avec leur nom écrit dessus en ont rêvé. Tous sauf Cobain … on connaît la suite et la fin …

Un triomphe totalement improbable en provenance des USA, colonisés en ce début des années 90 par le rap sous toutes ses formes et la musique middle of the road. A l’ombre desquels quelques zozos « différents », rêvant de rocks énergiques sur fond de guitares stridentes essayent de tracer leur route, réfugiés sur des labels aussi motivés que fauchés. Un des plus courus est Sub Pop, basé à Seattle. La tête d’affiche de Sub Pop est Mudhoney, dont quelques rares types s’échangent le nom sous le manteau. Et dans cette ruche électrique, on trouve Nirvana qui en plus de quelques singles, a même sorti un album « Bleach », encensé par les huit fans du groupe et ignoré par le reste de l’humanité. Rétrospectivement, « Bleach » se verra qualifié de brouillon génial, ce qui est quand même pousser le bouchon un peu loin pour cette bouillasse sonore bruyante et bâclée.
« Bleach » participe avec les autres parutions de Sub Pop d’un effet de bouche à oreille qui finit par intéresser les majors. Il existerait au Nord de la Côte Ouest, autour de Seattle, la brumeuse et pluvieuse cité qui a vu naître Jimi Hendrix, toute une scène énervée balançant son indolence rageuse sur fond de guitares saturées. Toutes les majors veulent un groupe de cette scène, et si possible celui qui va devenir célèbre, surclasser ses concurrents et collègues dans cette mouvance que l’on qualifie de grunge (un mot qui ne veut rien dire, dérivé de l’argot « grungy » que l’on peut traduite par sale, craspec, un truc de ce genre …). Sur les conseils de Kim Gordon, bassiste de Sonic Youth (qui sait ce qu’est la musique bruyante et dissonante), David Geffen (qui sait ce qu’est faire du pognon avec de la musique, lui qui a signé par le passé les Eagles et Guns N’Roses) pose un contrat devant le museau des types de Nirvana.
Et Cobain, parce que Nirvana c’est Cobain, accepte le deal. Il a de nouvelles compos, un nouveau batteur, un certain Dave Grohl, et le vieux poteau Chris Novoselic fera l’affaire à la basse. Ah oui, je vous ai pas dit, Nirvana est un trio. Pas un power trio à la technique superfétatoire, genre Cream ou Experience, non, juste trois types qui envoient la sauce avec leurs moyens sans trop se soucier de comment sonnera le résultat … Un studio est réquisitionné en Californie, un producteur pas très couru, Butch Vig (qui vient de bosser sur une rondelle des à peu près inconnus Smashing Pumpkins) dépêché aux manettes. Souci, Cobain n’aime pas le son que Vig met en place. Palabres et médiation de Geffen, le mixage sera assuré par Andy Wallace, habitué des sessions des trashers crétins de Slayer, la production restant confiée à Butch Vig. Depuis, des milliards de types nous refont le coup de « Raw Power » (mix de Bowie ou d’Iggy, choisissez votre camp), que « Nevermind » est surproduit, avec un rendu commercial, bla bla bla … Que je sache, il n’existe qu’une version de « Nevermind » donc tout ce baratin, c’est juste pour strictement rien. Et puis, jeunes ( ? ) puristes ( ?? ), sachez que si à moment donné le type qui fait le disque a l’imagination aussi sèche qu’un vagin de centenaire (pas la peine de téléphoner à Marlene Schiappa, j’assume mes vannes pourries rétrogrades et machistes), tu peux foutre à la console les fantômes de George Martin, Phil Spector, Lee Perry et Rick Rubin (je sais, ils sont pas tous morts, faites chier avec vos remarques à la con), tu te retrouveras avec une daube au final …

Cobain a écrit seul tous les titres de « Nevermind », acceptant juste des participations minimes sur deux morceaux. Rien ne prédispose ce type ténébreux, asocial et mutique, à donner dans le radio friendly. Même si tout gosse il reprenait Led Zep, ses héros depuis l’adolescence sont les Pixies, Sonic Youth, Husker Du, pour les plus connus, et tout un tas de seconds couteaux du rayon punk hardcore. Plus deux bizarreries assez confidentielles, les Meat Puppets (indé éparpillé passant du coq à l’âne) et les Young Marble Giants (anglais minimalistes). Et Cobain n’a rien à foutre du succès et du star system, ce serait plutôt un puriste du « do it yourself » cher au punk originel.
« Nevermind » repose sur une technique d’écriture qui a fait ses preuves, l’alternance quiet/loud, technique portée à son pinacle par les Pixies. La mélodie et la douceur de la voix sur les couplets, l’explosion hurlée sur le refrain. La majorité des titres de « Nevermind » suivent ce concept à la lettre. Cobain a les mélodies (ouais, Nirvana, c’est pas seulement une sorte de boucan vaguement hardos, écoutez le « Unplugged », et vous vous rendez compte que là, ces titres à poil, sans le moindre artifice ni gimmick, sont naturellement bien foutus, bien écrits) et la voix rauque qui poussée dans ses derniers retranchements ou hurlements, traduit toute la misère qui repose sur ses épaules. Parce que les thématiques sont pas exactement joyeuses, jetant à la face du monde que oui, dans le pays magique des Etats-Unis, y’a pas que des blackos qui font du rap qui sont laissés de côté, il y a aussi toute une jeunesse blanche qui se trouve en totale déconnection avec le modèle social que le monde entier est censé envier et dupliquer. Cette génération que les sociologues auront vite fait de qualifier de X Generation, s’est trouvé un son et un héros.
Même s’il est facile et réducteur de qualifier Nirvana de types arrivés au bon endroit au bon moment. Ce serait oublier que contrairement aux utopies hippies, jamais la musique n’a changé le cours du Monde. Ceux qui se sont retrouvés en haut de l’affiche étaient peut-être plus malins que des collègues moins chanceux, mais parfois aussi ils avaient du talent, et plutôt que de surfer sur l’air du temps, ils contribuaient à le définir. C’est à mon sens ce dont il s’agit avec Nirvana.
Cobain et sa bande auraient pu être les U2 d’une génération dépenaillée, les Sex Pistols d’une nouvelle jeunesse de taudis humains, des Pink Floyd énervés pour minots désabusés. Ils se sont contentés d’être eux-mêmes. « Nevermind » s’appuie sur des morceaux imparables, tellement simples que tout un tas de types ont dû se demander mais putain, pourquoi j’y avais pas pensé. Novateurs dans le ton et l’esprit, mais pile aux confluences du rock, du punk, du hardcore, de la pop.

Il suffit d’écouter les imparables et archi connus « Smells like Teen Spirit », « In bloom », « Come as you are », « Lithium », « Drain you », « Stay away », tous construits sur le quiet/loud. Ils sont l’ossature du disque, de la chair à bande FM et MTV sans que ces considérations commerciales aient seulement été envisagées par Cobain. Le versant fan de punk hardcore de Cobain est représenté par « Breed » ou « Territorial pissings », tempo frénétique, grattes hurlantes et toujours ces lignes mélodiques absentes chez les cadors du genre, genre Bad Brains ou Dead Kennedys, et ne parlons des énervés et énervants de la chapelle hard …
Et puis il y a la façon de jouer ces titres. Cobain double ses guitares, lâchant ses riffs au-dessus des parties rythmiques, sans se laisser à la démonstration (il n’en est pas capable, n’est pas un guitar hero et ne veut surtout pas en être un, voir son solo « étrange » sur « In bloom »). Mais le plus impressionnant sur « Nevermind », c’est pas lui, c’est ce nouveau batteur inconnu Dave Grohl. Tout repose sur ses baguettes, ce type booste tous les morceaux, obligeant les autres à suivre, il crée une dynamique qui fait immédiatement penser aux macchabées Bonham et Moon.
Avec « Nevermind », on a affaire à un des derniers grands disques « à l’ancienne » pensé comme un 33T. Témoins les deux ballades acoustiques, « Polly » et « Something in the way » (avec même un violoncelle sur cette dernière), placés respectivement en sixième et dernière position sur le Cd. Elles concluent bien évidemment chaque face de l’édition vinyle. A noter que sur le Cd original, il y a un titre caché après un long silence, tout en hurlements et stridences, incongru dans le contexte, mais annonciateur du terrorisme sonore que Cobain allait mettre en place pour le successeur de « Nevermind », le très rêche « In Utero ».
Comme disait Neil Young, un adorateur de Nirvana (la réciproque était également vraie) : « Hey Hey My My, Rock’n’roll never die » …



CALEXICO - THE BLACK LIGHT (1998)

Sous le soleil exactement ...
Calexico, c’est au départ un groupe récréatif. Les deux hommes de base sont Joey Burns et John Convertino, respectivement bassiste et batteur. Les deux formant par ailleurs la section rythmique de Giant Sand, groupe d’americana capable du meilleur comme du pire, et souvent dans le même album. Le leader de Giant Sand est Howe Gelb, un temps pape de l’americana indie, et aujourd’hui quelque peu tombé dans l’oubli. Ce même Gelb vient prêter main forte à l’orgue et au piano à ses deux compères sur ce « Black Light ».
Conçu au départ comme une escapade à côté de Giant Sand, Calexico est devenu une entité durable à part entière, avec plus de succès que le groupe dont il est issu. Vendus commerciaux, soupards, ironisèrent les fans de Gelb. Ma foi … Trouver Calexico (le nom est tiré d’un vrai patelin de Californie et non pas d’une contraction de California et Mexico) commerciaux relève tout de même d’un contorsionniste cérébral et d’un grand écart dialectique que je laisse à leurs contempteurs.

« The Black Light » n’est pas un disque pour les hit-parades, d’ailleurs je me demande s’ils ont jamais eu un seul hit, Calexico. Burns et Convertino proposent une tambouille sonore marquée par des éléments facilement identifiable. Une americana feignasse, s’ébrouant mollement dans des tempos assoupis, sur laquelle viennent se greffer des emprunts à la musique latine (des bribes de tango) mais surtout aux rythmes mariachi du Mexique tout proche. Parce que Burns et Convertino (tout comme Gelb), sont basés à Tucson, Arizona, où ils enregistrent tous leurs disques. Petit cours de géographie pour les ceusses qui étaient assis à côté du radiateur au lycée, l’Arizona, c’est à l’Est de la Californie et au Nord du Mexique, un coin pas spécialement réputé pour ses températures polaires. Et ce cagnard qui cogne à longueur d’année sur les terres brûlées et les landes de pierre (merci Sardou) donne aux disques de Calexico cet air de sieste par 45° à l’ombre, quand chaque battement de cil fait ruisseler sur le visage des litres de sueur. On l’aura compris quand le soleil donne (merci Voulzy), la musique de Calexico s’en ressent.
« The Black Light » sous ses atours alanguis, offre un voyage au ralenti dans l’âme sonore du Sud des States et même de l’autre côté du Rio Grande. Disque à deux de tension, mais bon, qui peut raisonnablement se fader dès la puberté dépassée, une heure de trash metal toutes guitares crissantes et vocaux éructés en avant… « The Black Light » est un disque instrumental … dont certains titres sont chantés. Enfin, chantés … Burns parle, récite, essaye vaille que vaille de coller à la mélodie d’une voix grave de type qui a plutôt envie de boire une Corona que de monter dans les aigus. Ainsi, sur les dix-sept titres (ouais, en 98, la mode c’était des Cds d’une heure ou pas loin), dix sont totalement instrumentaux, quelquefois sous forme d’intermèdes ou d’interludes (« Sprawl », « Vinegaroon »).

Mais faut pas croire que « The Black Light » est bâclé par deux types et quelques comparses (le Gelb déjà cité, et quelques potes aux patronymes pour la plupart fleurant bon les descendants de Cortez, notamment les trois trompettistes) entre deux tacos et trois siestes. Le travail sur le son (Burns et Convertino s’autoproduisent) ample (les basses taquinent l’infra) et spatial tout en restant minimaliste est remarquable. Gimmick récurrent : la batterie de Convertino (qualifiée à juste titre de « thunder drum » dans le livret) est tabassée à grands coups de baguettes sur les toms toutes les cinquante douze mesures ou à peu près ce qui donne cet effet de foudre qui s’abat sur la mélodie et structure le titre. Et puis « The Black Light » est construit, pas mathématiquement, certes, mais les rythmes sont plus enjoués vers le final (tous les titres à cuivres mariachi sont dans sa seconde moitié). On n’est pas dans l’inouï, tout ce qui figure sur cette rondelle, quiconque n’a pas passé sa vie à écouter NRJ l’a déjà entendu. Mais pas souvent avec cette constance, ce désir de faire une œuvre qui sonne comme un tout et non pas comme la juxtaposition de titres disparates.
On pense souvent forcément à JJ Cale (ou à son copiste Knopfler), au Ry Cooder de « Paris, Texas », à du Tom Waits qui aurait pris un coup de soleil, à des Lobos au ralenti, aux BO de westerns poussiéreux signées Morricone … S’il fallait ressortir quelques morceaux d’un ensemble hyper cohérent, difficile de ne pas citer le tango inaugural de « Gypsy’s curse », la ballade brumeuse « Missing », la doublette finale (le lentissime « Bloodflow » et le très western « Frontera »), le mariachi « Minas de cobre », la surf music ralentie de « The ride  (part II) », et le titre éponyme, peut être le plus représentatif du son et de l’ambiance globale de l’album …
Et tout le reste n’est pas loin de ce bon niveau …

« The Black Light » est le disque parfait. Pour oublier que c’est l’hiver …


BOB DYLAN - TIME OUT OF MIND (1997)

Résurrection ...
1997. Dylan a cinquante six ans. Ce qui en soi n’est pas grave. Non, là où ça coince c’est qu’il est en roue libre, voire en chute libre artistiquement depuis la fin des années 80. Depuis « Oh mercy » (1989), son dernier bon et grand disque produit par Daniel Lanois.
Il se contente d’enchaîner des concerts (le bien nommé Neverending Tour, même s’il n’aime pas cette dénomination) et des disques qu’il ne prend plus la peine de composer seul, dans une indifférence au mieux polie (le Zim fait partie de ces totems difficiles à abattre).
Bob Dylan & Daniel Lanois
L’homme étant peu enclin à livrer ses états d’âme, va savoir ce qui a bien pu lui passer par la tête pour s’atteler à la confection de ce « Time out of mind ». Ce qui est certain, c’est que quand il a envie de faire de bonnes choses, Dylan ne laisse rien au hasard. Il revient chercher Daniel Lanois pour produire et gratouiller de la guitare. Sous le pseudo de Jack Frost, Dylan coproduit. Mais surtout il s’investit comme ça ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps dans l’écriture, joue de la guitare, ressort son vieil harmonica, tapote du piano. Et il va recruter une escouade de fines gâchettes (certains l’accompagnent déjà sur scène), ne lésinant pas sur le casting. Dans lequel figurent entre autres, une flopée de guitaristes (Duke Robillard, Bucky Baxter, Robert Britt, la slideuse blonde Cindy Cashdollar), quatre batteurs dont l’incontournable Jim Keltner, le bassiste Tony Garnier, Augie Meyers aux claviers et last but not least la légende des studios Muscle Shoals Jim Dickinson également aux claviers (curieusement orthographié Dickenson sur le livret) dont le CV remplirait un bottin… Pas exactement des perdreaux de l’année …
L’ambiance du disque est sombre, voire crépusculaire (les textes, toutes les tonalités dans les down ou mid tempo). On a beaucoup causé à l’époque de disque testamentaire, celui d’un génie qui s’apprêtait à tirer sa révérence et voulait d’une fin artistique remarquable et grandiose. Sauf que Dylan a jamais rien prétendu de tel et que de toutes façons ça fait plus de vingt ans qu’il continue de sortir des disques, certains immondes (son disque de chants de Noël en 2009), d’autres plus que dignes (les trois-quatre qui ont suivi ce « Time out of mind »).

La première chose qui frappe lors de l’écoute, c’est cette voix caverneuse, gutturale, mixée le plus souvent très en avant, qui daigne quelquefois chantonner sur la mélodie mais se complaît la plupart du temps dans des talking blues. C’est à mon sens le point de bascule du disque. Déjà que Dylan n’a que peu à voir avec les grandes voix du rock & folk & machin, dans « Time out of mind », ce râle de vieillard orchestré peut être rédhibitoire pour certains. Qui auront tort. Parce que ce disque, il est pas loin d’être dans la poignée des tous meilleurs du Zim.
On le sait, Dylan est une éponge. Un type qui passe sa vie à écouter et jouer de la musique, qui a une culture encyclopédique, à l’instar de Costello, Prince et quelques autres, de tout ce que la musique populaire (et pas seulement binaire) a pu produire au XXème siècle. Bon, son truc à Dylan, là où il est le plus à l’aise, c’est ce qu’on englobe sous le terme générique d’americana, vaste mayonnaise sonore où se côtoient blues, folk, rock et leurs croisements et dérivés. Un genre qu’il a quand même et pas qu’un peu contribué à généraliser, notamment du temps où il se défonçait (et accessoirement enregistrait des disques) avec le Band.
« Time out of mind » aligne des compositions d’un niveau rarement entendu chez Dylan depuis la seconde moitié des années 60. « Time out of mind » joue dans la même cour que « Blood on the tracks », « Infidels » et « Oh mercy », ses trois meilleurs disques des trois dernières décades.
Pour s’en rendre compte, c’est pas compliqué, suffit de mettre la rondelle dans le lecteur et d’appuyer sur « Play ». « Love sick » qui ouvre le disque débute comme une jam, les types finissent d’accorder leurs grattes, on a l’impression le groupe se met progressivement en place, que petit à petit tous les instruments arrivent et se greffent sur ce down tempo plus parlé que chanté. Ça sonne laidback et foutraque comme un JJ Cale des grands soirs, entrelardé par de gros riffs de guitare très Dire Straits (hommage à son ancien pote Knopfler ? joke au énième degré ? ) qui déchirent l’espace.

La voix sépulcrale et la multiplication du Hammond B3 renforcent tout du long du disque cette ambiance crépusculaire, au service de ballades intemporelles (« Standing in the doorway », « Million miles », « ‘Till I fell in love with you », les énormes « Not dark yet » et « Make you feel my love »), toutes tirant sur la corde bluesy. Dylan est encore capable de s’attaquer au rock déglingué très stonien voire carrément keithrichardsien (« Cold iron bound ») manière de montrer que lui il assume son âge, ne joue pas aux éternels jeunes premiers (t’as saisi la petite vacherie, Mick ?) en s’arcboutant sur un tempo rapide hors de propos. La voix concassée et le blues déstructuré montrent que s’il veut, Dylan peut faire un excellent Tom Waits.
Enfin, histoire de faire bouillir quelques neurones, Dylan place à la fin du disque l’épique (plus de seize minutes) « Highlands », comme le contrepoint (ou le négatif, allez savoir avec lui) du « Sad eyed Lady of the Lowlands » qui clôturait « Blonde on blonde ». On peut penser ce qu’on voudra de cet auto-clin d’œil  mais il faut quand même reconnaître qu’il faut être sacrément gonflé pour se lancer dans cet exercice qui est loin d’être honteux face à un de ses titres emblématiques des 60’s …

Et donc en cet an de grâce ( ? ) 1997, tout le monde, bien embêté, a été obligé d’admettre que le vieux Bob Dylan avait encore sorti un grand disque …


Du même sur ce blog :

ROLAND EMMERICH - INDEPENDENCE DAY (1996)

Les Etats-Unis et leur Président sauvent le Monde ...
« Independence Day » est un des plus gros cartons commerciaux des années 90. Logiquement, serait-on tenté de dire, tant le film accumule toutes les grosses ficelles (et aussi un budget conséquent) qui font se précipiter les cochons de payants dans les salles obscures. Un réalisateur ne lésinant pas sur les effets spéciaux, Roland Emmerich (« Universal soldier », « Stargate »), une trame de film catastrophe, des histoires d’amour à deux balles qui foutent la larme à l’œil, des scènes comiques, des explosions de partout à la pointe de la technologie, des aliens bien méchants, des héros charismatiques, des clins d’œil à d’autres films à succès, n’en jetez plus …
Bill Pullman il va sauver le Monde ...
Forcément, à force de vouloir faire trop bien, on en fait juste trop. « Independence Day » donne l’impression de quelques scènes fortes enchaînées. Et entre des pulvérisations de maquettes vraiment spectaculaires (même plus de vingt ans après), on a dû rajouter une histoire. Inutile donc de préciser que le scénario ne brille pas spécialement par sa finesse. Ni par sa crédibilité, bien qu’on évolue dans l’univers sciencefictionnesque. Imaginez, le Monde, que dis-je le Monde, l’Humanité entière (enfin, ce qu’il en reste à ce moment du film) est sauvée grâce à une opération d’aviation avec en chef d’escadrille le Président des Etats-Unis himself. Ça en a fait tiquer quelques-uns, bien avant qu’un corniaud à perruque orange ne profère ses « Make America great again » …
Et quelques autres aussi pour d’autres raisons. Parce qu’il y a des fois où le Emmerich (et ses scénaristes) se sont pas trop foulés. Entre extraits de films cultes vintage (« Le jour où la Terre s’arrêta ») du génial touche-à-tout Robert Wise, décalques de scènes de « Rencontres du 3ème type » (la séquence de « communication » des hélicos de « bienvenue ») ou de « La planète des Singes » (la Statue de la Liberté couchée sur le sable), répliques piquées à des films cultes (le « Nobody’s perfect » qui concluait « Certains l’aiment chaud » lors de la prière dans la Zone 51), plans de vaisseaux spatiaux en mouvement déjà vus chez Kubrick ou Ridley Scott, …, on peut pas vraiment dire qu’on nage dans l’inédit total…
La fin de la Maison Blanche ...
La plupart des acteurs têtes d’affiche cabotinent à qui mieux-mieux. Notamment Will Smith (ancien ? rappeur reconverti ici en pilote d’avion de chasse et de navette extraterrestre) et Jeff Goldblum (petit employé dans la maintenance de signaux satellite se transformant en Géo Trouvetou qui implémente un virus dans le vaisseau-mère des aliens).
Le film est quasiment un scénario cornélien. Tout se passe en trois journées, du 2 au 4 Juillet, le 4 Juillet étant est-il bon de le rappeler aux fans de Christian Clavier, le jour de la Fête Nationale (Independence Day) des Etats-Unis. Paradoxalement, ce film à la gloire du pays de Lady Gaga, a rencontré tout un tas de problèmes avec l’Etat Fédéral. Qui surtout n’a pas apprécié que toute une partie de l’histoire se déroule dans la fameuse Zone 51. La Zone 51 (ho, le fan de Clavier, branche tes neurones, c’est pour toi) est un peu la tarte à la crème de tous les tenants de la théorie du Complot et serait l’endroit gardé secret où sont étudiés les extraterrestres (celui de Roswell notamment), leurs vaisseaux et leurs technologies, venus s’échouer ou se crasher sur le sol yankee … les mêmes « autorités » n’ayant paraît-il également que peu apprécié que le Président des USA (Bill Pullman dans le film) prenne à moment donné la décision d’utiliser l’arme nucléaire sur le sol de son propre pays (eh, les mecs, si vous avez filé le code à Trump, attendez-vous à tout …). Résultat des courses : interdiction à l’équipe de filmer dans la Maison-Blanche et même de s’en approcher. Des maquettes et les décors du film « Nixon » ont permis de contourner cela.
Bon, ce qui a fait surtout se précipiter l’humanité dans les salles, c’est un ton léger, badin, humoristique malgré les millions (milliards ?) de morts du scénario (le film est classé tout publics). Force est de reconnaître qu’il y a quelques bonnes vannes habilement amenées (certaines au millième degré, tel le savant fou responsable de la Zone 51, maquillé pour ressembler trait pour trait au responsable des effets spéciaux de « Stargate », le précédent film d’Emmerich) quelques mimiques drolatiques du casting (mentions particulières au vétéran Robert Loggia, en chef d’Etat-major qui se livre à une imitation convaincante de tous les tics de John Wayne ; à Randy Quaid, pilote vétéran du Vietnam bourré durant tout le film).
Will Smith & Jeff Goldblum : l'étoffe des héros
Mais surtout, ce qui a fait le succès de « Indepedence Day », ce sont les effets spéciaux pyrotechniques. Parenthèse : ne surtout pas écouter dans les bonus du Blu-Ray les technicos qui commentent le film en ne parlant, des fois avec vingt minutes d’avance, que de la façon dont ils s’y sont pris pour réaliser leurs trucages. Après 45 minutes de présentation des personnages et de mise en place anxiogène des gigantesques vaisseaux spatiaux, arrivent des séquences de destruction massive et totale des villes américaines (New York, Los Angeles, Washington) quasiment toutes « faites main ». De la même façon, les multiples séquences de combats aériens entre les chasseurs F18 ricains et les soucoupes violentes des aliens ont été réalisés sans le concours de l’armée et de l’aviation (voir plus haut) avec en tout et pour tout trois maquettes en bois grandeur nature …

Allez, rassurez-vous, tout est bien qui finit bien, tout le casting ou à peu près s’en tire, et s’il y en a quelques-uns qui crèvent (la femme du Président, Randy Quaid), c’est de façon hyper-héroïque. Comme je l’ai dit quelque part plus haut, « Independence Day » est un film tout public. Avec les qualités et les défauts d’un film tout public …


DOGS - THREE IS A CROWD (1993)

Emportés par la foule ...
Ouais, j’suis mal barré là … alors qu’il y a des milliards de disques que je pourrais dégommer sans avoir à me forcer, à la jouer désabusé, cynique, tout ça … Voilà que je me retrouve avec un Cd dont j’ai pas envie de dire du mal. Ni du bien, c’est là tout le problème.
Parce que les Dogs, même si ça compte triple, comme au Scrabble, quand on arrive à glisser leur nom en société, j’essaie d’en dire du bien autant que faire se peut. Sur la foi d’un de ces croisés-crucifiés du rock Dominique Laboubée, qui était leur âme et qui est parti pas vieux la faute à une saloperie qui l’a bouffé à vitesse grand V. Les Dogs, c’était lui et ses disciples, recrutés au fil des rencontres parmi les plus fines lames rockant et rollant de Rouen d’abord et puis de tout ce pays. Les Dogs, c’étaient des puristes du binaire, les types au goût sûr et à la culture musicale millésimée. Ils ont réussi à se faire une place et à survivre au milieu des punks (ce qui était loin d’être gagné, surtout en Giscardie) et à même attirer l’attention d’une major (Epic, avec toute l’artillerie de la CBS derrière). Les Dogs ont même sorti deux disques parfaits (« Too much class for the neighbhoorood » et « Legendary lovers ») au début des mornes 80’s. Qui parce qu’ils étaient remplies à la gueule de rocks classieux et sans concessions, qui plus est en anglais, n’ont pas du tout marché dans le pays dévoué à Téléphone et Trust, en attendant Rita Mitsouko. Le rock, ici, c’est en français ou aux oubliettes. Grosse connerie et vaste débat, on va pas épiloguer là-dessus.
« Three is a crowd », c’est les Dogs des nineties. Toujours aussi anachroniques (on les a jamais vus en pantacourt balancer des riffs grungy et fuzzy). Toujours obsédés par une musique qu’à juste titre ils trouvaient meilleure que d’autres. Celle des Beatles, des Stones (qu’ils citent dans « Today sounds like yesterday »). Aussi la soul, le rhythm’n’blues, le rock garage, en gros tout ce que les sixties avaient de meilleur. Revivalistes un jour, revivalistes toujours … Sauf que là, exit les majors, faut faire avec les moyens du bord. Et se raccrocher à l’ami Zermati et à son label Skydog, ambulance de tant de rockers français en mal de reconnaissance. Zermati, c’est pas la CBS. Finis les « objectifs », retour au « do it yourself ». Les parutions discographiques des Dogs se sont espacées et quand on peut sortir une galette, faut pas passer trois mois en studio pour régler la caisse claire.
Malgré tout, « Three is a crowd » n’est pas un disque au rabais, un vague cataplasme sonore anémique. C’est là tout le problème pour moi. Les Dogs se sont fait produire par Colin Fairley (pas n’importe qui, longtemps aux côtés de Costello, Nick Lowe, les Dexys Midnight Runners et quantité d’autres). Et volontairement ou pas, l’Anglais leur a collé ce qu’on appelle un « gros son ». Une armure sur de la dentelle, parce que les compos, elles sont loin d’être mauvaises.
Laboubée entouré par Rosset & Lefaivre : Dogs 1993
Mais dès le début du premier titre (« The price of my sins »), on est quelque peu dérouté par une intro hard-indus, un mid tempo lourd de chez lourd, un écho démesuré (et malvenu) dans la voix de Laboubée. C’est cette fragilité naïve qui faisait tout le charme des Dogs (ou dans un autre registre, des Modern Lovers par exemple). Ils nous sortent pas la Panzer Division sonore, mais bon, ces gros artifices clinquants, pour moi, ils leur vont pas. Little Bob aussi (« Ringolevio ») avait quelques années plus tôt malencontreusement durci le ton. Foutue recherche du tape à l’oreille qui a fait tant de ravages dans les discos de types qui n’en demandaient pas autant (hein, Springsteen et Petty, vous voyez de quoi je parle ?).
Dominique et les Dogs savent écrire des chansons, c’est un truc qui s’oublie pas une fois qu’on est tombé dedans. Et celles de « Three is a crowd » sont loin d’être mauvaises (« Back from nowhere » énergique et mémorisable, « Super friend » frais et mélodique même si ça parle de rupture sentimentale, « Today sounds yesterday » on dirait par moments les Who des débuts, « Never been in love » mid tempo avec harmonica bluesy). L’ambiance est à la nostalgie, souvent (« Back from nowhere », « Super friend », « 19 again »), développant la thématique du « c’était mieux avant ». Les hommages sont bien là (« Skydogs » court instrumental pour l’ami Zermati, « Noise therapy » très Ramones (rien que le titre !). On a droit à deux reprises, l’obscure « Three is a crowd » qui donne son titre à l’album et dont j’ai pas réussi à trouver la version originale (non, c’est pas le morceau éponyme d’Otis Clay), et la beaucoup moins obscure « I wanna be your dog » des Stooges, plutôt convenue (le « Johnny Be Good » de la génération garage sixties énervée) et qui n’apporte rien à l’originale ni aux Dogs d’ailleurs.
A signaler aussi pour achever de faire à peu près le tour du proprio une ballade mid tempo (« The end of the gang »). Musicalement et dans les paroles (niveau quinze jours d’anglais au lycée) on est dans la nostalgie (des genres musicaux, des gonzesses, ces vilaines, qui se cassent). La voix de Dominique est souvent bidouillée et un peu trop chargée d’écho à mon goût, mais faut l’extirper des multiples parties de guitare bon, c’est pas Otis Redding au micro, on savait depuis longtemps. Zermati met la main à la pâte (piano martelé au fond du mix sur « I wanna be your dog »), et Philippe Almosnino (Wampas et Johnny Hallyday band entre multitude d’autres) vient placer quelques parties de guitare sur deux titres.

« Three is a crowd » n’est pas le disque par lequel il faut débuter les Dogs. Pas leur meilleur, c’est sûr. Mais s’il sortait dans ce pays que des disques de ce niveau, le rock made in France serait moins comparé au vin anglais … 


Des mêmes sur ce blog :

RED HOT CHILI PEPPERS - BLOOD SUGAR SEX MAGIK (1991)

Magik, vraiment ?
Autant être clair d’entrée. Ce disque, plus je l’écoute, plus il me gave. Pour plein de raisons, forcément bonnes, puisque ce sont les miennes. Attention, je touche quasiment au bon Dieu là, tant ce groupe est devenu une institution. A cause de sa musique ? Un peu, mais putain ça craint …
J’ai rien contre le fait que des types tatoués en tongs et en bermudas aient du succès. Non non, vraiment, mais faut juste qu’ils passent dans les émissions de Patrick Sébastien, quoi … A t’on déjà vu Keith Richards, Bowie, Lou Reed, Dylan, Lemmy Motörhead accoutrés de la sorte hein ? Et qu’on vienne pas me rétorquer que c’est mesquin, juger les gens sur leur apparence, que c’est un argument de facho en puissance… Non, le look des types qui font de la musique, c’est un peu comme les notes de pochette des 33T à l’époque, ça compte autant que ce qu’il y a à l’intérieur. Et quand tu ressembles au jeune beauf en vacances au camping, ben pour moi c’est rédhibitoire. Et c’est pas par hasard qu’on retrouve pareille hérésie vestimentaire chez des rappeurs, des DJs ou des nu-métalleux. Cette décontraction de bon aloi c’est niet pour moi …
On va au bal masqué, ohé, ohé ...
Et la zique, dans tout ça ? Ben elle aussi elle est tatouée, en tongs et bermudas, à l’image des types qui la font …
Une bouillasse (qui a fait fureur en son temps, on en recausera plus bas) qui a placé les Red Hot sur le toit du monde, faisant de ces nigauds une « valeur sûre », en gros des types capables de vendre des tickets pour remplir un stade en deux temps trois mouvements. On appelé ça de la « fusion » et ça n’a rien à voir avec les choses fabuleuses que pouvait sortir un Sly Stone en son temps. En gros un type qui rappe sur un raffut à base de basse slappée, de plans de batterie lourdingues, avec de la guitare hardos qui tronçonne des riffs …
N’importe quel groupe peut faire ça au bout de trois heures de répét. Rendons justice aux Red Hot, ce sont eux qui y ont pensé les premiers dans les nineties. En s’appuyant sur ce qui vendait : du rap et de grosses guitares. Et les gros cigares de la Warner qui venait de les signer alors qu’ils étaient jusque-là réservés à un public « avant-garde branchée et décontractée » leur ont filé un gros budget et surtout Rick Rubin. Faut dire que le gros barbu était a priori l’homme de la situation : c’était lui qui avait mis en sons les faux potaches Beastie Boys et les vrais connards de Slayer.
Sur « Blood … », ils s’en donnent tous à cœur-joie pendant une heure et quart. Putain, une heure et quart … Même à l’époque, malgré tout le tapage médiatique qui entourait le groupe et son skeud, je trouvais çà un peu longuet. Vingt cinq ans après, c’est juste insupportable. Kiedis est tout sauf un bon chanteur, ces rythmes et ces cocottes funky groovent à peu près autant qu’un séminaire de centenaires. C’est juste du putain de gavage, de la répétition ad nauseam de gimmicks aussi éculés qu’insupportables. Et pour que le supplice soit complet, tous les titres sont enchaînés, certains ayant la mauvaise idée d’être des copier-coller de ceux qui précèdent.
Comme la musique est d’une banalité assez affligeante, on a fait de ces zozos des sorte de super-héros, et on peut trouver partout des histoires qui se veulent édifiantes sur leurs problèmes de cul, de dope, de dépressions … on n’oublie pas de citer leurs concerts bites à l’air à leurs débuts, de faire verser une larme sur le sort de Hillel Slovak, leur premier guitariste overdosé, de décrypter la bisexualité de l’héroïnomane Kiedis, de s’interroger sur les départs et retours de son successeur, « l’enfant terrible » John Frusciante (c’est quand il s’est barré et quand Dave Navarro l’a remplacé qu’ils ont sorti pour moi leur meilleur disque, mais chut, ne le dites pas fort, les fans et le groupe bavent depuis des siècles sur Navarro et « One hot minute »).
Payer pour voir un mec en slip kangourou ?
Moi je sauve deux morceaux (et demi). Ouais, sur dix-sept, ça fait pas bézef, je sais. Et surtout pas leur putain de premier numéro un, l’insupportable « Give it away ». Non, le talent que je veux bien reconnaître aux Red Hot, il est dans les ballades tristes. Comme « Breaking the girl » ou le très excellent « Under the bridge ». Voire un peu dans « I could have lied ». Tout le reste, c’est poubelle et surtout le carnage qu’ils font subir (traitement hardcore-punk en une minute chrono) au « They’re red hot » de Robert Johnson. Dommage qu’on l’ait pas foutu dans un cercueil capitonné de soie le Robert, ça lui ferait moins mal quand il se retournerait dans sa tombe à l’écoute de cette chose grotesque.
La plaisanterie aurait pu vite finir. Trois mois après « Blood Sugar … », sortait « Nevermind » de Nirvana qui du coup offrit quelque chose de bien plus consistant à se mettre entre les oreilles. On sait ce qu’il advint rapidement de Cobain et de Nirvana. Une fois le blondinet sous terre, tous les couillons se tournèrent vers les Red Hot, Pearl Jam, Smashing Pumpkins ou je ne sais quels autres tocards. La messe des nineties était définitivement dite. La décennie serait tous tattoos et pantacourts en avant …

Tiens, une info dont vous ferez ce que vous voudrez : toutes les photos des tatouages du groupe qui fourmillent dans le livret ont été shootées par Gus Van Zant …



EDDIE COCHRAN - SOMETHIN' ELSE THE FINE LOOKIN' HITS OF EDDIE COCHRAN (1998)

Cette compilation-là, elle est terrible ...
Et c’est pas Jojo H. ou Eddy M. qui me contrediront. Eux qui ont repris (et adapté) « Somethin’ Else » de Cochran.
Eddie Cochran … Un des mythiques crucifiés du rock. Mort à vingt deux ans en Angleterre, la faute à un chauffeur de taxi qui se prenait pour Lewis Hamilton. Gene Vincent, autre passager de ce corbillard improvisé, s’en sortira vivant, mais c’est pas ce carton qui rétablira sa patte folle, ni relancera sa carrière … Comme je vois les fans de Calogero perplexes, et qui se demandent ce que Cochran foutait en Angleterre, je vous explique le truc.
Aujourd’hui, Cochran fait partie des noms qui reviennent systématiquement dès qu’on se met à causer pionniers du rock’n’roll. Pas forcément le premier cité, plutôt après les Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Little Richard, et autres Chuck Berry. Et ce bien qu’en termes strictement mercantiles, sa carrière n’ait rien à voir… seulement huit titres classés dans les charts US (et guère mieux chez les British), et dans le lot, un seul Top 10 (« Summertime Blues »). En clair, Cochran ramait dans son pays. Et son management l’avait envoyé en Europe malgré sa frousse de l’avion explorer de nouveaux territoires et se chercher un nouveau public. Cochran était beaucoup moins connu de son vivant qu’une fois refroidi … Injustice ? Faut voir …
Ecce Homo ...

Bon, attention, je vais pas refaire l’Histoire ou une contorsion révisionniste. Cochran était différent de la plupart de ses contemporains-concurrents. Il chantait (certes comme tous les autres), jouait de la guitare (plutôt bien et généralement sur une Gretsch), composait lui-même nombre de ses titres. Tiens, déjà à ce stade, ne reste plus en course que Chuck Berry. Et Cochran se mêlait du travail sur le son en studio. Et là, y’a plus personne en face …
Cochran fut un précurseur, un des premiers, sinon le premier à vouloir tout gérer de sa production musicale.
Et là on en revient à cette compile. Vingt titres dans un ordre chronologique, quarante minutes, tous les incontournables, avec son très correct. Un début de carrière à dix neuf ans dans le duo des Cochran Brothers (avec un homonyme, Hank Cochran, qui n’avait aucun lien de parenté avec lui). Un premier single (chez Ekko, le reste de ses productions sortiront en très grosse majorité chez Liberty), « Tired & sleepy », proto-rockabilly assez mal foutu, sans aucun succès. La suite en solo, avec l’aide de son manager et co-auteur (pour de vrai, pas seulement pour empocher sans rien faire des royalties) Jerry Capehart, débute par le titre « Skinny Jim », batterie très en avant pour l’époque, et nouveau flop. Bifurcation dès lors vers les reprises. « Long tall Sally » de Petit Richard. Mauvaise idée, on ne se frotte pas impunément à son répertoire si l’on n’a pas un gosier en acier et Cochran, bien que bon chanteur, n’est pas au niveau (de toutes façons, il n’y a que trois personnes au monde capables de reprendre Little Richard sans se couvrir de ridicule, Wanda Jackson, John Fogerty et Paul McCartney). La reprise suivante « Sittin’ in the balcony » (J.D. Loudermilk) tourne le dos au rock’n’roll pour s’engager en territoire doo-wop. Bingo, les charts frémissent comme on dit. Rebelote doo-wop avec « Drive-in show », pourtant meilleure mais qui se vautre …
Période section de cuivres ...
Et puis, alors que Cochran semble se diriger vers les poubelles de l’Histoire, un de ses titres (« Twenty flight rock ») est choisi pour figurer dans la B.O. de « La blonde et moi » (« The girl can’t help it » en V.O. »), nanar désolant mettant en scène ou en musique toute la faune du rock’n’roll de l’époque, et gros succès cinématographique. Et là, plein de gens qui vont devenir le futur du rock flashent sur ce titre. Dont McCartney et les Stones qui le reprendront des lustres plus tard en public … « Twenty flight rock » est l’arcfhétype du rock rageur, brutal et syncopé. Pas plus con qu’un autre, Cochran surfe sur ce petit buzz et va exploiter le filon, engendrant une suite de classiques.
« Jeanie Jeanie Jeanie » rockab énervé figurera en bonne place vingt ans plus tard sur le premier Stray Cats. Le duo de singles successifs « Summertime blues » et « C’mon everybody » font aujourd’hui partie du patrimoine mondial du binaire. Le premier est l’antithèse de ce qui fera le fonds de commerce des Beach Boys, l’histoire de ce mec qui malgré le soleil, les plages et les filles qui rodent, finira la journée seul. Son thème et sa violence rythmique ne laisseront pas les Who live at Leeds indifférents, et Pete Townsend se souviendra pour « Who’s next » qu’à l’instar de « C’mon everybody », on peut sortir des riffs qui déchirent leur race à la guitare acoustique …
Avec ces deux titres, Eddie Cochran se fait un (petit) nom. Il ne résistera pas à la tentation d’exploiter le filon. « Nervous breakdown » est un pâle ersatz de « Summertime blues », mais Cochran voit plus loin, plus ambitieux, plus élaboré. Il rêve en studio d’orchestrations plus fouillées, plus travaillées. Les cuivres arrivent dès « My way » (rien à voir avec the Cloclo song), sont encore plus présents avec un solo de sax sur le doo-wop énervé mais dispensable « Teenage heaven ». Les choristes féminines sont réquisitionnées pour « Weekend » (bof …), avant le « recentrage » et retour au rock de ce qui sera le dernier classique de Cochran de son vivant, l’imputrescible « Somethin’ else ». Un titre qui végète dans les charts et qui signe le début de la fin pour Cochran. Suivront une reprise façon big band du « Hallelujah I love her so » de Ray Charles, un instrumental surf tout aussi quelconque (« Guybo ») malgré un travail sur le son peu commun à l’époque, une sorte de marche militaire ( ?! ) (« Cherished memories ») d’un mauvais goût étonnant. Avant l’équipée anglaise et la D.A.O. qui suivra.
Rock star, un métier de tout repos ...
Le posthume « Three steps to heaven » assez subtil mélange de doo-wop et de Fats Domino style et sa belle mélodie viendront rappeler à ses fans éplorés que Cochran pouvait à l’occasion rivaliser avec les plus grands. Et il semble qu’il ne comptait pas s’arrêter là en matière « d’innovation », témoin l’autre titre posthume qui clôture la compilation (« Cut across Shorty »), mélange détonnant de country (les couplets) et de rockabilly (le refrain), assez proche du « I gotta know » de Wanda Jackson.
Cette notoriété qui lui avait à peu près échappé de son vivant, Cochran allait l’atteindre une fois refroidi. Aujourd’hui, Cochran symbolise le jeune rebelle (les fans de rockab, les plus exigeants des rockies le vénèrent à l’égal du Johnny Burnette Trio, tous les plus grands noms des 60’s l’ont repris), celui qui a « durci » le ton et le  son du rock’n’roll originel. Le traitement sonore de ces chansons (la mise en place de la batterie, l’utilisation jamais répétitive de la guitare) avait bien cinq ans d’avance, ce qui était énorme en ces temps-là très « codifiés ». Et puis, même si cet aspect-là était pudiquement passé sous silence, Cochran était un furieux allumé. La tournée anglaise avec Gene Vincent (autre déglingo notoire) voyait les deux hommes gavés d’amphétamines faire une bringue totale, le visage tartiné de fond de teint, parce qu’ils ne trouvaient pas le temps de se laver, et encore moins de dormir.

Rock’n’roll Eddie Cochran ? Ah que oui …