THE RACONTEURS - HELP US STRANGER (2019)

The Recommenceurs ...

Il devait s’emmerder ferme Jack White. Comme s’il en avait pas assez avec son label, son usine de pressage de vinyle, ses magasins, son studio d’enregistrement, tout ça estampillé Third Man… Quoi que, on peut le comprendre. Quand tu vis dans la musique en permanence, le seul truc qui peut te manquer, c’est d’en faire toi-même. Il avait que l’embarras du choix, faire un nouveau disque solo, rappeler son ex Meg et remonter les White Stripes, passer un coup de fil à Alison Mosshart pour remettre les Dead Weathers en route, monter un nouveau super groupe ce qui doit pas être très compliqué avec son carnet d’adresses. Ou repartir avec son pote Brendan Benson pour une nouvelle aventure des Raconteurs. Why not ?

Faut dire que les Raconteurs, ils avaient sorti un premier disque qui avait cartonné (« Broken boy soldiers »), porté par un single imparable (« Steady as she goes »), le reste de la rondelle alternant bons et excellents titres. Peut-être un peu trop faciles sur la suite, les types s’étaient vautrés avec son successeur dont j’ai même oublié le titre. Et plus de dix ans après, les Raconteurs remettent le couvert. Pourquoi pas, y’a pas d’esbrouffe, y’a White et Benson aux vocaux, guitares, écriture et production, plus la rythmique Lawrence-Keeler, soit la formation originale, pas d’arnaque. Et le pote Fertita qui traînait par là se rajoute au casting.
Et les lascars nous sortent avec « Help us stranger » ce à quoi tout le monde s’attendait, en gros le dernier bon disque des années 70. Ce qui ne rajeunit personne et ne méritera certes pas l’Award de l’originalité … bon d’un autre côté, qu’est-ce qu’on aurait dit s’ils s’étaient lancés dans un revival ambient …
« Help us stranger » est un disque sérieux, bien écrit, bien produit (le son kolossal de batterie, ces guitares qui viennent la ramener sur le devant du mix, de la belle ouvrage…). Mais qui transpire par tous ses pores le son du rock seventies à grosses guitares, en gros l’axe Zeppelin, Free, Humble Pie. Et désolé, outre les rondelles des suscités, je pourrai en citer des tonnes qui me « parlent » plus que cet « Help us stranger ».
Pourtant, ça commence bien et fort avec « Bored and razed », sa longue intro qui monte en volume et en puissance, pour finir par un classic rock bien lourd. Une démonstration en un peu plus de 3 minutes, on reste tout le temps dans le format titre court (12 pour quarante minutes), pensés pour le vinyle, avec des tempos qui se ralentissent pour la fin de chaque face.
Et il y a de bonnes choses, faut pas cracher dans la soupe servie par White et consorts. Des machins comme « Only child » (ballade heavy), « Somedays » (le Dylan qui knockait on the heaven’s door version Guns n’Fuckin’ Roses), « Sunday driver » (le bon vieux hard bourrin qui dépote), ou un « Thoughts and prayers » pour conclure, qui semble tenter de reconstruire un escalier pour le paradis …

Et à côté de ça, des choses anecdotiques qui sonnent bien, comme si un bon son pouvait se substituer à une bonne chanson. Et quelques écueils sur lesquels l’embarcation des Raconteurs vient parfois se fracasser. « Live a lie » imite trop bien Nirvana pour ne pas être gênant, « What’s yours is mine » mélange phrasé limite rap et guitares zeppeliniennes comme si ça ne suffisait pas avec RATM. Une ânerie de hardcore bourrin (« Don’t bother me ») précède un pénible « Shine the light on me » qui prouve qu’à trop revisiter les 70’s, on finit par tomber dans les cases prog et opéra-rock, et ce titre à mi-chemin entre les horreurs de Yes et les bêtises du Townsend de « Tommy » ou « Quadrophenia » est la grosse verrue de cette rondelle.
Finalement, ce qui m’accroche le plus, c’est quand les Raconteurs s’écartent des sentiers bien balisés dans lesquels ils évoluent. Ça n’arrive qu’une fois (on n’a pas à faire à un disque expérimental, vous l’avez compris), ça s’appelle « Now that you’re gone » et c’est doté d’une mélodie et d’arrangements plutôt (très) originaux. Faut s’y faire, ça dénote avec tout le reste, mais moi je suis preneur.
Sinon, y’a pas de lézard, les types ont la quarantaine bien sonnée, y’a des lustres qu’ils sont dans le circuit, ils savent jouer, écrire, produire, le tout en respectant de « saines valeurs » (même si évidemment c’est aussi un coup de fric, ça se voit pas trop) et de « saines références » (tout ce qui faisait du boucan au début des seventies). Faut pas cracher dans la soupe, on est d’accord, des disques de cette qualité il en sort pas quinze par mois…
Mais vu le pedigree des usual suspects, on aurait espéré un peu mieux. Next time ?



Des mêmes sur ce blog :
Broken Boy Soldiers



KIM KI-DUK - PRINTEMPS, ETE, AUTOMNE, HIVER ... ET PRINTEMPS (2003)

Et au milieu flotte un monastère ...

On peut lire partout, enfin sur toute la com qui a entouré la sortie du film que « Printemps … » était le chef-d’œuvre du cinéma coréen … ce qui est très plausible. Les archives cinématographiques du pays ont été détruites soit lors de la guerre de Corée, soit par les dictatures militaires qui ont suivi. Et au début des années 2000, le cinéma sud-coréen est le parent pauvre du cinéma asiatique. Les productions japonaises, taïwanaises ou hongkongaises se taillent la part du lion. Et du côté coréen, Park Chan-wook et Kim Ki-duk, même pas 40 ans, font figure de pionniers alors qu’ils n’ont même pas une poignée de films à leur actif. Et donc toutes les chances de faire un chef-d’œuvre …
En une décennie et demie, les choses ont bien changé et aujourd’hui le cinéma sud-coréen est un des plus prolifiques, originaux et inventifs du monde, et se retrouve palmedorisé à Cannes. Et « Printemps … » fait toujours figure de jalon filmé incontournable de ce pays …
Printemps ...
Peut-être parce que c’est un film qu’on peut trouver excellent même si on n’y comprend rien … je m’explique. « Printemps … » est sinon une allégorie ou un monument, mais tout du moins un film dont le cœur est la religion bouddhiste et ses symboles. Alors désolé, j’ai plus de cinq décennies de mécréantisme derrière moi et bac-15 dans toutes les fuckin’ religions … autant dire qu’une putain d’histoire religieuse orientale (même filmée par Scorsese comme « Kundun ») ça me gave très vite.
Alors faudra pas compter sur moi pour vous expliquer les foutues symboliques des peintures sur les portes ou sur les murs du temple, ou le pourquoi du comment des animaux (le poisson, la grenouille, le chien, le serpent, la poule, le chat, la tortue, que signifient-ils chez les bouddhistes, j’en sais rien et veux pas le savoir, mais une chose est sûre, ils sont pas là par hasard …). « Printemps … » est excellent et captivant parce qu’il renvoie aux fondamentaux et aux origines du cinéma, il montre des images qui racontent une histoire. « Printemps … » pourrait être un film muet, il produirait le même effet. Parce que les acteurs (quasiment tous des non professionnels) sont pas des bavards (le bouddhiste est plutôt méditatif et contemplatif, en tout cas un taiseux) et que les clés de l’histoire semblent couler de source. Il pourrait aussi être en noir et blanc, mais ce serait dommage. On perdrait un des plus beaux paysages vus dans un film, un petit lac niché au milieu de montagnes abruptes dans un Parc National coréen, et sur lequel l’équipe du film a construit un monastère flottant, l’embarcadère et les portes qui y conduisent sur la rive.
« Printemps … » dure un peu plus d’une heure et demie. Les quatre premières saisons se partagent à peu près équitablement le film, le dernier printemps (qui sert de conclusion, on y reviendra) n’a droit qu’à une paire de minutes.
Le premier printemps nous montre un Maître déjà âgé et son élève, un bambin de moins de dix ans. Qui sont-ils, d’où viennent-ils, pourquoi sont-ils là, on n’en sait rien. Coupés du monde (seul un sentier mène au lac, et les deux seules barques sont généralement arrimées au monastère flottant), le Maître essayant d’inculquer des valeurs et des principes au gamin. Qui se livre à des jeux cruels sur les berges, lestant des animaux de cailloux qui les font pour la plupart mourir à petit feu. Le Maître va attacher une pierre sur le dos de son élève et l’obliger à aller constater le résultat de ses jeux sadiques.
Eté, et Bouddha créa la femme ...
L’été a lieu plusieurs années plus tard. L’élève a maintenant pas loin de la vingtaine et n’a apparemment jamais quitté le monastère. Il transpire le calme religieux, la zen attitude. Il va se retrouver perturbé, forcément perturbé par l’arrivée inattendue d’une jeune gamine timide venue se faire soigner par le Maître. Evidemment, la proximité, voire la promiscuité (le monastère est minuscule, il y a bien des portes à l’intérieur mais pas de murs, ne me demandez pas pourquoi, et tout le monde passe par les portes, ne me demandez pas pourquoi non plus …). Vous le voyez venir le plan cul ? Et en plus de baiser, ils vont tomber amoureux. Et lorsque la mijaurée partira, l’élève va se défroquer et la suivre.
Lorsque l’automne du film arrive, plusieurs années ont encore passé. Bon, je vais pas tout vous raconter, mais l’élève revient auprès de son maître, suivi d’assez près par des flics. L’automne se finira avec le Maître faisant une reprise à sa façon du plus célèbre morceau de Deep Purple. Sans les riffs de Ritchie Blackmore, parce qu’en plus d’être un film peu causant, « Printemps … » n’est pas doté d’une bande-son omniprésente, c’est le moins que l’on puisse dire.
Hiver, Kim Ki-duk est le nouveau Maître

Du temps a encore passé, lorsqu’en plein hiver, sur le lac gelé, ce qui donnera lieu (comme dans tout le reste du film d’ailleurs) à quelques plans d’une beauté à couper le souffle, se pointe un nouveau Maître, joué par Kim Ki-duk lui-même, qui devra expier les fautes commises dans le monastère. Et à la fin un tout jeune enfant lui sera amené.
Le dernier printemps nous montre cet enfant s’amuser méchamment avec une tortue sur la plate-forme du monastère…
Et là on se dit qu’on a compris, que Kim Ki-duk a voulu nous livrer une parabole non pas sur la religion, qui ne servirait que de prétexte, mais sur la vie, où tout ne serait qu’éternel recommencement. Sauf que ces deux dernières minutes sont la fin « internationale » du film. Et quand on voit dans les bonus la fin coréenne, la conclusion est tout autre. Ce qui en soi est une leçon de cinéma, quand une seule scène différente suffit pour changer la perception de tout ce qu’on vient de voir.
« Printemps … » est formellement un grand film, il a obtenu plein de récompenses méritées, qu’il ne faut surtout pas voir comme des colifichets qu’on attribuerait avec une mansuétude hypocrite à une œuvre d’un « pays émergent » du 7ème Art. Même si comme moi on zappe (par ignorance) tout le côté mystico-religieux du truc, reste un film aussi prenant que peut l’être un film sur lequel on manque totalement de repères sociaux, comme au hasard, « Le salon de musique » de Satyajit Ray …
Pour l’anecdote, ce sont des producteurs allemands qui ont amené le fric pour que le film puisse se faire. A priori un mélange assez paradoxal que cette rencontre entre la rigueur toute germanique et la poésie de « Printemps … ».





METAL URBAIN - LES HOMMES MORTS SONT DANGEREUX (1981)

Metal Punk Machine
Pour situer ce dont au sujet duquel de quoi il va être question, il suffit d’aller dans les notes (faméliques) de la réédition Cd dans la section « remerciements ». On peut y lire : « Métal Urbain tient à remercier absolument personne. Merci. ». Et c’est tout. Version sans décodeur : « On vous emmerde tous. »
Métal Urbain est un groupe punk. Français. Et que cette appartenance géographique suffit à générer des problématiques que tous les Gaulois qui ont eu un jour l’idée saugrenue de relier une guitare à un ampli ont connu. En gros, soit tu passes pour un immonde copieur des anglo-saxons, soit tu fais n’importe quoi …

Et les Métal Urbain n’ont pas échappé à la règle. Groupe clivant, c’est le moins qu’on puisse dire, et un des rares de par ici à cette époque, à être cité très loin de ses terres. Des exemples : le célébrissime Dj et animateur de radio John Peel s’est démené pour les faire connaître dans la très perfide Albion. Le premier single de Métal Urbain « Panik », fut la première référence du label anglais Rough Trade (avec comme figure de proue punk les Irlandais de Stiff Little Fingers, une myriade de 45T à la fin des années 70, et plus tard des cadors des ventes comme les Smiths ou Arcade Fire …). Et un fan intarissable d’éloges, le producteur bruitiste Steve Albini (Pixies, Nirvana, PJ Harvey, Stooges, Page et Plant, rien que ça …). Et des quasi jumeaux sonores nommés Bérurier Noir (quasi, on y reviendra si j’y pense …).
Le concept de Métal Urbain, c’est qu’il n’y en a pas. Des potes de lycée qui suivent l’actu musicale montent un groupe. Sans section rythmique. Pas un souci, ils aiment bien Suicide, et une boîte à rythmes pourrie suffira. Et comme ils aiment aussi les Stooges et ces groupes de morveux arrogants qui pullulent Outre-Manche dans le sillage des Sex Pistols, ils vont pas donner dans le disco ou le prog.
Dans ce domaine, tout est à inventer en France. Hormis Little Bob au Havre et le poète bab Higelin reconverti dans le rock à guitares (« BBH 75 »), c’est la misère. Métal Urbain sera électronique (la boîte à rythmes), électrique (une guitare saturée), et agressif (les textes d’Éric Débris). Métal Urbain est aussi parisien et ce sera aussi son problème. Dans cette scène microscopique mais bouillonnante, les amitiés se font et se défont, et parmi tous ces gens qui s’appliquent à copier les punks anglais à la sauce parigote, les mouvements et aller-retours d’un groupe à l’autre se multiplient. Métal Urbain en fera les frais, voyant partir son guitariste Rikki Darling pour rejoindre l’Asphalt Jungle de Patrick Eudeline. Débris n’utilisera pas de circonlocutions absconses pour dire tout le mal qu’il pense de son « rival », ainsi que de Philippe Manoeuvre qui avait descendu les premiers enregistrements et concerts du groupe. Le poétique « Crève salope » leur est dit-on dédié.

Bon, même si on a John Peel dans sa manche et Rough Trade derrière, ça suffit pas pour devenir une star intergalactique. Les Métal Urbain sont trop … trop tout, en fait pour faire un consensus quelconque autour de leur nom. Ultraradicaux par leurs propos, ultra-sauvages par leur son (on parle là d’une époque qui ne connaissait ni les gangsta rappers ni Rammstein ou autres crétins gueulards sur gros riffs hardos), et ultra amateurs (ils ne sont pas comme Jam, Pistols ou Clash signés par des majors).
Résultat : la liste des gens ayant joué dans Métal Urbain est plus longue que la liste de leurs parutions discographiques. La formation « royale » (on ne rit pas) du groupe enregistrera en tout et pour tout trois singles avant de disparaître dans les projets plus ou moins parallèles (Metal Boys, Doctor Mix and the Remix), des tentatives avortées de carrière solo, et guère plus convaincantes de reformation (Métal Urbain, c’est son ADN, est tout sauf bankable, y’a pas un financier pour risquer une pépette sur leur nom …).
Les trois 45T sont parmi ces œuvres sans intérêt mais rigoureusement indispensables qui émaillent la grande chanson française. Peut-être pas du niveau de l’insurpassable « Fier de ne rien faire » des Olivensteins, mais pas loin … « Panik » est quasiment un classique, avec son rythme punk’n’roll et ses synthés dissonants, « Crève salope » ne fait pas exactement dans la dentelle musicale et verbale, et « Hystérie connective » est le meilleur des trois avec son manifeste sonore (synthés et grosses guitares) et sa mélodie (si, si, …). Mais pour moi, le titre qui surnage du lot est une face B (celle de « Panik »), elle s’appelle « Lady Coca Cola » et derrière ses synthés anxiogènes et sa voix déclamée reprend un thème identique à celui du « In every dream home a heartache » de Roxy Music (le type amoureux de sa poupée gonflable).
Ah ouais, je vous ai pas dit, « Les hommes morts … » est une compile, sortie en vinyle au début des années 80 (après la disparition du groupe donc), et rééditée en Cd il y a une quinzaine d’années. Aux trois singles originaux, elle rajoute quelques titres destinés à un album jamais paru, ou d’autres dispatchés sur diverses compilations étiquetées grosso modo punk. En fait le seul disque « officiel » paraîtra lors d’une reformation dans les années 2000 sous le délicat intitulé « J’irai chier dans ton vomi », ce qui montre bien que les Métal Urbain n’ont pas vraiment évolué, ou ont refusé d’évoluer …

Et le rapport avec Bérurier Noir ? Filiation évidente au niveau sonore (les Bérus ne s’en sont jamais cachés, et reprenaient parfois un de leurs titres en concert), avec la boîte à rythmes et les guitares-tronçonneuses. Ensuite, la philosophie des projets est totalement différente. Métal Urbain n’a jamais eu la moindre once d’approche festive. Et surtout, Métal Urbain est aux antipodes de l’approche que pour faire simple on qualifiera de politique des textes. Métal Urbain c’est le no future complet, rien à foutre de rien, alors que les Bérus ont une approche bordélique certes, mais issue des milieux anarchisants, qui dénonce mais propose. Les Bérus, on n’ira pas jusqu’à dire que c’est un mode de vie, mais ils s’adressent à un public de parias, de rejetés, d’exclus (volontaires ou pas) …
Métal Urbain, c’est un peu la vie et la musique version Hara-Kiri (le mag de Choron des années 70, je dis ça pour les vieillards de mon âge). C’est souvent très con, très en dessous de la ceinture, mais ça fait rigoler cinq minutes … Que demande le peuple ?


RICHARD HAWLEY - FURTHER (2019)

Ailleurs ...

« Further » est un disque pour les vieux fait par un vieux … même si Richard Hawley n’est pas vieux (enfin pas tant que ça, plus de cinquante prunes au compteur quand même), il est né vieux. Comprendre qu’il a jamais été à la mode (même s’il a fait a partie de Pulp, Pulp de quoi ? … laisse tomber), qu’il a le sourire amoché par un bec de lièvre, qu’il a pas la même garde-robe qu’Elton John (Elton qui ?? oh ta gueule, ignare), oubliant le noir pour le gris anthracite quand il est de bonne humeur, ce qui lui arrive pas souvent, et qu’il est né avec une guitare (un truc de vieux, évidemment) greffée au bout des bras et qu’en plus il sait s’en servir …

Donc quand il est en costard gris anthracite, c’est qu’il est de bonne humeur (c’est-à-dire triste, le gars vient de Sheffield, morne cité qui fut industrielle avant Thatcher et la mondialisation), sinon normalement il est sinistre … Ses disques, c’est pas exactement Patrick Sébastien.
N’empêche que le bonhomme il a construit – patiemment, c’est pas un hyper productif – ce qu’il faut bien appeler une œuvre. Cohérente, même si ses disques ne sont pas des copier-coller des précédents. Il peut passer de ses blues à lui (qui ont peu à voir avec Muddy Waters), ceux du sublime « Truelove’s gutter », à une rondelle tous potards sur onze, son ode à la guitare électrique qu’est « Standing at the sky’s edge » tout en gardant une qualité d’écriture et d’interprétation remarquables. Hawley sait écrire des chansons et sait les coucher sur disque …
« Further » est concis (11 titres pour 36 minutes). Et c’est regrettable. Parce qu’on passerait des heures à en écouter des morceaux comme ça … Parce qu’aujourd’hui, à part des types qui ont plus de soixante-dix balais (Dylan, Macca, les Stones, Neil Young, Ray Davies, Springsteen, liste close), personne n’est en théorie capable de sortir des trucs comme ça. Et ceux que je viens de citer encore moins, en tout cas pas sur un disque entier.
« Further » il serait sorti y’a quarante-cinquante ans, il serait aujourd’hui sur toutes les listes des albums qui comptent. Là, il va s’en vendre trois douzaines.
« Further », il me semble que c’est un jeu de pistes, parce que trop de hasard, c’est plus du hasard, c’est fait exprès. « Further » il est pas monolithique, il commence par le meilleur morceau d’Oasis (l’axe Beatles meets the Stones en gros) que Noel Gallagher n’a pas écrit depuis environ un quart de siècle. « Off my mind », il s’appelle, c’est du rentre-dedans mélodique avec sax discret et solos de guitare. Ah ouais, je vous ai pas encore dit, « Further » il est joué par un noyau dur de quatre types, Hawley, guitares, chant, écriture et production, Shez Sheridan, guitares, claviers, backing vocaux, et une section rythmique. Sheridan et le bassiste co-produisant également la rondelle, enregistrée at home, à Sheffield donc. Et sur quasiment tous les titres, une section de cordes intervient, avec bon goût et sans jamais être envahissante, ce qui aurait pour résultat de donner dans le pathos larmoyant. « Further » n’est pas vraiment joyeux et sautillant, mais c’est loin d’être un machin plombant tire-larmes. Il y a même un titre enlevé (« Alone », superbe) comme si Chris Isaak s’essayait au reggae (le rythme). Et vers la fin un boogie colossal avec un le réglementaire harmonica, ça s’appelle « Time is », croisement entre les Stones et Free (le refrain commence par « Time is on your side right now », et si ça c’est pas du message subliminal je veux passer le reste de mes jours à écouter Louane et Angèle). Tant qu’on est dans le subliminal on a « Galley girl » entre le glam prolo de Slade et l’allusion à Creedence (répéter des « rollin’, rollin’, rollin’ » à foison renvoie quand même un peu à une certaine Fière Mary …).

Les morceaux dont au sujet desquels je viens de parler constituent la face la plus enjouée et rythmée de la rondelle. Tout le reste repose sur des ballades plus ou moins désenchantées, quelquefois sur fond de country-rock pépère, réminiscent des Eagles des débuts ou du Neil Young campagnard de « … Gold Rush » et « Harvest » (« Further » le morceau, « Emilina says », « Not lonely »). Hawley nous fait aussi sa confession claptonienne avec « My little treasures », où comment voir le monde à travers le cul des bouteilles d’alcools forts consommés sans modération. On voit planer l’ombre tutélaire des meilleurs moments du Dylan 70’s (« Midnight train »), et parfois celle d’un de ses disciples, l’oublié Lloyd Cole (« Not lonely », « Doors », cette dernière avec ses relents de « Forest fire »). Et comme de bien entendu, on ne peut pas faire de disque triste classieux sans que surgisse à un moment ou un autre le fantôme de Roy Orbison. Ici le binoclard est présent par l’esprit sur le lamento électrique de « Is there a pill ».
« Further » ne se résume cependant pas à un catalogue d’influences trop visibles qui empêchent de voir l’originalité de Hawley. Ce disque est un sommet de finesse d’écriture (et de production) et à ce siècle-ci, je ne vois guère que Wilco (si Jeff Tweedy et sa troupe daignaient nous honorer d’un disque, mais que deviennent-ils donc ?) capable de sortir un machin de classic rock de ce niveau.
Incontournable …


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